‹ Au cœur de l'AuvergneChapitre 56 sur 61 · UN VIEUX DE LA VIEILLE · texte numérisé non relu

UN VIEUX DE LA VIEILLE

L'Empereur remarqua, un jour, la face dure,

Brûlée par le soleil, hargneuse, renfrognée.

D'un capitaine de grenadiers à cheval :

Tout balafré, le nez tourné de bas en haut

Par quelque fer de lance ou la lame d'un sabre,

Et les poignets carrés, tel ceux d'un forgeron,

Cet homme n'était pas gracieux plus qu'il ne faut :

— « Qu'as-lu? fit l'Empereur, que diable te faut-il? « Ta figure me plaît ; elle est mâle et guerrière ; «Mais où prends-tu cet air si maussade et si rogue? » L'autre qui tenait prêt un fort joli discours,

Ne trouvait plus les mots ; il faillit rester court.

II réfléchit, cracha, se gratta bien la tête.

Et, les doigts dans les poils de sa moustache rude :

— Sire, dit-il, je suis un mauvais avocat ;

Quand je parle le sang me monte à la cervelle ;

Et, tenez, excusez un vieux qui sait se battre,

Mais j'ai seulement trois galons j'en voudrais quatre.

Tout le récit est de cette Ycrve gauloise et rapide :

D'où donc es-tu ? reprit tout à coup le César.

— D'Auvergne, d'Aurillac. — Et tu t'appelles? — Magne; Je n'ai jamais manqué une seule campagne.

Le grand tueur, dans son gilet plongea la main Et murmura : Allons 1 nous verrous ça demain.

Le lendemain, ce fut un jour de grande lutte. Napoléon, toujours avec sa redingote,

— La grise, — sa lunette et son petit chapeau, Bien droit sur son cheval, en culotte de peau, Observait, entouré d'officiers d'ordonnance,

Un combat rude entre la Prusse et notre France.

Tout à coup, sur la plaine, à travers la mêlée,

Dans un nuage de poussière et de fumée,

Il vit un escadron des nôtres qui chargeait.

Jamais il n'avait vu charge si bien menée :

C'étaient des grenadiers à grands bonnets à poil.

Cent mille coups de foudre eussent fait moins de bruit.

A leur tête, sanglant, la manche retroussée.

Un officier marchait, brandissant son épée

Et criant comme un fou : En avant ! en avant 1

Napoléon qui l'entendait, voyait aussi

Son œil de feu qui pétillait dans ses sourcils

Et sa bouche fendue presque jusqu'aux oreilles

Qui sans cesse hurlait : En avant ! — Nom d'un chien !

Fit alors l'Empereur, quel est ce lier-à-bras?

Un de ses officiers, maréchal de l'Empire,

S'approchant aussitôt, lui donna la réponse :

C'est Magne, lui dit-il. — C'est l'Auvergnat d'hier ?

Répliqua l'Autre, eh ! je lui dois un grand merci !

La plus saine inspiration jaillissait de cette veine de terroir, et c'est cela que de tristes pédants s'ingéniaient à tarir en Vermenouze. Des cuistres tant

clercs que laïcs, sousl'ap})arence de quelque culture supérieure et le bén«?fice de quelques vains diplômes, entreprenaient d'affiner le patoisant, dont la personnalité était toute d'instinct et de nature, non de savoir accumulé ni de grâces acquises. Avec une rare modestie, malgré toute son opiniâtreté, Vermenouze inclinait aux conseils, d'autant plus qu'ils étaient désintéressés et provenaient d'admirateurs sincères ; mais de ces admirateurs dont l'approbation ne va pas sans quelque arrière-pensée de supériorité.

A la pratique de Mistral et des grands Félibres, le Capiscul avait pris le désir d'épurer et de fortifier son parler, d'en régler et unifier l'orthographe laissée à la transcription de chacun.

Du coup, on transformait le barde cantalien en grammairien, philologue et scoliaste ; ce à quoi il était tout à fait le moins préparé . Aussi n'a-t-on pas vu, sans stupéfaction, l'aménagement de Joiis la Clachado (i) avec un texte étymologique, un texte phonétique, et la Traduction Française !

Ainsi, l'abbé R. Four présente la réforme :

a Comme une langue livrée à l'anarchie ne sera jamais une langue littéraire, nous estimons, avec notre cher poète Vermenouze, qu'il est temps de réagir... Mettant nos lumières en commun, nous nous sommes efforcés d'établir uu système orthographique qui, nous l'espérons, fmira par s'imposer de lui-mêm3, car il est le résultat d'études philologiques et de recherches consciencieuses... A notre avis le latin est la seule base solide sur laquelle on puisse s'appuyer, dans le travail

I. Jous la Cluchado (Sous le chaume), Aurillac, Imprimerie moderne, 1909, par Arsène Vermenouze, préface de Louis Farces ; R. Four. Traduxit.

de restauration d'une langue romane. En conséquence, nous avons, pour ainsi dire, calqué la plupart de nos vocables lani^uedociens sur leurs correspondants latins ».

On aperçoit tout l'arbitraire de ces conventions individuelles. Le résultat est pénible, et terriblement déconcertant. Vermenouze parlait le dialecte d'Aurillac et des environs. On l'a transformé en un vocabulaire qui n'est plus de nulle part, en une combinaison artificielle qui sent l'huile, et dont Vermenouze eût été incapable d'user, de jet par la parole et de plume courante par l'écriture !

Quel volume ! Cinq cents pages massives pour une trentaine de poèmes. En voici l'ordonnance ; par exemple pour le Vieux de la çieille,dont nous avons cité un fragment : page 112, le texte littéraire ; en regard, page ii3, sa traduction ; et en bas, comme en note, prenant le dernier tiers des deux pages, le texte ancien, celui qui était monté du cœur, s'était élancé des lèvres du poète. Il avait transcrit, car il composait ses chants avant de les fixer sur le papier :

Page 1