HUITIÈME RÉCIT
L'ONCLK D'AMERIQUE
Bien qu'au commencement de ce siècle Dieppe eût déjà beaucoup perdu de son importance, ses expéditions maritimes avaient encore une grandeur que le commerce restreint de nos jours ne peut faire soupçonner. Le temps des fortunes fabuleuses n'était point tellement passé qu'on ne vît, de temps en temps, revenir des pays loin- Jains quelques-uns de ces millionnaires inattendus dont
le théâtre a tant abusé, et Ton pouvait encore, sans trop de naïveté, croire à la réalité des oncles d'Amérique. En effet, on montrait alors à Dieppe plus d'un négociaul dont les navires remplissaient le port, et qu'on avait vu partir, quelques vingt ans auparavant, en simple jaquette de matelot. Ces exemples étaient un encouragement pour les forts et une éternelle espérance pour les déshérités. Ils rendaient Tinvraisemblable possible et l'impossible vraisemblable. Les malheureux se consolaient de la réalité en espérant un miracle.
Ce miracle semblait près de s'accomplir pour une pauvre famille du petit village d'Omonville, situé à quatre lieues de Dieppe.
La veuve Mauvaire avait subi de rudes épreuves. Son fils aîné, le véritable soutien de la famille, était mort dans un naufrage, laissant quatre enfants à la charge de la vieille femme. Ce malheur avait arrêté et peut-être rompu le mariage de sa fille Clémence, en même temps qu'il dérangeait les projets de son fils Martin, qui avait dû quitter ses études tardives pour venir reprendve sa part des travaux de la ferme.
Mais au milieu de l'inquiétude et de l'abattement de la pauvre famille, une espérance rayonna tout à coup ! Une lettre écrite de Dieppe annonça le retour d'un beaufrère de la \T3Uve, parti depuis vingt ans. L'oncle Bruno revenait avec quelques curiosités du Nouveau-jlondc, ainsi qu'il le disait lui-même, et dans la résolution da s'établir à Dieppe.
Sa lettre faisait, depuis la veille, l'objet de toutes les préoccupations. Bien qu'elle ne renfermât rien de précis.
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le fils Martin^ qui avait de la lecture, y reconnut le style d'un homme trop libre et de trop bonne humeur pour ne pas s'être enrichi. Évidemment le marin revenait avec quelques tonnes déçus, dont il ne refuserait pas de faire part à sa famille.
Une fois en route, l'imagination marche vite. Chacun ajouta ses suppositions à celles de Martin ; Julienne ellemême, la filleule recueillie par la veuve, et qui habitait la ferme, moins comme servante que comme parente d'adoption, Julienne se mit à chercher ce que l'oncle d'Amérique pourrait lui donner.
— Je lui demanderai un caraco de drap et une croix d*or, dit-elle après une nouvelle lecture de la lettre que Martin venait de faire tout haut.
— Ah ! dit la veuve en soupirant, si mon pauvre Didier vivait, voilà qu'il eût trouvé un protecteur.
— Il y a toujours ses enfants, marraine, fît observer la jeune fille, sans compter mam'selle Clémence, qui ne refuserait pas une dot.
— Pourquoi faire? dit Clémence, en secouant tristement la tête.
— Pourquoi? répéta Julienne; mais pour que les parents de M. ûlarc n'aient plus rien à dire. Ils ont eu beau Lîïibarquer leur fils, à cette fin d'empêcher le mariage; si l'oncle Bruno le veut, allez ! le futur sera bientôt de retour.
— Reste à savoir s'il a envie de revenir, objecta la jeune fille à demi-voix.
— Eh bien ! si ce n'est pas lui, tu en trouveras un autre, dit Martin, qui ne voyait que le mariage de sa
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sœur, tandis que celle-ci voyait surtout le mari ; avec
un oncle d'Amérique, on trouve toujours une bonne alliance. Qui sait même s'il n'a pas avec lui quelque compagnon de fortune, quelque millionnaire dont il voudra se faire un neveu?
— Oh! j'espère bien que non! s'écria Clémence effrayée ; rien ne presse pour mon mariage.
— Ce qui presse, c'est de trouver une place pour ton frère, reprit la veuve d'un ton chagrin.
— Monsieur le comte me fait toujours espérer la recette de ses fermes, objecta Martin.
— Mais il ne se décide pas, reprit la vieille femme; en attendant, le temps se passe et le blé se mange. Les grands seigneurs ne savent pas ça ; leur esprit est au plaisir, et, quand ils se rappellent le morceau de pain qu'ils vous ont promis, vous êtes déjà mort de famine.
— Nous n'aurons plus ça à craindre avec l'amitié de l'oncle Bruno, dit Martin; il n'y a pas à se tromper; sa lettre dit : « J'arriverai demain à Omonville, avec tout ce que je possède. » Ce qui signifie qu'il ne compte pas nous oublier.
— Il doit être en route, interrompit la veuve, il peut arrivera chaque instant. Avez-vous bien tout préparé, Clémence?
La jeune fille se leva et montra le buffet garni avec une abondance inaccoutumée. Près d'un gigot de mouton qu'on venait de retirer du four se dressait un énorme quartier de lard fumé, flanqué de deux assiettes de fouasses de froment et d'une terrine de crème douce. Plusieurs pots de maître-cidre complétaient ce menu.
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qui fit pousser aux enfants des cris d'admiration et de convoitise. Julienne parla, en outre, d'un potage aux pommes et d'une tartine au beurre qui migeotait près du feu.
La veuve choisit alors dans son armoire à linge une nappe et des serviettes jaunies par le manque d'usage. La jeune servante prit dans le vaisselier les assiettes les moins ébréchées et commença à mettre le couvert, en plaçant au haut bout de la table l'unique cuiller d'argent que possédât la famille.
On achevait ces préparatifs, lorsqu'un des enfants qui faisait le guet au dehors se pré«ipita dans la maison en criant :
— Le voici ! le voici !
— Qui cela? demanda-t-on de toutes parts.
— Eh bien ! parbleu ! l'oncle Bruno, répondit une voix forte et joviale.
La famille entière se retourna. Un matelot venait de s'arrêter sur le seuil et restait encadré dans la baie de la porte subitement ouverte ; il tenait sur le poing droit un perroquet vert, et de la main gauche un singe de moyenne espèce.
Les petits enfants épouvantés se sauvèrent dans le giron de la grand'mère, qui ne put elle-même retenir un cri. Martin, Clémence et la servante regardaient stupéfiés.
— Comment! est-ce qu'on a peur de ma ménagerie? reprit Bruno en riant. Allons, braves gens, remettezvous le cœur, et qu'on s'embrasse; je viens de faire trois mille lieues pour ça!
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Martin se hasarda le premier ; puis vinrent Clémence, la veuve et les plus grands de ses petits-fils; mais rien ne put décider la petite-fille ni le cadet à s'approcher.
Bruno s'en dédommagea en embrassant Julienne.
— Par ma foi! J'ai cru que je n'arriverais jamais, reprit-il; savez-vous maman Mauvaire, qu'il y aune bonne bordée à courir de Dieppe à votre satanée maison?
Martin remarqua alors les chaussures du marin qui
étaient couvertes de poussière.
—Est-ce que l'oncle Bruno est venu à pied? demandat-il tout surpris.
— Pardieu ! voudrais-tu que je fusse venu en canot à travers vos champs de blé? répondit le matelot gaiement.
Martin se tourna vers la porte :
— Mais... les bagages?... hasarda-t-il.
— Mes bagages, je les al sur moi, dit Bruno. Un marin, mon petit, ça n'a besoin pour garde-robe que d'une pipe et d'un bonnet de nuit.
La veuve et les enfants se regardèrent.
— Pardon, objecta le garçon; mais, d'après la lettre de l'oncle, j'avais cru...
— Quoi donc? que j'arrivais avec un vaisseau à trois
ponts?
— Non, reprit Martin, qui s'efforça de rire agréablement, mais avec vos malles... pour un long séjour; car vous nous aviez fait espérer ^ue vous resteriez longtemps.
— Moi?
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— La preuve, c'est que vous nous avez dit venir avec tout ce que vous possédiez.
— Eh bien, le voilà, tout ce que je possède! s'écria Bruno : mon singe et mon porroquet.
— Quoi! c'est tout? s'écria la famille d'une seule voix.
— Avec mon coffre de matelot, où il y a pas mal de bas sans pieds et de chemises dépouillées de manches/ Mais on n'en est pas plus triste pour ça, les enfants. Tant que la conscience et l'estomac sont en bon état, le reste n'est qu'une farce! Faites excuse, belle-sœur; je vois là du cidre, et vos quatre lieues de chemin de terre m'ont desséché le gosier. Houp! Rochambeau, salue les parents.
Le singe fit trois gambades, puis alla s'asseoir un peu plus loin, en se grattant le museau.
Le marin, qui avait gagné la table, se servit à boire.
La famille paraissait consternée. En voyant le couvert mis, Bruno s'était assis sans façon et avait déclaré qu'il mourait de faim. Bon gré, mal gré, il fallut servir la soupe aux pommes et le lard fumé qui avait été aperçu ; mais la veuve Mauvaire referma le buffet sur le reste.
Le matelot que Martin continuait à interroger, raconta alors comment il avait parcouru vingt ans les mers de l'Inde sous divers pavillons, sans autres gains que sa paye, aussitôt dépensée que reçue. Enfin, au bout d'une heure, il parut évident que l'oncle Bruno n'avait pour fortune que beaucoup de bonne humeur et un excellen:; appétit.
Le désappointement fut général, mais se traduisit se-
Ion le caractère de chacun. Tandis qu'il n'éveillait chez Clémence que de la surprise mêlée d'un peu de tristesse, chez Martin c'était un dépit humilié, et chez la veuve du regret et de la colère. Ce changement de dispositions ne tarda pas à s'exprimer. Le singe ayant efifrayé la petite fille en la poursuivant, sa grand'mère exigea qu'il fût relégué dans une écurie abandonnée; et le perroquet s'étant permis de becqueter -dans l'assiette du matelot, Martin le déclara impossible à supporter. Clémence ne dit rien, mais elle sortit avec Juliette pour vaquer aux soins du ménage, tandis que la veuve allait reprendre son rouet hors du seuil.
Resté seul avec son neveu, qui cherchait à donner l'apparence de la distraction à son air maussade, l'oncle Bruno reposa tranquillement le verre qu'il avait vidé à petits coups, sifflota un instant; puis s'appuyant des deux coudes sur la table, il regarda Martin en face.
— Sais-tu bien, garçon, dit-il tranquillement, que le vent me paraît être un peu au nord-est dans la maison? Vous avez tous des mines qui font froid au cœur, et personne ne m'a encore adressé ici le plus petit mot d'amitié? C'est pas comme ça qu'on reçoit un parent qu'on n*a pas vu depuis vingt ans !
Martin répondit assez brusquement que l'accueil était ce qu'il pouvait être, et qu'il ne dépendait pas d'eux de lui faire meilleure chère.
— Mais il dépend de vous de faire meilleur visage, répliqua Bruno, et, Dieu me damne ! vous m'avez reçu comme un grain blanc. Au reste, c'est assez causé sur l'article, mon petit, i'aime pas les querelles de ménage.
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Rappelle-toi bien seulement que vous vous repentirez un jour de la chose; je ne te dis que ça !
Ayant ainsi parlé, le matelot se coupa une nouvelle tranche de lard et se remit à manger.
Martin, frappé de ces paroles, eut un soupçon.
— L'oncle Bruno n'aurait point cet air d'assurance, pensa-t-il, s'il ne possédait, comme il le prétend, qu'un singe et un perroquet ! Nous avons été dupes d'une ruse ; il a voulu nous éprouver, et l'espèce de menace qu'il vient de me faire l'a trahi ; vite, tâchons de réparer notre sottise et de le ramener à nous î
Il courut aussitôt à sa mère et à sa sœur pour leur faire part de sa découverte. Toutes deux se hâtèrent de rentrer : les visages qui étaient partis renfrognés revenaient épanouis et souriants. La veuve s'excusa de ce que les nécessités du ménage l'eussent forcée à quitter le cher beau-frère, et s'étonna de ne pas voir la table mieux servie.
— Eh bien! où est donc le gâteau? s écria-t-elle; où sont les fouasses et la crème que j'avais mises à part pour Bruno? Julienne, à quoi pensez-vous, ma chère? Et vous, Clémence, voyez s'il ne reste pas des noisettes dans le petit buffet ; ça aiguise les dents et ça aide à boire 1g piot.
La jeune fille obéit, et, quand tout fut sur latable,, elle vint s'asseoir souriante vis-à-vis du matelot. Celuici la regarda avec complaisance.
— Eh bien ! à la bonne heure! dit-il; voilà une figure de vraie parente; je retrouve la fille de mon pauvre Georges !
Et, lui passant la main sous le menton :
— Du reste, c'est pas d'aujourd'hui que je te connais, petiote, ajouta-t-il; il y a longtemps qu'on me parle de toi.
— Qui cela? demanda la jeune fille étonnée.
Avant que le matelot eût répondu, une voix haute et brève fit entendre le nom de Clémence ! Celle-ci se retourna stupéfaite et ne vit personne.
— Ah ! ah ! tu ne sais pas qui t'appelle ! dit le matelot en riant.
— Clémence ! Clémence ! redit la même voix.
— C'est le perroquet ! s'écria jMariin.
— Le perroquet! répéta la jeune fille, et qui donc lui a appris mon nom?
— Quelqu'un qui ne l'a pas oublié, répliqua Bruno en clignant de l'œil.
— Vous, mon oncle?
— Non, fillette, mais un jeune matelot né natif d'Omonville.
— Marc !
— Je crois bien que c'est son nom!
— Vous l'avez donc vu, mon oncle?
— Un peu, par la raison que je suis revenu sur le navire où il était embarqué.
— Il est de retour?
— Avec une part de voyage qui lui permettra, dit-il, de se mettre en ménage sans avoir besoin de ses parents pour ]ui pendre la crémaillère.
— Et ii vous a parlé...
w De toi. dit le marin, qui acheva la pensée de $9-,
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nièce, assez souvent pour que Jako ait retenu le nom, comme tu vois.
Clémence devint rouge de plaisir, et la veuve elle- Dième ne put retenir un geste de satisfaction. Le mariage projeté entre sa fille et Marc lui avait toujours souri, et elle s'était sérieusement affligée des obstacles apportés, dans ces derniers temps, par la famille du jeune homme. Bruno lui apprit que celui-ci n'avait été retenu à Dieppe que par les formalités nécessaires à son débarquement, et qu'il arriverait probablement le lendemain, plus amoureux que jamais.
Cette nouvelle réjouit tout le monde, mais particulièrement Clémence, qui embrassa son oncle avec un véritable transport de reconnaissance. Bruno la retint un instant, la tête sur son épaule.
— Allons, nous voilà bons amis à la vie, à la mort, pas vrai? dit-il eu riant; aussi, pour que tu ne t'ennuies pas trop à attendre le matelot, je te donne mon perroquet; ça te parlera de lui.
Clémence embrassa de nouveau son oncle avec mille remerciments, et tendit les mains à l'oiseau, dont elle n'avait plus peur ; il s'élança sur son bras en criant : — Bonjour, Clémence!
Tout le monde éclata de rire, et la jeune fille ravie l'emporta en le baisant.
— Vous venez de faire une heureuse, frère Bruno, dit la veuve, qui la suivit des yeux.
— Je voudrais bien que ce ne fût pas la seule, répondit le marin, en redevenant sérieux; vous aussi, bellesœur, j'aurais quelque chose à vous offrir; mais j'ai
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peur de vous remuer un triste souvenir dans le cœur.' — Il s'agit de mon fils Didier! s'écria la vieille femme, avec cette lucide promptitude des mères.
— Vous l'avez dit, reprit Bruno. Quand il a fait naufrage, là-bas, nous étions malheureusement séparés... Si le bon Dieu nous eût mis sur le même navire, qui sait? je nage à rendre des points aux marsouins, moi; j'aurais peut-être pu lui donner un coup d'épaule, comme à l'afifaire de Tréport.
— En effet, vous lui aviez une fois sauvé la vie! s'écria la veuve, subitement rappelée à un lointain souvenir; je n'aurais jamais dû l'oublier, beau-frère.
Elle avait tendu une main au matelot; celui-ci la serra dans les siennes.
— Bah! c'est rien, dit-il avec bonhomie, un simple service de voisinage; mais dans l'Inde il n'y avait pas moyen : quand notre navire est arrivé, celui de Didier était à la côte depuis quinze jours. Tout ce que j'ai pu faire, ça été de savoir où on l'avait enterré, et d'y planter une croix de bambou.
— Vous avez fait cela ! s'écria la mère baignée de larm es ; oh ! merci, Bruno ; merci, frère !
— C'est pas tout, reprit le matelot, qui s'attendrissait malgré lui : j'ai su que des gueux de Lascars avaient vendu les nippes des noyés; si bien qu'à force de chercher j'ai retrouvé la montre du neveu, je l'ai rachetée avec tout ce que j'avais vaillant, et je vous la rapporte, belle-sœur, la voilà.
En parlant ainsi, il montrait à la vieille femme une grosse montre d'argent suspendue à sn bout de filin gou-
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dronné. La veuve la saisit en poussant un cri, et la baisa à plusieurs reprises. Toutes les femmes pleuraient ; M artin lui-même paraissait très-ému; quant à Bruno, il toussait et essayait de boire pour combattre son attendrissement.
Lorsque la veuve Mauvaire put retrouver la parole, elle serra dans ses bras le digne matelot et le remercia avec chaleur. Toute sa mauvaise humeur avait disparu; elle ne pensait plus aux idées qui l'avaient préoccupée jusqu'alors; elle était tout entière à la reconnaissance du don précieux qui lui rappelait un fils si cruellement disparu.
La conversation avec Bruno devint plus libre et plus amicale. Ses explications ne permirent bientôt plus de se tromper sur sa véritable position : l'oncle d'Amérique revenait bien aussi pauvre qu'il était parti. En déclarant à son neveu que lui et les siens se repentiraient de leur froideur, il n'avait pensé qu'aux regrets qu'ils devaient éprouver, tôt ou tard, d'avoir méconnu un bon parent; tout le reste était une induction de Martin.
Bien que cette découverte détruisît définitivement les espérances de la mère et de la fille, elle ne changea rien à leurs manières. Toutes deux, gagnées de cœur à l'oncle Bruno, lui conservèrent par choix la bienveillance qu'elles lui avaient d'abord témoignée par intérêt, et l'entourèrent, à l'envi, des prévenances les plus afi'eC' tueuses.
Le matelot, pour lequel on avait épuisé toutes les réserves de l'humble ménage, venait enfin de quitter la table, lorsque Martin, sorti depuis un instant, rentra
tout à coup, en demandant à Bruno s'il voulait vendre son singe.
— Rocharabeau? répondit le marin, non pas, fîslot; je l'ai élevé, il m'obéit; c'est mon serviteur et mon compagnon; je ne le donnerais pas pour dix fois ce qu'il vaut. Mais qui donc veut l'acheter?
— C'est M. le comte, dit le jeune homme; il vient de passer, il a vu l'animal, et en a été si content qu'il m'a prié de faire moi-même le prix et de le lui amener.
— Eh bien ! tu lui diras qu'on le garde, répondit Bruno en bourrant sa pipe.
Martin fit un geste de contrariété.
— C'est jouer de malheur! dit-il; M. le comte s'était justement rappelé ses promesses ; il m'avait dit de lui avoir le singe, et qu'il prendrait avec moi ses arrangements pour cette place de receveur.
— Ah! Jésus! ton sort était fait! s'écria la veuve avec un accent affligé.
Bruno se fit expliquer l'afi'aire.
— Ainsi, dit-il, après un moment de réflexion, tu espérais, en procurant Rochambeau au comte, obtenir l'emploi que tu désires?
— J'en étais sûr, répliqua Martin.
— Eh bien! s'écria brusquement le marin, je ne vends pas l'animal, mais je te le donne! Offre-le à ton seigneur, et il faudra bien qu'il reconnaisse ta politesse.
Oc fut un concert général de remcrcîmcnts auxquels le marin ne put couper court qu'en envoyant son neveu au château avec Rochambeau. Martin fut très-bien reçu par le comte, qui causa quelque temps avec lui, s'assura
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qu'il pouvait remplir l'emploi demandé et le lui accorda.
On comprend la joie de la famille lorsqu'il revint avec cette nouvelle. La veuve, voulant expier ses torts, avoua alors au marin les espérances intéressées qu'avait fait naître son retour. Bruno éclata de rire.
— Par mon baptême, s'écria-t-il, je vous ai joué un bon tour ! Vous espériez des millions, et je ne vous ai apporté que deux bètes inutiles.
— Vous vous trompez, mon oncle, dit doucement Clémence : vous nous avez apporté trois trésors sans prix ; car, grâce à vous, ma mère a maintenant un souvenir, mon frère du travail, et moi... moi, j'ai l'espérance !