TROISIÈME RÉCIT
Deux jeunes gens étaient debout dans le bureau des diligences de Cernay, où ils venaient arrêter des places pour Kaysersberg. Tous deux semblaient avoir le même âge (environ vingt-quatre ans); mais leurs physionomies présentaient des différences remarquables.
Le plus petit était brun, pâle, prompt dans ses mouvements et d'une impatience qui trahissait, au premier
coup d'œil, son origine méridionale; le second, an contraire, grand, blond et coloré, offrait le type complet de cette race mélangée de l'Alsace, dans laquelle on trouve l'expansion française tempérée par la bonhomie allemande. Tous deux avaient, à leurs pieds, de petites malles dont les adresses avaient été cachetées à la cire. Sur l'une d'elles on lisait :
Henri Fortin, Marseille.
Et aux quatre coins, sur la cire qui portait l'empreinte du cachet, cette devise : Mon droit.
Sur l'autre était écrit : Joseph Mulzen, Strasbourg.
Et pour légende du cachet ; Caritas.
Le buraliste venait d'inscrire leurs noms sur le registre, et y ajoutait la désignation sacramentelle : Avec deux malles, lorsque Henri demanda le pesage de cellesci. Le buraliste déclara qu'il aurait lieu à Kaysersberg; mais le jeune homme allégua l'embarras d'une pareille formalité au moment de l'arrivée, en ajoutant qu'il avait le droit de la laire remplir sur-le-champ. Le buraliste, ainsi pressé, s'obstina de son côté; Joseph voulut en vain s'entremettre, en faisant observer à Henri qu'il leur restait à peine le temps nécessaire pour dîner : en vertu de sa devise, le Marseillais ne cédait jamais lorsqu'il croyait avoir raison, et il le croyait toujours. La discussion se prolongea jusqu'au moment où le buraliste, fatigué, se décida à quitter la partie en remontant chez lui. Henri voulut continuer avec le facteur; mais, par bonheur, celui-ci ne parlait qu'allemand. Il fallut donc se résigner à suivre à l'auberge son compagnon, sur lequel il retourna «a. mauvaise humeur.
— Dieu me pardonne! tu ferais damner un saint! s'écria-t-il dès qu'il se trouva seul avec lui. Comment! tu ne me soutiens même pas contre cet entêté !
— Il me semble, répliqua Joseph en souriant, que c'était plutôt à lui qu'il eût fallu un soutien ; tu entassais les arguments comme s'il se fût agi d'un procès qui pût compromettre ta fortune ou ton honneur.
— Il valait mieux, à ton avis, ne pas défendre ton droit?
— Quand le droit ne vaut pas la peine d'être défendu...
— Ah! te voilà! interrompit Henri avec chaleur : tu es toujours prêt à céder, toi ; il faut qu'on te marche sur la gorge pour que tu songes à te défendre. Au lieu de regarder le monde comme un champ de bataille, tu le regardes comme un salon où l'on se fait des politesses.
— Non, dit Joseph, mais comme un grand vaisseau dont les passagers se doivent une amitié et une tolérance réciproques. Chaque homme est mon ami jusqu'à ce qu'il se soit déclaré mon ennemi.
— Et moi, je l'estime mon ennemi jusqu'à ce qu'il se soit déclaré mon ami, reprit le Marseillais; c'est une prudence qui m'a toujours réussi, et je t'engage à y avoir recours à Kaysersberg. Nous allons nous trouver là en présence des autres héritiers de notre oncle, qui ne manqueront pas de tirer l'héritage à eux le plus qu'ils pourront; pour ma part, je suis décidé à ne leur faire aucune concession.
Tout en parlant, les deux cousins étaient arrivés à l'auberge du Cheval-Blanc. La salle à manger dans
laquelle ils entrèrent se trouvait vide; mais une grande table était dressée à Tune des extrémités, et l'hôtesse venait d'y mettre trois couverts. Henri ordonna d'ajouter celui de Joseph et le sien.
— Je vous fais excuse, monsieur, dit la femme, nous ne pouvons vous servir ici.
— Pourquoi cela? demanda le jeune homme.
— Parce que les personnes dont nous venons de mettre le couvert désirent manger seules.
— Qu'elles mangent dans leur chambre alors, reprit brusquement Henri ; ici, c'est la salle et la table communes ; tout voyageur a droit d'y entrer et de s'y faire servir.
— Que nous importe de dîner dans cette pièce ou dans une autre? demanda Joseph.
— Et qu'importe à ces personnes que nous y soyons? répliqua Henri.
— Elles sont venues avant monsieur, objecta l'hôtesse.
— Alors, ce sont les premiers arrivés qui font la loi dans votre auberge? s'écria Henri.
— Nous connaissons d'ailleurs ces personnes.
— Et vous tenez plus à elles qu'à nous?
— Monsieur doit comprendre que quand il s'agit de pratiques...
—Il faut que les autres voyageurs se soumettent à leurs caprices?
— On vous servira ailleurs.
— Avec les restes de vos trois privilégiés, n'est-ce pas?
L'hôtesse parut blessée.
— Si monsieur craint de mal dîner au Cheval-Blanc, il y a d'autres auberges à Cernay, dit-elle.
— C'est à quoi je pensais, répliqua rapidement Henri en prenant son chapeau.
Et,' sans écouter Joseph, qui voulait le retenir, il s'échappa rapidement et disparut.
Mulzen savait par expérience que le pins sûr était d'abandonner son cousin à ses boutades, et que, dans ces occasions, tout effort pour le ramener ne servait qu'à exalter ses dispositions militantes. Il se décida donc à le laisser chercher fortune ailleurs et à se taire servir sans retard dans une pièce voisine. Mais au moment où il allait y passer, les trois personnes attendues parurent dans le salon. C'étaient une vieille dame avec sa nièce, et un homme d'une cinquantaine d'années, qui paraissait leur servir de protecteur.
L'hôtesse, qui leur racontait ce qui venait de se passer, s'interrompit tout à coup à la vue de Joseph. Celui-ci salua et voulut se retirer; mais le conducteur des deux dames le retint.
— Je suis désolé, monsieur, dit-il avec bonhomie, du débat qui vient d'avoir lieu. En demandant à dîner seuls, nous voulions éviter certains convives dont la conversation et les manières eussent pu effaroucher ces dames, mais non chasser les voyageurs du Cheval- Blanc, comme votre ami a paru le croire, et la preuve, c'est que je vous prie de vouloir bien vous asseoir à cette table avec nous.
Joseph voulut s'en défendre en affirmant qu'il n'était
nullement blessé d'une précaution qu'il trouvait toute naturelle; mais M. Rosman (c'était le nom donné par les deux dames à leur conducteur) insista d'un ton si ouvert et si bienveillant, qu'il crut devoir lui céder.
La vieille dame, qui semblait avoir peu l'habitude des voyages, s'assit vis-à-vis de lui, avec sa nièce, en poussant un gémissement.
— Vous êtes lasse, Charlotte? demanda M. Rosman.
— Si je suis lasse! s'écria la vieille femme; passer un jour entier dans une voiture qui vous secoue comme une escarpolette! manger hors de ses heures; courir toutes sortes de dangers; car je ne sais pas comment nous n'avons pas versé cent fois : la diligence penchait toujours!... Ah! Seigneur! ie voudrais pour une année de ma vie que notre voyage lût fini.
— Heureusement que le marché est impossible ! fit observer la jeune fille, qui embrassa sa tante en souriant.
— Oui, oui, vous riez de cela, vous autres, reprit madame Charlotte d'un ton de bouderie demi-affectueuse : les îeunes filles, maintenant, n'ont peur de rien ! elles voyagent sur les chemins de fer, en bateau à vapeur ; elles iraient en ballon s'il y avait des services établis ! C'est la révolution qui les a rendues si hardies. Avant la révolution, les plus braves n'allaient qu'en charrette ou à âne... Encore fallait-il avoir quelque affaire. J'ai souvent entendu dire à ma défunte mère qu'elle n'avait jamais voulu voyager qu'à pied.
— Aussi n'avait-elle point dépassé le chef-lieu de canton, fit observer M. Rosman.
— Ça ne Ta pas empêchée d'être une digne et heureuse femme, reprit madame Charlotte ; quand l'oiseau a bâti son nid, il y reste. Aujourd'hui, l'habitude d'être toujours sur les grands chemins fait qu'on aime moins son foyer, sa famille; on s'accoutume à s'en passer; on a son chez soi partout. Gela peut être plus avantageux pour la société, mais cela rend chacun moins bon et moins heureux.
— Allons, Charlotte, vous en voulez aux voyages... à cause des cahots, dit M. Rosman gaiement, mais j'espère que votre prévention ne tiendra pas devant ce potage; on n'en fait pas de meilleur à Fontaine, j'en appelle à votre impartialité.
L'entretien continua ainsi sur un ton de douce familiarité. Joseph s'était d'abord renfermé dans un silence discret; mais M. Rosman lui adressa plusieurs fois la parole, et la conversation était devenue générale, quand on avertit que la diligence allait partir. Tous se hâtèrent de solder l'hôtesse et de gagner le bureau.
En y arrivant, Joseph aperçut son cousin qui accourait. Le temps que Mulzen venait de mettre à dîner, Henri l'avait passé à parcourir les auberges de Cernay, sans rien trouver de préparé, et enfin, pressé par le temps, il s'était vu forcé d'acheter quelques fruits et un petit pain qu'il achevait !
Ce repas d'anachorète n'avait point, comme on doit le penser, adouci son humeur. Joseph s'en aperçut et ne lui fit aucune question; on avait d'ailleurs commencé l'appel des voyageurs, et ils se préparaient à prendre leurs places, lorsque le buraliste s'aperçut qu'il avait
commis une erreur en les inscrivant, et que la voiture se trouvait au complet.
— Au complet! répéta Henri; mais vous avez reçu nos arrhes.
— Je vais vous les rendre, monsieur, répliqua le commis.
— Du tout, s'écria le jeune homme ; dès que vous les avez acceptées, il y a eu contrat entre nous; j'ai droit de partir, et je partirai.
En prononçant ces mots, il saisit la courroie et grimpa sur Timpériale où une place se trouvait vide ; le voyageur auquel elle appartenait voulut réclamer; mais Henri persista en déclarant que nul n'avait le droit de le faire descendre, et que si on voulait l'y forcer, il repousserait la violence par la violence. Joseph essaya en vain une transaction; le Marseillais, que le dîner manqué avait aigri, persista dans sa résolution.
— « Chacun son droit, » s'écria-t-il; c'est ma devise. La tienne est a Charité: » sois donc charitable, si tu veux; moi, je ne prétends être que juste; j'ai payé cette place, elle m'appartient, je la garde.
Le voyageur qu'il remplaçait objecta la priorité de possession; mais Henri, qui était avocat, répondit par des textes de loi. On demeura ainsi quelque temps, échangeant des explications violentes, des récriminations, des menaces. Madame Charlotte, qui entendait tout du coupé, poussait des gémissements d'épouvante, et recommençait ses amplifications contre les voyages en général, et les voitures publiques en particulier. Enfin Joseph, voyant que la discussion s'envenimait de
plus en plus, proposa au buraliste de faire atteler un voiturin dans lequel il prendrait place avec le voyageur dépossédé. L'expédient fut accepté par les parties intéressées, et la diligence partit.
On se trouvait au mois de décembre; Pair, déjà humide et froid au moment du départ, devint encore plus glacial à la tombée du jour. Henri, accoutumé à son soleil de Provence, avait beau boutonner jusqu'au menton son paletot de voyage, il frissonnait comme une feuille sous le brouillard noctune. Son visage était bleu, ses dents claquaient! bientôt une pluie fine, poussée par le vent, commença à pénétrer ses vêtements. Son voisin, garanti par une ample limousine, eût pu le mettre à Fabri en lui donnant une part de son manteau ; mais c'était un gros marchand; fort tendre à sa personne el fort indifférent l celle des autres. Lorsque Henri avait refusé de rendre la place dont il s'était emparé sur la banquette, le gros homme l'avait approuvé en déclarant que « chacun voyageait pour son compte ; » principe que le jeune homme avait alors trouve parfaitement raisonnable, et dont i] subissait maintenant l'application. Cependant, vers le milieu de la route, îe marchand sortit la tête de son manteau . regarda son voisin, et lui dit :
— Vous paraissez avoir froid, monsieur?
— Je suis mouillé jusqu'à la moelle, répliqua Henri, qui pouvait à peine parler.
Le gros voyageur se secoua dans sa limousine, comme pour mieux jouir de son bien-être.
—C'est très-malsain d'être mouillé, dit-il philosophi-
quement; une autre fois, je vous engage à avoir un manteau comme le mien : c'est très-chaud, et pas cher.
Ce conseil donné, le gros homme rentra son menton dans son collet et s'assoupit voluptueusement au mouvement de la voiture.
Lorsque celle-ci arriva à Kaysersberg, il était nuit close depuis longtemps. Henri descendit à demi mort de froid, et gagna la cuisine de l'auberge où il voyait briller un grand feu; mais en entrant il aperçut le foyer entouré d'un cercle de voyageurs, parmi lesquels se trouvaient Joseph Mulzen et l'étranger dont il avait pris la place. Le cabriolet fourni par le buraliste les avait conduits par une route de traverse plus courte, et tous deux étaient arrivés depuis une demi-heure.
A la vue du triste état dans lequel se trouvait son cousin, Mulzen se hâta de lui céder sa chaise; quant au voyageur dépossédé à Cernay, il ne put retenir un éclat de rire.
— Parbleu! je dois remercier monsieur de m'avoir chassé de l'impériale, dit-il; car, sans son usurpation, je me trouverais gelé à sa place, au lieu d'être chaudement à la mienne.
Henri était en trop mauvaise position pour répondre : il s'assit devant le feu et tâcha de se réchauffer.
Dès qu'il eut un peu repris ses sens, il demanda une chambre et un lit; mais la foire venait de finir à Kaysesberg, et l'auberge était pleine de gens qui repartaient le lendemain. Joseph et son compagnon, bien qu'ils fussent arrivés plus tôt, n'avaient eux-mêmes trouvé qu'une couchette à laquelle le premier avait
généreusement renoncé en faveur du second. Cependant après beaucoup de questions et de recherches, il se trouva un lit vacant dans une des chambres de l'hôtellerie; mais elle était occupée par quelques colporteurs qui refusaient d'y recevoir aucun étranger.
— Ont-ils loué la chambre pour eux seuls? demanda Henri.
— Nullement, répliqua l'aubergiste.
— Ainsi vous avez droit de disposer du lit vacant.
— Sans aucun doute.
— Alors quelle raison donnent-ils pour refuser un nouveau compagnon de chambrée ?
— Ils ne donnent point de raison; tous quatre paraissent d'assez mauvais drôles, et personne ne s'est soucié d'avoir une querelle avec eux.
Henri se leva vivement.
— C'est une faiblesse, s'écria-t-il ; pour ma part, je ne passerai pas une nuit blanche, parce qu'il convient à quatre inconnus d'accaparer les lits de votre auberge, conduisez-moi à leur chambre; il faudra bien qu'ils entendent raison.
— Prends garde, Henri, fit observer Mulzen, ce sont des gens brutaux et grossiers.
— Et ces vices leur donnent le privilège de nous faire veiller? demanda aigrement le Marseillais; non pardieu ! je me coucherai malgré eux.
Il avait repris sa casquette et allait sortir avec l'aubergiste ; mais M. Rosman, qui venait chercher un domestique pour emporter ses bagages, avait entendu les
mots échangés entre les deux cousins ; il s'avança vers eux, et dit de son air libre et riant :
— Je vous vois en peine d'un gîte pour cette nuit, messieurs?
— Je ne le serai pas longtemps, interrompit Henri qui voulut passer outre.
— Un moment, reprit M. Rosman ; ces gens vont peutêtre répondre à vos raisonnements par des injures, et vous aurez peine à leur faire reconnaître votre droit. Acceptez plutôt un lit chez moi, messieurs; je demeure à quelques pas, et je me ferai un plaisir de vous recevoir.
Henri et Joseph s'inclinèrent en remerciant, mais sur des tons visiblement distincts : celui de Mulzen était reconnaissant et joyeux; celui de son compagnon, contraint, quoique poli. Il n'avait point oublié que M. Rosman était la cause première du maigre dîner qu'il avait faitàCernay.
— Monsieur a trop d'obligeance, dit-il en adoucissant sa voix ; mais je ne voudrais pas lui causer un pareil embarras. Il est bon d'ailleurs que l'on donne une leçon à ces gens, et qu'on leur apprenne à respecter les droits des autres voyageurs.
A ces mots, il salua, et prit le chemin de la chambre occupée par les colporteurs. Joseph, craignant quelque rixe, le suivit; mais soit que les intentions des porteballes se fussent modifiées, soit que l'air résolu du Marseillais leur imposât, ils s'en tinrent à quelques murmures, malgré lesquels Henri se coucha.
Son cousin, rassuré, se décida alors à redescendre, et
suivit M. Rosman qui avait eu la bonté de l'attendre. En arrivant chez ce dernier, il trouva madame Charlotte et sa fille Louise préparant le thé devant un feu de pommes de pins. Son conducteur dit à demi-voix quelques mots aux deux femmes qui accueillirent le jeune homme avec courtoisie. On le força à prendre place devant la table, tandis que Louise remplissait les tasses. Quant à madame Charlotte, elle n'était point encore revenue du trouble occasionné par le voyage ; elle prétendait sentir, dans son fauteuil, les oscillations de la diligence, et retrouver le bruit des roues dans les frémissements de la bouilloire. Elle s'informa pourtant de ce qu'était devenu le jeune homme qui, à Cernay, avait pris l'impériale d'assaut, et M. Rosman raconta ce qui venait de lui arriver à l'auberge.
— Mais il ne cherche donc partout que guerre et procès ! s'écria madame Charlotte; c'est un homme à fuir comme le l'eu v
— On ne saurait trouver un cœur plus loyal, fit observer Mulzen ; il tient seulement à suivre partout sa devise Chacun son droit.
— Tandis que la vôtre est : Charité, reprit en souriant la vieille femme. Oh ! j'ai tout entendu à Cernay.
— Vous voyagez ensemble? demanda M. Rosman.
— Nous sommes cousins, répondit Joseph, et nous venons à Kaysersberg pour un testament dont l'ouverture doit avoir lieu demain,
— Un testament ! répéta madame Charlotte étonnée.
— Celui de notre oncle, du docteur Harver.
Les deux femmes et M. Rosman firent un mouvement.
— Ah ! vous êtes les parents du docteur ? reprit ce dernier, en regardant le jeune homme; le hasard ne pouvait alors mieux vous adresser, monsieur; car j'ai été son ancien compagnon et son meilleur ami.
Cette espèce de reconnaissance servit d'introduction pour parler du mort. Mulzen ne l'avait jamais vu, mais il ressentait pour lui cette affection respectueuse que l'instinct établit entre les membres inconnus d'une même famille. Il causa longtemps du docteur, écouta avec un intérêt ému tout ce qukm lui raconta de sa vie, de ses derniers instants ; enfin, après un de ces entretiens intimes dans lesquels les âmes s'oublient et se laissent voir l'une à l'autre sans déguisement, il monta à la chambre qui lui était destinée, enchanté de ses hôtes qui se retirèrent également satisfaits.
La fatigue prolongea son sommeil, et lorsqu'il se réveilla le lendemain, il était déjà tard. Il s'habilla à la hâte pour rejoindre son cousin avec lequel il devait se rendre chez le notaire ; mais il trouva ce dernier au salon en compagnie de M. Rosman et de Henri que l'on avait fait chercher. Madame Charlotte et Louise ne tardèrent pas elles-mêmes à paraître. Quand tout le monde fut réuni, M. Rosman se tourna vers les deux jeunes gens, et dit en souriant :
— Personne ici n'est étranger à l'affaire qui vous conduit à Kaysersberg, messieurs; car ma belle-sœur,, madame Charlotte Revel, et sa nièce Louise Armand, dont je suis le tuteur, y viennent comme vous pour assister à l'ouverture du testament de leur frère et oncle le docteur Harver,
Les deux jeunes gens saluèrent madame Charlotte et mademoiselle Louise, qui leur rendirent le salut.
—J'ai pensé, continua M. Rosman, que la lecture des dernières dispositions du docteur pouvait se faire chez moi, puisque le hasard y avait réuni toutes les parties intéressées.
Henri répondit par un signe d'assentiment. Chacun s'assit, et le notaire allait briser le cachet du testament, lorsqu'il s'arrêta.
— Ce testament est d'une date déjà ancienne, fit-il observer, et, dans les derniers mois de sa vie, M. Harver m'avait exprimé plusieurs fois l'intention de le détruire afin de laisser à chacun de ses héritiers la part réglée par les lois. S'il ne l'a point fait, je ne puis l'attribuer qu'à la rapidité de sa mort. J'ai dû déclarer ceci pour la décharge de ma conscience; maintenant je demande à tous les intéressés présents, s'ils ne veulent point accomplir l'intention du docteur, et annuler d'un commun accord le testament, avant qu'aucun d'eux sache s'il le dépouille ou s'il l'enrichit.
Cette proposition inattendue fut suivie d'une pause de quelques instants. Mulzen fut le premier à prendre la parole.
— Pour ma part, dit-il d'un ton modeste, n'ayant aucun droit particulier à la bienveillance du mort, je ne puis regarder comme un sacrifice l'acceptation de l'égalité dans les partages, et j'y accéderai volontiers.
— Je n'y mettrai point d'obstacle pour ce qui me regarde, continua madame Charlotte.
— Et moi j'y consentirai, au nom de ma pupille, ajouta M. Rosman.
— Alors, dit le notaire en se tournant vers Henri, il ne reste que monsieur...
Celui-ci parut éprouver quelque embarras.
— Je n'ai, comme mon cousin, dit-il, aucun motif d'espérer une disposition testamentaire qui me favorise; mais par cela même je dois me montrer plus réservé. Quelles qu'aient été les intentions du docteur, son testament seul doit aujourd'hui faire foi; anéantir d'avance ses dispositions, c'est attenter à la fois au droit du testateur et à celui du légataire inconnu.
— N'en parlons plus alors, interrompit le notaire; l'unanimité seule pouvait légitimer ma proposition; restons dans le droit de chacun... comme le demande monsieur, et veuillez écouter.
A ces mots il déchira l'enveloppe, ouvrit le testament, et lut ce qui suit : - ', '
« Des quatre héritiers qui peuvent prétendre à ma succession, je n'en connais que deux, ma sœur Charlotte Revel et ma nièce Louise Armand; mais toutes deux n'ont, depuis longtemps, qu'un même intérêt comme elles n'ont qu'un même cœur, et ne forment, en réalité, qu'une seule personne; je n'ai donc véritablement de ce côté que Louise pour héritière. Ma première intention avait été de lui donner ce que je possède; mais parmi mes deux autres neveux, il, peut s'en trouver un également digne de tout mon intérêt; reste seulement la difficulté de le distinguer.
« Ne pouvant le faire moi-même, et connaissant Fia-
telligence et le tact de ma nièce Louise, je m'en remets à son jugement, et je déclare prendre pour légataire universel celui des deux cousins qu'elle choisira pour mari.
c< Harver. »
Il y eut, après cette lecture, un assez long silence. Les deux jeunes gens paraissaient embarrassés, et Louise, confuse, tenait la tête baissée.
— Dieu me pardonne ! le docteur a donné là à ma nièce une tâche difficile ! s'écria madame Charlotte.
— Moins que vous ne le croyez, ma sœur, dit Rosman en souriant. Je connaissais depuis longtemps le testament d'Harver, et j'avais pris en conséquence mes informations ; tout ce que j'ai pu apprendre m'a prouvé que, quel que soit le choix de Louise, elle n'a rien à craindre.
— Alors que mademoiselle décide, reprit le notaire en riant ; dès qu'il y a sûreté, ce n'est plus qu'une affaire d'inspiration.
— Je m'en rapporterai à ma tante, murmura la jeune fille, qui se jeta dans les bras de madame Charlotte.
— A moi ? reprit celle-ci... ; mais c'est fort embarrassant, ma chère, et je ne sais en vérité...
En prononçant ces mots d'un t air incertain, son regard avait glissé sur Mulzen ; Henri s'en aperçut.
— Ah ! votre choix est fait, madame, dit-il vivement, et, quoi qu'il puisse me coûter de regrets, je dois l'approuver.
— Mademoiselle, ajouta-t-il en prenant Joseph parla main et le conduisant jusqu'à la eune fille : votre tante
a bien vu et bien jugé ; mon cousin vaut mieux que moi.
— Ce que vous faites prouve le contraire, dit madame Charlotte attendrie, mais nous connaissons déjà un peu M. Mulzen; et puis... tenez... vous méritez qu'on vous dise toute la vérité...
— Dites, dites ! interrompit Fortin.
— Eh bien ! sa devise me rassure, tandis que la vôtre me fait peur; il promet l'indulgence, et vous la justice. Hélas! cher monsieur, la justice peut suffire aux anges, mais pour les hommes il faut de la charité.
— Peut-être avez-vous raison, madame, dit Henri pensif; oui, depuis hier, les faits semblent s'être succédé, à dessein, pour me donner une leçon. La rigoureuse défense de mon droit a toujours tourné contre moi, tandis que la bienveillance de mon cousin a toujours tourné à son profit. Oui, la devise de Joseph vaut mieux que la mienne; car elle est plus près de la loj de Dieu : le Christ n'a pas dit : A chacun son droit; mais bien : Aimez votre prochain comme vous-même*