Au coeur de la vie
Eh bien, je l'ai donné à la Vie mon livre sur l'Angleterre. Je ne sais pas si je lui ai fait un beau cadeau mais jo sais qu'il a coûte très cher à la Nature et à moi. J'ai tenu à l'achever le jour de Pâques, le jour triomphant par excellence. Le matin même, sur le plateau de mon thé, j'ai trouvé un panier en forme d'œuf, je l'ai ouvert et un petit poussin remonté à point s'en est échappé. Il tenait dans son bec une minuscule couverture jaune sur laquelle était écrit : « L'Ile Inconnue ». C'était l'envoi d'une Américaine de mes amies. Il m'a causé une joie enfantine, une joie que n'éprouveraient certes pas mes grands confrères, mais dont je n'ai aucune honte. Le poussiii est là sur ma table de travail pour m'encourager à lui donner un frère. J'y pense... oh ! j'y pense.
Aussitôt le dernier mot de mon gros volume écrit, une paix soudaine s'est faite en moi. J'ai eu alors la sensation d'une onde très douce et colorée, une sensation de quelques secondes, mais vraiment divine. Le phénomène s'est produit à l'achèvement de tous mes livres. Sous cette influence, j'ai caressé mon manuscrit et à haute voix j'ai dit : a C'est bien, oui, je crois que c'est
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bien »... Quelques heures plus lard, j'étais reprise par toute les angoisses du doute.
Après chacune de ces mises au' monde, qui me semble une coche nouvelle dans le bâton de ma vie, je me prépare au petit voyage et par la même occasion au grand voyage. Je brûle les lettres d'amis et d'inconnus, je mets mes aiïidres en ordre — elles ne sont pas plus compliquées que celle d'une souris — je refais mon testament. Avec tout cela je me donne une boime petite émotion. Je m'attendris sur moi-même, des larmes nerveuses emplissent mes yeux. C'est absolument sincère, absurde et délicieux. Cette fois-ci, le coup de collier avait été dur. Je me sentais saignée à blanc comme ces pauvres pins qui ont donné toute leur résine. J'avais écrit mes dernières volontés comme si elles devaient être exécutées à bref délai. Tout à coup, il m'arriva de tourner un regard au dedans de moi et, à ma grande stupeur, à ma grande consternation, je vis que ye ne croyais pas à la mort!., mais pas du tout. J'en suis certaine maintenant, c'est là le cas de tous les hommes. Ils ne parleraient pas si volontiers de leur fin dernière s'ils y croyaient réellement, c'està-dire s'ils pouvaient s'en rendre compte. La vie est plus forte que la mort. L'espérance n'abandonne pas même celui qui se suicide. Le soupir du départ n'est peut-être pas plus conscient que le cri de l'arrivée.
J'ai quitté Paris avec une sensation de délivrance. J'avais un besoin presque animal d'air, de verdure et d'espace. Comme beaucoup de mauvaises choses la fatigue a du bon, elle fait sentir le repos. Baden et le Grand-Hôtel m'ont semblé un lieu de délices. J'ai passé toutes mes journées dans le parc étendue sur une chaise
longue, Je me suis laissé pénétrer jusqu'à l'âme par les rayons du soleil... par le radium de l'atmosphère. La Nature a travaillé en moi et sur moi comme une divine masseuse et sous ses mains habiles j'ai repris vie peu à peu. Je me suis souvenue alors avec tendresse et pitié du désir exprimé, un jour, par un artiste qui avait eu de beaux rêves. On parlait de l'autre monde, chacun souhaitait une forme différente de béatitude.
— Moi, dit-il, je demande à être une bonne vache.
— Un taureau, au moins suggéra quelqu'un.
— Non, une bonne vache avec de l'herbe jusqu'au ventre et qui regarderait éternellement passer les trains en ruminant.
J'ai compris tout ce que ce désir renfermait de lassitude humaine.
Six mois auparavant, certain titre de livre était tombé dans mon cerveau. Il y avait fait ricochet, ses cercles étaient allés se multipliant, s'élargissanl, il était devenu mon maître, mon tyran plutôt. Au cœur de la Vie, ce titre m'avait semblé joli et avec une parfaite inconscience du travail en plongée qu'il demanderait, je l'avais adopté. Il n'a pas été longtemps sans s'imposer de nouveau à ma pensée. Malgré ma résistance intime, pendant l'année qui vient de s'écouler, il ne m'a pas lâchée d'un cran. Il m'a même conduite en Italie. J'espérais trouver là, mieux qu'ailleurs, le chemin qui me mènerait « au Cœur de la \ie ». Il y en avait des milliers, mais celui que je devais prendre ne s'y trouvait pas. J'ai visité Rome, Naples. Florence. J'ai passé huit jours dans un vieux palais, bâti pour les loisirs d'un pape, où Irvnt somhlnit s'êlre immobilisé, pour faire un caàio i^>.^ a. uaii jolie femuic du
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XX" siècle. Lo contraste m'a ravie sans m'inspirer. Dans les églises, dans les musées, pendant que mon œil se délectait à la wlg des merveilles de l'art humain, ce titre : « Au cœur de la Vie » se répétait derrière mon front comme un refrain. En rentrant chez moi, je prenais la plume et rien ne se précisait, rien ne se dessinait. Je suis revenue à Baden, harassée par cette gestation douloureuse et absolument découragée. Avanthier, un docteur genevois s'avisa de me demander où en était mon nouveau livre.
— Oh ! je ne le ferai jamais ! répondis-je avec chagrin.
11 me regarda pendant quelques instants puis, gravement :
— Mais vous le portez! me dit-il.
Je tressaillis, je rougis comme une femme qui prend conscience de sa maternité, « vous le portez ». Le choc que m'a causé cette parole a été magique. Il a remis mon moteur en mouvement. Le jour même, sans peine, sans hésitation j'ai ébauché ce premier chapitre. Mon livre, paraît-il, ne devait naître ni à Rome ni à Florence, mais en Suisse. Pendant que ma plume courait joyeusement sur la page blanche, j'entendis un frôlement à ma porte, je me retournai, une main invisible avait glissé un petit papier sous le seuil et le courant d'air le poussait vers moi. Je me précipitai pour le ramasser. Je l'ouvris et je lus écrit au crayon :
« Dans la vie tout concourt et tout sort. »
Platon.
— Mais voIIm mon épigraphe! m'écriai-je ravie et troublée par io miracle!
Je devinai sans peine d'où me venait ce billet providentiel. Parmi les baigneurs et les bridgeurs du Grand-Hôtel se trouve un Français avec lequel je cause volontiers .. un vrai Français... Petit, l'œil vif et curieux derrière son lorgnon, il porte allègrement ses soixante-quinze ans. Sa vieillesse saine témoigne d'une jeunesse. propre. C'est un homme bien élevé, dont l'égoïsme est joliment recouvert d'amabilité naturelle. Il a de l'esprit, de la littérature, une veine d'idéalité que l'âge n'a point diminuée et il est catholique pratiquant. Pour le plaisir de discuter, plutôt que par conviction, il combat nombre de mes idées. Puis, avec une belle inconséquence, il me cite des vers, des pensées prises aux grandes sources et qui me donnent raison. Assez bizarrement, il m'a fourni l'épigraphe qui doit résumer mon livre. Par cette épigraphe, Platon collaborera à un humble bouquin du xx'-' siècle, publié h Paris par MM. Calmann-Lévy.
En vérité « Dans la vie tout concourt et tout sert »... les morts autant que les vivants.
Baden.
Les livres! Combien peu encore parmi les lecteurs et les auteurs se rendent compte de ce qu'ils sont réellement! 11 n'y a pas longtemps que je le sais... à peu près. Les uns les aiment pour leur effet meublant, les autres pour le plaisir de les collectionner et ne les recherchent que lorsqu'ils sont devenus rares et précieux. Le plus grand nombre les aiment pour l'instruction ou les distractions qu'ils y puisent. On peut
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aimer passionnément la loclurc et ne pas aimer les livres. Cela a élé mon ras, je le confesse sans fierté. Comme les cartes, ils me donnaient une succession d'émotions et de sentiments qui doublaient ma vie et je ne leur en avais aucune reconnaissance. A peine lus et vécus je les rejetais comme des oranges pressées. Quant aux auteurs, je n'avais jamais le désir de les voir et de les connaître. J'imaginais qu'ils m'avaient donné le meilleur d'eux-mêmes — j'en suis sûre aujourd'hui — le reste ne m'intéressait nullement. Cet aveu n'est pas agréable à faire, mais il est nécessaire pour montrer le travail divin chez une créature humaine. Je regrette que cette créature soit moi. Chez aucune autre cependant je ne pourrai l'étudier d'aussi près. Le moi du reste, n'est « haïssable », selon l'expression de Pascal, que lorsqu'il est vaniteux, égoïste, envahissant et qu'il veut se substituer à autrui. Le moi qui se présente comme une imité de la nature est toujours intéressant. Je devais apprendre ce que sont les livres et la Providence a mis la plume entre mes doi^^ts. J'en ai éorit deux sans me demander comment et pourquoi. Au troisième seulement, j'ai senti l'action de la puissance à laquelle j'obéissais, j'ai senti que mon cerveau n'était qu'un instrument et que mon œuvre n'était pas mienne, c'est alors que le livre m'est apparu comme un accumulateur, un accumulateur psychique et intellectuel. Aujourd'hui, il me semble une des grandes forces de la vie et une des plus étonnantes merveilles de ce monde. Pour produire cette force, il ne faut rien moins que la collaboration de la Nature et de l'homme. La Nature, c'est-à-dire la Providence, doit créer des rollnles propres à recevoir, à transmettre idées,
baden y
images et faits. Il lui faut souvent plusieurs générations i'individus pour cela. Elle seule peut calculer les effets iu livre, ses répercussions, elle seule, logiquement, peut :hoisir les éléments qui doivent y entrer. En conséjuence, c'est elle qui dirige la pensée de l'écrivain, î'est elle qui l'envoie bien loin, parfois, chercher les locuments dont la reproduction lui est néccessaire, î'est elle qui le condamne à vivre souvent ce qu'il doit ïcrire. Tout le temps, elle le maintient sous un courant [ui produit, dans certaine zone de son cerveau, un )ouillonnement semblable à celui de la fermentation lans les cuves de vendange. L'auteur sent son livre en oi et en dehors de soi 11 devient son esclave. Il y ra vaille consciemment et inconsciemment, pendant sa 'eille et pendant son sommeil. A son insu, ses cellules ;inématographient le geste, le regard, le mot dont il .ura besoin. iN'ai-je pas retrouvé derrière mon front les impressions qui s'y étaient enregistrées un quart le siècle auparavant, en vue, sans doute, de ce livre ur l'Angleterre, que je devais écrire et dont je ne oupçonnais même pas la possibilité, quelqu'un savait. .. [uelqu'un sait toujours et ce quelqu'un, c'est l'Eternel, )icu, n'en doutez pas. Ces parcelles de vie, recueillies ci et là, jamais au hasard, vont formant des images, les scènes dans le cerveau de l'écrivain. Ses cellules eçoivent les idées à mettre en forme, et l'œuvre s'éla- •orc lentement, douloureusement quelquefois. Il n'y icut rien changer, pas plus que la mère ne peut doner, à l'enfant qu'elle porte, des yeux noirs ou bleus, le sont généralement les critiques et les lecteurs qui pprennent à un auteur ce qu'est son livre. Il n'y a pas eux cerveaux d'écrivains qui aient la même méthodQ
di3 travail. Chacun a des habitudes diverses, des manies, des nervosités qui lui sont propres... manies ot nervosités qu'il exagère souvent par pose. A l'un, il faut le silence, à l'autre le bruit, à celui-là le jour, à colui-ci la nuit. Le mien n'est pas trop exigeant, il s'adapte à tout. C'est un cerveau « d'errante ». Il est plus alTccté par lo changement do plume ou de papier que par le changement de lieu. Il lui faut d'affreux petits cahiers d'un sou... dos cabiers d'ccolière... et no suis-je pas une écolicre! — une grande page blanche le déconcerterait! Les cellules romancières s'éveillent en même temps que moi — à supposer qu'elles dorment — - et j'en doute. Quand je pose la plume, elles continuent leur ronron de travailleuses. Pendant une heure ou deux... elles tissent... elles tissent encore des scènes nouvelles, elles ruminent des paragraphes. Il me semble que l'inspiration, le Leitmotiv de chacun de mes chapitres m'arrivent toujours par le côté gauche. — C'est par le côté gauche aussi que je contrôle la justesse des idées, que ]écoutQ mes phrases. Quant au bouillonnement du livre, je le sens derrière mon front, au-dessus des sourcils, et j'ai l'impression, très nette, que le côté droit n'y a aucune part. Je suis incapable d'élaborer un , scénario, de prendre une note, do me documenter | consciemment. Lorsque je veux jouer à l'observateur, rien ne s'enregistre. La vanité trouble peut-être le délicat travail. Quel impénétrable mystère nous sommes pour nous-mêmes! J'ai essayé et j'essaie toujours d.'xspérémcnt de surprendre le mécanisme do la création cérébrale, de déterminer ce qui est l'œuvre do la Providence, do ma divine collaboratrice et la mienne.
Je n'y réussis pas, mars jo suis arrivée à distinguer l'action diverse des trois facteurs de la trinité humaine : de l'esprit, de l'àme et du corps. L'esprit m'apparaît comme cette essence supérieure qui se trouve chez tous les individus... chez les plus criminels même. Je l'appelle « l'autre » à l'encontre de Platon qui nommait ainsi la matière. L'esprit me fait l'effet d'un petit soleil qui travaille sa nébuleuse, c'est-à-dire l'Ame qu'élaborent sans cesse les cellules vivantes du corps. J'ai l'impression que ce l'autre » est en communication directe avec l'invisible, qu'il véhicule les idées, qu'il est au dehors et que le « moi », la né hideuse, est au dedans — au dedans de la boîte crânienne. — Tout cela est absurde peut-être, mais on ne trouve pas la vérité du premier coup. Je ne fais ni science ni dogme... jo cherche simplement. C'est le droit, et le devoir de la créature humaine. c< L'autre » et a le moi » sont souvent en lutte. Le premier s'intéresse passionnément à l'œuvre divine d'ici bas. Il croit à son devenir éternel; il sent Dieu de très près, l'intransigeance lui est devenue impossible, l'acceptation plus facile.
Le second est demeuré égoïste, frivole, indifférent. Dès que j'ai la plume entre les doigts, jo me sens dominée par « l'autre », son inspiration me stupéfie ; elle contraste tellement avec mes goûts et mon caractère que, parfois, elle provoque mon « humour ». Si j'étais libre, je n'écrirais que des histoires do brigands ou des pièces de théâtre. Ce qui est plus curieux encore c'est que « l'autre » n'a pas la vocation d'un apôtre. Il ne sent nul besoin de répandre ses idées, de transmettre les espérances qu'il découvre dans le spectacle de la vie... pas plus qu'il ne sent lo besoin de se
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raconter... et depuis douze ans, il ne fait que cela! Par ambition de r^loircet de célébrité?.. Non, mille l'ois non. Évidemment l'aiguillon auquel il obéit est une volonté supérieure à la sienne., il « sert ». Quand on m'exprime de la reconnaissance pour les consolations que renferment mes livres, j'éprouve une véritable confusion; il m'est arrivé de rougir et je suis tentée de répondre : « Je ne l'ai pas fait exprès... c'est, je crois, la Providence qu'il faut remercier ».
Depuis que c( l'autre » est devenu un écrivain ou un ëcrivassier, comme on voudra, j'ai l'état d'âme d'une brebis qui voudrait s'arrêter pour brouter de l'herbe plus fleurie et autour de laquelle tournerait et aboierait le clnen du berger. Mais je me plains pour la forme, par vieille habitude humaine, une habitude qui doit être bien assommante pour les dieux et dont nous devrions nous corriger... La Providence, d'ailleurs, met dans le labeur intellectuel une jouissance particulière, jouissance qui fait oublier l'heure et la souffrance. Le livre, tout comme l'amour, est un mal dont on ne voudrait pas guérir.
Au cours de ce travail merveilleux, je me suis rendu compte que l'homme était tout simplement un r^uminant cérébral, de plus, que la rumination était une fonction commune à tous les êtres. J'ai compris que la nature se ruminait elle-même éternellement et ruminait aussi l'espèce humaine. Pour qu'un livre soit à peu près bon, il faut de nombreuses mastications. On termine un chapitre, on le croit bien et on fait un petit ronron de contentement. Quelques jours plus tard on le relit et on îo trouve inepte et vide. Il avait été insufisammenl mastiqué.
BADEN i^
Pendant la correction des épreuves, l'auteur rumine son bouquin inconsciemment, à la promenade, à table, dans son sommeil même. Par ce procédé, les pbrascs boiteuses, les expressions fausses, les désharmonies re^nennent à l'esprit qui les corrige, c'est-à-dire les mastique à nouveau. Peut-on s'étonner qu'une œuvre, quelle qu'elle soit, devienne chère à celui qui l'a ainsi vécue et revécue? Une fois la correction des épreuves terminée, le bouillonnement du livre cesse et derrière le front il y a du silence et du vide.
Les profanes s'imaginent volontiers que la publication d'un volume doit causer à l'auteur une certaine exultation. J'ignore ce qui se passe chez mes confrères ; pour ma part, je n'éprouve rien de semblable... et je le regrette. Je vais à la victoire ou à la défaite avec cette inconscience providentielle qui nous est donnée aux grandes journées de la vie. Pendant les premières semaines, je passe très rapidement devant les librairies, je sens, magnétiquement, que derrière leurs vitrines il y a quelque chose de moi, et la sensation est désagréable, douloureuse presque. Le livre nouveau-né porte une bande rouge, c'est sa ceinture de baptême. Au bout de quelques jours, on la lui enlève et il entre dans la masse de ses semblables, cela me fait toujours uî^e petite peine. Il me semble alors qu'il est perdu d iinitivcmcnt pour moi... qu'il ne m'appartient même plus...
Les livres, ces enfants de l'esprit, ont leurs destinées tracées comme celle des enfants de la chair. Les uns n'arrivent pas à terme, les autres meurent à peine nés, la plupart ont une bonne moyenne d'existence. Ceux qui renferment les idées propres à aiguillonner l'huma-
nité sont immortels. Beaucoup demeurent incompris, oubliés pendant de longues années, puis, à l'heure voulue, ils rentrent dans le courant de la vie par un mouvement imprévu qui les rend célèbres. George Gissing, un grand penseur anglais, longtemps méconnu, a dit : a La seule pierre de touche pour l'œuvre intellectuelle do l'homme est le jugement des générations futures. Si vous avez écrit un beau livre, la postérité le découvrira. Autrefois, ceci m'eût indignée et m'eût fait crier comme une aveugle, aujourd'hui je me résigne comme une voyante. Les livres les plus précieux ne sont pas ceux qui ont le plus grand nombre d'éditions. Les livres sont la preuve la plus tangible de cet au-delà que créent la radio-activité divine et la radio-activité humaine. Ce sont des parcelles de l'âme du monde et do l'ame individuelle. Quelques-unes de ces parcelles nous sont arrivées à travers des siècles et des siècles. Les nations dont elles émanaient ont disparu. Murailles, forteresses, palais, œuvres de pierre et de marbre ont été détruits, elles sont demeurées vivantes et elles mettent en activité nos cerveaux d'aujourd'hui. Comme un merveilleux radium, elles se donnent toujours sans se consumer jamais.
Les livres ne tombent pas au hasard entre nos mains, ils y sont placés par la Providence même. Dans les pages que nous lisons se trouvent souvent des mots, des pensées qui, à notre insu, agissent sur nous et qui ont une inilucnce sur notre destinée. Les livres sont des voix dans l'espace, des voix sans fds dont le rccepleur est une page blanche et des petits caractères noirs. Ces voix répondent quand on sait les interroger. . . Et les livres sont tous précieux, parce qu'ils servent la Vie.
Les uns servent les forces du bien, les autres les forces adverses. Les premiers seuls connaîtront la victoire. Gomment va se développer celui que je ce porte », selon l'expression du docteur genevois, je l'ignore et j'en ai la curiosité. L' « autre » méprise les affabulations, « moi )), je les adore, c'est le fd rouge qui égaie le tissage... Je trouverai le fd rouge.
Baden.
Daden, que les mondains appellent volontiers un trou, est une jolie petite ville d'Argovie, a le trou » le plus vert, le plus reposant que je connaisse. Elle est située au fond d'une étroite vallée, encadrée de coteaux boisés aux lignes douces, traversée par la Limmat, une rivière tumultueuse, rapide, qui a tout l'air de se précipiter au devant du Rhin son époux. De ses bords, les habitations humaines s'étagent jusque sur les hauteurs en groupes pittoresques. Le vieux Baden est charmant. La flèche d'une église, une grosse tour carrée à toit rayé de rouge, de blanc et de noir, un pont de bois, lui font une physionomie bien allemande. Il a des maisons jaunes à volets verls, fleuries de géraniums rouges, des enseignes d'autrefois qui grincent dans le vent d'aujourd'hui, des hôtels avec des noms d'animaux, des escaliers sans nombre, des rues courtes, des places toutes bossuécs. Sur celle de l'église catholique, fort belle et plantée d'arbres, se trouve un Christ d'un art 1res primitif mais qui vous saisit. Cette chair en plein vent fait frissonner votre propre chair, cette Icte qui retombe exprime un découragement infini et éveille
la pilié. De cette partie de la ville se dégage une impression de vie simple, familiale, de vieillesse propre et soignée. Baden subit à son tour le phénomène de révolution. Il devient industriel, une fabrique de d}namos s'y est implantée. La ville s'étend avec une surprenante rapidité. Les jeunes toits rouges aux lignes fantaisistes trouent partout la verdure des hauteurs, les vieux toits bruns aux lignes classiques se font rares. Ces habitations modernes révèlent un autre idéal, d'autres besoins, elles sont un curieux mélange de style anglais et d'art nouveau. Est-ce beau? Est-ce laid? C'est intéressant et cela témoigne d'un effort pour sortir de la banalité. Du reste, l'art nouveau est très en faveur dans cette partie de la Suisse et rien d'étonnant car on y trouve des réminiscences de l'art allemand du xv*' et du xvi^ siècle.
De la gare, la rue principale descend à Baden-Bains, qui ne manque pas de pittoresque. Après avoir passé sous une voûte surmontée de deux étages, on rencontre une petite place irrégulière avec une jolie fontaine, la classique brasserie, puis un pâté de vieux hôtels : le a Bœuf » et c( l'Ours » — les deux corps de bâtiments de ce dernier sont reliés par un pont qui rappelle d'assez loin celui des Soupirs. Tout cela dans la verdure environnante, enguirlandé de plantes grimpantes, fait un gentil tableau suisse et, dans ce tableau, il y a un peisonnage : une brodeuse installée sur le trottoir à côté d'un modeste étalage. C'est une femme belle encore par le dessin de ses traits. Voici la troisième année que je la vois là, le tambour à la main, l'aiguille aux doigts, tirant son fil du même mouvement automatique. Quand on passe près d'elle, ses yeux se lèvent
s-ar vous, elle vous donne un regard, un seul, où il n'y arien, dirait on, et qui vous laisse quelque chose. Cette phcide figure me manquerait si elle venait à disparaître. Par une rue descendante aussi, on tombe sur une autre peC.te place plantée d'un seul arbre, entourée d'hôtels à façades jaunes, à volets verts, à l'aspect provincial et confortable. On ne les voudrait pas autrement dans cet endroit. L'un d'eux, le Staadhof, transformé en maison d'habitation, a été l'hôtel chic à l'époque du second Empire. Dans sa large cour on voit encore les maisons basses qui lui servaient d'annexé, — l'impératrice Eugénie a occupé la première à droite. La salle à manger leur faisait suite; au bas de la véranda, il y avait un épais couvert de platanes. Les baigneurs passaient là leurs journées dans une intimité qui ne devait pas être sans charmes et sans périls. Aujourd'hui, tout cela est habité par des manucures, des pédicures, des masseurs et des masseuses, la salle à manger est devenue l'église anglaise, et les platanes ont été coupés comme les lauriers de la chanson. Est-ce un effet de mon imagination, mais malgré les fleurs qui ornent fenêtres et balcons, il me semble, que cette cour a un air de cimetière, l'air morne des choses qui ont été vécues.
Le Grand-Hôtel, où je suis logée, a remplacé le Staadhof. Ih possède un parc unique avec une allée tout ombragée d'un kilomètre de long au bord de la Limmat et un bois dont les sentiers conduisent jusque sur le plateau. Ce bois est un de ces petits morceaux de beauté que la Nature sème ici et là. Il y règne un silence curieux. L'action de l'eau, l'absence de soleil ont affmé sa verdure, transforme son feuillage en
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exquises dentelles et ce feuillage lui fait des demijours d'un vert glauque plutôt impressionnants. Sa terre a une odeur âpre et fraîche à laquelle se dilatejit les narines. Je la reconnaîtrais entre mille.
Le fond où se trouvent les hôtels a un splendide dccor d'arbres, une multitude d'oiseaux, l'odeur chaude de la ruche, due aux tilleuls ai'gentés où les abeilles par milliers viennent chercher parfum et miel, et puis des eaux claires d'un vert bleuâtre auxquelles nous venons demander la santé. Ces eaux ont eu une grande vogue au xvii* et au xviii*^ siècle. De vieilles estampes représentent une place avec une piscine où flottent les baigneurs sous les yeux du public. Baden a eu d'illustres rhumatisants. On y venait en berline, en patache, à cheval; nous y arrivons en chemin de de fer, en automobile. Nos petits-fds y descendront peut-être en dirigeables. Les gens, qui invectivent volontiers contre le progrès, feront bien de lire certaine lettre de Montaigne qui donne une idée du confort de son époque. On mettait six personnes dans une pièce et, à table, faute de serviettes, les convives s'essuyaient la bouche avec les coins de la nappe. Nous ne saurons jamais tout ce qu'il a fallu de travail divin et humain pour que nous, les baigneurs d'aujourd'hui, ayons une chambre privée, un bon lit... la lumière électrique... et des serviettes à chaque repas.
Le passé devrait nous faire sentir ce qu'il y a de bon dans le présent et ce qu'il y avait de beau dans le passé. Ceci nous rendrait plus justes envers les dieux et envers les hommes.
Baden possède un casino — mais c'est un casino de famille, un rendez-vous d'été pour les indigènes, à
l'entretien duquel les baigneurs sont tenus de contribuer par une taxe forcée. Bâti sur la hauteur, il a un fort beau parc, une salle de concerts, un petit théâtre, un bon orchestre, et une roulette : maximum cinq francs.
Cette petite ville d'Argovie a des soirs d'une beauté singulièrement apaisante. Dans ce fond, où nous sommes, on sent le sommeil des arbres... c'est ici où j'ai eu, pour la première fois, l'impression qu'ils dormaient... et ils dorment vraiment. Quand la lune pleine, avec sa bonne figure rougie par le baiser du soleil couchant, apparaît au-dessus de la colline sur la rive droite de la Limmat, on dirait un astre vivant qui monte de la vallée voisine pour voir ce jqui se passe dans la nôtre... et j'ai le regret de le dire... il ne s'y passe rien.
Baden.
J'ai découvert qu'en Suisse il y avait des Suisses et que ces Suisses n'étaient pas tous des hôteliers. Personne n'a l'air de s*en douter et je suis très fière de ma découverte. Elle a été une surprise pour moi-même. J'ai fait plusieurs saisons de bains en Argovie, à Rheinfelden, une petite ville très caractéristique. Je n'ai mi que le parc de l'hôtel, le pont de bois, le Rhin, la vieille tour et les cigognes. Quant aux indigènes, hommes, femmes et enfants, je ne leur ai pas donné un regard ou une pensée. Etre dans une fourmilière et ne pas observer les fourmis, cela me semble le comble de la stupidité — ou plutôt de l'ignorance.
Aujourd'hui, le Terrien quel qu'il soit m'intéresse, ic le considère comme « un manuscrit écrit de main divine ». Il faut en lire beaucoup, beaucoup de ces manuscrits pour se rapprocher du cœur de la Vie.
Chaque jour, je monte au casino et j'y rencontre des spécimens de toutes les classes et de tous les environs. En Argovic, l'alcoolisme n'existe pas à l'état de fléau. La race est saine et forte, les enfants, d'une beauté remarquable, ont des traits fins, des yeux très bleus, un teint de lait. En grandissant, ils s'alourdissent et s'enlaidissent, leurs mouvements deviennent lents et gauches. L'entraînement du sport leur fait défaut. Je ne puis m'empecher de rire en me rappelant l'étonnement de mon œil lorsqu'il y a quatre ans, au lieu de la silhouette féminine moderne : ligne droite devant^ ligne arrondie derrière, il rencontra en masse la silhouette féminine d'ici : ligne arrondie devant, ligne droite derrière. J'eus rim.prcssion qu'on avait retourné le corps humain. Il paraît que les Parisiennes avaient produit le même effet sur les Badcnoises; elles leur avaient semblé des monstruosités. Voilà un des effets de l'habitude.
Chez tous les Badenois on sent de la bonhomie, de l'honnêteté, beaucoup de timidité. Les visages s'éclairent rarement et ils ont l'expression revêche particulière aux Suisses allemands. L'amabilité naturelle, la grâce, le goût leur manquent complètement. Ils ne savent pas sourire. Dans les yeux de la jeunesse il y a du rêve, je ne serais pas étonnée qu'elle fût très sentimentale, romanesque, « romantisch ». J'ai été frappée de l'attention religieuse, de la compréhension avec Inquolle tout le monde écoute la musique, et on lit
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beaucoup. Dans nombre do, mains je vois des livres... des livres de poésie surtout.
L'aprcs midi, àl'heure du goûter, quantité déménages viennent au casino prendre le café au lait ou boire de la bière. La femme travaille à quelque hideuse tapisserie, l'homme fume sa pipe; ils ont l'air très heureux et très unis. Souvent, je vois quelque vieux couple assis à l'écart sur un banc du parc et la main dans la main. Cette vue m'émeut toujours. Ils sont laids et ridés, mais ils s'aiment encore, paratt-il, et leurs mains se sont cherchées. Ce contact ravive-t-il les impressions d'autrefois? C'est bien possible. S'il y a dans la nature des choses forcément dures, il y en a aussi d'infmiment douces.
Les Badenois ont une simplicité, un sans-gêne très drôle. Par exemple, au casino, lorsque toutes les tables sont occupées, ils n'attendent pas que l'une ou l'autre soit libre; ils viennent tranquillement s'asseoir où il y a de la place. L'homme touche son chapeau, la femme fait un petit salut et ils s'installent comme s'ils étaient priés. Cela m'est arrive avant-hier et j'en ai été littéralement suffoquée. Il m'eût été impossible de prendre mon thé en face de ces deux têtes inconnues et^ sous une impulsion de petite colère, j'ai transporté théière et tasse sur une chaise voisine. Ces braves gens m'ont regardée d'un air si naïvement étonné que je me suis sentie rougir; je me serais battue... et je l'aurais mériié. Ils ont probablement cru à de la fierté de ma part, ils ne sauraient imaginer tout ce qui peut empêcher des créatures humaines de goûter à la même table ou de boire dans le même verre ! •»
La brasserie, ici, comme en Allemagne, est tout à
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lait caractéristique. Les « llllcs » — les Fràulein — sont fort jolies quelquefois. Elles doivent^ non seulement, servir des bocks, mais pousser à la consommation, et c'est là que l'instinct de l'Éternel féminin se révèle. H faut les voir lancer une œillade à celui-ci, une taquinerie à celui-là, aller s'asseoir un instant à la table de l'un, puis \\x quitter pour la table d'un autre. Elles savent être tour à tour seatimentales, égrillardes, provocantes. Elles finissent par tenir leurs clients en mains, et sans qu'ils s'en doutent elles les font marclicr. Au point de vue psychologique et physiologique ce manège est extrêmement curieux. Par vanité de mîiles c'est à qui accaparera la « Frilulein », à qui la retiendra plus longtemps. Pour cela, il faut boire et Ton boit. Les joues s'enluminent, les bouches s'élargissent jusqu'aux oreilles, les yeux se rapetissent d'autant, les ventres rient, les Suisses allemands et les Allemands en général rient du ventre. La crudité de la scène est atténuée par la fumée des pipes. Il y a là une gaieté vulgaire mais non malsaine, une gaieté de braves gens.
Et chez ces braves gens, j'ai découvert le goût du grotesque, qui est une forme de l'humour après tout. Dans nombre de jardins il y a des bonshommes en terre cuite, des nains difformes, des sortes de gnomes la pipe à la bouche, couchés sur le dos, ou debout au milieu des fleurs. J'aime encore mieux cela que les boules de jardin! Les ramoneurs, le croira-t-on, portent le chapeau haut de forme. Ces tubes sans reflets mais très luisants, cette coiffure de parade mondaine, sur la lêtc d'un individu barbouillé de noir mat, hérissé de balais et de brosses, est d'un effet inénarrable.
Cela donne bien, selon moi, la note du « komiscli » allemand.
Sur les balcons, les terrasses, on voit souvent les enfantsjouer avec des masques h longue barbe d'étoupe. Du reste, à Baden comme à Bâle, le carnaval a gardé beaucoup de sa folie antique. On se costume, on se déguise, on s'intrigue mutuellement au bal, dans la rue, dans les cafés. Ce goût de masque et de grotesque n'aurait-il pas été légué aux Badenois par les Romains? Je le crois. Les pierres ne marquent pas seules les traces des peuples disparus.
Dans ce petit pays, il y a beaucoup de bonté, d'humanité et de civilisation. On aime et on comprend les animaux. Les cochers et les charretiers ne frappent jamais leurs betcs et ne leur demandent pas un trop grand effort. Nulle part, même en Angleterre, je n'ai trouvé le cheval aussi bien soigné, avec l'œil aussi amical, aussi intelligent. C'est l'homme insuffisamment civilisé qui abrutit le cheval... et les autres animaux. Dans le parc du casino, tout le monde nourrit les moineaux. On voit souvent des Badenois à l'air rude et bourru leur émietter du pain entre deux bocks. L'amour des bêtes est très développé en Suisse. A Genève, paraît-il, on offre des arbres de Noël aux oiseaux. On place sur le bord des fenêtres de minuscules sapins auxquels on attache des noix et des biscuits. Les becs affamés par l'hiver savent bien les trouver.
Le cimetière de Baden a confirmé ma psychologie des gens de ce pays. Il est famihal, a heimlich ». Il s'en dégage un sentiment naïf, romanesque, une poésie intuitive. Go sentiment rendu en marbre, en pierre,
en granit noir de Suède par un ciseau inhabile souvent, a produit des monuments baroques, extraordinaires qui feraient sourire si, dans chacun, on ne hsait une pensée touchante. Deux soldats français, Joseph Alliez et Joseph Montay, reposent sous la même pierre, dans cette terre hospitalière et bonne. Leur tombe semble fleurie et entretenue par des mains amies ; elle l'est par celles du « Souvenir français », et c'est pour me joindre à l'œuvre touchante que je les nomme.
L'Argovie, d'une beauté douce, un peu mélancolique, donne une impression de large aisance, de culture et de bonne organisation.. Quand on traverse ses villages aux fenêtres brillantes et ornées de fleurs, on épTOuve la sensation de paix que donne toute harmonie, et cette harmonie, soyez-en sûr, est le fruit de l'école.
Baden est entré dans le mouvement et il subit en plein le phénomène de l'évolution. La fabrique de d\namos qui s'y est implantée a jeté dans sa vie morale et matérielle des éléments étrangers qui ne laissent pas de troubler le vieil esprit badenois. Elle y a amené des ouvriers de toutes les nationalités. Elle a des chefs, des ingénieurs, anglais, français, hollandais. Les femmes de ces chefs et de ces ingénieurs forment le noyau d'une société nouvelle. Elles poussent au second plan la riche bourgeoisie qui lient encore boutique. On les a surnommées non sans un grain d'humour : « die elektrische Damen » — les électriques. — Elles habitent les jolies villas neuves que l'on a bâties ici et là. C'est à Baden que j'ai vu pour la première fois une habitation, non seulement tout à fait moderne, mais art nouveau. Je ne l'aurais jamais cru possible. Cette demeure semble la matérialisation d'un joli rêve. Construite sur la
hauteur, elle a un largo horizon, un décor de montagnes lointaines et de collines boisées. Entre ses lignes/ de style anglais se trouvent de vastes pièces oii l'air et la lumière entrent à flots, une galerie de tableaux, des coins charmants pour la causerie d'hiver, des vérandas pour la causerie d'été. L'art nouveau règne là en maître et s'y épanouit en formes bizarres. Avec ses lignes dures, il me fait l'effet d'un art intellectuel. Comme les femmes intellectuelles, il est plein d'angles. L'art nouveau et la femme nouvelle demandent à être adoucis alors seulement ils diront quelque chose à la pensée et au cœur. La propriétaire de cette originale demeure, une Zuricoise, semble avoir compris cela. J'ai remarqué ses efforts pour atténuer la froideur du style. Sous les larges cheminées il y avait des bûches et des fleurs. Los livres étaient en bonn(^ place, dans l'intimité pour ainsi dire. Les vases, les slaluoftes bien disposés. L'ensemble était intéressant et pas banni. Au jardin, il y avait des pelouses veloutées, une allée d'arbres reliés par des chaînes de roses, des massifs éclaicnts de géraniums amenés à leur maximum de b'^nulé.
Sur le même plateau s'élève Tusiae génératrice de tout ce luxe et de tout ce confort.
Dans une autre villa du voisinage, lo thé est servi chaque jour au jardin avec une élégance qui est art nouveau aussi chez les Badenois.
Evidemment l'esprit moderne est en train de transformer Baden. Y sera-t-on plus heureux? La vue des maisonnettes riantes entourées de jardinets où l'ouvrier va maintenant chercher le repos du soir, oii il peut élever à l'aise ses enfants permet de répondre affirmativement. La Providence nous donne sans cesse
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des preuves qu'elle veut pour nous plus de lumière, plus de bonheur, plus de confort. Il iaut clierclier ces preuves. L'espérance, pas plus que la foi, pas plus que l'amour, ne doit cire aveugle.
Baden.
Baden ne sera jamais ni élégant ni chic, mais il sera toujours comme il faut. Si les oiseaux connaissaient les mœurs de la gent humaine, ils s'en réjouiraient. Je ne vois pas des baigneurs mondains sortant de table un morceau de pain à la main et le leur cmiettant comme nous le faisons. Pour ma part, je les attire en aussi grand nombre que possible sur mon balcon et autour de ma chaise au jardin. Je vois encore en eux des « manuscrits divins », et je m'efforce de les déchiffrer. Leur formation, leur éclosion est une page merveilleuse, stupéfiante. Dans la coquille mince... oh! si mince, d'un œuf minuscule se trouve une substance blanche et une substance jaune. Cette dernière renferme le germe de l'espèce. Par la force de la chaleur animale ou artificielle, ce germe deviendra un corps, des plumes de couleurs diverses, des ailes, des pieds onguiculés, des cellules vivantes, une voix, un chant, une âme, une individualité. Que sont les mystères enfantins des religions humaines auprès des mystères de la nature ! Je ne puis comprendre celui-là, mais je l'admire consciemment... c'est quelque chose. '• Et parmi ces [x'.iits aériens, nés d'une si adorable manière, je retrouve les distinctions, les caractéristiques, qui, chez les hommes, font les classes, les castes
mêmes. Les moineaux rognent en maîtres dans le jardin de l'hôtel, les pinsons, les fauvettes, les mésanges nichent dans le bois voisin. Les premiers ont tous les traits de la démocratie — les seconds tous les traits de l'aristocratie.
Les moineaux ont l'œil vif, le bec court et gros, des pattes fortes à ressorts, un plumage brunâtre pas salissant. Ils doivent manger beaucoup et chercher leur nourriture. Gela les oblige à une incessante activité. Dans leur vie pas de chants, pas de rêve. Ils mènent leur amours rondement, sans fleurtage presque. Les parents donnent la becquée à leurs petits avec une brusquerie affairée qui rappelle celle des femmes du peuple, quand elles mettent la cuiller dans la bouche .de leurs enfants. Leurs oisillons semblent plus affamés, plus exigeants que ceux des autres espèces. Leur vol ne décrit pas de belles courbes comme celui de l'hirondelle, c'est un vol pratique qui va droit au but. Quand ils tombent en masse sur la pâture ils ont un cri particulièrement agressif. Leurs piailleries, qui sont peut-être des conversations très drôles, ressemblent beaucoup au babillage humain. Pour s'en convaincre, il suffit de fermer un instant les yeux dans une salle à manger d'hôtel ou chez Rumpclmaycr à l'heure du thé.
Les moineaux paraissent remarquablement intelHgents cï roublards. Ils se font des niches, ils sautent à pattes jointes les uns par-dessus les autres, se querellent et se battent avec une violence toute plébéienne. Souvent pendant que l'un, la queue tournée, pique dans un morceau de pain, l'autre passe près de lui comme une flèche et le lui enlève avec une dextérité de clown.
o^ AUCOEURDELAVIE
Alors le vole louriic sa pclilc IcLe à droite, à gauche et, de sou œil love, il suit le larron. Son air penaud, serait drôle s'il n'était aussi pathétique. Et les moineaux sont des arrivistes nés. Celui qui est sur une hranche inférieure se hausse, se tord le cou pour piquer les patles du camarade perché plus haut que lui. Quand il a réussi à le déloger, il se met vite à sa place et il a un mouvement de satisfaction absolument humain.
Les pinsons, les rouges-gorges, bien qu'appartenant à l'aristocratie, ne vivent pas de gibier seulement et ils viennent chercher leur part du pain que nous distribuons. C'est ainsi que j'ai pu saisir le contraste de leurs caractéristiques avec celles des moineaux. Ils ont le corps svelte, le bec fin, la patte élégante et nerveuse. Ils arrivent, non pas en sautillant, — les ressorts leur manquent, — mais en glissant. Ils picorent sans avidité, tournent et tournent timidement autour de la becquée qu'ils convoitent, chaque becquée leur coûte un effort visible de courage moral et physique; neuf fois sur dix on la leur enlève. Ils ne la disputent pas et s'éloignent avec une belle dignité. Leurs petites âmes doivent être nuancées par la nmsique. Leurs fleurlages et leurs amours ont des chants. Tout est plus doux, plus harmonieux cliez eux que chez les moineaux. Ils ont plus de sentiment, moins de hardiesse et d'intelligence. Entre ces gros becs et ces becs fins, entre ces grosses pattes et ces fines pattes, il y a le même abîme qu'entre les hommes de classes diverses. Connue je faisais cette réflexion, le duc d'A., un spécimen de soucbe royale et française, descendait le perron de son appartement. Sa silhouette mince, sa
grande allure me frappèrent. Très raide et carrant ses épaules, il passa devant un groupe de bourgeois qui discutaient avec animation et je crus voir là une reproduction des becs fms et des gros becs, des pattes fines et des pattes fortes.
Avant-hier, j'ai mieux lu que je ne l'avais fait encore ces plébéiens et ces petits aristocrates qui évoluaient autour de moi, on a comme cela des jours de clairvoyance... puis d'obscui' i^oyance et ce sont les plus nombreux. J'ai reconnu que chacun était une individualité. Parmi eux, j'ai distingué des timides et des audacieux, des braves et des poltrons, des doux et des rageurs, des gourmets et des gourmands. J'ai vu l'extériorisation de la colère, de l'envie, de la jalousie... de ce que nous appelons enfantinement les péchés capitaux. Et les péchés capitaux me sont apparus comme des forces capitales de la vie, des forces qui font mouvoir l'homme et l'animal, qui les poussent à l'action. Chez l'homme, la conscience génère les forces opposées destinées à produire l'équilibre moral, 1 harmonie, la sagesse. Ce procédé de perfectionnement m'a semblé très simple, tout à fait mathématique. Y a-t-il des mondes où les forces capitales sont des vertus seulement? C'est possible, mais ce's vertus auront toujours des degrés divers. L'imperfection et l'inégalité sont nécessaires à l'éternel jeu de la vie; si les branches du siphon étaient d'égale longueur il ne pourrait fonctionner. La perfection absolue et l'égalité absolue seraient la cessation de tout mouvement... la mort absolue aussi... et la mort absolue ne saurait exister. J'ai surpris chez mes oiseaux des signes do boiuic camaraderie, de symnalbic et d'antipathie. Dans tous
leurs actes, j'ai reconnu l'intuition et le raisonnement. Selon moi, les animaux possèdent la faculté de raisonner, r homme seul peut déraisonner. C'est même cela qui fait sa supériorité.
A aucune créature, il n'a été donné autant de grâce qu'à l'oiseau, à aucune, moins qu'au Terrien — je le constate sans fierté. Quand, par quelque jeu de glace, vous le voyez marcher comme les mouches, ses jambes sont lourdes et laides, ses pieds semblent se détacher du sol avec peine, on sent la force d'attraction contre laquelle il lutte inconsciemment... le spectacle est palhéliquc.
Mes moineaux, mes pinsons me ravissent avec leurs mouvements; ils sont gracieux quand ils fleurtent, :juand ils boivent, quand ils mangent, quand ils s'essuyent le bec, quand ils se baignent, quand ils se grattent même. Dans tous ces actes, la gent humaine est particulièrement gauche et ridicule. Cette réflexion, plutôt pénible, en a fait naître une autre non moins pénible : l'homme se gratte! L'image a provoqué ma gaieté. Sur notre chère Terre toutes les créatures se grattent. Ce frottement de l'épiderme avec un membre quelconque est provoqué par un parasite invisible chez le civilisé et cet infiniment petit se gratte probablement aussi. A quelle profondeur ce geste inélégant et primordial a-t-il son origine?
En regardant mes oiseaux s'ébattre si joyeusement au soleil, jouer à cache-cache parmi les fleurs, j'ai pensé avec chagrin aux rigueurs de l'hiver qui les attend. Les plus vigoureux y résisteront, les plus faibles périront et l'éternel travail de la sélection s'accomplira. Je m'étais demandé souvent comment ces