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Au coin du feu

En dehors des enseignements directs qui nous vien* nent de l'expérience, il en est d'autres dont l'imagination fait tous les frais. L'homme ne s'éclaire point seulement par ce qu'il a vu, mais par ce qu'il a supposé, et les fables ne donnent pas moins de leçons que la réalité.

Les peintures idéales de la vie, désignées, selon les peuples et les époques, par les noms d'apologues, de poèmes, de romans, sont toujours entrées pour une part importante dans l'instruction des races. Au moyen âge, les fabliaux galants et chevaleresques, répétés aux veillées, complétaient l'éducation des gentilshom-

k AU LECTEUR.

mes et des damoiselles ; on y donnait en action la solution de tous les problèmes de sentimentalité ou de chevalerie alors soulevés; on habituait les esprits, par des exemples imaginaires, à reconnaître ce qu'ils devaient préférer ; on faisait enfin concourir l'élément romanesque à cette éducation domestique des âmes, la seule qui persiste à travers les entraînements de la, vie, et constitue l'esprit d'une nation.

De nos jours, où l'imprimerie s'est substituée à la tradition orale et est devenue la véritable institutrice des générations, la presse continue, sous une autre forme et pour d'autres desseins, le rôle des ménestrels du moyen âge ; c'est à elle que la famille demande les récits romanesques qui raccourcissent les heures de loisir. Ces lectures faites sous les tonnelles aux dernières lueurs du soleil couchant, ou au coin du feu pendant les longues soirées d'hiver, sont devenues, en même temps, une habitude et un lien. Grâce à celte nourriture commune, les intelligences grandissent ensemble et acquièrent, pour ainsi dire, le môme tempérament. A force de s'associer dans le rêve, on s'accoutume à s'associer dans la réalité.

Ne vous souvient-il plus, mon Dis, de ces soirées Où, l'oeil fixé sur vous ut nos chaises serrées,

Ravis, nous écoulions quelque récit frappant Que vous lisiez tout haut, en vous interrompant? Nous sentions s'allumer en nous les mêmes flammct En prenant en commun ce doux repas des âmes j Mêmes pleurs, mêmes ris, mêmes pensers!... Alors Parmi nous s'exhalaient de merveilleux accords, Et, vibrant dans nos seins à la même secousse, La lyre intérieure élevait sa voix douce! Oit! comme l'on s'aimait dans ces soirs d'abandon! Quand ils n'irritent pas, les pleurs rendent si bon ! Alors, mon fils, nos cœurs n'avaient qu'une racine, De tous vos sentiments je savais l'origine, Et, nous lenant la main, dans le monde idéal Ensemble nous marchions toujours d'un pas égal (I).

Alors même que la différence des natures ne permet point aux lectures communes d'opérer cette fusion, du moins la lumière se fait pour tous ; la variété des sensations révèle le caractère de chacun ; on peut se pénétrer réciproquement, se mieux connaître, et, par suite, éviter des chocs douloureux.

Mais le choix des livres est difficile ! Cette lecture en famille donne à l'œuvre je ne sais quel caractère officiel; c'est un acte de magistrature domestique dont la responsabilité incombe au chef de famille et exige une grande prudence. Puis, l'âme humaine a ses tyrannies et sa pudeur. Tel volume, qui nous charme ou nous émeut quand nous le lisons tout bas, perdra son prix si nous l'entendons lire ! Tantôt c'est un parfum

(I) Les Soirées de Famille (ilaaastn pittoresque, année 1836, p. 356).

subtil qui ue peut être respiré que dans la solitude, tantôt des sentiments qui nous remuent assez profondément pour que le regard des tiers nous embarrasse, tantôt des images trop vives pour être facilement contemplées à plusieurs. L'intimité domestique a ellemême ses réserves, elle ne permet guère de lire que ce qu'elle permettrait de raconter. La brièveté des loisirs communs exige, en outre, de courts récits ; on aime à se séparer sur une impression complétée, que chacun emporte comme un thème pour ses réflexions. La lecture des longues œuvres est difficilement achevée, ou entraîne à des empiétements sur les devoirs, >rs l'idéal, au lieu d'agrandir le réel, finit par le dévorer.

Quant à la nature même des romans ordinaires, elle s'oppose encore plus aux lectures de famille. Tandis que quelques auteurs refont Amadis de Gaule et ne sortent ni des grandes passions, ni des grandes aventures, ni des grands coups d'épée ; que d'autres, attentifs au monde véritable, mais obligés de réveiller à tout prix des curiosités blasées, vont chercher dans l'exception des tableaux qui saisissent; les plus puissants entrent au cœur même de l'homme et de la société, dont ils nous dévoilent les sombres profondeurs !

Pour tous, il y a sans doute une raison d'être ; mais quelque jugement que l'on porte sur leurs créations, au moins faut-il reconnaître qu'elles ne répondent pas au besoin que nous avons constaté plus haut. Au-dessous de ces grands drames, il reste le drame familier; 1 oin de ces renommées bruyantes qui fatiguent la presse, l'humble réputation qui ne cherche point à franchir le cercle domestique : à celles-là de briller, à celle-ci d'être aimée!

Les récits qui suivent ne sont qu'un essai, mais peut-être donneront-ils l'éveil. Parmi tant de charmants conteurs, dont l'accent se fausse un peu à crier dans la foule, il en est peut-être qui se lasseront enfin de ce tumulte qu'on appelle de la célébrité ; ils viendront s'asseoir sous le toit domestique, et, baissant la voix au ton de la vérité, ils nous feront entendre quelques-uns de ces récits éternellement touchants, parce qu'ils sont éternellement sincères. Alors l'auteur des Romans de Famille se taira sans regret pour laisser la parole à de plus dignes, et reprendre sa place parmi les auditeur?.

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