‹ Au coin du feu (volume 3)Chapitre 14 sur 30 · SIXIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

SIXIÈME RÉCIT

Un voyageur a dit, en parlant des posaâas espagnoles, que « c'étaient des espèces d'abri où certains hommes intitulés aubergistes vous fournissaient, pour une nuit, la fumée et la vermine ! » Un autre a ajouté que dans les hôtelleries de la patrie du Cid « ce n'étaient point les hôtes qui nourrissaient leurs voyageurs, mais les voya-

geurs qui nourrissaient leurs hôtes! » Enfin, un écrivain contemporain vient d'imprimer que les étrangers qui parcouraient les provinces orientales de la Péninsule ibérique devaient apporter leurs lits, sous peine de coucher dans des draps cousus à demeure sur des matelas de laine en suint, et changés seulement tous les printemps 1

Quoi qu'il en soit de ces observations qui demanderaient à être vérifiées, toujours est-il que les posadas de nos jours l'emportent de beaucoup sur celles que l'on rencontrait en Espagne il y a deux siècles. A cette époque, ce n'étaient, en effet, que des espèces de caravansérails fréquentés par des muletiers, qui y trouvaient une litière pour eux et leur monture. Les plus confortables avaient seules, outre l'écurie et la salle commune, un grenier partagé en plusieurs compartiments décorés du nom de chambres, et auxquelles on arrivait par une échelle.

Or, c'était dans une de ces chambres que venait d'entrer Don José de Fuez d'Alcantra, docteur reçu à Salamanque, hidalgo en sa qualité d'Asturien, mais ne possédant au monde que l'habit qu'il portait, une vingtaine de reales (1), et une passable opinion de son mérite.

Bien qu'il n'eût guère plus de trente ans, il avait déjà essayé de plusieurs métiers sans y trouver l'opulence (qui, selon son avis, lui eût convenu aussi bien qu'à nul autre), et il revenait en Léon avec l'espoir de se faire employer par le comte don Alonzo Mendos, qui possé-

(!) 5 fr. 45 c.

liait, entre ToroetZamora, un magnifique domaine déjà visité par notre docteur. Malheureusement les premières questions qu'il adressa à l'aubergiste lui firent connaître la mort du comte, et il était encore sous le poids de la surprise et du désappointement que lui avait causés cette nouvelle, au moment où s'ouvre notre récit.

— Don Alonzo mort ! répétait-il avec stupéfaction.

— Et enterré, ajoutait l'aubergiste; magnifiquement enterré ! comme il convenait à un homme de son rang.

— Mais le château est alors occupé par les héritiers?

— Le seul héritier était le neveu du comte, et il a donné ordre à Perrez Gavallos, garde-notes d'Argelles, de mettre en vente le domaine, qui doit être adjugé demain, si je ne me trompe, à un nouveau propriétaire.

José pensa que celui-ci aurait besoin, selon toute apparence, de gens à gages pour régir son nouveau domaine, et qu'il pourrait peut-être lui faire accepter ses services. Il déclara, en conséquence, après un moment de réflexion, qu'il attendrait à \&po$ada le jour de l'adjudication.

L'aubergiste l'approuva, en lui assurant qu'il ne pourrait trouver nulle part meilleure cuisine ni meilleur logis; et il appuya son dire en lui faisant remarquer toutes les commodités de la chambre qu'il lui donnait.

Celle-ci était, en effet, d'autant mieux aérée que trois carreaux manquaient à la fenêtre (qui en avait seulement quatre), et l'on jouissait d'une vue de ciel illimi* tée, le châssis se trouvant placé au haut du toit. Quant à l'ameublement, il ne se composait que d'un bois de

lit garni d'une paillasse, d'un escabeau boiteux et d'une table vacillante; mais les interstices existant entre les différentes pièces de la charpente formaient, comme le fit remarquer l'hôtelier, une multitude de compartiments qui remplaçaient avec avantage les armoires et les bahuts.

La plupart de ces recoins étaient même remplis de chiffons souillés, de vases de terre, de fioles de verre, ou, ce qui surprit davantage don José, de livres et de papiers. L'hôtelier lui avoua que tout lui avait été laissé par un vieux docteur qui avait habité plusieurs mois cette chambre, occupé à étudier, à distiller des plantes et à écrire. Mais quelques indices ayant faii soupçonner qu'il devait être d'origine maure, et les derniers décrets du roi ordonnant expressément l'expulsion de tous les descendants de cette race, il s'était vu forcé de partir subitement et d'abandonner tous ses bagages, c'est-àdire les fioles, les papiers et les livres.

Resté seul, José Fiiez d'Alcantra ne put s'empêchei de penser à la longue série de contrariétés et d'accidents qui avait jusqu'alors entravé sa vie.

— J"ai vainement tout essayé, se dit-il; le hasard est sans cesse venu traverser mes espérances et m'a fait l'esclave des événements. Ah ! combien est heureux celui qui peut toujours suivre sa fantaisie, dominer les circonstances, et rester roi de sa vie, au lieu de la soumettre à toutes les personnes et à toutes les occasions!

Comme ces réflexions le faisaient tomber dans une sombre tristesse, il chercha à s'en distraire en ouvraut un des livres laissés par le docteur maure; c'était uu

exposé du système de la nature, écrit en latin. José parcourut quelques pages, puis choisit un autre volume qui traitait des sciences occultes, et enfin un troisième relatif au grand œuvre.

Le choix de ces livres indiquait clairement que le vieux Maure était un alchimiste, peut-être un nécromancien! car, à cette époque, il n'était point rare de trouver des hommes, surtout en Espagne, qui avaient étudié l'art de se soumettre les puissances invisibles.

Rendu curieux par ses premières recherches. Don José passa des livres aux manuscrits. Il en parcourut plusieurs qui paraissaient ne contenir que des instructions générales sur la transmutation des métaux ; mais enfin il trouva enfermé dans un étui de plomb un rouleau de parchemin dont les premières lignes le frappèrent : c'étaient des recettes magiques servant à accomplir certains prodiges, tels que de se rendre invisible, de se transformer à volonté, de franchir en un instant les plus grandes distances! enfin il arriva à un paragraphe qui avait pour titre :

Moyen de faire que votre désir devienne loi souveraine et s'accomplisse à l'instant/

Le jeune docteur fit un bond de joie.

— Par la vraie croix! s"écria-t-il, si le moyen réussit, je n'en demande point davantage. Obtenir que noire désir devienne loi souveraine ! n'est-ce point là le dernier terme de la félicité terrestre? Voyons seulement si l'on peut atteindre ce but sans compromettre son âme.

Il lut la recette indiquée dans le manuscrit et n'y trouva rien de contraire à la foi. Il suffisait, pour ac-

quérir le don promis, de prononcer, avant de s'endormir, certaine prière, et de boire le contenu d'un petit flacon caché au fond de l'étui de plomb.

José chercha ce flacon, le déboucha, et vit qu'il renfermait quelques gouttes d'une liqueur noire et odorante. Il hésite un instant, non qu'il doutât de la puissance de la formule et du philtre, ses opinions à cet égard étaient celles de son époque; mais il voulait être sûr de ne point se tromper. Il relut donc, sur le rouleau, les lignes déjà déchiffrées, et, de plus, le post-scriptum qu'il n'avait point remarqué d'abord. Ce post-scriptum ne renfermait que ces mots :

« Notre impuissance est une barrière providentielle opposée par Dieu à notre folie. »

— Bon, bon, murmura-t-il, le vieux docteur aimait, comme ceux de sa race, à farcir toute chose des iiciix communs de morale; mais, pour le moment, je n'ai que faire de ses sentences, et je préfère essayer sa recette.

A ces mots, il porta le flacon à ses lèvres, et prononça la longue formule qui était indiquée. Il l'avait à peine achevée que ses yeux se fermèrent et qu'il s'endormit.

Don José ne savait pas depuis combien de temps durait ce sommeil, lorsqu'il lui sembla que le jour pénétrait par sa lucarne. Il se souleva avec effort et demeura quelque temps dans cet état de demi-lucidité qui précède le réveil. Enfin ses idées s'éclair Dirent; la vue du rouleau de parchemin et du flacon vi le lui rappela ce qui était arrivé la veille; mais comme il ne vit rien de

changé; soil en lui, soit autour de lui, il crut nue la recette du docteur maure n'avait point agi.

— Allons, dit-il en soupirant, c'était encore une illusion; je me réveille dans mon grenier avec mon unique pourpoint et ma bourse vide ! Cependant Dieu sait si, en m'endormant, j'ai désiré la trouver remplie!...

Il n'acheva pas : ses regards venaient de rencontrer la poutre à laquelle il avait accroché ses habits et de s'arrêter sur sa bourse de cuir, qui pendait de la poche de son haut-de-chausses, toute gonflée d'écus d'or!

Il se redressa en tressaillant, se frotta les yeux, avança la main pour saisir la bourse et la vida sur son lit!... C'étaient bien des écus d'or!... plus d'écus d'or qu'il n'avait jamais possédé à la fois demaravédis ! Le philtre venait de produire son effet ; il avait désormais le pouvoir de réaliser tous ses désirs !

Voulant faire, à l'instant même, une seconde expérience, il désira que son grenier se transformât en une chambre somptueuse, et ses habits râpés, en un costume tout neuf de velours noir doublé de satin ! Son souhait fut immédiatement accompli. Il demanda ensuite un déjeuner d'archevêque, servi par de petits nègres vêtus de rouge. Le déjeuner couvrit une table subitement apparue, et les petits nègres entrèrent avec les vins et le chocolat ! Il continua ainsi pendant quelque temps à essayer, sous toutes les formes, son nouveau pouvoir. Enfin, lorsqu'il eut acquis la certitude que son désir était bien réellement devenu loi souveraine, il s'élança hors de l'auberge dans une ivresse de joie impossible à rendre.

Il était donc vrai que ce rouleau de parchemin l'avait fait, en quelques heures, plus riche que les riches, plus puissant que les puissants ! Il pouvait ce qu'il voulait ! que de choses comprises dans ces mots, et comme en les répétant il se sentait grandir dans sa propre estime ! Qu'étaient auprès de lui, les rois, les empereurs, le pape lui-même! Tous étaient retenus par les règles établies, par les lois du possible; tandis que lui, son domaine n'avait de limite que sa fantaisie ! Quel bonheur que le parchemin du docteur maure ne fut poinf tombé aux mains d'un homme ignorant, avide, emporté par les passions mauvaises, mais entre celles d'un hidalgo raisonnable dans ses souhaits, maître de ses passions, et reçu docteur à l'Université de Salamanque! Aussi l'humanité pouvait se rassurer! Bon José Fuez d'Alcantra se respectait trop pour abuser de son pouvoir illimité. En l'accordant, la Providence l'avait estimé ce qu'il valait, et il était bien décidé à la justifier par sa conduite.

11 résolut d'en donner une première preuve en mode* rant lui-même son ambition. A sa place, tout autre eût désiré être roi, avec un palais, des courtisans, une armée! mais Don José était ennemi des grandeurs. 11 décida qu'ilse contenterait d'acheter le domaine d'Alonz.) îùeiidos, et de vivre là atec quelques millions, le titre de comte et les privilèges de grand d'Espagne, comme un sincère et modeste philosophe.

11 s'achemina en conséquence, sans retard, \ pg ],• village d'Argelles., où la vente du château devait avoir

lieu.

LE PARCSBMtN DU DOCTEUR MAURE. 135

La route qu'il avait prise conduisait également à Toro, et elle était couverte de paysannes, de muletiers et de marchands qui s'y rendaient. Tout en avançant, Don José regardait à droite ou à gauche, et faisait, sur chacun, de petites expériences de son pouvoir. A la jeune fille, qui accourait accorte et riante, il souhaitait une heureuse rencontre ; au vieillard marchant à peine, une place dans la voiture qui passait; au pauvre mendiant, une pièce d'or surgissant tout à coup à ses pieds, et tout s'accomplissait sur-le-champ ! Encouragé par le succès, Don José passait du rôle d'ange gardien à celui d'archange. Après avoir secouru, il voulait faire justice. Ainsi il châtiait le soldat à l'air fanfaron par un coup de vent qui emportait son feutre à la rivière; le marchand prodigue de coups de fouet, en effarouchant ses mules et les dispersant dans la campagne; le titulado, qui lui semblait regarder trop dédaigneusement les piétons du haut de son carrosse, en brisant brusquement sa roue orgueilleuse! Pour tout cela, Don José obéissait à sa première impression, distribuant la récompense ou le châtiment, selon qu'un air venait à lui agréer ou à lui déplaire, et rendant la justice d'inspiration!

Il arriva ainsi en vue du château de Mendos, dont les bois magnifiques bordaient la route. Voulant éviter le soleil qui commençait à devenir plus ardent, il prit une avenue qu'il connaissait, et par laquelle on pouvait également gagner le village.

On se trouvait aux plus beaux jours de l'été; les haies étaient couvertes de fleurs et la forêt retentissait de mille chants d'oiseaux. Des bûcherons^ campés dans

des huttes de feuillage, débitaient le bois abattu et le transformaient en différents ustensiles de ménage. Don José décida que lorsque cette terre serait à lui, il régulariserait cette exploitation d'après certaines idées qui lui étaient particulières. Il traça même au crayon, sur le coin de son parchemin, le plan d'un hameau forestier qui devait unir l'aisance au pittoresque. En atteignant les prairies, il trouva également que les irrigations pourraient être mieux entendues, et calcula l'augmentation qui devait en résulter. Il fut plus content des vignes, à l'occasion desquelles il se rappela un grand nombre de vers d'Horace et de passages des Écritures saintes, qui conduisirent naturellement à ce problème fort controversé, de savoir si le premier vin fabriqué par Noé était blanc ou rouge. Quant aux champs de grains, il décida qu'il les transformerait en pâturages pour les troupeaux, et qu'il défricherait des bruyères pour en l'aire des champs de grains.

lien était là de ses projets de nouveau propriétaire, lorsqu'une voix brève et impérieuse lui demanda qui lui avait permis de traverser, le domaine de Mendos.

Il se détourna et aperçut un jeune homme dont le costume annonçait le rang élevé. Il montait un cheval andalous merveilleusement beau et richement équipé.

Don José ayant mis à l'examiner le temps qu'il eût fallu employer à lui répondre, le jeune seigneur répéta sa question d'un accent d'impatience. Le docteur de Salamanque sourit de cet air placide et confiant que donne la puissance.

— Est-il donc besoin de permission pour visiter un domaine sans maître? demanda-t-il.

— Qui vous a dit que celui-ci n'en eût pas? répliqua Je cavalier.

— Ceux qui m'ont appris que Perez, garde-notes à Argelles, était chargé de le vendre aujourd'hui même.

— Alors, vous le visitez comme acheteur?

— Comme acheteur.

— Et savez-vous ce qu'on en demande?

— Je compte m'en informer tout à l'heure.

— L'estimation a été de quatre cent mille écus d'or.'

— Le domaine vaut davantage.

Le gentilhomme éclata de rire.

— Sur mon âme ! voilà un acquéreur opulent ! s'écriat-il d'un ton^ railleur, et qui voyage bien modestement pour sa fortune.

— J'ai l'habitude d'aller à pied, répondit don José avec une bonhomie princlère.

— C'est trop d'humilité, reprit le jeune homme, et votre seigneurie serait, en vérité, plus commodément sur mon alezan.

— Le pensez-vous? demanda don José, pris d'une subi te lantaisie.

— Tellement que je suis tenté de mettre pied à terre pour vous offrir ma monture, continua le cavalier de plus en plus railleur.

— 11 est facile de vous satisfaire, reprit le docteur; et puisqu'il en est ainsi, je désire que vous soyez à terre.

A l'instant même l'alezan se cabra et jeta brusquement le jeune seigneur sur l'herbe.

— Vous avez effrayé mon cheval ! s'écria celui-ci en se relevant pâle de colère.

— J'ai aidé à l'accomplissement de vos intentions, répliqua don José, qui avait pris la bride de l'alezan et se préparait à le monter.

Le jeune homme s'avança vers lui le fouet levé.

— Arrière! drôle! ou je te coupe le visage! s'écriat- îlhors de lui.

Le sang monta au front de don José.

— Le senor oublie qu'il parle à un hidalgo, dit-il fièrement, et que je porte comme lui une épée.

— Alors, voyons comment tu sais t'en servir, reprit le cavalier, qui dégaina la sienne et s'avança sur le docteur.

En toute autre occasion, ce dernier eût essayé les moyens de conciliation ; mais la menace du jeune étranger avait remué sa bile, et la certitude de n'avoir rien à craindre lui donna un courage inaccoutumé. Il pensa, d'ailleurs, que son adversaire avait besoin d'une leçon, et lui désira une blessure susceptible de le faire réfléchir sur les inconvénients de l'emportement. Ce désir fut immédiatement suivi de son effet; le jeune seigneur laissa tomber son épée en jetant une exclamation de douleur et de dépit. Don José, qui était sûr d'avoir désiré la blessure légère, ne s'en inquiéta point davantage, et voulant compléter la leçon en jouant jusqu'au bout son rôle, s'excusa gravement près du cavalier de ce qui était arrivé, ajouta qu'il ne lui en gardait nulle rancune, et que, pour le lui prouver, il acceptait son offre précédente.

En parlant ainsi, il enfourcha l'alezan, salua le gentilhomme, et prit, au trot, le chemin du village.

Ce qui venait de se passer avait ajouté une petite pointe de fatuité à la bonne opinion que don José avait de lui-même. Il avait mystifié et blessé un homme ; il était également content de sa bravoure et de son esprit. Il savait maintenant, d'une manière certaine, que rien ne pouvait faire obstacle à sa volonté ; qu'il lui était permis de briser toute opposition, d'humilier tout orgueil, et il était déjà tellement habitué à cette pensée, qu'il ne s'en étonnait plus. La seule chose qui l'étonnât était l'idée de résistance chez les autres. Il ne pouvait la supporter; illaregardait comme une révolte contre des droits légitimes ! aussi, en traversant le village, faillit-il assommer un muletier qui ne se rangeait point assez vite. L'instinct de tyrannie grandissait dans cette âme comme une marée montante.

Il se présenta chez l'homme d'affaires chargé de la vente du château, bien moins en acquéreur qui s'informe des conditions, qu'en maître qui vient prendre possession de ce qui lui appartient. Malheureusement Perez lui déclara, dès les premiers mots, que le château de Mendos n'était plus à vendre.

On devine le désappointement du docteur. Ce domaine pour lequel il avait d'avance médité tant d'améliorations, combiné tant de changements, lui échapperait subitement! Il en serait pour ses frais d'imagination et pour ses réminiscences d'Horace, lui, l'homme dont In volonté devenait loi souveraine! C'était impossible! l'idée seule d'une pareille opposition à ses désirs l'indigna, et ce fut avec une hauteur presque irritée qu'il demanda au garde-notes pourquoi ledomainen'étaitplusàvendre.

— Parce que don Henriquez, le neveu de M. le comte/ vient de faire deux héritages, répondit celui-ci, et que le rétablissement de sa fortune l'a décidé à garder la terre de Mendos.

— Quoi ! reprit don José, quel que soit le prix qu'on lui offre...

— Il refusera.

— Vous êtes sûr?

— Lui-même me le disait encore ce matin.

— Il est donc ici?

— Il vient de partir à cheval pour le château.

Don José comprit que c'était son cavalier inconnu, et ne put retenir une exclamation. L'homme d'affaires y répondit par quelques compliments de condoléance auxquels il ajouta que don Henriquez tenait surtout à conserver le château pour profiter de la prochaine chasse d'automne.

— Parbleu! pensa don José avec humeur, j'aurais dû sser assez grièvement pour qu'il perdit l'espoir d'en

jouir.

If il ajouta tout haut qu'un tel motif ne pouvait empèchei don Henriquez d'accepter certaines propositions.

— La terre lui plaît, fit observer le garde-notes, et je dois dire qu'elle réunit pour cela tous les avantages. D'abord, une position admirable!...

— Je la connais, répondit don José brusquement.

— Des bois, des champs, des jardins...

— Je les ai vus, interrompit de nouveau le docteur dont cette description augmentait la convoitise.

— A la bonne heure, reprit Perez ; mais ce que le senor

Lt PARCHEMIN DU DOCTEUR MAURE. 1 ', i

-. u peut-être, c'est l'intérieur du château de puis les embellissements effectués par feu M. le comte. Il y n d'abord une galerie de tableaux peints par nos meilleurs mai très.

— Des tableaux! répéta don José; j'ai toujours adoré k>s tableaux..., quoique je préfère encore les statues...

— Le château en est peuplé.

— Il serait possible !

— Sans parler d'une bibliothèque...

— Il y a une bibliothèque '. s'écria le docteur.

— De trente mille volumes !

Don José fit un geste de désespoir.

— Et un pareil trésor serait perdu! reprit-il; cet arsenal de la science resterait aux mains d'un ignorant! car ce don Henriquez doit être un ignorant.

Le garde-notes plia les épaules.

— Eh! eh! dit-il en baissant la voix, sa seigneurie sait ce que c'est qu'un jeune homme de noble famille, riche et ami du plaisir.

— J'en étais sûr, interrompit José, c'est un mauvais sujet!

— Il a du bon, beaucoup de bon. Il est seulement un peu vif. ce qui lui a fait avoir déjà plusieurs affaires avec d'autres gentilshommes.

— C'est cela! un querelleur, un duelliste, continua le docteur; j'aurais dû m'en douter!

Et il ajouta plus bas:

— Et surtout lui ôter les moyens de continuer, en le privant de la main qui tient l'épée! c'était justice.

— L'âge corrigera ces emportements, reprit Perez, et

aussi, je l'espère, l'humeur prodigue de sa seigneurie. Malgré sa richesse, elle est toujours au dépourvu; elle a déjà exigé des fermiers de son oncle tous les arrérages.

— Et ils ont payé?

— A grand'peine, car les dernières récoltes ont été mauvaises.

— Mais c'est de la cruauté ! s'écria don José, sincèrement indigné. Quoi ! presser de pauvres gens qui manquent de tout, quand on a une fortune de prince, un château avec des tableaux, des statues, une bibliothèque de trente mille volumes ! Mais un pareil homme est un véritable fléau, et il serait à désirer, dans l'intérêt de tout le monde, qu'on en délivrât l'Espagne...

Il fut interrompu par un bruit de pas et de voix retentissant sur l'escalier, et par l'apparition d'un serviteur qui se précipita dans la chambre tout effaré.

— Qu'y a-t-il? demanda le garde-notes.

— Un malheur! un grand malheur! s'écria le domestique ; don Henriquez vient de se battre !

— Encore !

— Et il a été blessé.

— Dangereusement?

— Non ; mais comme il a voulu poursuivre son adversaire qui s'échappait sur son cheval, il s'est laissé choir de manière à aggraver sa blessure, et il s'est évanoui sur la route.

— Et c'est là qu'on vient de le retrouver?

— C'est-à-dire qu'un voituricr qui passait sans le voir l'a arraché à sa défaillance en lui écrasant la main droite.

— Di.-u!

— On l'a pourtant relevé pour le conduire ici.

— Alors il est sauvé.

— Hélas! en passant tout à l'heure dans la cour, sous l'échafaudage des maçons, une pierre s'est détachée et vient de le frapper mortellement.

Don José recula comme un homme subitement éclairé d'une affreuse lumière. Tout ce qui venait d'arriver était son ouvrage. Il avait d'abord souhaité à don Henriquez une blessure plus grave qui lui rendit la chasse impossible; puis la perte de la main qui tenait l'épée, puis la mort, dans l'intérêt de tous ; et trois accidents successifs avaient immédiatement répondu à ses trois vœux ! Ainsi, après avoir torturé et estropié un homme, il venait de le tuer! Cette pensée lui traversa le cœur comme un trait. Il voulut la repousser en criant que c'était impossible ; mais, dans ce moment même, la porte s'ouvrit, et quatre vcilets parurent, soutenant le cadavre immobile et sanglant du jeune seigneur!

Don José ne put supporter ce spectacle; une révolution violente s'opéra en lui : tout ce qui l'entourait disparut...

.. .Et il se retrouva sur sa paillasse, dans le grenu t d l'auberge, en face de la fenêtre par laquelle commençaient à glisser les rayons du soleil.

Le premier sentiment du docteur de Salamanque fut la joie d'avoir échappé à son horrible vision; puis le souvenir de ce qui s'était passé la veille lui revint, et il comprit tout.

La potion prise sur la foi du docteur maure était un

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de ces narcotiques puissants qui, en exaltant nos facultés pendant le sommeil, transforment en songes les préoccupations habituelles de notre esprit; tout ce q u'il avait pris pour une réalité n'était qu'un rêve !

Don José y réfléchit longtemps en silence; puis reprenant le rouleau de parchemin qui était resté à son chevet, il le parcourut de nouveau, s'arrêta à la sentence qu'il avait dédaignée la veille, la relut plusieurs fois, et secouant enfin la tête d'un air pénétré :

— Ceci est une leçon salutaire, dit-il, et dont je profiterai si je suis sage. J'avais cru que, pour être heureux, il suffisait àe pouvoir ce qu'on voulait, sans songer que la volonté de l'homme, quand elle n'a plus de frein, passe de l'orgueil à l'extravagance, de l'extravagance à la tyrannie, et de la tyrannie à la cruauté. Hélas! le docteur maure avait raison : Notre impuissance est une barrière providentielle opposée par Dieu à notre folie.

Ce rêve profita assez à don José (devenu José tout court) pour lui faire accepter dans la suite plus patiemment son humble fortune, et il mourut longtemps après, second majordome du château dont il avait espéré un instaut devenir le seigneur.

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