‹ Au coin du feu (volume 3)Chapitre 5 sur 30 · QUATRIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉCIT

Un jeune homme -côtoyait la forêt qui sépare Sainte-Marie-aux-Mines de Ribauvillé, et, malgré la nuit qui vena i t , malgré la brume à chaque instant plus épaisse, il marchait lentement sans prendre garde au temps et àTheure.

Son costume de drap vert, ses guêtres de daim et l'élégant fusil qu'il portait en bandoulière auraient pu le faire regarder comme un Nemrod, si le volume qui sor-

tait à demi de sa gibecière n'eût trahi le rêveur pour qui la poursuite du gibier n'est qu'un prétexte de solitude. Dans ce moment même, la nonchalance méditative de sa démarche démentait ses apparences cynégétiques, et prouvait qu'Arnold de Munster songeait moins à observer la piste des bêtes fauves, qu'à suivre, dans leurs détours, toutes les fantaisies de sa pensée.

Depuis quelques instants, celle-ci s'était reportée sur le souvenir de la famille et des amis laissés à Paris. Il se rappelait l'élégant atelier décoré par ses soins de gravures fantastiques, de toiles curieuses, de statuettes étranges ; les mélodies allemandes que chantait sa sœur, les vers mélancoliques répétés par lui à la lueur voilée des lampes du soir, et ces longs entretiens où chacun apportait la confidence de ses sensations les plus intimes, où tous les mystères des sentiments étaient tour à tour soumis à la discussion, examinés, traduits en paroles enflammées ou charmantes! Pourquoi avait-il quitté cette société d'élite et ces plaisirs choisis pour venir s'enfermer dans une campagne de l'Alsace? La nécessité des affaires était-elle une excuse suffisante à cette espèce de déchéance? N'eût-il pas mieux valu affronter une perte d'argent que la prosaïque existence de la province? Qu'allait devenir, au milieu des natures vulgaires qui l'entouraient, la nature délicate et choisie du jeune homme?

T ut en s'adressant ces questions et beaucoup d'autres, Arnold de Munster avait continué à marcher sans s'occuper de la route suivie. Il fut enfin arraché à sa méditation par l'impression du brouillard qui se transformait en pluie et commençait à pénétrer sa veste de

chasse. Il voulut alors hâter le pas ; mais, en regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il s'était perdu dans les détours de la forêt, et chercha en vain à reconnaître la direction qu'il fallait prendre. Un premier essai ne réussit qu'à l'égarer davantage. Le jour disparut, la pluie devint plus épaisse, et il continuait à s'enfoncer au hasard dans des routes inconnues.

Le découragement le gagnait, lorsqu'un bruit de grelots arriva jusqu'à lui à travers les arbres dépouillés. Un attelage, conduit par un gros homme en blouse, venait de paraître sur une route latérale et se dirigeait vers le carrefour qu'il venait d'atteindre.

Arnold s'arrêta pour l'attendre, et lui demanda s'il était loin de Sersberg.

— Sersberg! répéta le charretier; j'espère bien que c'est pas là que vous comptez coucher ce soir?

— Pardonnez-moi, répliqua le jeune homme.

— Au château de Sersberg? reprit son interlocuteur; alors, faut que vous connaissiez un chemin de fer ! Il y a six bonnes lieues d'ici la grille ; et, vu le temps et les routes, elles en valent douze.

Le jeune homme se récria. Il était parti le matin du château, et ne pensait pas s'en être autant éloigné ; mais le paysan comprit à ses explications qu'il avait fait fausse route depuis plusieurs heures, et qu'en croyant reprendre le chemin de Sersberg, il avait continué à lui tourner le dos. Il était trop tard pour réparer une pareille erreur : le village le plus voisin était distant d'une lieue, et Arnold n'en connaissait point le chemin ; force lui fut donc d'accepter l'abri offert par son nouveau compagnon,

dont la ferme se trouvait heureusement à quelques portées de fusil.

Il régla, en conséquence, son pas sur celui du charretier, et essaya de nouer conversation avec lui; mais Moser était peu causeur, et paraissait complètement étranger aux sensations habituelles du jeune homme. Quand ce dernier lui montra le magnifique horizon qui s'étendait sous leurs yeux au sortir de la forêt, et qu'empourpraient les dernières lueurs du soleil couchant, le fermier se contenta de faire la grimace.

— Mauvais temps pour demain ! murmura-t-il en ramenant sur ses épaules la limousine qui lui servait de manteau.

— On doit voir d'ici toute la vallée, reprit Arnold, qui cherchait à percer les ténèbres dont les pieds de la colline étaient déjà enveloppés.

— Oui, oui, dit Moser en hochant la tête ; la chienne de côte est assez haute pour ça? En voilà une invention qui ne profite pas à beaucoup !

— Quelle invention ?

— Eh bien, parbleu l les montagnes.

— Vous aimeriez mieux la plaine partout?

— Tiens! cette question! s'écria le fermier en riant; autant me demander si j'aimerais mieux ne pas éreinter mes chevaux.

— C'est juste, dit Arnold avec une ironie quelque peu méprisante; j'oubliais les chevaux! Il est clair que Dieu aurait dû surtout y penser lorsqu'il créa le monde.

Dieu, je ne sais pas, reprit Moser tranquillement; mais pour sûr, les ingénieurs auraient tort de les ou-

blier quand ils construisent une route. Le cheval est le meilleur ami du laboureur, monsieur..., sans taire insulte aux bœufs qui ont aussi leur prix. Arnold regarda le paysan.

— Ainsi vous ne voyez dans ce qui vous entoure que le parti qu'on en peut tirer? demanda-t-il sérieusement ; la forêt, la montagne, les nuages, tout cela ne dit rien à votre esprit? vous ne vous êtes jamais arrêté devant le soleil couchant ou à la vue des bois éclairés par les étoiles, comme dans ce moment?

— Moi? s'écria le fermier; ah bien! vous croyez donc que je fais des almanachs? qu'est-ce que j'en tirerais de votre clair d'étoiles, et du soleil couchant? l'important est de gagner de quoi faire ses trois repas et se tenir l'estomac chaud... Monsieur voudrait-il un coup d'eau de cerise? ça vient de l'autre côté du Rhin.

— Il tendait une petite bouteille clissée à Arnold, qui refusa de la main. La grossièreté positive du paysan venait de le ramener à ses regrets ei à ses dédains. Étaient-ce bien des hommes semblables à lui que ces malheureux, livrés aux seules nécessités du travail, qui vivaient au sein de la création sans la regarder, et dont l'âme ne s'élevait jamais au-dessus des sensations les plus réelles et plus prochaines? Qu'était, pour cette triste moitié du genre humain, le monde de poésie auquel le jeune homme devait ses plus douces jouissances? Menée par le licou de l'instinct, ne semblait-elle pas condamnée à brouter en dehors de l'Éden dont une nature privilégiée lui avait ouvert les portes? Elle avait l'air de vivre de la même existence que lui-même ; mais

quel abîme entre leurs âmes ! Avaient-elles seulement quelques penchants communs? Était-il quelque point de ressemblance qui pût attester leur fraternité originelle? Arnold en doutait à chaque instant davantage. Plus il réfléchissait, plus cette fleur immatérielle de toutes choses, à laquelle nous avons donné le nom de poésie, lui semblait le privilège de quelques classes d'élite, tandis que le reste végétait au hasard dans leslimites du prosaïsme.

Ces pensées eurent pour résultat de communiquer à ses manières une sorte de mépris nonchalant pour son conducteur, auquel il cessa d'adresser la parole. Moser ne s'en montra ni surpris ni blessé, et se mit à siffler un air interrompu de loin en loin par quelque bref encouragement à son attelage.

Ils arrivèrent ainsi à la ferme, où le bruit du grelot les annonça. Un jeune garçon et une femme d'âge moyen parurent, en même temps sur le seuil.

— Eh ! c'est le père ! cria la femme en se tournant vers le fond de la maison, où se firent entendre les voix de plusieurs enfants qui accoururent vers la porte avec des cris joyeux, et qui vinrent se presser autour du paysan.

— Un moment donc, marmaille! interrompit celui-ci de sa grosse voix, tout en fouillant dans le chariot d'où il retira un panier couvert; laissez Fritz dételer.

Mais les enfants continuaient à assiéger le fermier en parlant tous à la fois. Il se baissa pour les embrasser l'un après l'autre; puis se redressant tout à coup :

— Où est Jean? demanda-t-il avec une précipitation qui avait quelque chose d'inquiet.

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— Ici, père, ici, répondit une petite voix grêle partant de la porte de la ferme; la mère ne veut pas que je sorte par cette pluie.

— Reste, reste, dit Moser, qui jeta les traits sur le dos des chevaux dételés; je vais à toi, filiot; rentrez, vous autres, pour ne pas lui donner la tentation de sortir.

Les trois enfants regagnèrent le seuil où le petit Jean se tenait debout près de sa mère.

C'était une pauvre créature si cruellement contrefaite, qu'au premier aspect on n'eût pu dire son âge, ni la nature de son infirmité. Tout son corps déjeté parla maladie formait une ligne tortueuse et pour ainsi dire brisée. Sa tète démesurée rentrait entre deux épaules inégalement arrondies, tandis que son buste était soutenu par deux petites béquilles remplaçant des jambes atrophiées qui n'eussent pu le soutenir.

A l'approche du fermier, il étendit ses bras amaigris avec un sentiment de joie et d'amour qui éclaira la figure sillonnée de Moser. Celui-ci l'enleva dans ses mains robustes en poussant une exclamation de bonheur attendri.

— Et allons donc, ma petite taupe! s'écria-t-il; embrassez le père... à deux bras... bien fort... — Comment a-t-il été depuis hier?

La mère secoua la tête.

— Toujours la toux, dit-elle à demi-voix.

— Ce n'est rien, père, reprit l'enfant de son accent grêle; Louis m'avait traîné trop vite dans ma chaise à roulettes ; mais je suis bien, très-bien; je me sens fort comme un homme.

Le paysan le déposa à terre avec précaution, l'appuya sur ses petites béquilles qui étaient tombées, et le regarda d'un air de complaisance.

— Ne trouves-tu pas qu'il grandit, femme? dit-il du ton d'un homme qui veut être encouragé. Marche un peu, Jean; marche, garçon! Il marche plus vite et plus fort, ça ira bien, va femme; faut seulement de la patience.

La fermière ne répondit rien, mais son regard se. porla vers l'enfant infirme avec un désespoir si profond qu'Arnold en tressaillit; heureusement que Rîoser n'y prit point garde.

— Allons ! ici la couvée, reprit-il en ouvrant le panier qu'il avait retiré du chariot ; il y en a pour tout le monde. En rang et avancez les mains.

Le paysan venait d'exhiber trois petits pains blancs dorés par la cuisson : trois cris de joie partirent à la fois, et six mains s'avancèrent pour les saisir; mais toutes s'arrêtèrent comme à un commandement.

— Et Jean? demandèrent les voix enfantines.

— Au diable Jean, reprit gaiement Moser; il n'y a rien pour lui ce soir : Jean aura sa part une autre fois...

Mais l'enfant souriait, et cherchait à se soulever pour regarder dans le panier. Le fermier recula d'un pas, écarta avec précaution le couvercle, et, relevant le bras d'un air solennel, montra aux yeux de tous un pain d'épice garni d'amandes et décoré de dragées blanches et roses!

Ce fut une exclamation générale d'admiration. Jean lui-même ne put retenir un cri de bonheur; une légère rougeur traversa ses traits pâles, et il lendit les mains avec une expression d'avidité joyeuse.

— Ah! ça te va, ma petite taupe! s'écria le paysan, dont le visage s'éclaira du plaisir de l'enfant; prends, mon vieux, prends; ce n'est que sucre et miel.

Il plaça le pain d'épice entre les mains du petit bossu qui tremblait de bonheur, il le regarda s'en aller, et, se retournant vers Arnold, lorsque le bruit des béquilles se fut perdu dans la maison :

— C'est mon aîné, dit-il, avec un léger fléchissement dans la voix; le mal l'a un peu déformé ; mais c'est fin comme l'ambre, et il ne dépendra que de nous d'en faire un monsieur.

Tout en parlant, il avait traversé la première pièce du rez-de-chaussée, et il introduisit son hôte dans une sorte de salle à manger dont les murs blanchis à la chaux avaient pour seules décorations quelques gravures grossièrement coloriées. En y entrant, Arnold aperçut Jean assis par terre, et entouré de ses frères, entre lesquels il partageait le gâteau donné par son père. Mais chacun se récriait sur son lot, et le voulait moindre; il fallait toute l'éloquence du petit bossu pour les décider à accepter les parts telles qu'il les avait faites. Le jeune chasseur regarda quelque temps ce débat avec un singulier intérêt, et en témoigna son admiration à la fermière lorsque les enfants furent ressortis.

— Il est certain, dit celle-ci avec un sourire et un soupir, qu'il y a des heures où l'on dirait que ça leur profite de voir les infirmités de Jean : entre eux ils cèdent avec peine, mais aucun n'a rien à refuser pour Jean ; c'est comme un continuel exercice à la complaisance et au dévouement.

— Tiens! la belle vertu! interrompit Moser; qui estce qui pourrait refuser quelque chose à un innocent si éprouvé? c'est bête à dire, pour un homme; mais cet enfant-là, voyez-vous, monsieur, me donne toujours envie de pleurer! Souvent, quand je suis aux champs, je me mets tout à coup à penser à lui; je me dis : — Jean est malade; oubien: — Jeanestmort! etalorsl'ouvrage a beau être pressé, faut que je trouve un prétexte pour revenir au logis et voir ce qu'il en est. Après ça, il est si faible et si souffrant ! si on ne l'aimait pas plus que les autres, il serait trop malheureux.

— Oui, oui, reprit la fermière doucement ; la pauvre créature est en même temps notre croix et notre bonheur; j'aime bien tous mes enfants, monsieur; mais quand j'entends le bruit des béquilles de Jean sur le plancher, je suis toujours prise d'un saisissement de joie: c'est un avertissement que la chère créature ne nous a pas encore été retirée par le bon Dieu. Il me semble que Jean porte bonheur à la maison, comme les nids d'hirondelles attachés aux fenêtres : si je n'avais pas à le soigner, je croirais n'avoir plus rien à faire.

Arnold écoutait ces naïves expressions de tendresse avec un intérêt mêlé d'étonnement. La fermière appela une servante pour l'aider à dresser la table; et, sur l'invitation de Moser, le jeune homme s'approcha d'un feu de broussailles que l'on venait de ranimer.

Comme il s'appuyait au mantjiu fumeux de la cheminée, ses regards tombèrent sur un petit cadre noir qui renfermait une feuille desséchée. Moser s'en aj>

— Ah! vous regardez ma relique, dit-il en riant;

une feuille du saule pleureur qui pousse là-bas sur le tombeau de l'ancien f... Je l'ai eue d'un négociant de Strasbourg qui avait servi dans la vieille. Je ne donnerais pas la chose pour cent écus.

— Vous y attachez donc quelque idée particulière ? demanda le chasseur.

— Des idées, non, répliqua le paysan ; mais moi aussi j'ai fait un congé dans le quatrième des hussards, un vaillant régiment, monsieur, qui a été drôlement arrangé à Montmirail ! il n'est resté que huit hommes de notre escadron : aussi, quand le Petit Caporal a passé devant la ligne, il nous a salués... oui, monsieur, salués avec son chapeau ! Tonnerre ! il y avait de quoi se faire tuer jusqu'au dernier, voyez-vous. Ah ! c'était le père du soldat !

Ici le paysan se mit à bourrer sa pipe en regardant le cadre de bois noir et la feuille desséchée. Il y avait évidemment pour lui, dans ce souvenir d'une merveilleuse destinée, tout un roman de jeunesse, d'émotions et de regrets. Il se rappelait les dernières luttes de l'Empire, auxquelles il avait assisté, les revues passées par l'Empereur, alors que sa présence faisait croire encore à la victoire; les succès passagers de la fameuse campagne de France, aussitôt expiés par le désastre de Waterloo ; le départ du grand vaincu, et sa longue agonie sur le rocher de Sainte-Hélène! Toutes ces images traversaient successivement l'imagination du fermier, et son front se plissait; son pouce s'appuyait avec plus d'énergie sur la pipe remplie depuis longtemps, et il sifllottait entre ses dents une marche de son ancien régiment.

Arnold respecta cette muette préoccupation du vieux soldat, et attendit qu'il reprit lui-même la parole.

L'arrivée du souper l'arracha à sa rêverie; il approcha une chaise pour son hôte, et alla prendre place de l'autre côté de la table.

— Allons! à la soupe, s'écria-t-il brusquement; je n'ai rien pris depuis ce matin qu'une croûte avec deux gorgées d'eau de cerise, je mangerais ce soir un bœuf sans le mâcher.

En même temps, pour prouver son dire, il se mit à vider l'immense écuelle de soupe au lard placée devant lui.

On n'entendit pendant quelques minutes", que le bruit des cuillers, bientôt suivi de celui des couteaux qui découpaient le quartier de porc fumé servi par la fermière. La marche et le grand air avaient donné à Arnold lui-même un appétit qui lui fit oublier toutes ses délicatesses parisiennes : lo lard de Moser lui parut avoir une saveur inconnue, et son piqueton je ne sais quelle qualité apéritive qui l'excitait à manger pour mieux boire et à boire pour mieux manger. Le souper allait s'égayant de plus en plus, lorsque le paysan releva la tête, comme frappé d'un souvenir subit.

— Et Farraut? demanda-t-il ; je ne l'ai pas vu depuis mon retour...

Le fermière et les enfants se regardèrent sans répondre.

— Eh bien, qu'est-ce que c'est? reprit Moser, qui remarqua leur embarras; ouest le chien? qu'est-? 1 arrivé? Répondrez-vous, Dorothée?

— Ne te fâche pas, père, interrompit Jean ; on n'osait point te le dire ; mais Farraut est parti et n'est pas revenu.

— Mille diables ! Il fallait donc avertir ! s'écria le paysan en frappant la table du poing. Et quel chemin a-t-il pris ?

— Le chemin des Garennes.

— Quand cela?

— Après le déjeuner : nous l'avons vu monter le petit sentier.

— Faut qu'il lui soit arrivé quelque chose, dit Moser en se redressant... Le malheureux animaln'y voit presque plus, et il y a tout du long des sablonnières ! Va chercher ma peau de chèvre et la lanterne, femme : faut que je retrouve Farraut, mort ou vif.

Dorothée sortit sans faire aucune observation sur l'heure ni le mauvais temps, et reparut bientôt avec ce que son mari avait demandé.

— Vous tenez donc bien à ce chien? demanda Arnold, surpris d'un pareil empressement.

— C'est pas moi, répondit Moser, qui allumait sa pipe; mais il a rendu service au père de Dorothée. Un jour qu'il revenait de la Poutroye avec le prix de ses bœufs, quatre hommes ont voulu le tuer pour avoir son argent, et sans Farraut c'était fait : aussi quand il est mort, il y a deux ans, le bonhomme m'a appelé à son lit pour me demander de soigner le chien comme un de ses enfants... C'a été son mot... J'ai promis, et ce serait une honte de ne pas tenir parole aux morts... — Hé! Fritz, donne-moi mon bâton ferré... — Je voudrais pas, voyez-

vous pour une pinte de mon sang qu'il soye arrivé quelque chose à Farraut... C'est une bête qui est dans la famille depuis vingt ans... qui nous connaît tous à la voix... et qui rappelle le grand-père... A vous revoir, monsieur, et bonne nuit jusqu'à demain.

Moser s'enveloppa dans sa peau de chèvre, et sortit. On entendit le bruit de son bâton ferré se perdre au milieu des rumeurs du vent, et de la pluie qui continuait à tomber.

Après une assez longue pause, la fermière proposa au chasseur de le conduire au gîte qui lui était destiné; mais Arnold demanda la permission d'attendre le retour du maître de la maison, si ce retour ne tardait pas trop. Il commençait à s'intéresser à l'homme qui lui avait d'abord paru si vulgaire et à l'humble famille dont il avait cru la vie si dépourvue de valeur.

Cependant la veillée se prolongea sans que Moser reparût. Les enfants s'étaient endormis l'un après l'autre, et Jean lui-même, qui avait résisté plus longtemps, dut enfin gagner son lit. Dorothée, inquiète, allait sans cesse du foyer à la porte de la ferme, et revenait de la porte au foyer sans avoir rien aperçu. Arnold essayait de la rassurer, mais son esprit s'exaltait dans l'attente : elle accusait Moser de ne songer ni à sa santé, ni à sa sûreté; d'être toujours prêt à se sacrifier pour les autres, de ne pouvoir se résigner à voir souffrir un homme ou un animal sans tout hasarder pour le soulager; et, à mesure qu'elle multipliait ses plaintes, qui ressemblaient singulièrement à une glorification, ses inquiétudes devenaient plus vives; elle avait mille pressentiments fu-

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nestes. La veille, le chien avait hurlé pendant toute la nuit; un hibou était venu se percher sur le toit de la ferme; on se trouvait au mercredi, jour habituellement fâcheux dans leur famille. Ses angoisses étaient enfin arrivées à un tel point, que le jeune chasseur lui proposa d'aller à la recherche de son mari, et qu'elle se préparait à éveiller Fritz pour l'accompagner, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre la nuit.

— C'est Moser ! dit la paysanne, qui s'arrêta court.

— Holà ! hé ! ouvre vite, femme, cria le fermier du dehors.

Elle courut tirer le verrou, et Gloser parut portant dans ses bras le vieux chien aveugle.

— Le voici, dit-il gaiement ; Dieu me sauve ! j'ai bien cru que je ne le retrouverais jamais : la malheureuse bête avait roulé au fond de la grande pierrière.

— Et tu es allé le chercher là? demanda Dorothée effrayée.

— Fallait-il pas le laisser au fond, pour le retrouver noyé demain ? répliqua l'ancien soldat. J'ai glissé le long de la grande berge, et je l'ai emporté dans mes bras comme un enfant : seulement, la lanterne y est restée.

— Mais, malheureux, tu risquais ta vie ! s'écria Dorothée, à qui l'explication de son mari donna le frisson.

Celui-ci fit un mouvement d'épaule.

— Ah bah ! dit-il avec une gaieté insouciante ; quand on ne risque rien on n'a rien; j'ai retrouvé Farraut, c'est le principal. Si le grand-père nous voit de là-haut, il doit être content.

Cette réflexion, faite d'un accent presque indifférent, «mut Arnold qui tendit vivement la main au paysan.

— Ce que vous avez fait là est d'un brave cœur, ditil avec émotion.

— De quoi ? parce que j'ai empêché un chien de se noyer? répliqua Moser. Pardieu ! chiens et hommes... j'en ai, Dieu merci, retiré plus d'un d'embarras depuis que je suis né ; mais j'ai quelquefois eu meilleur temps qu'aujourd'hui. Hé ! dis donc femme, il doit rester par là un verre de cognac; apporte un peu ici la bouteille, que je prenne un air de soleil intérieurement : il n'y a rien qui sèche mieux quand on est mouillé.

Dorothée apporta la bouteille au fermier, qui but en portant la santé de son hôte ; puis chacun alla se reposer.

Le lendemain, le beau temps était revenu ; le ciel, dégagé des nuages (dont plusieurs avaient fondu pendant la nuit), brillait de tout son éclat; et les oiseaux chantaient, en secouant leurs ailes, sur les arbres encore humides.

Lorsqu'il descendit du grenier, où un lit lui avait été préparé, Arnold trouva près de la porte Farraut qui se chauffait au soleil levant, tandis que le petit Jean, assis sur ses béquilles, lui préparait un collier de graines d'églantier. Un peu plus loin, dans la première pièce, le fermier trinquait avec un mendiant qui venait réclamer sa dime de la semaine; Dorothée tenait sa besace, qu'elle remplissait.

— Allons, vieux Henri, encore un coup, disait le pas -an, en remplissant le verre du porte-haillons; pour

ver votre tournée il faut prendre du courage.

— On en trouve toujours ici, fit observer le mendiant avec un sourire; il n'y a pas beaucoup de maisons dans la paroisse où l'on donne plus ; mais il n'y en a aucune où l'on donne d'aussi bon cœur.

— Taisez-vous donc, père Henriot, interrompit Moser; est-ce qu'on parle de ces choses-là? buvez, et laissez le bon Dieu juger les actions de chacun. Vous avez servi aussi, vous; nous sommes de vieux camarades.

Le vieillard se contenta de secouer la tête, et heurta son verre contre celui du fermier; mais on voyait qu'il était plus touché de la cordialité qui présidait à l'aumône que de l'aumône elle-même.

Quand il eut repris son bissac et salué, Moser le regarda s'en aller jusqu'à ce qu'il eût tourné le chemin. Respirant alors bruyamment :

— Encore un pauvre vieux sur le pavé ? dit-il en se tournant vers son hôte ; vous me croirez si vous voulez, monsieur, mais quand je vois des hommes dont la tète branle, s'en aller ainsi, demandant leur pain de porte en porte, ça me tourne le sang ! Je voudrais pouvoir leur mettre le couvert à tous, et trinquer avec eux comme tout à l'heure avec le père Henri. On a beau dire, voyezvous : pour qu'une vue pareille ne vous casse pas les membres, faut penser qu'il y a là-haut un pays où ceux qui n'ont pas été appelés ici à l'ordinaire recevront double ration et double paye.

— Ah ! conservez cette espérance, dit Arnold; elle soutient et console. Je n'oublierai de longtemps les quelques heures passées chez vous, et j'espère que ce ne seront pas les dernières.

— A votre aise, dit le vieux soldat; si le lit de làhaut ne vous paraît point trop dur, et si vous digérez notre lard fumé, revenez sans façon, et nous serons toujours vos obligés.

Il secoua la main que le jeune homme avait tendue, lui indiqua le chemin qu'il devait suivre, et ne quitta le seuil que lorsqu'il l'eut vu disparaître au tournant du chemin.

Arnold marcha quelque temps le front baissé ; mais, en atteignant le sommet du coteau, il se retourna pour jeter un dernier regard en arrière; et, apercevant la cheminée de la ferme, au-dessus de laquelle s'élevait une légère fumée, il sentit une larme d'attendrissement monter à sa paupière.

— Que Dieu protège toujours ceux qui reposent sous ce toit et celui qui le garde ! murmura-t-il à demi-voix; car là où l'orgueil me faisait voir des créatures incapables de comprendre les délicatesses de l'âme, j'ai trouvé des modèles pour moi-même. J'avais jugé le fond sur la forme et cru la poésie absente, parce qu'au lieu de se montrer au dehors, elle se cachait au cœur des choses elles-mêmes ; observateur inhabile, je repoussais du pied ce que je croyais des cailloux, sans deviner que, sous ces gangues grossières, se cachaient des diamants.

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