DEUXIÈME RÉGIT
Comme toutes les rues de Versailles, la rue des Réservoirs est déserte et silencieuse de bonne heure. Dès que l'ombre du soir commence à descendre, les portes se ferment, les rideaux s'abaissent, et Ton n'aperçoit plus, dans cette large voie destinée aux trains de carrosse et aux trains de chasse de la cour du grand roi,
que quelques passants attardés qui regagnent à la hâte leur logis.
Un de ceux-ci venait d'atteindre un pavillon à un seul étage, situé presque à Fextrémité de la rue. Il en ouvrit lui-même la porte au moyen d'une petite clef, et Ton put bientôt apercevoir du dehors une faible lumière qui s'allumait au rez-de-chaussée, et qui se promena quelque temps à l'intérieur, comme pour la dernière inspection du soir.
Qui eût pu la suivre l'eût d'abord vue éclairer un salon meublé avec ce luxe faux et pour ainsi dire regretté qui indique le sacrifice fait aux exigences de la pcfsition; puis un cabinet dont le bureau au cuir brillant et aux cartons sans tache prouvait l'inutilité habituelle ; enfin un escalier étroit conduisant à une chambre à coucher où elle s'arrêta. Ici l'élégance économique du rez-de-chaussée avait fait place à une indigence visible. Le lit, bas et sans rideaux, était recouvert d'une cotonnade déteinte ; quelques chaises de paille, une table et un secrétaire démodé complétaient l'ameublement, dont l'insuffisance, opposée au luxe du rez-de-chaussée, prouvait la dure nécessité, imposée à tous ceux qui commencent, de retrancher sur le nécessaire afin de pouvoir se parer du superflu.
Telle était, en effet, la position de M. Auguste Fournier, alors locataire du pavillon de la rue des Réservoirs. Reçu docteur en médecine après de sérieuses études qui avaient absorbé la meilleure partie du petit héritage laissé par son père, il avait dû employer le reste à s'établir assez richement pour ne point repousser la con«-
fiance. Condamné à une aisance apparente qui masquait de cruelles privations, il attendait le succès sous ce déguisement de prospérité.
Mais depuis près d'une année qu'il habitait Versailles, les yeux fixés sur rhorizon comme sœur Anne, ilne voyait, comme elle, que la poussière du présent et les vertes espérances de Favenir. Ses ressources s'épuisaient sans lui amener la clientèle toujours rêvée et toujours invisible.
Cependant les besoins de la réussite devenaient chaque mois plus pressants. Le jeune docteur, aiguillonné par l'inquiétude, avait cherché autour de lui des protections et n'avait trouvé que des préoccupations personnelles. On vantait son instruction, son zèle, sa scrupuleuse délicatesse; mais on s'arrêtait là : lui rendre justice exemptait de lui rendre service. En dernier lieu il avait sollicité avec beaucoup de persistance et d'effort, l'emploi de médecin près d'un hospice qu'un legs philanthropique allait permettre d'élever dans le voisinage ; malheureusement ceux qui auraient pu l'appuyer n'avaient pas trop de toute leur influence pour eux-mêmes : quelques promesses lui avaient été faites, quelques espérances données : puis chacun était retourné à ses propres affaires, et le jeune médecin venait d'apprendre $u'un concurrent mieux servi l'avait emporté !
Cette dernière déception redoublait la tristesse qui depuis quelque temps assombrissait ses réflexions. Après avoir jeté un coup d'œil découragé sur la nudité de sa chambre à coucher et s'être occupé lui-même de tous ces arrangements domestiques habituellement épargnés
aux hommes d'étude, il s'approcha de l'une des fenêtres et appuya pensivement son front contre la vitre humide.
De ce côté s'étendait une cour commune sur laquelle s'ouvraient le pavillon du j eune docteur et une vieille masure lézardée qu'habitait un ancien huissier nommé M. Duret. Ce dernier, connu dans tout le quartier pour son avarice, était propriétaire des deux maisons ainsi que d'un jardin abandonné qu'une grille de bois vermoulu séparait de la cour. Une pauvre fille dont il était parrain, et qu'il avait recueillie tout enfant, tenait son ménage. Il s'était ainsi assuré, sous l'apparence d'une bienfaisante protection, une sorte de domestique sans gages, qui partageait avec reconnaissance sa pauvreté volontaire.
Rose ne s'était, du reste, ni hébétée, ni endurcie dans cette rude condition; loin de là : son âme, chassée du réel qui la blessait, avait, pour ainsi dire, pris sa volée vers les plus hautes régions de l'idéal. Toujours seule, elle avait fécondé cette solitude par la réflexion. Ignorante et sans moyens d'apprendre, elle s'était résignée à relire mille fois les quelques livres que le hasard avait fait tomber entre ses mains et elle en avait extrait tout le suc et tout le parfum !
Cependant, depuis l'arrivée de M. Auguste Fournier, le cercle de ses lectures s'était un peu agrandi. Le jeune homme lui avait prêté quelques classiques égarés dan» sa bibliothèque médicale, et ces prêts étaient devenus l'occasion de rapports de voisinage, restreints, du reste, à de courts entretiens.
Depuis plusieurs jours, les inquiétudes personnelles
du docteur l'avaient empêché de songer à Rose, lorsqu'il l'aperçut traversant vivement la cour et se dirigeant vers son pavillon. Près d'arriver à la petite porte de derrière, elle leva la tête, reconnut M. Fournier à sa fenêtre, lui fit un signe, et prononça quelques paroles qu'il n'entendit pas.
Le jeune médecin se hâta de descendre pour ouvrir.
Rose, dont les traits fatigués et sans fraîcheur semblaient contredire le nom, était encore plus pâle que d'habitude, et la pauvreté de ses vêtements devenait plus apparente par un désordre qui frappa le jeune médecin.
— Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? demanda-t-il. Elle paraissait émue, embarrassée, et répondit :
— Pardon... j'aurais voulu... Je venais vous demander un service... un grand service.
— Parlez, dit M. Fournier, en quoi puis-je vous être Utile?
— Ce n'est pas à moi, mais à mon parrain. Depuis huit jours il souffre, il s'affaiblit... Ce matin encore il a pu se lever; mais tout à l'heure, en se recouchant, il s'est évanoui !
— Je vais le voir, interrompit le jeune docteur, qui fit un pas en avant.
Rose le retint du geste.
— Mon Dieu ! excusez-moi, dit-elle en balbutiant... mais mon parrain a toujours refusé d'appeler des médecins.
— Je me présenterai comme voisin.
36 m mm du feu.
— Et sous quelque prétexte, n'est-ce pas?.. 7 M. le docteur pourrait, par exemple, demander le prix de l'écurie et de la petite remise... tous deux lui deviendront nécessaires quand il aura son cabriolet.
Un sentiment d'amertume traversa le cœur du jeune homme. Autrefois, en effet, aux premiers jours d'illusion, il avait laissé voir cette espérance lointaine.
— Soit, dit-il d'un ton bref.
Et, refermant la porte du pavillon, il suivit la jeune fille jusqu'à la masure habitée par le père Duret.
Sa conductrice le pria d'attendre quelques instants à la porte et de n'entrer qu'après elle, afin que son parrain ne pût rien soupçonner.
Il s'arrêta en effet sur le seuil, entendit le malade demander à Rose si le jardin était bien fermé, si elle avait éteint le feu, si le seau n'était point resté au puits ; inquiétudes d'avare auxquelles la jeune fille répondit de manière à le tranquilliser. Cependant la voix saccadée et sifflante avait frappé le médecin. Il se décida à franchir les deux marches d'entrée, et entra bruyamment, comme un visiteur qui veut s'annoncer; mais il fut subitement arrêté par l'obscurité.
L'unique pièce qui formait le logement du vieil huissier et dans laquelle il était alors couché, n'avait d'autre lumière que celle du réverbère qui éclairait la rue, et dont la lointaine lueur transformait la nuit de la masure en ténèbres visibles auxquelles le regard avait besoin de s'habituer. Celui du malade reconnut sur-le-champ son jeune locataire. Il se souleva sur son coude :
— Le docteur ! s'écria-t-il avec effort ; j'espère qu'il
ne vient pas pour moi ! Je ne l'ai point demandé ; je me porte bien !
— Aussi n'est-ce pas une visite de médecin, mais de locataire, répondit M. Fournier qui s'approchait du lit à tâtons.
— De locataire ! répéta l'ancien huissier ; c'est donc pour le terme? Je ne savais pas le terme échu... Alors vous apportez de l'argent... Allume une chandelle, Rose, allume vite !
— Pardon, dit le jeune docteur qui était enfin arrivé au chevet du père Duret, mon terme commence à peine, et je viens seulement savoir si vous pourriez, au besoin, me trouver place pour une voiture et un cheval.
— Ah ! il s'agit des hangars, reprit le vieillard ; bien bien. Veuillez vous asseoir, voisin... Nous n'avons pas besoin de chandelle, Rose, la lanterne suffit; on cause mieux sans lumière. Donne ma tisane seulement.
La jeune fille lui apporta une tasse grossière qu'il vida avec l'avidité haletante que donne la fièvre.
— Mon remède ordinaire, docteur, répondit le malade, un bouillon de parelle ; c'est plus sain que toutes vos drogues, et ça ne coûte que la peine de cueillir la plante.
— Et vous buvez froid ?•
— Pour ne pas garder de feu; le feu me gêne... puis le bois est hors de prix... Quand on tient à nouer les deux bouts, il faut savoir être économe. Je ne veux pas faire comme ce scélérat de Martois avec qui j'ai tout perdu !
Martois était un débiteur de l'ancien huissier, mis
autrefois en faillite. Le père Duret avait été remboursé intégralement; mais il n'en répétait pas moins, depuis lors, que Martois l'avait ruiné : c'était pour lui un thème inépuisable^ comme la petite vérole pour les vieilles femmes laides, et la révolution pour les nobles sans argent.
M. Fournier eut l'air d'abonder dans le sens du malade, et s'approcha davantage. Ses yeux, qui s'accoutumaient à l'obscurité, commençaient à distinguer le visage du vieillard, marbré de plaques rouges annonçant l'ardeur de la fièvre. Tout en continuant de lui parler, il prit une de ses mains qui était brûlante, écouta sa respiration entrecoupée, et acquit la conviction que son état était plus grave qu'il ne l'avait d'abord supposé. Il voulut y ramener F attention du père Duret, afin de le décider à quelques remèdes ; mais celui-ci s'était engagé dans le détail des avantages que présentait le hangar à louer et ne prenait point garde à autre chose;
Cependant sa voix, qui devenait plus entrecoupée depuis quelques instants, s'arrêta tout à coup. Le jeune médecin se pencha vivement sur lui, et cria à la jeune fille d'apporter une lumière. Pendant qu'elle s'empressait de l'allumer, il souleva la tête du vieillard, seulement évanoui, lui fit respirer des sels qu'il portait toujours sur lui, et ne tarda pas à lui faire reprendre ses sens.
Rose accourut dans ce moment. Le père Duret, qui rouvrait les yeux, avança la main, voulut parler, et ne fit entendre que quelques sons inarticulés; mais comme la jeune fille s'approcha pour tâcher de comprendre, il
fit un effort désespéré, redressa la tête, et souffla la chandelle qu'il éteignit !
Cependant le médecin en avait vu assez pour s'assurer que de prompts secours étaient indispensables. Il prit congé du vieil huissier, en lui recommandant le repos et promettant de venir lui reparler de l'affaire en question. Rose le suivit au delà du seuil.
— Eh bien? demanda-t~elle avec anxiété.
— La maladie s'annonce avec des symptômes sérieux, dit Fournier; je vais vous écrire une ordonnance que vous exécuterez rigoureusement.
— Il faudra des remèdes? fit observer la jeune fille avec une sorte d'inquiétude.
— Quelques-uns : il suffira de présenter mon billet, le pharmacien vous les remettra.
Rose parut embarrassée; le jeune homme en devina la cause.
— Ne vous inquiétez pas maintenant du prix, continua- t-il; tout sera fourni en mon nom, et plus tard je réglerai avec le père Duret.
— Oh! merci, monsieur, dit la jeune fille, dont le regard brilla de reconnaissance; mais mon parrain comprendra que ces remèdes doivent être payés un jomr, et je crains qu'il ne les refuse. Si monsieur le docteur me permettait de dire qu'ils ont été fournis par lui... gratuitement!... je trouverais plus tard, moyen de tout solder sur le prix de mon travail!...
— Soit! répliqua Fournier qui souffrait de la rougeur et de l'embarras de la pauvre fille; faites pour le mieux; je vous aiderai.
Il voulut même,, pour rendre son dire plus vraisemblable aux yeux du père Duret, la renvoyer près de son lit, tandis qu'il allait chercher lui-même les remèdes.
Il fallut, pour décider le vieil huissier à les prendre, lui répéter, à plusieurs reprises, que c'était un pur don du voisin. Persuadé enfin que sa guérison ne lui coûterait rien, il se prêta docilement à tout ce qui lui était ordonné.
Mais le mal avait déjà fait de tels progrès que les efforts de la science devaient demeurer inutiles. A travers ses alternatives de fièvre et d'anéantissement, le vieillard déclinait chaque jour, et Fournier vit bientôt qu'il fallait abandonner tout espoir. Il renonça, en conséquence, à des remèdes devenus impuissants, et ouvrit un libre champ aux fantaisies de Duret. Celui-ci en profita pour exprimer mille désirs et former mille projets ; mais, au moment de l'exécution, l'avarice venait toujours arrêter le projet et éteindre le désir. Sentant vaguement que les sources de la vie se tarissaient en lui, il exagérait les nécessités de la prévoyance, afin de se faire illusion et de se croire un long avenir !
Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Rose continuait à montrer la même patience et la même abnégation. Pliée depuis dix années à ce joug de la pauvreté volontaire, elle l'acceptait sans révolte : elle plaignait son parrain au lieu de l'accuser, et n'avait jamais désiré la richesse que pour l'en faire jouir. Le jeune médecin découvrait, à chaque visite, quelque nouveau trésor dans cette âme, qui tirait tout d'elle-même et ne demandait aux autres que le bonheur de se dévouer pour eux.
L'intérêt chaque jour plus grand qu'il prenait à la jeune fille se reportait sur le vieil huissier, seul ami qui lui restât dans le monde. Quelque dure qu'eût été sa protection, Rose lui avait dû l'apparence d'une famille» En ne voulant être que son maître, le père Duret avait été pour elle un appui. Mais qu'allait-elle devenir après sa mort? Elle n'avait rien à attendre de la fortune de son parrain; car celui-ci avait un cousin, Etienne Tricot, riche fermier établi dans les environs, et avec lequel il avait toujours été dans les meilleurs termes. Tricot, qui rendait de temps en temps visite au père Duret, afin de mesurer la distance qui le séparait de son héritage, arriva justement avec sa femme au plus fort de la maladie. C'était un de ces paysans madrés qui se font grossiers pour' avoir l'air franc, et parlent bien haut pour faire croire à ce qu'ils disent.
A la vue du cousin mourant, il commença des lamentations auxquelles celui-ci coupa court en déclarant que ce n'était rien, et que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. Tricot le regarda de côté avec une hésitation inquiète.
— Vrai? dit-il; eh bien, foi d'homme! ça me fait tout plein de plaisir... Alors, vous vous sentez mieux?
— Beaucoup, beaucoup! balbutia Duret.
— A la bonne heure! reprit le paysan, qui regardait toujours le malade d'un air incertain; laut pas que les braves gens soient malades... Le médecin est venu, peut-être?
— Il vient tous les jours, répliqua le vieil huissier.
— Et qu'est-ce qu'il a dit?
— Qu'il n'y avait rien à faire, que tout irait bien.
— Ah ! ah ! voyez-vous ça ! reprit Tricot déconcerté ; au fait, vous êtes bâti à chaux et à sable, cousin; c'est quelque froid que vous avez attrapé ; mais le creux est toujours bon.
— Oui, oui, dit Duret, qui tenait à persuader les autres du peu de gravité de son mal, afin de s'en persuader lui-même; il n'y a que les forces qui manquent, mais ça reviendra.
— Et nous vous apportons de quoi pour ça, interrompit Perrine Tricot, en tirant de son panier une oie toute plumée et trois bouteilles pleines. Voici une bête qu'on a engraissée exprès pour vous, cousin... avec un échantillon de notre piqueton de l'année; faut y goûter, ça vous refera l'estomac.
Duret jeta un regard sur les bouteilles et sur l'oie. Séduit par l'idée d'un régal qui ne lui coûtait rien, il appela Rose, lui montra les provisions, et déclara qu'il voulait souper avec le fermier et Perrine. La jeune fille, accoutumée à une soumission passive, et forte d'ailleurs de la liberté entière laissée par M. Fournier, obéit à son parrain sans faire d'objections.
Bientôt le parfum de l'oie rôtie remplit la chambre du malade, dont l'estomac, appauvri par de longues privations, se sentit excité par ces succulents effluves. Il se ranima à l'espoir du festin sans frais, fit dresser la table près de son lit, et trouva dans l'arriéré de ses appétits si longtemps inassouvis, un reste de soif et de faim pour cette bonne chère inattendue. Tricot remplit son verre qu'il vida d'une main tremblante pour le faire remplir
de nouveau. Le vin et la nourriture, loin d'accroître son mal, au premier instant, semblèrent exalter ses forces brisées : il se redressa plus ferme; une demi-ivresse fît briller ses yeux; il se mit à parler tout haut de ses projets, à serrer les mains du cousin et de la cousine, en répétant que c'étaient ses vrais parents et en leur donnant des conseils sur ce qu'ils devraient faire de son pauvre héritage. Tricot et sa femme pleuraient d'attendrissement. Enfin, lorsqu'ils laissèrent le vieil huissier pour quelques courses indispensables dans la ville, ce fut avec promesse de venir prendre congé de lui avant de repartir»
Fournier arriva au moment où ils sortaient. Il vit le malade les suivre d'un regard narquois jusqu'au delà du seuil, achever son verre, puis faire claquer sa langue avec un rire moqueur.
— Eh bien, voisin, il paraît que nous sommes mieux? dit le médecin étonné.
— Mieux... bégaya Duret à moitié ivre; oui, oui, bien mieux, grâce à leur dîner... Ah ! ah ! ah ! ils font la cour à ma succession avec des oies... et du vin nouveau!... J'accepte tout, moi... Faut toujours accepter, c'est plus poli.
— Ainsi vous croyez que leur générosité est un calcul? demanda Fournier en souriant.
— Un placement, voisin, un placement à mille pour un... Ils croient que je suis leur dupe, parce que je bois le vin et que je mange l'oie... élevée pour moi, comme dit la femme Ah! ah! ah! nous verrons qui rira le dernier.
— Auriez-vous donc le projet- de tromper leur espérance ?
«—Pourquoi pas?... le peu que j'ai m'appartient, je suppose... je peux en disposer comme il me plaira; et dans le cas où je voudrais favoriser une jeune fille...
— Mademoiselle Rose! interrompit vivement le jeune homme; ah! si vous faites cela, père Duret, vous aurez pour vous tous les honnêtes gens.
Le vieil huissier haussa les épaules.
— Bath! les honnêtes gens, balbutia-t-il, que m'importe ! Ce qui m'amuse, c'est de tromper le gros... et sa femme.
A cette idée, Duret éclata de rire; mais ce rire convulsif alla s'éteindre dans une suffocation subite qui le fit retomber en arrière. Fournier s'empressa de lui donner tous les soins que réclamait un pareil accident. Il revint à lui, recommença à parler, et retomba bientôt dans un nouveau spasme plus inquiétant que le premier. La surexcitation à laquelle il venait de s'exposer avait usé chez lui les derniers ressorts de la vie, et, par suite, hâté la crise suprême. Le jeune médecin vit avec effroi que ces suffocations de plus en plus rapprochées? se transformaient en agonie. Duret, dégrisé par le mystérieux pressentiment de la mort, cemmençait à s'effrayer.
— Ah! monsieur Fournier, je suis mal... bien mal, dit-il d'une voix entrecoupée... Est-ce qu'il y a du danger?... avertissez-moi, s'il y a du danger... Avant de mourir... j'ai un secret à dire...
— Dites-le toujours, répliqua le jeune homme.
— C'est donc vrai! reprit Duret égaré... Il n'y a plus d'espoir... plus aucun... Mon Dieu! il faut renoncer à
* te ut ce que j'ai amassé... avec tant de peine... tout laisser aux autres... tout... tout !
L'avare se tordait les mains avec une rage désespérée* Fournier s'efforça de le calmer en lui parlant de Rose., alors sortie, mais qui allait rentrer.
— Oui, je veux la voir, murmura Duret (se rattachant, comme tous les agonisants, à ceux qui leur survivent, afin de se reprendre par leur moyen à la vie) ; pauvre fille!... Ils voudront la dépouiller; mais j'ai fait sa part... elle n'a qu'à chercher...
Il s'arrêta.
— Où cela? demanda Fournier, penché sur le lit.
— Ah! il y a... encore... de l'espoir... soupira Duret... Dites... ce n'est... qu'une faiblesse...
— Où votre filleule doit-elle chercher? répéta le jeune homme, qui voyait les yeux du moribond se vitrer.
— Ouvrez... la fenêtre... bégaya l'huissier; je veux voir... le jour... — Allez au jardin... là-bas... derrière le puits... le chapiteau...
La voix s'éteignit... Le jeune médecin vit les lèvres remuer encore quelque temps, comme si elles eussent essayé des paroles qu'on ne pouvait plus entendre; un frémissement convulsif agita la face, puis tout resta immobile. Maître Duret avait rendu le dernier soupir.
Rose rentra peu après. Sa douleur, en apprenant la mort de son parrain, fut silencieuse, mais sincère. C'était le seul homme qui eût pris garde à son existence; et, ne connaissant encore la pitié humaine que par ce
dur bienfaiteur, sa tendresse s'était reportée sur lui,' faute d'un plus digne.
Le cousin Tricot et sa femme ia trouvèrent agenouillée près du mort, le visage appuyé sur une de ses mains qu'elle baignait de larmes. Ils venaient d'apprendre que la succession de l'huissier était ouverte, et ils accouraient, bien moins pour rendre leurs devoirs au défunt que pour assurer leurs droits sur ses dépouilles. Tous deux commencèrent par prendre possession de la maison en s'emparant des clefs cachées sous le traversin du mort; puis Tricot laissa sa femme à la garde de l'héritage, et courut remplir les formalités nécessaires pour les funérailles. Rose attendit vainement de la paysanne un mot de sympathie ou d'encouragement : on la laissa désolée près du mort, jusqu'au moment où l'on vint enlever sa bière.
La jeune fille eut le courage de suivre le convoi au cimetière; mais lorsqu'elle revint, ses forces étaient brisées et son courage à bout. Arrivée près du seuil, elle hésita à le franchir. Tricot et sa femme, qui étaient déjà rentrés, avaient commencé l'inventaire de ce qui allait leur appartenir : les armoires étaient ouvertes, les meubles en désordre... Rose sentit son cœur se serrer et s'assit sur le banc de pierre dressé près de la porte.
Les mains jointes sur ses genoux et la tête baissée, elle laissait couler ses pleurs silencieusement. Une voix qui la nommait lui fit relever les yeux; elle reconnut M. Fournier.
Celui-ci l'avait aperçue en rentrant, et, touché de son
abandon, il venait lui adresser quelques consolations. Rose ne put d'abord répondre que par des larmes. Le jeune homme lui demanda doucement pourquoi elle restait ainsi dehors, et l'engagea à braver l'impression douloureuse qu'elle devait éprouver en rentrant.
— L'affliction ressemble à nos amers breuvages, ditil : le mieux est de la boire d'un seul trait ; les pauses et les retards multiplient la douleur en la divisant.
— Pardon, monsieur, dit Rose à demi-voix, ce n'est point par ménagement pour mon chagrin que je reste ici : mais si j'entrais, j'aurais peur de gêner les parents.
— Ils sont donc venus ? demanda le jeune homme.
— Avec M. Leblanc.
— L'ancien notaire condamné pour escroquerie ?
— Prenez garde, il peut vous entendre !
Fournier jeta un regard dans l'intérieur, et vit le oousin Tricot et sa femme occupés à vider les armoires.
— Dieu me pardonne ! ils prennent tout ! s'écria-t-il.
— Ils en ont le droit, répliqua Rose doucement.
— C'est ce qu'il faut savoir, reprit Fournier en franchissant le seuil.
L'ex-notaire qui triait les papiers d'un grand porteieuille trouvé dans l'armoire du défunt, se retourna.
— Arrêtez, monsieur, s'écria le jeune homme ; ce n'est point à vous d'examiner ces titres !
— Pourquoi cela? demanda M. Leblanc.
— Parce qu'ils peuvent intéresser la succession du mort.
— Eh bien, pardieu ! la succession, c'est-il pas à nous qu'elle revient ? s'écria Tricot.
— - Qu'en savez-vous ? répliqua Fournier ; le père Duret peut avoir laissé un testament.
— Un testament ! répétèrent le paysan et sa femme, en se regardant avec effroi.
— Monsieur en serait-il dépositaire? demanda Leblanc d'un ton doucereux.
— Je ne dis point cela, reprit le médecin ; mais le défunt m'a positivement déclaré à cet égard son intention.
— Et monsieur devait sans doute être son légataire ? demanda Leblanc avec la même politessee ironique.
Le médecin rougit.
— Il ne s'agit point de moi, monsieur, répliqua-t-il avec impatience, mais de la filleule du père Duret.
— Ah ! c'est pour Rose ? interrompit Perrine Tricot d'une voix criarde ; le bourgeois est donc son parent, pour prendre comme ça ses intérêts ?
— Je suis son ami, madame.
Les deux Tricot l'interrompirent par un grossier éclat de rire.
— Alors monsieur a sans doute une procuration ? objecta Leblanc.
— J'ai la résolution arrêtée de faire respecter ses droits par tous les moyens en mon pouvoir, dit Fournier, qui évita de répondre directement; bien qu'étranger à l'étude des lois, je sais, monsieur, qu'elles ordonnent, dans le cas où vous vous trouvez, certaines formalités protectrices dont nul ne peut s'affranchir. Avant d'entrer en possession de l'héritage du mort, il faut savoir à qui il appartient.
— Et si nous le prenons provisoirement? fit observer M. Leblanc, qui continuait à parcourir les papiers du portefeuille.
— Alors on pourra vous demander compte de la violation de la loi.
— Au moyen d'un procès, n'est-ce pas? mais un procès coûte cher, monsieur le docteur, et votre protégée aurait, je crois, quelque peine à payer les frais de timbre, de procédure, d'enregistrement !
— C'est-à-dire que vous abusez de sa pauvreté pour attenter à ses droits ! s'écria Fournier indigné.
— Nous en usons seulement pour sauvegarder les nôtres, répondit tranquillement M. Leblanc.
— Eh bien, alors, c'est moi qui exige l'exécution delà loi ! reprit le jeune homme avec énergie. Le défunt a reçu de moi des soins, des remèdes, des secours de tous genres; comme créancier de la succession, je demande que le paiement de la dette soit garanti, et je réclame pour cela l'apposition des scellés.
Ici les époux Tricot, qui déjà vingt fois avaient voulu s'entremettre, poussèrent les hauts cris... M. Leblanc les apaisa d'un geste.
— Soit, dit-il ; en se tournant, avec un sourire, vers le jeune homme; monsieur le docteur est alors en mesure de nous prouver la légitimité de sa créance? Il peut nous présenter ses livres pour les visites, des reçus pour les secours, une preuve écrite pour les remèdes ?
— Monsieur, dit Fournier embarrassé, un médecin ne prend point de telles précautions avec ses malades ; mais vous pouvez interroger mademoiselle Rose...
— Vous avez raison, reprit Leblanc en souriant, vous témoignez pour elle, elle témoignera pour vous; ce n'est qu'une iuste réciprocité. Malheureusement les tribunaux ne se laissent point conduire par les élans de sympathie ou de reconnaissance, et jusqu'à ce que monsieur le docteur ait régulièrement établi ses droits, il voudra bien nous permettre d'exercer ceux que nous tenons de la parenté.
— Oui, s'écria Tricot, dont la colère jusqu'alors réprimée n'avait fait que grossir ; et puisque le bourgeois aime les procès, on lui fournira l'étoffe de quelques petits !
— A lui et à sa protégée ! ajouta Perrine.
— On leur demandera, par exemple, à tous deux, où le cousin Duret a placé ses économies...
— Ce qu'il a fait de son argenterie; car il en avait, je l'ai vue.
— Et comme ils étaient seuls à la maison quand le cousin a tourné l'œil.
— Faudra bien qu'ils rendent ce qui manque.
— Misérables ! s'écria Fournier hors de lui à ce soupçon infâme, et voulant s'élancer sur Tricot, la main levée.
Rose, qui venait d'entrer, se jeta à sa* rencontre.
— Laisse-le, laisse-le ! cria Tricot, qui s'était armé d'une pelle rencontrée par le hasard; ça fait plaisir de passer au bleu les peaux de bourgeois et d'épousseter la doublure des draps fins ; faut pas le contrarier.
— Et prends garde à toi-même, intrigante ! ajouta
Perrine en menaçant du poing la jeune fille ; si tu tombes jamais sous ma coupe, tu en auras les marques!
— Oh ! venez, au nom de Dieu ! murmura Rose, qui s'efforçait d'entraîner le médecin.
Celui-ci hésita un instant; mais redevenant enfin maître de lui-même, il jeta un regard de mépris à ses insulteurs, et suivit la jeune fille hors de la masure.
Ce fut seulement à la porte du pavillon que tous deux s'arrêtèrent. Rose joignit les mains, et levant vers Fournier ses yeux rougis par les larmes :
— Oh ! pardon, monsieur, dit-elle, de ce que vous avez enduré pour moi; pardon et merci ! Une pauvre fille comme je suis n'a jamais chance de reconnaître les services qu'on lui rend; mais du moins soyez sûr que je me les rappellerai aussi longtemps que je dois vivre.
— Et qu'allez-vous devenir maintenant, Rose ? demanda le jeune homme attendri.
— Je ne sais pas encore, monsieur, répondit-elle : aujourd'hui je suis triste, je ne puis penser à rien. Je veux me donner jusqu'à demain pour reprendre courage. La mercière me recevra bien pour cette nuit... et après... eh bien après... Dieu me restera !
Fournier lui prit la main en silence; elle répondit faiblement à son étreinte, lui dit adieu d'une voix basse, et sortit.
Le cœur du jeune homme était gros d'indignation. Remonté chez lui, il se mit à parcourir sa chambre d'un pas agité. lise demandait en vain par quel moyen il pourrait secourir cette pauvre abandonnée qui venait de le quitter. Si le père Duret avait véritablement laissé un tes-
tament, nul doute que M. Leblanc et les Tricot ne l'eussent supprimé; mais comment prouver cette suppression? D'un autre côté , le testament pouvait avoir échappé jusqu'alors aux recherches des intéressés; car les paroles du mourant permettaient de croire qu'il l'avait caché. Il s'était vanté d'avoir fait la part de Rose, il avait recommandé de chercher... Mais là s'étaient arrêtées ses révélations ; la mort ne lui avait point permis d'en dire davantage.
Le jeune homme, échauffé par une sorte de fièvre, se perdait en suppositions. Le soir était venu, et, le front appuyé sur la vitre, comme au commencement de ce récit, il avait vu les cousins du mort et leur conseiller sortir avec les papiers et les objets les plus précieux. Il promenait les yeux, au hasard, sur la masure abandonnée, la cour déserte et le jardin en friche, lorsqu'ils s'arrêtèrent tout à coup, sur un puits en ruine placé à l'extrémité de ce dernier et adossé à un mur qu'ornaient encore les débris d'une corniche. Cette vue lui rappela subitement les derniers mots prononcés par le père Duret : Au jar din... derrière le puits... le chapiteau... Ce fut pour lui comme un trait de lumière ! Là devait être le secret du mort !
Animé d'une de ces confiances subites qui ressemblent à l'inspiration, il descendit vivement, traversa la cour, ouvrit, après quelques efforts, la porte du jardin, et arriva près du puits.
La margelle à demi écroulée laissait voir, de loin en loin, de larges crevasses remplies de plâtras brisés, qu'il examina d'abord et s'efforça de sonder; mais il ne put
rien découvrir. L'arrière du puits, sous le fragment de chapiteau qui avait autrefois soutenu la corniche, était précisément le seul endroit qui ne présentât aucun vide; la pierre de taille, solidement calée, avait gardé tout son aplomb. Après avoir tourné deux ou trois fois autour de l'orifice, s'être penché pour examiner le dedans et le dehors, Fournier eut honte de sa crédulité. Comment avait-il pu s'arrêter à cette idée romanesque de dépôt caché dans un vieux mur, et prendre pour une indication les derniers mots balbutiés par un mourant ? Il haussa les épaules, jeta vers le puits un dernier regard de désappointement, et reprit le chemin du pavillon.
Cependant, malgré tout, son esprit conservait un doute involontaire. Près de quitter le jardin, il se retourna, et aperçut de nouveau le puits, le mur, le chapiteau !
— C'est pourtant bien le lieu désigné par le père . Duret, se dit-il ; mais près du mur il n'y a rien ; la pierre de la margelle est à sa place.
Ici il s'arrêta brusquement.
— Au fait, pensa-t-il, pourquoi est-elle la seule qui soit restée solidement scellée ?
Cette simple réflexion lui fit rebrousser chemin. Il examina de nouveau avec plus d'attention la pierre taillée, s'aperçut qu'elle avait été récemment consolidée par de moindres cailloux, et que l'on avait rempli de terre les interstices. Il s'efforça de l'ébranler en arrachant ces légers points d'appui, réussit à lui faire perdre son aplomb, et enfin à la déplacer. Un vide apparut
alors dans la maçonnerie, et il en retira, avec de grands efforts, un coffret cerclé de fer.
Après Tavoir dégagé, comme il le retirait à lui, le coffret glissa à terre et fît entendre un tintement qui en révélait suffisamment le contenu. Fournier, saisi d'une sorte de vertige, remplit de terre et de cailloux la crevasse qui avait servi de cachette, replaça le mieux possible la pierre de la margelle, et, réunissant toutes ses forces, transporta chez lui la précieuse cassette.
Arrivé à sa chambre, il la déposa à terre et essaya de Touvrir; mais elle était iermée d'une serrure solide dont il n'avait point la clef. Après plusieurs tentatives inutiles, il s'assit, les regards fixés sur le coffret, et se mit à réfléchir.
Que devait-il faire de ce trésor tombé entre ses mains par hasard? L'idée de se l'approprier ne traversa même point sa pensée ; mais à qui devait-il le remettre? La loi lui désignait les Tricot, la justice naturelle et son inclination lui indiquaient Rose ! Evidemment ce devait être là cette part faite pour elle par son parrain, ainsi qu'il l'avait déclaré lui-même au moment de mourir. Sa dernière volonté, clairement exprimée, avait été de soustraire son héritage à l'avidité du cousin, afin d'en doter celle qui lui avait tenu lieu de fille. Le temps seul lui avait manqué pour donner à ce désir une forme authentique ; peut-être même l'avait-il donnée : car savait-on ce qui s'était passé dans cette prise de possession prématurée du cousin? Le testament du père Duret avait pu être découvert et détruit par maître Leblanc. Une telle violation de droits, très-probable, sinon constatée, ne
justifiait-elle pas toutes les représailles? Puisqu'on avait violé la justice pour dépouiller Rose, Rose ne pouvaitelle pas combattre avec les mêmes armes? Les héritiers avaient voulu substituer au partage loyal une sorte de pillage où chacun ferait main basse sur ce qu'il pourrait saisir ; on avait droit d'accepter l'exemple donné par euxmêmes, et de se conduire comme ils s'étaient conduits!
Quelque convaincantes que ces raisons parussent au jeune médecin, il résolut d'attendre jusqu'au lendemain avant de se décider. Quoi qu'il pût se dire, en effet, quelque chose murmurait en lui. Il sentait confusément qu'il substituait sa propre justice à celle de la société et qu'il sortait du domaine de la loi par cette dangereuse porte de la sensation et de la préférence ! Malgré lui, son bon sens lui criait que chaque homme n'avait point droit d'arranger le devoir selon ses convenances, de compenser les fautes des autres par ses propres iautes, et de faire, des grandes règles imposées à tous, une sorte d'ordonnance provisoire dont il pouvait à volonté effacer ou modifier les articles.
La nuit se passa ainsi dans des alternatives de décision et de scrupule qui l'empêchèrent de dormir.
Le jour venu, Fournier continuait à délibérer avec lui-même, lorsqu'on frappa timidement à sa porte; il alla ouvrir, et se trouva en face de la jeune fille.
Celle-ci s'excusa, tremblante et les yeux baissés, de le déranger de si bonne heure; Fournier la fit entrer, et l'invita à s'asseoir.
— Excusez-moi, monsieur, dit-elle en restant debout
près de la porte; je venais seulement pour prendre congé. " ■ — Vous partez? interrompit Fournier.
— Pour Paris, où Ton promet de me faire entrer en service.
— Vous ?
— Il le faut bien. Ainsi, du moins, je ne serai à la charge de personne, et, à force de zèle, j'espère pouvoir contenter mes maîtres ! Seulement, je n'ai point voulu partir sans remercier monsieur le docteur et sans lui faire une prière.
— Quelle prière?
— Les héritiers de mon parrain vous ont refusé ce qui vous était dû ! C'est un grand chagrin pour moi qui vous ai demandé tout ce que vous avez fait pour le malade...;
fet si jamais je puis m' acquitter comme je le dois...
— Ah ! ne parlez point de cela, interrompit vivement Fournier.
— Non, dit Rose, car ma bonne volonté est maintenant impuissante; mais..., avant de partir..., je voudrais... j'espère que monsieur le docteur ne me refusera pas le seul souvenir que je puisse lui laisser.
En balbutiant ces mots avec un attendrissement mêlé de honte, la pauvre fille avait tiré de la poche de son tablier un paquet précieusement enveloppé de papier; elle le déroula d'une main tremblante, et présenta au médecin un de ces petits couverts d'argent dont on fait présent aux nouveaux-nés le jour de leur baptême.
— Je les tiens de ma marraine, dit-elle doucement; je vous en prie à mains jointes, monsieur, quelque peu
que ce soit, ne me refusez pas... C'est tout ce que j'ai jamais eu à moi depuis que je suis née
Il y avait dans la voix, dans le geste, dans le présent lui-même, une naïveté si touchante, que le jeune homme sentit ses yeux se mouiller. Il saisit les deux mains de Rose entre les siennes :
— Et que diriez-vous, s'écria-t-il, si je vous faisais tout à coup plus riche que vous ne l'avez jamais rêvé?
— Moi? répliqua la jeune fille en le regardant stupéfaite.
— Si j'avais ici pour vous un trésor?
— Un trésor?
— Regardez?
Il l'entraîna rapidement dans sa chambre, lui montra le coffret encore posé à terre, et raconta tout ce qui s'était passé.
Rose, qui d'abord avait eu peine à comprendre, ne put supporter une pareille joie; elle tomba à genoux, en fondant en larmes.
Fournier s'efforça en vain de la calmer; la transition avait été trop brusque ; la jeune fille était dans le délire; elle contemplait la cassette, et riait et pleurait à la fois. Mais, regardant tout à coup le jeune homme, elle joignit les mains, et s'écria, avec un élan dans lequel son cœur semblait avoir passé tout entier :
— Ah ! vous serez donc enfin aussi heureux que vous le méritez !
— Moi? dit Fournier en reculant.
— Vous, vous! répéta Rose exaltée. Ah! croyez-vous que je n'aie point remarqué tout ce qui vous manquait
ici?... que je n'aie point deviné vos inquiétudes?... Ma pauvreté me pesait moins que la vôtre, car moi je Pavais acceptée; mais vous, il faut que vous ayez votre place. Prenez tout, monsieur; tout est à vous, tout est pour vous !
Et la pauvre fille, baignée de larmes d'amour et de joie, s'efforçait de soulever le coffret pour le remettre aux mains du médecin.
Celui-ci, d'abord étonné, puis attendri, voulut l'arrêter.
— Ah ! vous ne pouvez refusez, continua-t-elle plus vivement. N'est-ce pas à vous que je dois cette fortune? Je veux que tout le monde le sache, et, avant tous les autres, ceux qui ont refusé de vous rendre justice !
Fournier s'écria que c'était inutile ; mais Rose ne Pécouta point. Elle venait de voir arriver les nouveaux héritiers, et courut pour les appeler.
Le médecin, effrayé, l'arrêta par le bras.
— Voulez-vous donc perdre ce qu'un heureux hasard vous a livré ?-s'écria-t-il.
— Perdre ! répéta la jeune fille sans comprendre.
— N'avez-vous point deviné que ces gens pourraient réclamer la restitution du coffret?
— Comment?
— Vous n'avez aucun titre à sa possession. Rose tressaillit, et regarda Fournier en face.
— Alors il ne m'appartient pas ? dit-elle brusquement.
— Tout atteste que votre parrain vous le destinait ; seulement la loi veut d'autres preuves.
— La loi! ajouta la jeune fille; mais tout le monde doit lui obéir !
— A moins qu'on ne puisse lui opposer la décision de sa propre conscience...
■—■ Non, non, reprit vivement Rose, la conscience peut nous empêcher de profiter de tous nos droits, mais jamais diminuer de nos devoirs ; elle doit ajouter des scrupules, et non violer des défenses. Ah ! j'avais mal compris ; ce dépôt n'est point à moi, et tout ce bonheur n'était qu'un rêve.
En parlant ainsi, elle était devenue très-pâle ; mais sa voix ni ses regards ne trahissaient aucune hésitation. Ce cœur simple n'avait point balancé un instant, et la douleur de tant d'espérance perdue n'avait pu fausser sa droiture ; seulement, le coup était trop violent après tant d'émotions; la jeune fille chancela et s'assit.
Quant à Fournier, une sorte de réaction venait de s'opérer en lui; l'admiration avait succédé à l'attendrissement. Tous les paradoxes inventés depuis la veille par son esprit tombèrent devant cette droiture •naïve, et son âme, gagnée, pour ainsi dire, par la contagion de la loyauté, était subitement revenue à ses nobles instincts.
Sans répondre un seul mot à la jeune fille il alla chercher les héritiers, fit appeler un notaire, et déposa entre ses mains l'opulente cassette.
Une petite clef, que les Tricot avaient trouvée attachée au cou du mort, l'ouvrit sur-le-champ, et laissa voir de vieille argenterie mêlée à plusieurs milliers de pièces d'or!
Le paysan et sa, femme pleurèrent de joie. Rose et Fournier étaient calmes !
Le notaire compta d'abord les espèces, sous lesquelles il trouva une liasse 4e billets de banque. Quand tout fut inventorié, la somme montait à près de trois cent mille francs !
Tricot, à demi égaré, s'approcha de la table en chancelant, prit le coffret vide et le secoua : un dernier papier, caché entre le bois et la doublure, tomba à terre.
— Encore quéqu' chose à ajouter au magot! dit le paysan, qui releva la feuille volante et la présenta au notaire.
Celui-ci l'ouvrit, y jeta les yeux, et fit un mouvement de surprise.
— C'est un testament, dit-il.
— Un testament! s'écrièrent toutes les voix.
— Par lequel M. Duret choisit pour légataire universelle mademoiselle Rose Fleuriot, sa filleule.
Quatre cris partirent en même temps, cris de surprise, de joie et de désappointement! Tricot voulut s'élancer sur le papier; mais le notaire se rejeta en arrière. Il fallut user de violence pour se débarrasser des deux époux frustrés, qui sortirent en accablant tous les assistants de menaces et de malédictions.
M'. Leblanc, qu'ils coururent consulter, eut beaucoup de peine à leur faire comprendre que leur malheur était sans remède, et que tous les procès ne pourraient les remettre en possession de l'héritage du père Duret.
Quant à Fournier, il ne tarda point à devenir l'heureux mari de Rose, qui ne fut pas seulement pour lui
une compagne de bonheur, mais un conseil et un appui. Comprenant que la société, en isolant la femme de cette rude pratique des affaires qui peut à la longue endurcir Tâme, lui a donné la garde des instincts les plus délicats et les plus doux, la jeune épouse continua à être une sorte de conscience invisible toujours placée à la porte de son cœur pour en écarter la faiblesse, Terreur et les mauvaises passions.