‹ Au coin du feu (volume 3)Chapitre 2 sur 30 · PREMIER RECIT · texte numérisé non relu

PREMIER RECIT

On se trouvait aux derniers jours du mois de septembre. Après être tombée à torrents toute la journée la pluie avait enfin cessé; mais une brume épaisse couvrait le ciel; et, bien qu'il fût à peine quatre heures la nuit semblait déjà venue.

Une lourde diligence, attelée d'un renfort de chevaux, montait avec peine une des pentes difficiles qui séparent

Belleville de Lyon, et les postillons marchaient des deux côtés de l'attelage, s'arrêtant de cinquante pas en cinquante pas pour lui permettre de reprendre haleine. Les voyageurs eux-mêmes étaient descendus , sur l'invitation du conducteur, et suivaient à pied, en maudissant les chevaux, la pluie et les mauvais chemins.

Deux d'entre eux, qui venaient les derniers, s'arrêtèrent tout à coup au tournant de la montée. L'un était un homme d'environ cinquante ans, à l'air souriant et doux; l'autre, plus jeune, avait au contraire les traits soucieux. Il promena les yeux sur la campagne à demi ensevelie dans le brouillard, et dit à son compagnon :

— Quel temps et quelle année, cousin Grugel? La £aône était à peine rentrée dans son lit, et voilà que les vallées vont être inondées de nouveau.

— Dieu nous en préserve, Gontran ! répondit l'homme au doux visage ; l'arc d'alliance peut paraitre à chaque instant sur le déluge.

— Oui, reprit l'autre voyageur avec un peu d'ironie, je sais que vous avez la manie de l'espoir, Jacques.

— Comme vous celle du découragement, Darvon.

— Ne suis-je point dans mon droit, quand je regarde comment vont les choses du monde? Où voyez-vous la paix, l'ordre, la prospérité? Je n'entends parler que d'incendies, de contagions, de délugeg, de meurtres : Ce qu'épargne la méchanceté des hommes, la méchanceté de la nature l'anéantit; car la matière brute elle-même semble avoir un instinct de destruction; les éléments sont comme les rois, ils ne peuvenl rester voisins

su faire la guerre.

— C'est un côté des choses, cousin, le côté triste; ruais il y en a un autre dont vous ne parlez jamais. Vos yeux sont toujours attachés sur le volcan qui fume à l'horizon, et ne veulent pas s'abaisser sur les champs de blé mûr qui ondulent à vos pieds. Il y a enfin du bonheur daps le monde !

— Je n'en sais rien, répondit Darvon d'un ton chagrin.

— Mais vous-même, ne vous trouvez- vous point placé, ici-bas, parmi les plus favorisés?

— C'est la vérité, Jacques, et cependant je n'ai pu trouver, dans tous les biens qui m'ont été accordés, la paix et le contentement.

— Que pouvez-vous donc désirer? Vous êtes riche, honoré, vous avez une famille qui vous aime !

— Oui, reprit Gontran ; niate ma fortune m'a valu le pénible procès pour lequel je viens de faire un troisième voyage à Màcon; ma bonne réputation n'a pas empêché mon adversaire de me faire injurier par son avocat; et quant à ma famille...

— Eh bien? demanda Jacques.

— Eh bien ! ma sœur, avec laquelle j'avais toujours vécu si affectueusement... je viens de me brouiller avec elle!...

— Ce sera une courte querelle.

— Non, non; je suis las de rétablir, sans profit, de l'ordre dans ses affaires; j'ai trop souffert de son manque de suite et de raison.

— Songez à son excellent cœur, et vous lui pardonnerez.

— Oh! je sais que vous trouverez toujours quelque

raison pour que je prenne mes chagrins en patience; vous avez une recette pour chaque blessure de L'âme, et, si je vous poussais un peu, vous me prouveriez que j'ai tort de me plaindre, que tout est bien ici-bas.

— Pardon, reprit Grugel ; il y a dans le gouvernement du monde des choses qui me blessent comme vous; mais je ne suis point sûr de pouvoir les bien juger. La vie est un grand mystère dont nous comprenons si peu de chose! Faut-il même vous l'avouer? Il y a des heures où je me persuade que Dieu n'a point ' affligé les hommes de tant de fléaux sans intention. Heureux et invulnérables, ils se seraient endurcis; chacun eût compté sur sa force individuelle, se fût complu dans son isolement, el eût été sans sympathie pour son semblable. La faiblesse a, au contraire, forcé les hommes à se rapprocher, à se secourir, à s'aimer; la douleur est devenue un lien ; c'est à elle que nous devons les plus nobles et les plus doux sentiments : la reconnaissance, le dévouement, la pitié !

— Fort bien, dit Darvon en souriant; ne pouvant soutenir que tout est bien, vous allez me prouver qu'il y a du bien dans le mal.

— Quelquefois, dit Grugel; soyez sûr que le mal luimême n'est pas absolu. La science emprunte des remèdes au suc des plantes vénéneuses; pourquoi ne pourraiton point tirer quelque parti des malheurs, des travers et des passions? Croyez-le bien, Darvon, il n'y a pas de minerai humain tellement pauvre qu'on n'y puisse trouver quelque* parcelles d'or.

— Parbleu! je voudrais savoir alors ce qu'on en trou-

verait dans nos compagnons de route! s'écria Gontran. Voyons, cousin, passons à la cornue ce curieux échantillon de notre race, que nous proclamons la race la plus intelligente !

— Il est certain, reprit Jacques en souriant, que le hasard ne nous a point favorisés.

— N'importe, n'importe, reprit Darvon, que sa misanthrophie rendait taquin; dégageons l'or du minerai, comme vous dites. Et d'abord, combien de grains espérez-vous en trouver dans le marchand de bœufs qui va là devant nous?

Grugel leva la tête et aperçut, à quelques pas, le voyageur que lui désignait son cousin. C'était un gros homme en blouse bleue, qui suivait d'un pas lourd l'accotement de la route, en achevant de ronger un membre de volaille.

— Voilà le septième repas que je lui vois faire depuis ce matin, continua Darvon, et les poches de la voituie sont encore bourrées de ses provisions! Quand il a mangé, il dort, puis remange, puis redort pour recommencer. 'Ce n'est même pas un imbécile, c'est une machine à digérer ! Vous l'avez vu vous-même ; impossible d'en tirer une réponse ni un renseignement.

— C'est un soin dont s'acquitte suffisamment notre compagnon à casquette de feutre.

— Ah ! parlons de celui-là, et tâchons aussi d'extraire son or! Il ne fait partie de notre équipage que depuis ce matin, et le conducteur Ta déjà renvoyé de l'impériale aux voyageurs du coupé, qui l'ont renvoyé à

I i AU COIN DU FEU.

ceux de l'intérieur. Voilà seulement deux heures que nous le possédons, et il nous a raconté son histoire et celle de sa famille jusqu'au cinquième degré. Je sais qu'il s'appelle Pierre Lepré, qu'il fait la commission des denrées coloniales, depuis vingt ans, dans les départements de Saône-et-Loire, de l'Ain, de l'Isère, du Rhône, et qu'il s'est marié trois lois. Encore, s'il ne fallait pas subir ses questions! mais il est aussi curieux que bavard, et quand il a fini sa confession, il veut que vous lui fassiez la vôtre. Si vous réfléchissez, il vous parle ; si vous causez, il vous interrompt; sa voix est comme une crécelle toujours en mouvement, et dont le bruit, finit par vous donner mal aux nerfs.

— Pauvre Lepré ! dit Grugel; c'est pourtant un brave homme au fond.

— Il a un mérite, reprit Darvon, c'est de gêner mademoiselle Athénaïs de Locherais; car nous allions oublier cette aimable compagne de route, qui, après avoir crié qu'il fallait descendre pour alléger la voiture, y est restée seule de peur de se mouiller les pieds.

— Il faut lui pardonner, fit observer Jacques; l'isolement l'a habituée à ne prendre aucun souci des au- Ires : c'est un cœur rétréci...

— Rétréci ! répéta Gontran; vous vous trompez, cousin; mademoiselle Athénaïs de Locherais a un immense amour... pour elle-même! Le monde entier semble avoir été créé pour son usage particulier; elle ne convprend point qu'il puisse s'y passer quelque chose qui ne se rapporte point à elle et ne soit point pour file. C'est une de ces douces créatures qui, lorsqu'on crie à

( •." 1NTEHIEUK DE DILIGENCE. I :>

l'assassin dans la rue, se retournent sur l'oreiller en se plaignant d'avoir été réveillées.

Grugel allait répondre; mais ils arrivaient au haut de la colline, la diligence s'était arrêtée, et le conducteur appelait les voyageurs en les pressant de remonter. Il venait, en effet, d'être rejoint par une estafette annonçant que le débordement de la Saône rendait le passage impossible par Yillefranche, et l'avertissant de prendre à droite pour passer plus haut le Niseran et gagner Anse par un chemin détourné. La diligence qui les précédait, n'ayant pas pris cette précaution, avait été surprise par les eaux, et l'on parlait de plusieurs personnes noyées. Cette dernière nouvelle ne fut point heureusement communiquée aux voyageurs ; mais en apprenant le long détour qu'il fallait faire, tous se récrièrent.

— Il y a une malédiction sur nous, dit Gontran, déjà contrarié de la lenteur du voyage.

— Je prévoyais la chose, monsieur, s'écria avec volubilité Pierre Lepré, auquel les deux postillons venaient

apper et qui se rabattait sur ses compagnons de route. On m'avait déjà dit en chemin que l'Ardière et la Vauzanne étaient hors de leur lit; reste même à savoir si nous pourrons passer à Anse, où nous trouverons les eaux de l'Azergues et de la Brevanne. Par où allonsnous prendre, conducteur? Passerons-nous par le bois d'OingU je connais le maire, moi... un grand maigre qui fume toujours. Mais à propos! dites donc, est-ce que nous ne nous arrêterons pas avant d'arriver à Anse?

— Impossible, répondit le conducteur brusquement; j'ai déjà huit heures en retard.

— Eh bien, mais où souperons-nous alors? s'écria le gros marchand de bœufs.

— Nous ne souperons pas, monsieur.

— Je déclare que je veux prendre un bouillon, interrompit d'une voix aigre mademoiselle Athénaïs de Locherais, qui mit la tête à la portière; je bois toujours un bouillon à cinq heures.

— Nous n'avons rien pris depuis ce matin, s'écrièrent tous les voyageurs.

— Montez, messieurs, reprit vivement le conducteur; une heure de retard peut nous empêcher d'arriver. Il n'y a point à plaisanter avec le débordement, surtout de nuit; je n'ai pas envie d'avoir ma voiture noyée.

— Noyée! s'écria mademoiselle Athénaïs; mais c'est horrible! Il fallait donc prévenir! Conducteur, j'exige que vous quittiez la vallée; vous répondez de moi, conducteur; je me plaindrai aux chefs...

La diligence, en partant, coupa la parole à la vieille fille, qui se laissa retomber dans son coin avec une exclamation lamentable.

Jacques Grugel se crut obligé de lui dire que le détour qu'ils allaient faire les éloignait de la Saône, et écartait ainsi tout danger.

— Mais où aurai-je mon bouillon? demanda la vieille Bile un peu rassurée.

— Nous ne nous arrêterons qu'à Anse, repiit Lepré ; le conducteur l'a dit, et Dieu sait quels chemins nous allons trouver ! Routes départementales, c'est tout dire J Et cependant je connais l'ingénieur, c'est un homme de

talent ; son fils s'est marié le même jour que mon ainée. Mais nous n'arriverons pas avant demain.

Il y eut un cri général : la plupart des voyageurs n'avaient point mangé depuis le matin, comptant sur le repas qui se faisait habituellement à Villefranche, et Gontran proposait déjà, avec sa vivacité habituelle, de destendre de force au prochain village pour se iaire servir un souper, lorsque le marchand de bœufs s'écria :

— Un souper ! j'en ai un à votre service.

— Quoi ! pour tout le monde ? demanda Lepré.

— Pour tout le monde, bourgeois. Je puis vous offrir trois services avec le dessert, et le petit coup de schnick par-dessus le tout.

En parlant ainsi, il tirait des poches de la voiture une demi-douzaine de paquets qu'il se mit à ouvrir en passant sa langue sur ses lèvres : c'étaient des provisions de tout genre, proprement enveloppées et ficelées avec soin.

— Ce sera un vrai festin, dit Lepré, qui avait aidé le marchand de bœufs à inventorier tous les paquets. — Peste ! monsieur. . .Pardon, comment vous nommez-vous ?

— Baruau.

— Juste ! Monsieur Baruau, comme vous vous nourrissez !

— Pourquoi donc serait-on à son aise, dit le gros homme avec un certain orgueil, si ce n'était pas pour manger du bon? Au reste, ces messieurs et mademoiselle vont juger de ma cuisine.

Grngel se tourna vers Gontran et lui jeta un regard significatif.

— Eh bieït ! dit-il à demi-voix et en souriant, voici les grains d'or que vous cherchiez.

— Des grains d'or ! répéta Baruau,, qui ne comprenait point ; faites excuse., ce que je vous donne là est un saucisson aux truffes.

— Et ces messieurs veulent dire que pour des gens affamés il vaut de l'or, reprit Pierre Lepré en riant ; c'est une figure, monsieur Baruau. J'ai un fils qui a appris les figures en faisant sa rhétorique; il m'a expliqué , la chose. Mais pardon... Il faudrait d'abord que mademoiselle se servit.

On présenta les provisions à mademoiselle de Locherais qui retourna tous les morceaux, et finit par choisir les plus délicats, qu'elle mangea en se plaignant des privations auxquelles on était exposé en voyage. Pom la consoler, Baruau lui offrit un coup de vieux cognac; ::iais mademoiselle de Locherai; jeta un cri d'horreur.

— Du cognac à moi ! dit-elle avec indignation ; pour qui me prenez-vous, monsieur?

— Vous aimeriez mieux du cassis, peut-être? objecta le marchand de bœufs d'un air bonasse.

— Je ne bois pas plus de cassis que de cognac! s'écria fièrement mademoiselle Athénaïs ; je ne bois jamais que de l'eau.

El se tournant vers Grugel :

— Conçoit-on ce rustre? murmura-t-elle ; m'offrir du cognac ! comme si les épices de ce qu'il nous a fait manger ne suffisaient pas pour brûler le sang ! Je suis sûre d'en être malade.

En achevant ces mots, elle s'arrangea dans son coin

de manière à tourner le dos au marchand de bœufs, releva un oreiller qu'elle avait apporté, y appuya sa tête, et s'assoupit.

La diligence continuait à avancer péniblement par des routes ravinées. Quoique humide, Pair était froid, et la nuit n'avait aucune étoile Ranimé par le repas que la prévoyance gastronomique de Baruau lui avait permis de faire, Lepré reprit toute sa loquacité, et, bien que ses compagnons de voyage eussent depuis longtemps cessé de lui répondre, il continua à parler seul, sans s'inquiéter de savoir s'il était écouté.

Ce bruit de paroles, la lenteur de la marche, l'obscurité, le froid, avaient fini par causer à tous les voyageurs un malaise impatient qui s'exprimait à chaque instant par des bâillements, des tressaillements ou des plaintes étouffées. Darvon surtout semblait en proie à une irritation nerveuse qui s'augmentait d'instant en instant. Il avait déjà ouvert et refermé dix fois le store de la portière, appuyé sa tête à droite, à gauche, en arrière, placé ses jambes dans toutes les attitudes que lui permettait l'étroit espace dont il pouvait disposer; enfin, au print du jour, il se trouva à bout de patience.

— Je donnerais dix des jours qui me restent à vivre pour être au terme de ce voyage ! s'écria-t-il.

— Nous voici à Anse, répondit Grugel.

— C'est ma foi vrai, dit Lepré, qui s'était assoupi un instant. Holà '.conducteur, combien de temps restez-vous ici?

— Cinci minutes

— Ouvrez la portière ; je puis aller dire un petit bonjour au maître de poste.

On ouvrit, et Baruau descendit avec Lepré pour renouveler ses provisions. Presque au même instant le buraliste s'approcha en demandant s'il y avait des places.

— Une seule, répondit Grugel.

— Comment ! s'écria mademoiselle de Locherais, qui venait de se réveiller en sursaut, monsieur voudrait-il par hasard faire monter quelqu'un ici?

— Un voyageur pour Lyon.

— Mais c'est impossible, reprit la vieille fille ; nous sommes déjà affreusement gênés, monsieur; vosvoitures sont trop petites; je me plaindrai à l'administration.

— Ah ! voici sans doute notre nouveau compagnon, reprit Grugel, qui regardait par la portière. M. Lepré s'en est déjà emparé.

— C'est un militaire ! s'écria mademoiselle de Locherais.

— Un sous-officier de chasseurs.

— Ah Dieu ! Et il va venir ici ! Mais comment n'oblige-t-on pas les soldats à voyager à pied ?

— Par un temps pareil, ce serait chose rude et fatigante, mademoiselle.

— N'est-ce donc pas leur métier? Ces gens-là ne se fatiguent pas. Les voitures publiques vous exposent à des voisinages odieux!... sans compter que toutes vos habitudes sont dérangées. N'avoir rien de chaud, passer la nuit sans dormir, être pressée, étouffée !... Je ne comprends pas qu'un de ces messieurs ne monte pas sur l'impériale.

— Malgré le brouillard?

— Qu'importe, pour des hommes !

— Mademoiselle serait en effet moins gênée, ajouta ironiquement Darvon, et c'est une proposition qu'elle pourra faire à notre nouveau compagnon.

— Moi ! parler à un soldat ! dit fièrement mademoiselle Athénaïs ; je préfère souffrir, monsieur !

— Le voici, interrompit Jacques.

Le sous-officier venait, en effet, de paraître devant la portière, suivi du buraliste avec lequel il se querellait. C'était un jeune homme à la tournure leste, mais dont le parler fanfaron et les manières soldatesques choquèrent Darvon au premier aspect. Il se plaignait du retard de la voiture qu'il attendait depuis la veille, et maltraitait de paroles le commis des messageries, dont les réponses étaient timides et embarrassées. Enfin le conducteur lui ayant déclaré qu'on allait partir, il s'approcha de la portière et regarda dans l'intérieur.

— Magnifique réunion, murmura-t-il, après avoir promené sur les voyageurs un regard impertinent ; si le coupé et la rotonde sont aussi bien garnis... Ah çà ! conducteur, vous n'avez donc. pas de femmes ?

— L'insolent ! balbutia mademoiselle Athénaïs de Locherais.

— Au reste, reprit le soldat, en campagne on ne doit pas y regarder de si près.

Et il monta.

Gontran se pencha vers Grugel :

— Voici qui complète notre collection de ridicules, dit-il tout bas.

— Prenez garde qu'il ne vous entende, répliqua Jacques.

Darvon fit un mouvement d'épaule.

— Les fanfarons m'ont toujours inspiré plus de dégoût que de crainte, dit-il, et celui-ci aurait besoin d'une leçon de politesse.

Cependant Baruau était rentré sans Lepré. Après avoir envoyé chercher ce dernier à l'auberge, et l'avoir attendu quelques moments, la voiture partit sans lui, à la grande joie de mademoiselle deLocherais qui espérait être plus à l'aise. Mais cette joie fut de courte durée ; car le sous-officier, qui s'était d'abord placé sur l'autre banquette, vint s'asseoir à ses côtés. La vieille fille mécontente se rangea brusquement et rabattit son voile. Le militaire se tourna vers elle :

— Tiens ! dit-il d'un ton moqueur, madame a peur qu'on la regarde, à ce qu'il paraît ?

— Peut-être, monsieur, dit Athénaïs sèchement.

— Je comprends sa raison, reprit le sous-officier; mais elle peut être calme, je me priverai de ce plaisir.

Et comme il vit le mouvement d'indignation de mademoiselle deLocherais :

— Ce que j'en dis, continua-t-il, est dans l'intérêt de h.;i santé, et pour lui permettre de respirer à visage découvert, d'autant qu'on manque d'air dans cette boîte ; il faudrait baisser la glace.

— Je m'y oppose, reprit vivement mademoiselle de Locherais ; mon médecin m'a défendu de m'exposer au vent du matin.

— Et moilemien m'a défendu d'étouffer, répliqua 1<;

jeune homme qui avança la main pour ouvrir le châssis.

Mais la vieille fille s'écria que la fenêtre était de son côté, qu'elle avait droit de la tenir fermée, et elle en appela aux autres voyageurs.

Quelque peu disposé que fût Darvon en faveur de mademoiselle de Locherais, il crut devoir prendre sa défense, et il en résulta, entre lui et le chasseur, une discussion qui se fût envenimée si Grngel n'eût cédé au jeune militaire sa place près de l'autre fenêtre.

Le sous-officier l'accepta de mauvaise grâce, et en conservant une sourde irritation contre Contran.

Or, le lecteur a déjà pu s'apercevoir que les qualités dominantes de ce dernier n'étaient ni la résignation ni la patience. Les contrariétés du voyage avaient d'ailleurs excité son irascibilité maladive : aussi le dissentiment qui avait déjà éclaté entre lui et le chasseur se renouvela-t-il plusieurs fois avec une aigreur croissante, jusqu'à ce qu'une dernière occasion le fit dégénérer en querelle.

Plusieurs menus bagages avaient été placés par Darvon dans le filet suspendu au plafond de la diligence; le sousofficier prétendit qu'il en était gêné et exigea leur déplacement. Contran s'y refusa.

-— Vous êtes décidé à les laisser ? s'écria le soldat, après une discussion dans laquelle il s'était animé insensiblement.

— Décidé ! répondit Darvon.

— Eh bien! je m'en débarrasserai par la portière, reprit le jeune homme en étendant la main vers le filet.

Gontran saisit cette main.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, monsieur,

dit-il d'une voix altérée; depuis que vous êtes ici vous avez tout essayé successivement pour me faire perdre patience : dès votre entrée vous vous êtes posé comme ayant le privilège de l'injure et de la tyrannie ; mais sachez bien que je ne suis point homme à vous le reconnaître.

— Est-ce que c'est une menace, par hasard? demanda le soldat en jetant sur Gontran un regard dédaigneux.

— Nullement, interrompit Grugel, inquiet de la marche que prenait la discussion ; mon cousin vous fait seulement observer...

— Je n'accepte point d'observations des pékins, interrompit le militaire.

— Et les pékins n'acceptent point vos insolences, répliqua Gontran.

A ce mot d'insolence, le sous-officier tressaillit ; une rougeur rapide traversa ses traits.

— Où vous arrêtez-vous, monsieur? demanda-t-il à Darvon d'une voix que la colère faisait trembler.

— A Lyon, répondit celui-ci.

— Eh bien ! nous achèverons là de nous expliquer.

— Soit.

Jacques, effrayé, voulut s'entremettre; mais son cousin et le chasseur l'interrompirent en même temps, et répétèrent que l'on terminerait cette affaire à Lyon.

Au même instant de grands cris se firent entendre, et la diligence fut rejointe par un char à bancs couvert de boue. Mademoiselle de Locherais mit la tête à la portière.

— Ah mon Dieu! quel malheur! s'écria-t-elle, c'est M. Pierre Lepré qui nous a rattrapés; nous allons être au complet.

UN INTÉRIEUR DE DILIGENCE. w2î>

Dès qu'il eut atteint la voiture publique, le commissionnaire de marchandises coloniales sauta du char à lianes, et se présenta à la portière que le conducteur venait d'ouvrir.

— Ah! vous partez ainsi sans attendre les voyageurs! criait-il furieux.

— Je vous ai prévenu trois fois, objecta le conducteur.

— On prévient six fois, monsieur; on prévient douze fois : vous êtes donc bien avare de vos paroles? Qu'estce que cela coûte de parler ? Je ne pouvais pas quitter le maître de poste, peut-être, pendant qu'il m'expliquait le malheur arrivé à la diligence d'hier ; car vous ne savez pas, messieurs, que la diligence qui précédait celle-ci a été noyée.

— Noyée! répétèrent toutes les voix.

— C'est bon, interrompit le conducteur, mais montez.

— Du tout, ce n'est point bon, reprit Pierre Lepré; tout le monde est dans la consternation.

— Je vous en prie, montez tout de suite...

— Et que vont penser nos familles quand elles apprendront ce désastre !

— Vite donc...

— Encore, allais-je obtenir des détails, quand on est venu m' avertir que vous étiez partis sans moi...

— Et nous allons en faire encore autant, dit le conducteur impatienté.

— Par exemple ! s'écria Lepré, qui se hâta de monter ; j'en ai assez de ce char à bancs ; me voilà, conducteur, enlevez !

On accabla de questions le commissionnaire en épi-

eeries, et il raconta tout ce qu'il avait appris; puis, s' interrompant selon son habitude, en reconnaissant le jeune sous-officier, il s'écria :

— Eh ! c'est monsieur que j'ai eu l'honneur de voir à Anse?

— Moi-même, répondit le chasseur.

— Enchanté de vous retrouver, dit Lepré. Tel que vous me voyez, je suis l'ami né de tous les militaires; j'aurais même servi si on ne m'avait pas trouvé un remplaçant.

Tl fut interrompu par mademoiselle Athénaïs, qui venait de s'apercevoir qu'il était mouillé.

— C'est cette damnée brume, dit-il en s'essuyant avec son mouchoir.

— Mais on ne monte pas en voiture dans un pareil état, reprit mademoiselle de Locherais d'un air mécontent; quand on a commencé à recevoir le brouillard, on reste dehors.

— Pour se sécher? demanda Lepré en riant; grand ; . ! j'en avais assez; puis mon cocher était ivre; il

a failli conduire son char à bancs dans la rivière.

— Ah ! diable.

— C'eût été à ajouter à la diligence d'hier; à moins pourtant qu'il ne se fût trouvé là quelque brave pour nous repêcher! Ça s'est vu, après tout. Il y a trois ans, lors de la grande inondation, un ouvrier a sauvé seul cinq personnes qui se noyaient dans une voiture près de la Guillotière.

— Nous le savons d'autant mieux, dit Grugel, ({Ht mon cousin y avait son meilleur ami.

— Vrai! demanda le chasseur.

— Et il ne dut son salut qu'au dévouement de ce jeune homme.

— Oh! tous les détails de cette action sont admirables, reprit Darvon avec chaleur; le cheval effrayé avait emporté la voiture'au plus fort du courant; la foule regardait du rivage sans oser porter secours; il n'y avait, plus d'espoir pour les cinq personnes qui se trouvaient dans la calèche.

— Bah ! interrompit le chasseur, il y en avait peutêtre qui savaient nager et qui se seraient tirées d'affaire.

Gontran dédaigna de répondre.

— La voiture commençait à enfoncer, continua-t-il, lorsqu'un ouvrier parut dans une petite barque qu'il manœuvrait avec peine au milieu du Rhône; trois fois elle fut sur le point de couler. Les gens qui regardaient du rivage lui criaient : — A'allez pas plus loin; abordez, vous allez périr. Mais il n'écoutait pas, avançant tonjours vers la calèche, qu'il atteignit enfin à force de courage et d'adresse.

— Et de bonheur, acheva le militaire.

— Sans doute, reprit Grugel, qui avait remarqué le mouvement d'impatience de Gontran; mais il n'y a que les gens de cœur à avoir de ces boiiheurs-là.

— C'est un beau trait, interrompit mademoiselle Athénaïs de Lécherais, et qui a dû profiter à son auteur.

— Pardonnez-moi, madame, dit Darvon, l'ouvrier a sans doute jugé que la véritable récompense de nos généreuses actions était en nous; car, une fois les gens

sauvés, il s'est retiré sans vouloir rien recevoir ni rien entendre.

— Pardieu! c'eût été beau de se faire payer! s'écria le sous-officier.

— Et on ne sait point son nom? demanda Lepré.

— Pardon ; il se nommait Louis Duroc.

— Hein! vous dites, Louis...

— Duroc.

Lepré se tourna vers le sous-officier.

— Mais c'est votre nom ! s'écria-t-il.

— Le nom de monsieur! répétèrent à la fois tous les voyageurs.

— Louis Duroc, dit l'Africain; je le lui ai demandé à Anse, pendant que nous causions à l'auberge, et je l'ai vu d'ailleurs sur son porte-manteau.

— Eh bien! après? demanda le chasseur en riant, certainement que c'est mon nom.

— Se peut-il! interrompit Gontran; et vous seriez...

— L'ouvrier en question; oui, messieurs; ça n'a pas besoin de se dire, mais ça n'a pas besoin non plus de se cacher. Je suis entré au service huit jours après la chose, et mon régiment est parti pour Alger, ce qui fait que les bourgeois de la calèche et moi nous nous sommes perdus de vue; mais je compte les revoir pendant mon séjour à Lyon.

— Je vous y conduirai ! dit vivement Darvon en lui tendant la main; car je veux que nous soyons amis, monsieur Louis.

—•Nous? répéta le militaire, qui regarda Gontran avec hésitation.

m INTÉRIEUR DE DILIGENCE. "29

— Ali ! oubliez tout ce qui s'est passé, reprit celui-ci ; jo suis prêt, s'il le faut, à reconnaître que j'ai eu tort...

— Non, interrompit Duroc, non, parbleu! c'est moi qui ai fait la mauvaise tête, et j'en ai regret, parole d'honneur! Sotte habitude de régiment, voyez-vous! Parce qu'on n'a pas peur, on veut le montrer à toute occasion, à tout venant, et l'on fait le sabreur; mais, au fond, on est bon enfant ; ainsi, sans rancune, monsieur.

Il avait pressé cordialement la main de Gontran; Lepré serra également la sienne.

— A la bonne heure! s'écria-t-il ; vous êtes un vrai Français... de même que monsieur...; et entre Français, on doit s'entendre. Enchanté d'avoir fait votre connaissance, monsieur Louis Duroc. Mais, à propos, savezvous que c'est fort heureux que je vous aie obligé à m'apprendre votre nom (que vous ne vouliez pas nie dire, par parenthèse)? Sans moi on n'aurait point su ce que vous valiez.

— C'est juste! répliqua Grugel en regardant Darvon; si monsieur eût été moins causeur, cette explication n'eût point eu lieu, et, sans elle, le cousin se serait mépris sur le véritable caractère de M. Louis. Vous voyez que le hasard semble avoir pris à tâche d'appuyer ma thèse, et que tout l'honneur de la journée est à moi.

Comme il achevait ces mots, la voiture s'arrêta : ils étaient arrivés.

Les voyageurs trouvèrent, en descendant, la cour des

Messageries pleine de parents ou d'amis qui attendaient.

Le malheur arrivé la veille était connu, et avait éveillé

toutes les angoisses.

Au moment où Darvon mettait pied à terre, il entendit prononcer son nom et se détourna : c'était sa sœur à qui l'inquiétude avait fait oublier leur brouillerie, et qui s'élança vers lui avec un cri de joie.

Tous deux s'embrassèrent longtemps sans rien dire, mais les yeux humides de larmes; et quand 41s se regardèrent, quand ils se prirent par la main en souriant, ils étaient réconciliés !

Comme ils sortaient ensemble de la cour des Messar geries, ils rencontrèrent leurs compagnons de route. Baruau et Lepré les saluèrent; Louis Duroc leur renouvela la promesse de les aller voir; mademoiselle Athcnaïs de Locherais passa seule sans les regarder, uniquement occupée de veiller à ses bagages. Jacques Grugel se tourna alors vers Contran.

— Voici la seule objection à ma doctrine, dit-il en montrant la vieille fille. Tous nos autres compagnons se sont plus ou moins réhabilités à nos yeux : le gourmand en nous procurant un souper, le bavard en nous révélant un secret utile, le querelleur en nous donnant une preuve de sa généreuse bravoure; mais à quoi nous a servi le l'roid égoïsme de mademoiselle de Locherais?

— A me faire sentir ce que vaut le dévouement et la tendresse, répondit Gontran, qui serra le bras de sa sœur contre sa poitrine; ah! j'adopte votre système, cousin : à partir d'aujourd'hui, je croirai qu'il y a un bon cûté dans toute chose, et qu'il faut seulement savoir chercher la veine d'or.

Page 1