‹ Au coin du feu (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · DIXIEME RECIT · texte numérisé non relu

DIXIEME RECIT

Alors j'étais jeune encore, et, tout entier aux ardentes

préoccupations du présent, je n'avais que mépris pour

le passé. Fier, comme tous ceux de mon âge, d'une force

que la vie n'avait point éprouvée, je ne doutais de rien,

je me savais gré d'être né à notre époque; je m'admirais

dans mes contemporains. Lorsque je tournais les yeux

en arrière, je ne voyais que préjugés, superstitions ou

servilité; ma génération me semblait ouvrir, en réalité, l'histoire, et porter le monde comme Atlas.

De là mes dédains superbes pour tout ce qui n'était pas de notre temps. Je me raillais des anciennes modes, les vieux usages me faisaient hausser les épaules, je fuyais les cheveux blancs ! Orphelin presque dès le berceau, j'avais grandi au milieu de compagnons de mon âge, sans parents et sans amis dont l'affection pût me réconcilier avec la vieillesse : aussi me déplaisait-elle également dans les personnes et dans les choses ; quand elle ne me faisait point rire, elle me faisait peur.

Mon existence était joyeuse, bien que difficile. Entraîné dans l'activité fiévreuse de la société moderne, je prenais plaisir à m'y essayer. Je ressemblais au jeune nageur qui aime à lutter contre les flots ; mais par instant la lassitude venait, et j'aurais voulu un coin de rivage où m'asseoir, un rayon de soleil pour me réchauffer. Enfermé dans les limites d'une étroite médiocrité, j'aurais souhaité ces ailes d'or qui font franchir tous les espaces : obligé de m'occuper surtout de moi pour vivre, j'aurais voulu avoir le loisir de songer aux autres pour les servir.

Un événement inattendu vint nr arracher à mes travaux et à mes rêves. J'appris la mort d'un arrière-cousin de province dont je n'avais jamais entendu parler, et qui me laissait un héritage. La lettre du notaire réclamait ma présence comme indispensable pour hâter l'entrée en possession. Il fallut donc se décider à prendre la diligence de Bourgogne, qui devait me conduire au village naguère habité par le défunt.

Le voyage se fît assez bien. Un beau soleil d'automne illuminait la campagne, les bois étaient couronnés de leurs dernières feuilles, et Ton entendait de tous côtés les grelots des attelages rentrant la moisson, ou les chants des paysans conduisant la charrue. A tout prendre, je ne fus pas trop mécontent de la province jusqu'à mon arrivée à ***. Mais là, on m'apprit qu'il fallait quitter la diligence et rejoindre à pied le village où j'étais attendu. C'étaient deux lieues à faire par des chemins de traverse qu'avaient détrempés les pluies précédentes! Le jour commençait à baisser, et une froide brume d'octobre rampait déjà au fond de la vallée. Je me mis en route d'assez mauvaise humeur, donnant au diable les pays où l'on ne trouvait point de fiacres, et louvoyant de mon mieux parmi les ornières.

Malheureusement les indications qui m'avaient été données au relais étaient insuffisantes ; .tous ces sentiers à travers les vignes avaient pour moi le même aspect; je m'égarai plusieurs fois, et il faisait déjà nuit lorsque j'atteignis le village. Il fallut aller de porte en porte pour découvrir la maison du cousin, et quand j'y arrivai enfin, crotté et transi, je ne trouvai personne !

Un passant m'apprit que dame Félicité (c'était la gouvernante) priait à l'église. Il fallut attendre son retour en me promenant devant la cour, les mains dans mes poches, et le nez enfoncé dans le collet de mon paletot.

Cette faction à la porte de ma propre maison eût été plaisante sans la fatigue et la brume qui se transformait insensiblement en une pluie fine. J'étais à bout de patience quand parut enfin une vieille servante à l'air

demi-bourgeois, que son livre d'heures me fit reconnaître.

A la vue d'un étranger debout près du seuil, elle s'était arrêtée, et me demanda ce que je cherchais.

— Madame Félicité, répliquai-je en grelottant.

— Vous voulez dire mademoiselle , reprit la vieille d'une voix aigrelette; c'est moi; que désire monsieur?

— D'abord, que vous m'ouvriez cette porte, m'écriaije, puis que vous me fournissiez les moyens de me sécher.

Et, pour prévenir toute nouvelle objection, je me nommai.

J'espérais qu'à ce nom la vieille gouvernante allait se confondre en excuses; mais, à mon grand étonnement, elle me regarda avec une sorte d'hostilité défiante.

— Ah ! c'est monsieur qui hérite ! reprit-elle d'une voix lente; alors je vais prévenir le notaire.

— Au diable ! interrompis-je impatienté ; il s'agit d'abord de se mettre à l'abri; entrons, dame Félicité.

— Faites excuse, on m'a donné la garde du logis, reprit-elle résolument; je veux mettre à couvert ma responsabilité; que monsieur reste là; maître Boisseau décidera lui-même ce que je dois faire.

Et sans attendre ma réponse, elle tourna les talons et disparut par une ruelle.

Je recommençai à faire les cent pas devant mon héritage. Au bout d'une demi-heure. Félicité reparut avec un petit homme en lunettes, qui se fit connaître pour maître Boisseau, et à qui je remis la lettre qu'il m'avait écrite et les pièces constatant mon identité. Après en

avoir pris connaissance à la lueur d'une lanterne, il voulut bien reconnaître que j'étais la personne en question, et ordonna de me laisser entrer.

Pendant toutes ces formalités, j'avais continué abattre la semelle contre le seuil et§ maudire tout bas les tabellions de village. Lorsqu' enfin la porte fut ouverte, je déclarai brusquement à M. Boisseau que j'irais cbez lui le lendemain pour tout régler, et je me précipitai dans le noir corridor sans l'inviter à me suivre.

La vieille servante parut bientôt avec sa lanterne, et me conduisit à un vieux salon meublé de quatre chaises de paille, d'un fauteuil de siamoise, et n'ayant pour ornement que deux plâtres de Paul et Virginie, posés sur la cheminée entre quatre coloquintes jaspées.

La difficulté que j'avais eue à me faire reconnaître, jointe à la route et au brouillard, m'avait mal disposé ; je ne cherchai point à cacher ma mauvaise humeur; j'ordonnai brusquement à la gouvernante de me faire du feu et de me préparer à souper, tandic que je prenais connaissance du reste de la maison.

M' armant donc d'un vieux flambeau désargenté, où se dressait une petite chandelle ornée d'une bobèche de papier, je me mis à parcourir l'habitation du cousin décédé.

Tout répondait au salon dans lequel j'avais été reçu. Les tapisseries déteintes étaient tachetées, çà et là, de pièces plus neuves qui leur donnaient un air de guenilles ravaudées ; les meubles, de forme antique et d'un travail grossier, ne garnissaient qu'imparfaitement des appartements mal fermés ; soin, élégance, commodité, tout

faisait défaut dans ce vieux logis; j'y trouvai un témoignage éloquent de la barbarie de nos pères, et une nouvelle preuve que le bon sens et le bon goût ne commençaient véritablement qu'à notre génération.

La chambre à coucher surtout était curieuse. Le lit, en forme de cercueil, était enfermé dans quatre rideaux de serge verte troués par les mites ; sur une table, dont le tiroir manquait, étaient posés un pot à eau ébrécbé et une cuvette de couleur différente ; enfin, le long du mur, pendaient de vieux portraits de famille capables de donner des crises de nerfs à un connaisseur. Peints à diverses époques, ils représentaient des personnages de différentes professions, parmi lesquels je remarquai un ecclésiastique, un marchand, un juge, un officier, et enfin un gros homme demi-bourgeois, demi-manant, que dame Félicité me déclara être son feu maître.

L'honnête gouvernante m'avait rejoint pour m'avertir que le souper était servi; je la suivis au salon.

L'aspect du couvert me frappa. Le linge, retiré d'une armoire de réserve pour me faire honneur, était diapré de raies jaunâtres ; les assiettes de terre de pipe paraissaient illustrées de crasseuses arabesques qui constataient l'emploi de la fourchette et des couteaux; les verres, sans base, ne ressemblaient pas mal aux godets de nos vieux quinquets ; enfin deux salières boiteuses offraient au convive, pour assaisonnement, du sel de cuisine et du poivre concassé.

Dame Félicité me servit une soupe maigre où le beurre avait été oublié, et les débris d'une poule couveuse à laquelle sa. sollicitude maternelle n'avait laissé que la peau

et les os. La gouvernante me déclara que c'était l'ordinaire de son défunt maître; m ais, par hospitalité, elle ajouta, pour moi, trois pommes en train de pourrir, et un morceau de fromage couvert d'une mousse verdâtre !

— Je voulus goûter au vin; c'était une piquette trouble, fabriquée avec des vendanges de rebut.

Plus mécontent que jamais de mon voyage, je me décidai à gagner mon lit. La vieille servante m'éclair a jusqu'à la chambre à coucher. Son grand lit funèbre, ses vieux portraits enfumés me furent encore plus désagréables que la première fois. Je me tournai brusquement vers ma conductrice, en lui demandant s'il y avait un commissaire-priseur à ***.

— Un commissaire-priseur ! répéta-t-elle, nous ne connaissons pas ça !

— On ne fait donc jamais de ventes publiques ?

— Pardonnez-moi.

— Et comment s'y prendre, alors?

— Le bedeau tambourine la chose à tous les carrefours de la commune.

— Eh bien ! faites prévenir dès demain le bedeau, et qu'il annonce la vente de tout ce qui se trouve ici.

— De tout ! Quoi, monsieur ne garde rien ?

— Rien.

— Pas même les peintures ?

— Pas même les peintures.

— Ah ! monsieur, vous n'y pensez pas ; ce sont des portraits de famille !

— Je vous dis que je vends tout. Bonsoir.

JEt je pris la chandelle à dame Félicité, qui sortit en levant les mains au ciel.

— Et que veut-elle que je fasse de ces toiles barbouillées? Ah ! oui, je vous vendrai, grotesques images, ne fût-ce que par haine des temps que vous représentez ! Ce triste intérieur est le vôtre, ces habitudes d'inélégance et de parcimonie sont celles que vous avez léguées; cette vie dépouillée de tous les charmes de notre civilisation moderne est votre vie perpétuée par la tradition ! Hors d'ici, barbares ! Nous ne sommes point de la même race, et il n'y a rien de commun entre nous.

Tout en me parlant ainsi à moi-même, je m'étais mis au lit; mais la fatigue et la mauvaise humeur éloignèrent le sommeil. Je pris le volume d'histoire que j'avais apporté pour me distraire pendant la route, puis l'inventaire de la succession que le notaire m'avait remis.

Ici m'attendait une surprise plus agréable que les autres. Le chiffre total s'élevait à une somme que j'avais été loin de supposer, et qui me faisait presque riche. Cette découverte inattendue amoindrit singulièrement mon dépit et commença à rendre plus facile la digestion de mon mauvais souper. Je me mis à examiner l'inventaire en détail jusqu'à ce que les chiffres commençassent à flotter devant mes paupières à demi fermées; enfin je perdis conscience de ce qui m'entourait.

Bientôt il me sembla qu'un bruit de pas se faisait entendre à mon chevet; je rouvris les yeux et j'aperçus une douzaine de personnages groupés près de mon lit. Tous portaient des costumes anciens et différents, dans lesquels je reconnus, avec surprise, ceux des vieux por-

traits qui garnissaient la chambre à coucher. Je les cherchai aussitôt à la muraille pour faire la comparaison. Leurs cadres seuls y restaient suspendus ! c'étaient bien les antiques images de la famille auxquelles un miracle venait de donner la vie !

A leur tête paraissait un vieillard que je n'avais point remarqué dans la collection. Mon regard s'arrêta sur lui avec une curiosité particulière qu'il parut comprendre.

— Tu chercherais en vain mon image parmi ces portraits, me dit-il ; de mon temps aucun pinceau n'aurait pris la peine de reproduire les traits d'un serf comme moi ! mais j'avais compris les misères de ma condition, et, à force de travail, je réussis à acheter mon affranchissement. C'est grâce à lui qu'un de mes descendants, que tu vois ici, a pu s'instruire et devenir prêtre.

Celui qu'il avait désigné s'avança alors.

— Les pauvres et les opprimés avaient besoin d'appui, dit-il doucement ; soutenu par le nom du Christ, j'ai tâché de leur en servir; j'ai aidé à instruire le peuple, à lui faire aimer le bien, à le fortifier par la probité, l'espoir, la patience, tandis que notre famille s'élevait lentement à mon ombre et prenait place parmi les honnêtes marchands de la province.

Un troisième interlocuteur éleva alors la voix.

— Cette place transmise par nos pères, moi je l'ai agrandie, dit-il avec une certaine importance ; nommé syndic de ma corporation, j'ai obtenu pour elle de nouvelles immunités ; nous nous sommes réunis pour défendre le fruit du travail contre la violence, et j'ai été

un des fondateurs de cette bourgeoisie qui a associé les intérêts généraux sous le nom de communes.

— Et moi, reprit son voisin, qu'à sa toge et à sa mine austère on pouvait reconnaître pour magistrat, j'ai contribué à faire prévaloir la loi sur le caprice, et l'équité sur le crédit. Les plus puissants ont dû se soumettre à la décision de juges désarmés ; la force a plié devant le droit.

— Sans compter qu'elle s'est déclarée son auxiliaire ! a ajouté un officier au teint cuivré par le soleil; les descendants du serf d'autrefois ont fini par ceindre l'épée et par devenir les défenseurs de la patrie et de la loi ! Dès que l'une et l'autre ont appartenu à la nation entière, la nation entière a versé son sang pour les défendre ; en devenant tous soldats, nous sommes tous passés gentilshommes !

— Oui, reprit un dernier interlocuteur, dans lequel je reconnus le portrait du cousin ; mes aînés avaient conquis pour nos descendants la justice et la liberté ; restait à leur procurer des ressources ; j'ai accepté ce rôle de fourmi. Grâce à mes labeurs et à mes économies, j'ai lentement amélioré le petit bien légué par nos pères, j'ai grossi les épargnes, j'ai agrandi le domaine; je laisserai après moi six fois plus que je n'avais reçu, et grâce à la probité défiante de dame Félicité, tout arrivera intact à mon héritier. Je lui aurai ainsi assuré du loisir pour cultiver son intelligence, de la liberté pour faire le bien ; enfin le bonheur de ne point s'occuper de lui seul, mais de pouvoir dévouer sa vie aux autres. S'il est digne d'une pareille faveur, il saura en profiter ; il gardera au fond

de son cœur un peu de reconnaissance pour l'homme qui lui a préparé cette belle tâche ; loin de railler, il le bénira, et il saura sanctifier ce que le vieux cousin a économisé sur lui-même en le prodiguant généreusement pour les autres.

Ces derniers mots avaient été prononcés d'un accent si vif et si bien senti, que je tressaillis malgré moi, et... je me réveillai !

La lumière allait s'éteindre, les vieux portraits étaient à leur place, l'inventaire et le livre d'histoire avaient roulé aux pieds du lit : ma vision n'était qu'un rêve!

Un rêve, ou plutôt la voix du bon sens et de la conscience. Ces vieux portraits étaient bien véritablement les symboles du passé ; chacun d'eux me rappelait les services rendus par un siècle et par une classe. Ils marquaient, pour ainsi dire, les pas du temps sur la route du progrès. Pour qui savait les comprendre, il y avait là une glorification de l'œuvre accomplie par les ancêtres.

Frappé d'une subite lumière, je tendis la main vers les toiles à demi effacées, comme si elles eussent pu me voir et m'entendre.

— AhJ pardon ! m'écriai-je; pardon, vieux soldats des âges ; je comprends maintenant le respect qui vous est dû ! Toutes les moissons récoltées aujourd'hui et dont je tirais vanité, ont été semées par vos mains; le présent n'est que la conséquence du passé, et la tradition l'instrument du progrès. Pardon, ô vous qui n'avez connu l'arbre de la science que tout petit, mais qui l'avez arrosé de vos sueurs et de votre sang; je comprends

et je

maintenant que mon orgueil était de l'ingratitude, vous réserverai désormais une place pieuse dans mes souvenirs.

Et vous aussi, vestiges d'un temps que nous ne comprenons plus, rusticité de nos pères, vieux usages oubliés, vous n'exciterez désormais ni mes rires ni ma colère, car je saurarque vous êtes les ruines encore visibles d'une civilisation qui a rempli sa tâche.

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