NEUVIÈME RÉGIT
LBS DTS THATAILLECRS DK LÀ M&RE VERT-B'EiV.
Les soirées d'hiver sont commencées à la ferme de Guillaume. Après le travail du jour, toute la famille se ïéunit autour du foyer, et quelques voisins viennent s'y joindre; car, dans ces solitaires vallées des Vosges, les habitations sont clair-semées, et le voisinage établit une sorte de parenté.
C'est là, autour du fou de pommes de pin, que les in-
limités s'établissent ou redoublent. La douce chaleur du foyer, la joie de la réunion, l'entraînement de la parole, amènent les confidences; les cœurs s'ouvrent sans y prendre garde, les esprits se marient dans mille projets; ou met en commun cette vie du dedans sans laquelle l'autre n'est qu'une apparence, mais qui ne se révèle qu'à ses heures.
Quelquefois le cousin Prudence vient lui-même partager la veillée, malgré la distance, et x.^ors c'est fête à la ferme ; car le cousiii'est le plus habile conteur de la montagne. Il sait non-seulement tout ce que les pères ont raconté, mais ce que disent les livres. Il connaît l'origine de tous les vieux logis et l'histoire de toutes les vieilles familles; il a appris les noms des grandes pierres couvertes de mousse qui se dressent sur les hauteurs comme des colonnes ou comme des autels ; il est enfin la tradition du pays et sa science.
Il en est, de plus, la sagesse ! Il a appris à lire dans les cœurs, et iï est rare qu'il n'y découvre pas la cause du mal qui les tourmente. D'autres connaissent des remèdes pour les infirmités du corps; le vieux paysan en connaît, lui, pour les infirmités de l'âme, et c'est pourquoi la voix populaire lui a donné le nom respecté de bonhomme Prudence.
C'est la première fois, depuis la nouvelle année, qu'il paraît à la veillée, et tout le monde à sa vue s'est récrié de joie. On lui a donné la meilleure place près du foyer . on a fait cercle autour de lui; Guillaume a pris sa pipe et vient de s'asseoir vis-à-vis.
Le bonhomme Prudence s'est tour à tour informé de
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tous les gens et de toutes les choses. Il a voulu savoir où en étaient les semailles^ si le dernier poulain prenait des forces, et comment allait la basse-cour. La jeune fermière a répondu à tout sans trop d'empressement, comme si son esprit était ailleurs; caria belle Martha pense souvent au grand village où elle a été élevée ! Elle regrette les danses sous les ormes, les longues promenades le long des blés avec les jeunes filles qui riaient en cueillant des fleurs dans les haies, les longues causeries du four et de la fontaine. Aussi bien souvent Martha reste-t-elle les bras pendants et sa jolie tête penchée, tandis que son esprit voyage dans le passé.
Ce soir encore, tandis que les autres femmes travaillent, la fermière est assise devant son rouet, qui ne tourne point; la quenouille reste chargée de lin à sa ceinture, et ses doigts distraits jouent avec le blinde fil pendant sur ses genoux.
Le bonhomme Prudence a tout observé du coin de l'œil, mais sans rien dire; car il sait que les conseils sont comme les médecines amères que l'on donne aux enfants : pour les faire accepter, il faut choisir le moyen et le moment.
Cependant la famille et les voisins l'entourent :
— Bonhomme Prudence, une histoire ! une histoire ! Le paysan sourit, et jette un regard de côté vers Jlar-
tha, toujours inoccupée.
— C'est-à-dire qu'il faut payer ici sa bienvenue, ditil, eh bien ! il sera fait à votre volonté, mes braves gens. La dernière fois, je vous ai parlé des vieux temps où les armées des païens ravageaient nos niontagnes ; c'était un
récit fait pour les hommes. Aujourd'hui je parlerai (sans vous déplaire) pour les femmes et les petits enfants. II faut que chacun ait son tour. Nous nous étions occupés de César; nous allons passer, pour l'heure, à la mère Vert-d'Eau.
Tout le monde poussa un grand éclat de rire; on s'arrangea vite, Guillaume ralluma sa pipe, et le honhomme Prudence reprit :
« Ce conte-ci, mes mignons, n'est point de ceux qu'on laisse aux nourrices, et vous pourriez le lire dans Talmanach avec les vraies histoires ; car l'aventure est arrivée à notre grand'mère Charlotte, q\>^ Guillaume a connme, et qui était une femme de mev„éilleuse vaillance.
» La grand'mère Charlotte avait été jeune aussi dans son temps, ce qu'on avait peine à croire quand on voyait ses mèches grises et son nez crochu toujours en conversation avec son menton; mais ceux de son âge disaient qu'aucune jeune fille n'avait eu meilleur visage, ni l'humeur plus inclinée à la gaieté.
» Par malheur, Charlotte était restée seule, avec son père, à la tête d'une grosse ferme plus arrentée de dettes que de revenus ; si bien que l'ouvrage succédait à l'ouvrage, et que la pauvre fille, qui n'était point laite à tant de soucis, tombait souvent en désespérance, et se mettait à ne rien faire pour mieux chercher le moyen de faire tout.
» Un jour donc qu'elle était assise devant la porte, les deux mains sous son tablier comme une dame qui a des engelures, elle commença à se dire tout bas :
» — Dieu me pardonne, la tâche qui m'a été faite n'est