LES DIX TRAVAILLEURS DE LA MÈRE VEUT D EAU
Les soirées d'hiver sont commencées à la ferme de Guillaume. Après le travail du jour, toute la famille se réunit autour du foyer, et quelques voisins viennent s'y joindre; car, dans ces solitaires vallées des Vosges, les habitations sont clair-semées, et le voisinage établit une sorte de parenté.
C'est là, autour du feu de pommes de pin, que les in-
timités s'établissent ou redoublent. La douce chaleur du foyer, la joie de la réunion, l'entraînement de la parole, amènent les confidences; les cœurs s'ouvrent sans y prendre garde, les esprits se marient dans mille projets; on met en commun cette vie du dedans sans laquelle l'autre n'est qu'une apparence, mais qui ne se révèle qu'à ses heures.
Quelquefois le cousin Prudence vient lui-même partager la veillée, malgré la distance, et alors c'est fête à la ferme ; car le cousin est le plus habile conteur de la montagne. Il sait non-seulement tout ce que les pères ont raconté, mais ce que disent les livres. Il connaît l'origine de tous les vieux logis et l'histoire de toutes les vieilles familles ; il a appris les noms des grandes pierres couvertes de mousse qui se dressent sur les hauteurs comme des colonnes ou comme des autels; il est enfin la tradition du pays et sa science.
Il en est, de plus, la sagesse ! Il a appris à lire dans les cœurs, et il est rare qu'il n'y découvre pas la cause du mal qui les tourmente. D'autres connaissent des remèdes pour les infirmités du corps ; le vieux paysan en connaît, lui, pour les infirmités de l'âme, et c'est pourquoi la voix populaire lui a donné le nom respecté de bonhomme Prudence.
C'est la première fois, depuis la nouvelle année, qu'il paraît à la veillée, et tout le monde à sa vue s'est récrié de joie. On lui a donné la meilleure place près du foyer, on a fait cercle autour de lui; Guillaume a pris sa pipe et vient de s'asseoir vis-à-vis.
Le bonhomme Prudence s'est tour à tour informé de
tous les gens et de toutes les choses. Il a voulu savoir où en étaient les semailles, si le dernier poulain prenait des forces, et comment allait la basse-cour. La jeune fermière a répondu à tout sans trop d'empressement, comme si son esprit était ailleurs; caria belle Martha pense souvent au grand village où elle a été élevée ! Elle regrette les danses sous les ormes, les longues promenades le long des blés avec les jeunes filles qui riaient en cueillant des fleurs dans les haies, les longues causeries du four et de la fontaine. Aussi bien souvent Martha reste-t-elle les bras pendants et sa jolie tête penchée, tandis que son esprit voyage dans le passé.
Ce soir encore, tandis que les autres femmes travaillent, la fermière est assise devant son rouet, qui ne tourne point; la quenouille reste chargée de lin à sa ceinture, et ses doigts distraits jouent avec le brin de fil pendant sur ses genoux.
Le bonhomme Prudence a tout observé du coin de l'œil, mais sans rien dire ; car il sait que les conseils sont comme les médecines amères que Ton donne aux enfants : pour les faire accepter, il faut choisir le moyen et le moment.
Cependant la famille et les voisins l'entourent :
— Bonhomme Prudence, une histoire ! une histoire ! Le paysan sourit, et jette un regard de côté vers Martha, toujours inoccupée.
— C'est-à-dire qu'il faut payer ici sa bienvenue, ditil, eh bien ! il sera fait à votre volonté, mes braves gens. La dernière fois, je vous ai parlé des vieux temps où les armées des païens ravage aient nos montagnes ; c'était un
récit fait pour les hommes. Aujourd'hui je parlerai (sans vous déplaire) pour les femmes et les petits enfants. Il faut que chacun ait son tour. Nous nous étions occupés de César; nous allons passer, pour l'heure, à la mère Vert-d'Eau.
Tout le monde poussa un grand éclat de rire; on s'arrangea vite, Guillaume ralluma sa pipe, et le bonhomme Prudence reprit :
« Ce conte-ci, mes mignons, n'est point de ceux qu'on laisse aux nourrices, et vous pourriez le lire dans l'almanach avec les vraies histoires ; car l'aventure est arrivée à notre grand'mère Charlotte, que Guillaume a connue, et qui était une femme de merveilleuse vaillance.
» La grand'mère Charlotte avait été jeune aussi dans son temps, ce qu'on avait peine à croire quand on voyait ses mèches grises et son nez crochu toujours en conversation avec son menton ; mais ceux de son âge disaient qu'aucune jeune fille n'avait eu meilleur visage, ni l'humeur plus inclinée à 1a gaieté.
» Par malheur, Charlotte était restée seule, avec son père, à la tête d'une grosse ferme plus arrentée de dettes que de revenus; si bien que l'ouvrage succédait à l'ouvrage, et que la pauvre fille, qui n'était point faite à tant de soucis, tombait souvent en désespérance, et se mettait à ne rien faire pour mieux chercher le moyen de faire tout.
» Un jour donc qu'elle était assise devant la porte, les deux mains sous son tablier comme une dame qui a des engelures, elle commença à se dire tout bas :
» — Dieu me pardonne, la tâche qui m'a été faite n'est
point d'une chrétienne ! et c'est grand'pitié que je sois seule tourmentée, à mon âge, de tant de soins! Quand je serais plus diligente que le soleil, plus leste que Feau et plus forte que le feu, je ne pourrais suffire à tout le travail du logis. Ah ! pourquoi la bonne fée Vert-dJEau n'est-elle plus de ce monde, ou que ne l'a-t-on invitée à mon baptême? Si elle pouvait m'entendre et si elle voulait me secourir, peut-être sortirions-nous, moi de mon souci, et mon père de sa mal-aisance.
» — Sois donc satisfaite, me voilà ! interrompit une voix.
» Et Charlotte aperçut devant elle la mère Vert-d'Eau qui la regardait, appuyée sur son petit bâton de houx.
» Au premier instant, la jeune fille eut peur, car la fée portait un habillement peu en usage dans le pays : elle était vêtue tout entière d'une peau de grenouille dont la tête lui servait de capuchon, et elle-même était si laide, si vieille et si ridée qu'avec un million de dot elle n'eût pu trouver un épouseur.
» Cependant Charlotte se remit assez vite pour demander à la fée Ver Ud3 Eau, d'une voix un. peu tremblante, mais très-polie, ce qu'elle pouvait faire pour son service?
» — C'est moi qui viens me mettre au tien, répliqua la vieille; j'ai entendu ta plainte, et je t'apporte de quoi sortir d'embarras.
» — Ah! parlez-vous sérieusement, bonne mère? s'écria Charlotte, qui se familiarisa tout de suite; venezvous pour me donner un morceau de votre baguette avec lequel je pourrai rendre tout mon travail facile?
» — Mieux que cela, répondit la mère Vert-d'Eau; je t'amène dix petits ouvriers qui exécuteront tout ce que tu voudras bien leur ordonner.
» — Où sont-ils? s'écria la jeune fille.
» — Tu vas les voir.
» La vieille entr'ouvrit son manteau et en laissa sortir dix nains de grandeur inégale.
» Les deux premiers étaient très-courts, mais larges et robustes.
» — Ceux-ci, dit-elle, sont les plus vigoureux; ils t'aideront à tous les travaux et te donneront en force ce qui leur manque en dextérité. Ceux que tu vois et qui les suivent sont plus grands, plus adroits ; ils savent traire, tirer le lin de la quenouille, et vaqueront à tous les ouvrages de la maison. Leurs frères, dont tu peux remarquer la haute taille, sont surtout habiles à manier l'aiguille, comme le prouve le petit dé de cuivre dont je les ai coiffés . En voici deux autres, moins savants, qui ont une bague pour ceinture, et qui ne pourront guère qu'aider au travail général, ainsi que les derniers, dont il faudra estimer surtout la bonne volonté. Tous les dix te paraissent, je parie, bien peu de chose; mais tu Vas les voir à l'œuvre, et tu en jugeras.
» A ces mots, la vieille fit un signe, et les dix nains s'élancèrent. Charlotte les vit exécuter successivement les travaux les plus rudes et les plus délicats, se plier à tout, suffire à tout, préparer tout. Émerveillée, elle poussa un grand cri de joie, et, étendant les bras vers la fée:
» — Ah ! mère Vert-d'Eau, s'écria-t-elle, prêtez-moi
ces dix vaillants travailleurs, et je ne demande plus rien à celui qui a créé le inonde !
» — Je fais mieux., répliqua la fée, je te les donne; seulement, comme tu ne pourrais les transporter partout avec toi sans qu'on t'accusât de sorcellerie, je vais ordonner à chacun d'eux de se faire petit et de se cacher dans tes dix doigts.
» Quand ceci fut accompli :
» — Tu sais maintenant quel trésor tu possèdes, reprit la mère Vert-d'Eau; tout va dépendre de l'usage que tu en feras. Si tu ne sais point gouverner tes petits serviteurs, si tu les laisses s'engourdir dans l'oisiveté, tu n'en tireras aucun avantage; mais donne-leur une bonne direction, de peur qu'ils ne s'endorment, ne laisse jamais tes doigts en repos, et le travail dont tu étais effrayée se trouvera fait comme par enchantement.
» La fée avait dit vrai, et notre grand'mère, qui suivit ses conseils, vint non-seulement à bout de rétablir les affaires de la ferme, mais elle sut gagner une dot avec laquelle elle se maria heureusement, et qui l'aida à élever huit enfants dans l'aisance et l'honnêteté. Depuis, c'est une tradition parmi nous qu'elle a transmis les travailleurs de la mère Vert-d'Eau à toutes les femmes de la famille, et que, pour peu que celles-ci se remuent, les petits ouvriers se mettent en action et nous font profiter grandement. Aussi avons-nous coutume de dire, parmi nous, que c'est dans le mouvement des dix doigts de la ménagère qu'est toute la prospérité, toute la joie et tout le bien-vivre de la maison. »
En prononçant ces derniers mots, le bonhomme Pru-
dence s'était retourné vers Martha. La jeune femme devint rouge, baissa les yeux et redressa sa quenouille.
Guillaume et son cousin échangèrent un regard.
Toute la famille silencieuse réfléchissait à l'histoire du conteur. Chacun cherchait à en pénétrer le sens tout entier et se donnait sa leçon à lui-même; mais la belle fermière avait déjà compris celle qui lui était adressée, car la gaieté était revenue sur son visage, le rouet tournait rapidement, et le lin disparaissait de la quenouille*