‹ Au coin du feu (volume 3)Chapitre 25 sur 30 · ONZIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

ONZIÈME RÉCIT

— La diligence de Paris ! cria un garçon d'auberge, en ouvrant la porte de la salle à manger du Grand-Pélican, à Colmar.

Un voyageur de moyen âge, qui achevait de déjeuner, se leva précipitamment à cette annonce et courut àl'entrée de l'hôtel, où la lourde voiture venait de s'arrêter.

Dans le même instant, un jeune homme mettaitla tête

à la portière du coupé. Tous deux se reconnurent et poussèrent une exclamation de joie.

— Mon père !

— Camille !

A ces deux cris jetés en même temps, la portière fut rapidement ouverte ; le nouvel arrivant ..franchit d'un bond le marchepied, et vint tomber dans les bras du plus vieux voyageur qui le tint longtemps pressé contre sa poitrine.

Le père et le fils se revoyaient pour la première fois, après une séparation de huit années que ce dernier avait dû passer à Londres chez un oncle de sa mère. La mort de ce parent, dont il se trouvait héritier, lui permettait enfin de rejoindre la maison paternelle qu'il avait quittée presque enfant, et où il revenait majeur.

Après le premier attendrissement et les premières questions, M. Isidor Berton proposa à Camille de repartir sur-le-champ pour la campagne qu'il habitait près de Ribeauvillé; celui-ci, pressé de revoir le logis où il était né, accepta; le cabriolet fut attelé, et tous deux se remirent en route.

Il y a dans ces premières entrevues, à la suite d'une longue absence, un certain embarras curieux qui entrecoupe l'entretien de silences involontaires. Désaccoutumés l'un de l'autre, on s'étudie, on s'observe, on s'efforce de découvrir les changements que le temps a dû apporter aux idées comme aux personnes; on recherche le passé dans le présent avec une sorte d'incertitude inquiète. M. Berton surtout était anxieux de connaître le jeune homme qui lui revenait à la place de l'enfant

qu'il avait vu partir. Pareil au médecin qui examine un malade, il l'interrogeait lentement, observait chacune de ses impressions, et analysait ses moindres paroles- Tout en continuant son étude, il finit pourtant par se laisser emporter au courant de la conversation, et se mit à lui parler de ses propres goûts et de ses occupations depuis son départ.

Le propriétaire de Ribeauvillé n'était ni un savant ni un artiste; mais, impuissant à produire, il aimait ce qu'avaient produit les autres; c'était un miroir qui, sans rien créer, reflétait la création! aucun élan de l'intelligence ne lui était indifférent, aucune émotion étrangère. Il s'intéressait à toutes les découvertes, s'associait à toutes les tentatives, encourageait tous les efforts. Pour lui, vivre n'était point seulement entretenir l'étincelle que Dieu a mise en chacun de nous, mais l'accroître et l'enflammer aux autres étincelles. Grâce aux loisirs que lui faisait un riche patrimoine, son activité avait pu se développer librement, en dehors des préoccupations du besoin. N'étant enchaîné sur aucune route, il les avait parcourues toutes à la suite des travailleurs, soutenant leur courage par ses récompenses ou ses sympathies. L'Alsace l'avait vu à la tête de chaque entreprise formée au profit des lettres, des sciences ou des arts, et les musées de Strasbourg avaient été enrichis par ses présents.

Dans ce moment encore, il faisait exécuter des fouilles dispendieuses aux flancs d'une colline, où quelques vestiges de poteries antiques avaient été découverts. Il montra, ne passant, à son fils, la butte romaine, et lui

raconta comment, pour l'acquérir de son possesseur, il avait donné, en échange, un arpent de ses meilleurs prés.

Camille parut surpris.

— Tu trouves que je suis bien fou, n'est-ce pas? demanda M. Berton qui l'observait.

— Pardon, mon père, dit le jeune homme, je m'é* tonne seulement du marché.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il me semble qu'en toute chose on doit avoir égard à l'utilité, et que cette colline aride ne peut valoir un arpent de prés.

— Je vois que tu n'es pas archéologue.

— Il est vrai; je n'ai jamais bien compris ce que prouvent de vieilles poteries, et quel intérêt on peut prendre à des générations éteintes.

M. Berton regarda son fils, mais ne répondit rien. Jaloux de le connaître à iond, il ne voulait pas effaroucher sa confiance par un débat. Il y eut quelques instants d'un silence qui fat tout à coup interrompu par le cri de Camille. 11 venait d'apercevoir au loin, parmi les arbres le manoir dont il avait reconnu la grande tourelle.

— Ah ! oui, c'est mon observatoire, dit son père en souriant; car je ne suis pas seulement antiquaire, mon pauvre ami, je me suis fait, de plus, astronome.

— Vous, mon père !

— J'ai transformé notre tourelle en cabinet de tra ail, et j'y ai braqué un télescope avec lequel j'examine ce qui se passe dans les astres.

— Et vous trouvez plaisir à vous occuper de choses

qui sont hors de votre portée, auxquelles vous ne pouvez rien changer, et qui ne vous rapportent rien?

— Cela emploie le temps, dit M. Berton, qui continuait à éviter une discussion sérieuse. Du reste, tu en verras bien d'autres. L'ancienne basse-cour a été transformée en volière, et le verger en jardin botanique.

— Tous ces changements ont dû vous coûter fort cher.

— Et ne me rapportent rien.

— C'est-à-dire alors que vous les condamnez vousmême.

— Je ne dis pas non; mais nous voici arrivés : descendons.

Le palefrenier accourut pour prendre les rênes, et nos deux voyageurs le laissèrent conduire le cabriolet aux remises, tandis qu'ils entraient au manoir.

Camille trouva le vestibule encombré de vieilles armures, d'échantillons géologiques et d'herbiers relatifs à la flore alsacienne.

— Tu cherches une patère pour ton manteau? dit M. Berton, qui le voyait regarder autour de lui avec une sorte de désappointement; cela serait, en effet, plus utile que mes curiosités; mais passons au salon.

Le salon était orné, depuis les plinthes jusqu'aux corniches, de peintures, de dessins rares ou de médailliers. Le propriétaire voulut faire admirer quelques cadres à son fils; celui-ci s'excusa sur son ignorance.

— Au fait, tout cela n'a pas grande importance, dit M. Berton avec bonhomie; nous sommes de grands enfants que les curiosités amusent; mais je vois avec plaisir que tu as pris la vie par le côté pratique.

20G au coin ru feu.

— Je le dois à mon oncle Barker, fit observer Camille avec une modestie un peu théâtrale ; il se plaignait souvent du temps et des trésors dépensés pour les frivoles merveilles de l'art, et cherchait en vain quel profit l'humanité pouvait tirer d'un papier noirci ou d'une toile peinte.

Ils furent interrompus par l'arrivée d'un domestique qui annonçait le dîner et qui remit à M. Berton un livre nouveau arrivé par la poste : c'était l'œuvre impatiemment attendue d'un poëte favori. Il se mit d'abord à la parcourir; mais s' arrêtant tout à coup et refermant le livre :

— Allons, dit-il, ne vais-je pas retarder ton dîner pour des vers! L'oncle Barker ne me l'aurait point pardonné.

— J'en ai peur ! répondit Camille en souriant ; car il avait coutume de demander à quoi servent les poèmes.

Le père et le fils se mirent à table, où la conversation continua sur le même sujet. Camille développa librement les opinions qu'il devait à l'oncle Barker; car ce dernier lui avait appris à être sincère; seulement cette sincérité provenait moins, chez le vieil économiste, de l'adoration du vrai, que de l'amour de l'utile. Il respectait la ligne droite, non parce qu'elle était droite, mais parce qu'il la savait courte. Pour lui, le mensonge était un faux calcul, le vice un mauvais placement, la passion une dépense exagérée! En toutes choses l'utilité 1 la suprême loi. De là je ne sais quelle aridité même dans lus bonnes actions du vieillard; s s vertus ne paraissaient plus que des problèmes bien résolus.

Camille avait adopté la doctrine de son oncle avec l'ardeur que met la jeunesse à accepter l'absolu. Ramenant peu à peu toute chose à cette définitive question : A quoi cela sert-il? son raisonnement (qu'il prenait poui sa raison) avait réduit les devoirs sociaux à des propositions mathématiques. Guéri, comme il le disait, de Yalicnation mentale appelée poésie, il avait traité la vie à la manière de ce juif qui gratta un tableau du Titien, afin d'avoir une toile nette et qui fût bonne à quelque chose.

M. Berton Fécouta développer ses opinions sans montrer ni mécontentement ni impatience. Il opposa quelques objections que le jeune homme réiuta victorieusement, parut frappé de ses raisons, et ne se sépara de lui qu'après avoir déclaré qu'ils en reparleraient.

Le lendemain et les jours suivants, M. Berton ramena, en effet, l'entretien sur le même sujet, cédant de plus en plus comme un homme que gagne la persuasion. Camille, devenu professeur de son père, s'exaltait dan? ce rôle singulier, et redoublait d'éloquence en se sentant triompher. Enfin, obligé de s'absenter pour visiter quelques parents établis dans le voisinage, il laissa M. Berton complètement converti.

Son absence dura huit jours : ce temps avait suffi pour faire épanouir les bourgeons et fleurir la campagne. Lorsqu'il revint, le printemps éclatait partout dans sa jeune splendeur. On voyait les hirondelles nager dans le bleu du ciel avec des cris joyeux, les chants des paysannes s'élevant des lavoirs répondaient à ceux des pâtres égarés dans les friches, et la brise attiédie, qui faisait ondoyer les blés verts, secouait sur tous les che-

mins les senteurs de l'aubépine, des primevères et de la violette.

Malgré soninsensibilité systématique pour toutepoésie, Camille ne put échapper complètement à celle de ce réveil de la création. Sans y prendre garde, il se laissa aller aux charmes de la lumière, du chant, des parfums; une émotion involontaire le gagna, et il arriva au manoir dans une sorte d'enivrement.

Il rencontra son père au milieu du parterre qui servait de cour d'entrée. M. Berton était entouré d'ouvriers auxquels il faisait arracher les fleurs et couper les arbustes. Deuxlilas, qui ombrageaient les fenêtres du rezde-chaussée de leurs touffes embaumées, venaient d'être abattus pour faire des fagots.

Le jeune homme ne put retenir un cri de surprise.

— Ah! te voilà, dit M. Berton en l'apercevant; parbleu ! tu arrives à propos; viens jouir de ton triomphe.

— Mon triomphe ! répéta Camille qui ne comprenait point.

— Ne vois-tu pas que je suis devenu ton disciple? reprit le propriétaire de Ribeauvillé ; j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit, mon cher, et j'ai compris que l'oncle Barker et toi vous aviez raison. Il faut retrancher de la vie les choses inutiles. Or, les fleurs et les arbustes sont dans un jardin ce que sont les poèmes dans une bibliothèque; et, comme tu le disais très-bien, à quoi peut servir un poème!... à moins que ce ne soit à allumer du feu comme mes lilas. Mais viens, viens, tu vrras bien d'autres changements; j'ai mis à profit ton absence, et j'espère que tu seras content de moi.

En parlant ainsi, M. Berton passa familièrement un de ses bras sous celui de Camille, et le fit entrer au manoir.

Le vestibule avait été débarrassé des curiosités qui le remplissaient autrefois, et on leur avait substitué des garde-cannes, des crachoirs et des porte-manteaux. Au salon, tous les dessins et toutes les peintures étaient également enlevés; et la muraille complètement nue avait été blanchie à la chaux. Des meubles unis et rectangulaires remplaçaient les sièges a la Louis XIII, les bahuts gothiques et les dressoirs renaissance qu'on y voyait auparavant.

M. Berton jeta à son fils un regard rayonnant.

— Eh bien ! dit-il, tu ne m'accuseras pas cette fois de sacrifier aux merveilles frivoles de l'art; notre salon n'a plus que ses quatre murs dont personne ne peut contester l'utilité. Nous aurons là maintenant une place toute trouvée pour suspendre nos graines potagères, accrocher nos fusils ou déposer nos sabots.

Camille voulut hasarder quelques objections, mais son père lui ferma la bouche en lui rappelant l'anathème prononcé contre « le papier noirci et les toiles peintes » qui n'avaient jamais été d'aucun profit pour l'huma- » nité. »

Les changements, du reste, ne s'étaient point arrêtés au salon ; la maison entière avait subi la même transformation. Ce qui n'avait pour but que de plaire avait été impitoyablement sacrifié. Tout avait désormais un usage journalier, positif; l'agréable s'était partout effacé devant le nécessaire !

M. Berton, qui montrait cette nouvelle organisation avec un certain orgueil, avertit Camille qu'il n'en resterait point là. Son parterre détruit allait être transformé en basse-cour, son jardin botanique en parc à fumiers. La nouvelle destination qu'il devait donner à son observatoire n'était point encore arrêtée ; il balançait entre un moulin à vent et un colombier !

Camille, stupéfait de l'exagération de la réforme, mais arrêté par les principes qu'il avait professés luimême, s'abstenait d'applaudir, ne pouvant blâmer.

Voulant enfin sortir d'embarras en parlant d'autre chose, il demanda s'il ne lui était point arrivé de lettres d'Angleterre.

— Je crois bien qu'on en a présenté, dit son père, mais comme tu n'as là-bas aucune affaire, j'ai donné ordre de les refuser.

— Que dites-vous? s'écria Camille; j'attendais des nouvelles d'un de mes meilleurs amis qui avait promis de me tenir au courant de la question d'Irlande !

— Bah! reprit M. Berton avec indifférence; quel plaisir peux-tu trouver à t'occuper de choses qui sont hors de ta portée ? L'Irlande n'est-elle point pour toi ce qu'étaient pour moi les astres? « Ses révolutions ne te » rapportent rien et tu n'y peux rien changer. »

— Mais j'ai l'intérêt de mes sympathies! objecta le jeune homme.

— Peuvent-elles te servir ou servir à l'Irlande I manda tranquillement M. Berton; penses-tu que tes prévisions iufluent sur sa destinée, que tes vœux lui soient de quelque secours?

LES CHOSES INTTI1 21 1

— Je ne dis pas cela?

— La dépense de ports de lettres n'est donc utile à personne? Le reconnaître, c'est la condamner toi-même.

Camille se mordit les lèvres, il était battu par ses près armes et se trouvait d'autant plus irrité de l'être. Cette rigoureuse application de ses doctrines avait l'air d'un châtiment. Il prit de l'humeur, et, sans attaquer les principes, il se mit à critiquer en détail les changements projetés ou accomplis; mais M. Berton avait tout prévu et trouvait réponse à tout; enfin Camille, à bout d'objections, prétendit que le parterre ne pouvait convenir à sa nouvelle destination, et qu'une basse-cour devait être pavée. Son père se frappa le font.

— Parbleu! tu as raison, s'écria-t-il, j'ai justement pour cela ce qu'il me faut, des dalles de six pieds.

— Où cela? demanda le jeune homme.

— Dans le petit cimetière de la chapelle, il y a les pierres tombales de notre famille qui ne servenl à rien...

— Et vous voulez en faire des pavés? s'écria Camille.

— Pourquoi pas? Tiendrais-tu par hasard à de vieilles pierres, et t'intéresserais-tu à des générations éteintes?

— Ah ! c'en est trop ! s'écria Camille, vous ne parlez pas sérieusement, mon père ! vous ne pouvez croire que les instincts, les goûts, les sentiments doivent être soumis à l'arithmétique grossière de l'intérêt; vous ne pouvez vouloir que Fâme humaine devienne un livre en partie double où les chiffres seuls décident. Je comprends tout maintenant; ceci est une leçon.

— Ou plutôt un exemple, dit M. Berton en prenant la

main de son fils. J'ai voulu te montrer où conduisent les doctrines de l'oncle Barker, et dans quel dénûment laissait l'abondance des seules choses utiles. N'oublie jamais la sainte parole que tu as entendu répéter dans ton enfance : L'homme ne vit point seulement de pain, c'est-à-dire de ce qui est nécessaire à sa vie matérielle! Il lui faut de plus tout ce qui nourrit l'âme; il a besoin de la science, des arts, de la poésie ! Ce que vous appelé? les choses inutiles sont précisément celles qui donnent du prix aux choses utiles ; celles-ci entretiennent la vie, les autres la font aimer. Sans elles le inonde moral deviendrait semblable à une campagne sans verdure, sans fleurs et sans oiseaux. Une des sérieuses différences qui distinguent l'homme de la brute est précisément ce besoin d'un superflu immatériel. Il prouve nos aspirations plus élevées, notre penchant vers l'infini, et l'existence de cette portion de nous-mêmes qui cherche sa satisfaction au delà du monde réel, dans les suprêmes joies de l'idéal.

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