TREIZIÈME RÉCIT
— C'est lui! c'est Tribert! s'écria madame Fourcard, en apercevant dans la rue un voyageur suivi du commissionnaire qui portait ses malles.
Et, courant à la porte, elle l'ouvrait vivement à l'instant même où le capitaine étendait la main vers la chaîne de la sonnette.
Madame Fourcard serra dans ses bras le vieux marin, avec des exclamations et des larmes de joie.
Depuis dix années qu'elle ne l'avait revu, elle chercha avec une sorte d'inquiétude les changements opérés dans toute sa personne. Son front s'était un peu plissé, ses cheveux avaient légèrement blanchi ; mais, à tout prendre, le capitaine n'avait pas, comme il le dit lui-même, subi trop d'avaries daiis ses œuvres vives. Il avait toujours l'œil clair, la bouche souriante, les traits épanouis. Rien qu'à le voir, on se sentait pris pour lui d'une amitié involontaire. C'était une de ces physionomies que l'on accueille, comme le soleil d'hiver, avec un sentiment de bien-être et de bonne volonté.
Quant à. madame Fourcard, ces dix années lui avaient été plus pesantes. Les tristesses du veuvage et les inquiétudes de la maternité avaient flétri cette seconde fleur qui embellit l'automne de certaines lemmes. On aurait cherché vainement sur son visage les traces fugitives d'une beauté qui avait eu son éclat et ses triomphes. Éprouvée parla vie, elle était devenue bientôt vieille, et elle avait cessé d'être femme pour être .plus complètement mère.
Après les premières émotions d'un retour si longtemps différé et si longtemps attendu, madame Fourcard, qui avait conduit son frère dans la chambre préparée pour lui, voulut le quitter afin qu'il pût prendre quelque repos; mais le marin lui parla de son fils, et la mère, arrêtée .malgré elle, s'assit pour lui répondre.
Ceci demande une explication qui nous oblige à suspendre un instant notre récit pour retourner en arrière.
Privée de son mari qui lui fut subitement enlevé , et restée seule avec un enfant en bas âge, la sœur de Tribert avait reporté toutes ses espérances sur cet enfant. Trouvant dans l'accomplissement de ses devoirs de mère Tunique consolation permise à ses regrets d'épouse, elle résolut de ne jamais se séparer de son fils et de lui donner sa vie entière. Il y a dans le cœur des femmes une sève naturelle qui se communique à toutes les aspirations et les pousse aisément à l'extrême. Jeunes filles, elles rêvent dans celui qui doit un jour leur donner son nom des mérites impossibles; jeunes mères, elles dotent d'avance leurs enfants de toutes les perfections que les vieux contes accordent aux filleuls des fées. Madame Fourcard ne fut point plus sage que les autres : elle décida que son fils Auguste prendrait rang parmi les hommes d'élite qui parsèment de loin en loin la foule, comme les étoiles constellent les cieux; et, pour arriver plus sûrement à ce résultat, elle fit de l'enfant prédestiné le but de toutes ses actions et de toutes ses pensées. Devenu pour elle le centre du monde, Auguste s'habitua avoir chaque chose s'arranger à son profit ou à son plaisir. Tout ce qui entourait la veuve était mis à contribution pour lui; l'estime et l'amitié que l'on accordait à la mère retournaient en complaisances ou en tendresses au fils. Bien venu de tousjpar droit d'héritage, il s'accoutuma à recevoir les plus précieux bieufaits de la vie comme de vulgaires faveurs. Dans son aveuglement, madame Fouroard courait devant lui, écartait toutes les pierres qui auraient pu le faire trébucher, brisait de sa main les épines auxquelles il eût laissé quelques lam=
beaux, lui faisant de son corps un pont sur les précipices; et le jeune homme, qui ne remarquait point un dévouement passé en habitude, continuait sa route sans soupçonner ce qui avait été fait pour la lui rendre facile.
Sa mère avait voulu jouer le rôle de la Providence, et était payée, comme elle, par l'inattention et l'oubli.
Elle commençait à le sentir douloureusement, mais sans oser l'avouer aux autres. L'honneur de l'enfant est encore plus celui de la mère elle-même. Comment accuser Auguste de torts de caractère que l'on eût pu prendre pour de l'ingratitude? Nul ne savait comme elle ce qu'il y avait sous ces défauts; les trahir, c'était exposer le jeune homme à un injuste arrêt.
Aussi, lorsque son frère l'interrogea, n'appuya-t-elle que sur les qualités réelles et sérieuses de son fils. Heureuse de prolonger en sa faveur un plaidoyer qui la persuadait elle-même, elle avait oublié la fatigue du voyageur, lorsqu'un bâillement involontaire de ce dernier la lui rappela. .
— Allons, je suis folle de vous retenir là après deux nuits de fatigue et d'insomnie, dit-elle en se levant; nous aurons le temps de parler d'Auguste, puisque vous ne nous quittez plus; et, en tout cas, vous le jugerez vous-même. Dormez, mon frère; à votre réveil, j espère que notre écolier sera de retour.
Elle embrassa de nouveau le marin, qui se jeta tout habillé sur un divan et ne tarda pas à s'y endormir.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, le jour était déjà à son déclin, et les rayons du soleil couchant empourpraient les
rideaux de l'alcôve. Rafraîchi par le sommeil, mais encore plongé dans cette espèce d'engourdissement voluptueux qui suit le réveil, Tribert se mit à regarder autour de lui et à prendre connaissance de la chambre qui lui était destinée.
Tout y révélait la tendresse attentive de madame Fourcard. Les meubles étaient ceux qui avaient garni la chambre de leur père, et semblaient rappeler au vieux marin son enfance. Une bibliothèque renfermait le petit nombre de livres qu'il avait autrefois rassembles ', des cartes de géographie qui tapissaient les murailles lui montraient les mers parcourues par lui ; un petit navire, œuvre de son adolescence et témoignage éloquent de sa vocation maritime, était suspendu au plafond; enfin, au-dessus même du canapé, était dressée une panoplie d'armes curieuses recueillies dans ses voyages et autrefois envoyées à M. Fourcard.
Il examinait l'un après l'autre tous les détails de cet aménagement, qui témoignaient si haut de l'intelligente affection de sa sœur, lorsque la voix de celle-ci se fit entendre dans la pièce voisine; elle était entrecoupée par une autre voix plus jeune et plus haute dans laquelle Tribert reconnut sans peine la voix de son neveu.
La mère semblait faire à ce dernier quelque remontrance à laquelle il répondait avec la brusquerie d'une personne accoutumée à trouver dans son interlocuteur toute sorte de douceur et d'indulgence.
— Je n'irai pas! répétait-il d'un ton d'humeur obstinée trop ordinaire aux enfants qu'a gâtés la patience de leur mère.
— Vous n'y songez point, Auguste, reprit madame Fourcard d'un ton d'insistance affectueuse; mademoiselle Lorin compte sur vous pour la conduire à cette soirée. Sans l'arrivée de votre oncle, je vous aurais épargné un pareil ennui; mais je ne puis le quitter ainsi dès le premier jour.
— Eh bien! moi aussi j'ai envie de le voir, dit Auguste brusquement; que mademoiselle Lorin se fasse conduire par son cousin.
— Vous savez bien qu'il est absent.
— Alors, qu'elle reste chez elle.
— Ce que vous dites là est dur, Auguste. Ignorezvous que cette excellente fille n'a d'autre plaisir que sa partie de boston, et qu'à son âge une habitude est un besoin?
— Que m'importe? dit le jeune garçon, toujours plus maussade; ai-je donc quelque obligation envers mademoiselle Lorin?
— Mais j'en ai, moi, reprit madame Fourcard vivement; elle m'a enseigné le peu que je sais; elle m'a aidée, dans toutes les circonstances difficiles, de ses conseils et de ses encouragements; c'est pour moi comme une sœur aînée, presque comme une mère. Vous le savez, Auguste, et vous devez m'aider à payer ma dette de reconnaissance.
— Dites que vous prenez plaisir à vous créer des devoirs, répliqua le jeune garçon; c'est la manie des femmes de se passer au cou des colliers de servitude et de se souder au pied des chaînes qu'il faut les aider à porter.
— Vous oubliez, mon fils, que les plus lourdes ne m'ont point été imposées par mademoiselle Lorin ! dit la mère blessée.
— C'est-à-dire alors que c'est par moi ! s'écria Auguste aigrement.
— Vous m'obligez à vous rappeler qu'aucun devoir ne m'a semblé pénible quand il s'est agi de vos intérêts.
— Et afin de le mieux prouver, vous me reprochez ce que vous avez fait.
— Auguste ! interrompit madame Fourcard avec impatience, il n'y a ni justice ni bon sens dans ce que vous dites là.
— Alors, n'en parlons plus ! répliqua-t-il en faisant un mouvement pour sortir.
— Vous irez chercher mademoiselle Lorin?
— Non.
— Rappelez-vous que je l'exige, que je le veux!
— Je n'irai pas ! cria l'écolier avec une obstination emportée.
Et, repoussant violemment la porte du salon, il s'élança dans l'escalier, qu'il monta en chantant à pleine voix, comme pour braver le mécontentement de madame Fourcard.
Celle-ci s'était assise toute tremblante; et l'oncle Tnbert, en approchant son œil du trou de la serrure, vit qu'elle pleurait.
La scène dont il venait d'être l'invisible témoin lui en avait plus appris sur le fils et la mère que toutes les lettres écrites par cette dernière depuis dix années. Il sa-
vait maintenant quel avait été le résultat de ce dévouement sans bornes de madame Fourcard pour son unique enfant. Prévenu dans ses moindres désirs, Auguste s'était accoutumé à les imposer; l'esclavage voloutaire de la mère avait amené la tyrannie irrespectueuse du fils.
Le premier mouvement du capitaine se ressentit de ses habitudes navales : il fut sur le point de sortir pour aller prendre son neveu par les oreilles et le ramener taire des excuses à la pauvre mère ; heureusement la ' réflexion l'arrêta. Embarqué à quinze ans, l'oncle Tribert avait peu d'études; mais la pratique de la vie et les méditations des heures de quart lui avaient donné l'expérience de l'âme humaine. Il savait que les mauvaises habitudes sont des vents contraires qu'on ne peut vaincre qu'en louvoyant. Il réprima donc sa première impatience, réfléchit sur la meilleure manœuvre à faire, et ne sortit de sa chambre qu'après s'être décidé et avoir orienté' ses voiles pour naviguer sûrement.
Il trouva madame Fourcard à peu près remise de l'émotion causée par la révolte de son fils, d'où il conclut que ce n'était point pour elle une chose nouvelle. L'irritation d'Auguste se montra plus persistante. Mécontent de lui-même, il traduisait, comme tous les caractères mal faits, son repentir en mauvaise humeur. Lorsqu'il descendit pour embrasser son oncle, ce fut avec un certain embarras maussade et plein de roideur. Après l'échange obligé de questions et de réponses qu entrai ne une première entrevue, il alla se jeter sur une causeuse où il commença à se ronger les ongles en silence.
Madame Fourcard, craignant l'impression d'une pa-
reille conduite pour l'oncle Tribert, s'efforça d'adoucir l'humeur bourrue du jeune garçon par quelques avances enjouées; mais, comme il arrive ordinairement en pareil cas, sa longanimité ne fit que l'aigrir. Un pardon que nous n'avons point mérité par le repentir est presque une insulte , il ajoute au sentiment de nos torts celui d'une générosité qu'il nous faut subir. Aussi Auguste n'accueillit-il l'indulgence de sa mère que par un redoublement de dépit. Au lieu d'y répondre, il prit un journal qu'il se mit à parcourir en bâillant.
Madame Fourcard, à bout de patience, lui fit observer sèchement que son salon n'était pas un cabinet de leclure.
— J'avais cru que cette gazette était là pour qu'on s'en servît, répliqua le jeune homme avec une brièveté rogue.
— Mais nous y sommes également, reprit la mère, et j'aime à croire que notre compagnie vaut celle du journal.
Auguste s'inclina ironiquement.
— J'ignorais qu'il fallût être seul pour choisir ses distractions, dit-il.
— Vous manquez à votre oncle, monsieur! s'écria madame Fourcard emportée malgré elle.
Le jeune garçon tressaillit et parut un instant déconcerté ; mais, tâchant de se remettre :
— Mon oncle ne veut point, sans doute, que nous vivions ici, comme à la cour, esclaves de l'étiquette . dit-il, et, en sa qualité de marin, il doit trop tenir à son indépendance pour gêner celle des autres.
— Pardieu, tu m'as compris, mon petit ! s'écria Tribert, qui avait jusqu'alors écouté le débat avec un sourire insouciant. Que chacun vive à sa fantaisie et que les mécontents aillent au diable ! voilà ma doctrine sociale. Lis, chante, danse, parle ou tais-toi : c'est ton affaire, et je m'en soucie comme du grand lama. Fais ce qui te plaît, pourvu que tu me laisses la même liberté.
— Oh ! quant à cela, ne craignez rien, dit Auguste en jetant un regard de triomphe à sa mère ; je ne suis pas de ceux qui veulent faire marcher le monde entier à leur pas, et je laisse, comme on dit, chacun manger axer, sa cuiller.
— Alors, allons dîner ! interrompit le capitaine ; la voiture m'a donné une faim de requin.
Il prit son neveu par les épaules, et le fit passer avec lui dans la salle à manger.
Madame Fourcard les suivit, aussi surprise que mortifiée. Le ton et les principes de son frère étaient pour elle une nouveauté qui bouleversait tous ses souvenirs.
Mais ce fut bien autre chose quand elle le vit à. table, se servant les meilleurs morceaux sans s'occuper de ses voisins, interrompant ou ne répondant pas, donnant des ordres à la servante, critiquant le service, en un mot, s'abandonnant sans réserve à ses moindres caprices. De retour au salon, il choisit le fauteuil le plus commode, étendit ses pieds crottés sur une chauffeuse de velours, et alluma sa pipe.
Madame Fourcard, que l'odeur du tabac incommodait, fut obligée de s'enfuir.
Auguste s'était d'abord diverti du sans-gêne de l'oncle Tribert et avait ri de ses boutades ; cependant la naïveté de cet égoïsme, amusante un instant, ne tarda pas à lui causer un malaise qui dégénéra en impatience. Il voulu i. faire sentir au vieux marin que ses manières, de mise peut-être dans la cabine d'un vaisseau, ne convenaient point également aux habitudes d'une maison mieux ordonnée et plus élégante. Il espérait avoir été compris du capitaine, dont la pipe s'était éteinte, et qui, renversé dans son fauteuil, semblait écouter, lorsqu'un ronflement égal et sonore lui fit connaître le résultat de son éloquence.
Le jeune garçon se leva et regagna sa chambre, singulièrement désenchanté de l'oncle Tribert.
Le lendemain, au moment où il se levait, le bruit d'un débat furieux frappa son oreille. Il se hàla de descendre, et trouva le marin aux prises avec la vieille Rose qui avait oublié de cirer ses chaussures.
Le capitaine exaspéré repassait tout le répertoire de malédictions dont Vert-Vert scandalisa autrefois les nonnes qui l'avaient élevé, et la servante ahurie levait les mains au ciel en poussant des exclamations de détresse.
Madame Fourcard, attirée comme son fils par le fracas de la querelle, tâchait en vain de s'entremettre et d'apaiser Tribert; celui-continuait sa litanie nautique, avec des grondements de voix et des accompagnements de gestes qui surprirent d'abord Auguste, puis l'irritèrent. Il prit par le bras la vieille Rose qui s'obstinait dans ses explications, l'obligea doucement à rentrer dans sa cuisine, puis revint au salon.
11 y trouva samère qui cherchait à justifier sa servante
en faisant valoir son zèle, sa probité et les longs services qu'elle avait rendus à la famille.
— Eh bien ! après? criait Tribert; est-ce à moi qu'elïp les a rendus, ces services? Que m'importent les qualité qu'elle a eues ? Le plus fin voilier de la flotte est démoli quand il devient trop vieux. On a des domestiques pour être servi, et non pas pour faire de la reconnaissance.
— Mon oncle ne voudrait point, pourtant, qu'on mît sur le pavé une brave fille qui a vu ma mère presque enfant, et qui m'a élevé ! objecta le jeune homme avec quelque vivacité.
— Si vous ne voulez point la mettre sur le pavé, placez-la à l'hôpital ! répliqua Tribert brusquement.
La mère et le fils se récrièrent.
— Chez le diable alors ! continua le capitaine en colère ; mais pas ici, où il faut une tête et des bras. Je vois que ma sœur n'a pas perdu la manie de se créer des devoirs quand elle ne devrait avoir que des droits ; mais il faudra que cela change, ou bien, tonnerre ! je saurai pourquoi.
Auguste et madame Fourcard se regardèrent. L'impatience du premier tournait à l'aigreur; il répondit à demi-voix par une réflexion sur la liberté qu'avait chacun de régler sa maison selon sa fantaisie. Mais l'oncle Tribert parut prendre la maxime pour une approbation: il y applaudit, répéta qu'il saurait bien se faire servir, et finit par demander le déjeuner.
Pendant qu'on avertissait Rose de se hâter, il alluma sa pipe et se mit à faire les cent pas dans le salon, en crachant à chaque tour, selon l'habitude des fumeur-.
Madame Fourcard suivait d'un regard désespéré cette désastreuse promenade, qui substituait à l'élégante propreté dont elle avait fait une de ses joies, le désordre et les souillures de la tabagie. Auguste, qui devinait la contrariété de sa mère, en ressentait le contre-coup et avait peine à cacher son irritation. Le silence se prolongeait depuis quelques minutes, lorsque le marin s'arrêta devant un tableau qui occupait dans le salon la place la plus apparente.
— C'est le portrait de Fourcard? demanda-t-il en lançant vers la peinture un tourbillon de fumée.
Sa sœur répondit affirmativement.
Tribert regarda encore la toile.
— Ce brave beau-frère, il était bien laid! reprit-il tranquillement.
La veuve et Auguste tressaillirent. Accoutumés à entourer la mémoire du mort d'un respect passionné, ils furent en même temps frappés au cœur par la remarque grossière du marin.
— C'est la première fois que j'entends juger ainsi les traits de mon père, dit vivement le jeune garçon, et je m'étonne surtout que ce soit par vous, qui l'avez assez connu pour retrouver son âme sur son visage.
— Oui, oui, reprit le capitaine avec indifférence; c'était, après tout, un bon diable , et il ne faut pas lui
en vouloir si Dieu l'avait placé dans la catégorie des innocents.
— Monsieur! s'écria Auguste, qui s'était levé pâle de colère.
Madame Fourcard lui saisit la main.
— Venez, mon fils, dit-elle avec une dignité douloureuse ; puisqu'on ne comprend point ce qu'on doit aux morts, sachons au moins ce que nous devons à nousmêmes.
Et, sans permettre au capitaine d'en dire davantage, elle entraîna Auguste et sortit avec lui.
ïribert déjeuna seul; mais, en rentrant dans sa chambre, il trouva son neveu qui l'y attendait.
Bien que troublé, le jeune garçon avait l'air résolu.
— Ah ! ah ! c'est toi, dit l'oncle en riant; nous ne sommes donc plus fâchés ?
— Plus bas, je vous en prie ! interrompit Auguste d'une voix émue ; je ne voudrais pas que ma mère nous entendît.
— Il s'agit, alors, d'un secret? demanda le marin.
— Il s'agit d'un devoir, répondit sérieusement Auguste ; votre titre et mon âge en rendent l'accomplissement difficile, mais le repos de ma mère doit passer avant tout.
— Est-ce qu'elle aurait à se plaindre de quelqu'un, par hasard? dit Tribert.
— Elle a à se plaindre... de vous ! répliqua le jeune garçon , dont la voix tremblait ; de vous , qui avez iïoissé successivement tous ses goûts et toutes ses affeclions.
— Moi ! s'écria le capitaine, et comment cela?
— En vous conduisant chez elle comme à bord d'un corsaire ! reprit plus vivement Auguste ; en vous emporlant contre une vieille femme que nous aimons; en insultant à la mémoire de mon père ! Depuis hier, vous
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avez montré sous un tel jour votre esprit, votre caractère et votre cœur, qu'il est impossible à ma mère de subir plus longtemps votre présence.
L'oncle Tribert, qui se promenait, s'arrêta court et regarda le jeune garçon en face.
— Alors, vous venez me déclarer que je dois chercher un gîte ailleurs? dit-il.
Auguste garda un silence qui équivalait à une réponse affirmative.
— A la bonne heure ! continua Tribert sérieusement; mais puisque nous en sommes à nous dire la vérité, j'aurai un petit compte à régler avec vous. — Et d'abord, tn quoi mes manières ont-elles pu vous choquer, vous qui m'avez accueilli hier, ici, en lisant le journal, et qui avez applaudi à la-maxime que chacun devait agir, à sa fantaisie, sans s'inquiéter des autres?
Auguste fit un mouvement et essaya de balbutier une excuse.
— Vous vous plaignez de ma conduite envers votre vieille servante, ajouta le marin dont la voix s'élevait; mais quelle a été la vôtre envers l'institutrice de votre mère? Ne lui avez-vous point refusé hier un simple témoignage de complaisance? Ne vous êtes-vous point récrié contre l'obligation d'acquitter les dettes de gratitude contractées parles autres? Pourquoi me regarderais-je comme plus obligé envers Rose que vous ne pensez l'être envers mademoiselle Lorin?
Le jeune homme voulut encore interrompre.
— Écoutez-moi jusqu'au bout, continua Tribert, toujours plus sérieux : vous m'accusez de n'avoir point res-
pecté votre père mort; avez-vous mieux respecté votre mère vivante ? Or, lequel de nous deux, dites-moi, était tenu à plus de réserve, de tendresse et de vénération? Depuis que je suis ici, mes actes et mes paroles vous indignent; que penser alors des vôtres? J'ai été maussade avec des égaux, vous vous êtes montré grossier avec des supérieurs; je me suis mis en colère contre une servante qui avait négligé son devoir, vous, contre une mère qui vous rappelait le vôtre; j'ai manqué de respect au mari de ma sœur, et vous à celle qui vous a donné la vie ! Lequel de nous deux vous semble avoir donné la plus mauvaise idée de son esprit, de son caractère et de son cœur?
A mesure que le capitaine parlait, le mécontentement d'Auguste faisait place à l'embarras et à la confusion. La leçon qu'il avait voulu donner tournait contre lui d'une manière si imprévue, qu'il en demeura étourdi. Les murmures de sa propre conscience appuyaient d'ailleurs les paroles de l'oncle Tribert. Il comprit tout à coup quelle avait été l'intention de ce dernier, il baissa la tète, vaincu par le sentiment de son tort.
Le vieux marin comprit ce qui se passait dans cette âme mal instruite, mais loyale; il fit un pas vers son neveu et lui prit la main.
— Tu vois que nous avons réciproquement besoin d'indulgence, dit-il avec bonhomie; oublions donc le passé, et tâchons d'en profiter pour l'avenir. En tout ceci, la véritable victime a été ta mère, et c'est à elle que nous devons aller nous excuser.
— Non, non ! s'écria Auguste attendri, moi seul j'ai
besoin de pardon; car je comprends tout maintenant : vous avez voulu me corriger par l'exemple. Ma mère et moi, nous n'avons qu'à vous remercier.
— Remerciez plutôt Lycurgue, dit l'oncle Tribert en riant; car la découverte du moyen lui appartient. Pour dégoûter les jeunes Spartiates des excès du vin, il leur montrait des esclaves dans la dégradation de l'ivresse : je l'ai imité en te faisant voir dans un autre les défauts que je voulais te rendre odieux.