‹ Au cœur de la vieChapitre 2 sur 8 · ADEN · texte numérisé non relu

ADEN

petits aériens se nourrissaient quand il n'y a plus d'insectes et que le sol est gelé; un homme du peuple a émis un jour à ce sujet une idée géniale et possible. Après m'avoir raconte que son fils avait ramassé une hirondelle tombée du nid et qu'il avait réussi à l'y replacer, il ajouta : « Elle était bien jolie, mais couverte de vermine; il faut croire que ces bestioles portent leur garde-manger sur elles »... Leur gardemanger sur elles?... oui, pourquoi pas?

Aux petits des oiseaux il donne la pâture, Et sa bonté s'étend à toute la nature.

Ce vers fameux exaspérait toujours ma logique enfantine. De fait c'était de la littérature. La littérature habille ainsi un tas d'idées fausses qui, bien vêtues, sont acceptées de confiance et deviennent souvent des articles de foi. Du moment que Dieu avait créé les oiseaux, il devait forcément leur préparer la pâture. Je ne pouvais voir dans ce fait une preuve de la bonté divine... et je ne la vois pas davantage aujourd'hui, mais où elle éclate pour moi, cette bonté, c'est dans la joie des amours, de la couvaison, de la becquée. Les disciples de Schopenhauer prétendront que cette joie est uïi piège! Un piège! l'idée est comique. Est-ce que l'Éternel Dieu ne pouvait pas imposer à ses créaturcs — et sans compensations — les besognes pénibles nécessaires à son œuvre?... Eh bien, il les a toutes adoucies avec un raffinement merveilleux. Ceci prouve qu'il les aime et qu'il a pitié.

A Baden, je cherche en vain les hirondelles. Elles manquent à son joli ciel. Leurs jeux font la joie de

nies soirées d'été; ils trahissent une vie intense, auctin oiseau n'a autant de traits Immains. Les hirondelles sont des mondaines et des cosmopolites. Elles vivent, elles voyagent, elles s'amusent en bandes. Leur fleuitagc est délicieux; la femelle y déploie une coquetterie presque invraisemblable. Leurs chansons d'amour ne sont pas très brillantes, mais leurs causeries paraissent singulièrement intéressantes. Leur vol est plein d'âme et de sentiment. Tantôt elles décrivent des courbes superbes, tantôt elles se balancent sur place avec une volupté que l'on peut sentir de la terre, tantôt elles se poursuivent follement en jetant des cris qui ressemblent à ceux des petits de l'homme. Leurs corps élégants dessinent sur le ciel le symbole de l'espérance... Tancre... Quel symbole pour ces éternelles voyageuses! Je ne leur reproche qu'une chose... leur goiit pour les papillons... Ce printemps, àParis, je vis passer devant ma fenêtre un petit papillon blanc. Il arrivait du côté des Tuileries... « Oii va-t-il? » fis-je tout haut. A l'instant même une hirondelle arrivant à tire d'aile du côté opposé, le happa au vol ! . . . Voilà où il allait ! . . . J'en demeurai saisie. J'eus l'impression que cette rencontre fatidique n'était point le fait du hasard, mais qu'elle avait été mathématiquement combinée pour l'accomplissement d'une destinée. De la destinée d'un papillon?... Oui, pourquoi pas? Tout compte dans la nature. Etait-ce là le jeu de la Mort? Non, c'était le jeu de la \ie. Ce jeu me fascine de plus en plus. Vers le soir, de mon balcon, je regarde mes oiseaux faire la conquête de leur souper; de leur souper, moustiques et é[)hémcres qui dansent dans les rayons d'or du couchant. Ils s'élancent des arbres voisins, traversent,

retraversent et disloquent la ronde joyeuse. Après leur passage, elle se reforme, mais diminuée... diminuée toujours. Par la Mort?... Non, par la Yie. Les oiseaux sont, comme les hommes, des agents de transmission et de transmutation. Ils font partie du thème de la Terre. Ils sont conduits par la même puissance que nous et conduits vers les mêmes buts; ils sont immortels comme nous. Je le suppose logiquement et logiquement je l'espère.

Avant-hier après midi, j'ai aidé à la becquée des moineaux et des pinsons, ils ont inspiré ce chapitre, collaboré à mon travail, ce travail en produira un autre peut-être dans quelques cerveaux humains. Notre fraternité commune ne saurait être plus visible. Je la sens autant que saint François d'Assise eût pu le faire.

Je m'arrête et je ris. Ce paragraphe est-il écrit par la personne qui, certain jour, n'a pas pu prendre le thé à la même table que deux de ses semblables?... Ce n'était pas saint François d'Assise du tout, cela!... L» paragraphe doit être de 1' « autre » !

Baden.

Les heures de grande chaleur étaient passées, je m'apprêtais à descendre au jardin lorsque m'arriva le bruit d'une automobile.

— Une auto française! me dis-je en reconnaissant la musique, très différente de colle des autos suisses.

Je l'entendis repartir sans mo douter qu'elle venait de m'amener une gentille amie. Quelques instants plus

3t AU COKUR DE LA VIE

tard, ou frappait A ma porte et au mot « entrez » on entra.

— Madame Lassorre ! m'dcriai-je avec une surprise joyeuse.

— Maïa, s'il vous plaît, corrigea la jeune femme. Et Maïa, m'entourant de son bras droit, me pressa

contre elle à plusieurs reprises. Je me sentis embrassée par la force, par la jeunesse et cela me sembla bon.

— Personne ne sait embrasser comme vous, fis-je en me dégageant.

— Ce n'est cependant pas que j'aie beaucoup de pratique, répondit ma visiteuse avec un petit sourire. Et voici pour vous, Pierre de Coulevain, ajouta-t-elle en me présentant une enveloppe blanche de fleuriste qui renfermait une splendide gerbe de roses.

— Oh! Maïa!... vous ne viendrez donc jamais vers moi les mains vides !

— Jamais, si c'est possible.

— Mais d'où sortez-vous?

— De l'auto des d'Auranne et nous venons de Zurich. Eux sont allés à Schinznach-les-Bains voir une amie italienne qui s'y trouve en ce moment. Ils viendront me reprendre. J'ai voulu m'assurer de mes propres yeux que vous étiez mieux portante! Vous aviez l'air si fatiguée la dernière fois que je vous ai vue.

— Je l'étais, Baden m'a remise.

— Béni soit Baden !

— Merci, répondis-je, touchée par la sincérité de l'accent. Maintenant, si vous le voulez bien, nous irons prendre le tho au jardin. Débarrassez-vous de votre harnachement do touriste pendant que je mets ces beautés dans l'eau.

Madame Lasserre enleva son long manteau, arrangea SCS cheveux, puis, avec un de ses jolis sourires :

-^ A vos ordres, Granny *.

Je l'emmenai sous mes tilleuls argentés dont les abeilles butinaient les dernières gouttes de miel.

— C'est gentil ici, dit-elle en se jetant dans le fauteuil d'osier que je lui désignais.

— Un endroit pour la cure du repos.

— Bon à connaître.

Pendant que ma visiteuse me donnait des nouvelles de ses parents et de quelques persoimes de notre connaissance, je la regardais avec un plaisir extrême. Sa robe de serge blanclie, dont la jaquette s'ou>Tait sur une blouse de fme batiste, mettait bien en valeur sa figure élégante. Le grand voile de gaze jeté sur son chapeau et dénoué adoucissait et encadrait à ravir son visage. Telle qu'elle était là, touchée obliquement par un mince rayon de soleil, le buste un peu renversé, les bras allongés sur les appuis de son siège, elle me paraissait délicieuse, ce Une jolie femme », c'est ainsi qu'on la qualifiait dans le monde... et cette jolie femme avait dû coûter beaucoup à la Nature. Son teint mat, sa chevelure brune aux reflets mordorés avaient été obtenus sans doute par le mariage de blonds, de bruns, de roux. Le large front, les sourcils droits, l'enchâssement des yeux aigue-marine, la bouche sinueuse, témoignaient de savantes sélections. La Nature était arrivée à produire chez elle l'harmonie des traits et du coloris qui donne la beauté, mais non l'harmonie morale qui donne la sérénité. Le jeu de sa physionomie révé-

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