‹ Au coin du feu, histoire et fantaisie [microforme]Chapitre 3 sur 33 · UNE CHASSE A L'OURS · texte numérisé non relu

UNE CHASSE A L'OURS

Nous sommes au mois de janvier, à cinq

heures du soir, au village des Deux-Grèves, . dans la Province de Québec, ches M. Bertrand.

Marguerite! exclame un grand et gros homme à la figure rayonnante de joie, qui ouvre brusquement la porte de la cuisine, — Marguérite, il y a ua ours sur la tetre! i

| Ah, Seigneurs! gérmit Marguerite en | läissatit lisser sur le plancher le ‘contènu

du plat qu'elle est en devoir de retirer du fourneau, tu m'as fait une peur terrible |

—Il n’y a pas de quoi...

—Tu en parles à ton aise. Voilà mes grillades par terre !

Ouvrons sans retard une parenthèse.

Monsieur Bertrand et sa femme Marguerite Barré sont des cultivateurs riches qui, petit à petit, ont amassé ce qu'il possèdent. ILy : a trente ans, la maisonnette qu'il habitaient à l'entrée de la forêt n'avait pas l'apparence. qu'a aujourd'hui leur belle maison neuve, au village des Deux Grèves, maisil ont con:servé pour le berceau de leur prospérité,

/pour le lieu où se sont écoulées les premières années de leur mariage, une sorte de vénération qui se manifeste constamment. Le père Bertrand, parvenu à la soixantaine, n'a pas moins de six belles et bonnes terres au soleil :—cependant, quand ii dit ‘la terre” on le comprend— c’est le champ de ses premiers travaux, de ses meilleurs exploits, c’est la terre qu’il a défrichée de sa main à l’âge de vingt ans,et par laquelle ila commencé sa fortune. Chaque

eilnée

Tue .

jour, ik part en tournée; chaque soir il revient à la maison, et toujours, la première figure qu'il rencontre en rentrant, c'est celle

de Marguerite, sa femme, sa vielle compa-

gne, sa meilleure amie. Ferinons la Farenthèse.

—Justement, tes grillades de lard! Eh bien! pas plus tard que demain tu-auras pour les remplacer de bonnes grillades d'ours...

—Hein ? d'ours ?

—Oui, d'ours. Comme je te le dis, nous

avons découvert un ours sur la terre.

—Je comprends, mais merci ! je ne mange pas de ce bétail là !

—Allons donc ! c’est délicieux. Demande à Michel Rocheteau.

—Un homme de goût, il peutsans vanter !

Je l’ai vu tuer des perdrix à la Pointe.-aux- Loutres et les suspendre dans sa grange en attendant qu’elles fussent gâtées pour les manger...

—Demande à Charles Ameau…….

—Un aatre, bien avisé, Le mange du fromage de Fafard..…..

sentant à la ae

—Beau dommage! un homme qui se régale de cuisses de grenouilles en.friçassée 1... Et puis j'ai entendu dire que les. ours, an° ciennement, c'était du monde. Vois la fprme de leurs pattes ; on dirait des mains.

—Tant que tu voudras! Ça ne nous einpêchera pas de faire des grillades d'ours demaiu soir,

—Quand à cela, je n'ai rien à dire. Je ie ferai un fricot soigné, à ta fantaisie, mais pour ce qui est d'y goûter, c’est uue autre affaire.— À propos qui est-ce qui a abattu la bête ?

—Personne. Elle n'est pas encure tuée.

C'est Brin-de-Fil qui l’a découverte dans les

fonds eu. allant an bois.

‘ Dans les fond ” signifie la terre en forèt, que le père Bertrand possède au bout de sou ancien établissement et dont iltire an besoin du bois de chauffage. Brin-de-Fil est le fs du fermier de Bertrand.

—J'aime moins cela, reprit Marguerite.

Si vous allez chasser la. bète, il pourrait arriver quelque malheur,

—Pas de danger } J'ai fait avertir le vieux Läugute, èt…

—C'eit différeit, si le bonhomme Lauguste en est, il conduira l'affaire à merveille.

—Säns doute, sans doute. En attendant, je väis souper, énsuite je ferai un tour paë le village pour inivitér les amis. En temps de carnaval, c'est bién le moins qué l'on s'ätntiéé un'pèu. Séns compter que les ours,

N ça ne vient pas tous les jours %e inéttre au

bout: dé-nôtre fusil. Je veux préfiter de l’occasion pour nous amuser un peu. Unebelle ébasse, la chässe à l'ours !

Pur tes dix heures, Bertrand rentrait choi Jui.

—Nous serons au nombre de huit, ditil,

sans compter ceux de la ferme. J'ai invité

M. Lambin, son fils Tancrède, François Duclos, Michel Rocheteau, Paul Fortier, Char:

les Ameau et chose....le Prussien, comme on l'appelle...

—Seigmein, le bijoutier ?

Oui, Sickman. Lambin est ravi; il se charge de nous approvisionner pour le voyage. | | = —Bon, bon, ce qui n'empêche pas de vous préparer un panier. Si nous les invitons, ce n'est pas pour qu'ils payent leur écot.

—Tu as raison, femme.

—Aves Lambin, voistu, il faut tenir son rang. C'esi un finaud...….…. :

— Par exemple, tu ne le connais pas !

—Je ne dis pas de mal de ii; je sais qu’il cherche à nous plaire... pour les prochaines élections. Quand il siége en Chambre il nous envoie des papiers imprimés. Si tu savais lire, Bertrand, ça ne t’a-

muserait guère. Il y a de ces papiers qui

se nomment des ‘‘ Ordres du jour, ” d’autres qui s’appellent “ Réponse à l'adresse ?, d’autres qui sont en anglais, et d’autres qui parlent de la fausse monnaie. C’est du temps et du papier perdus. J'aime mieux n'importe quoi.

—Je te crois bien! Lambin est maigré ça un bon garçon...

—Abh ! j'en conviens sans difficulté...

; ES (14 un bon ‘député...

‘liPas pire qu'un autré, au “bout du compte... °

—Je reviens à notre, expédition de demain. .… Nous nous promettons. un plaisir:

sans “pareil. Un plaisir innombrable, comme dit. Tuncrède. Une belle chasse, la chasse à l'ou rs 1... À |

— Et tu amènes des chasseurs à la bécas sine et des conteurs d'histoires pour abattro ce gros gibier Là !

—Eh! parguienne! ‘oh fait ce que l'on peut. Alions nous coucher, il faut être debout à six heures.

Marguerite était une excellente nature de femme.

Ce qu’elle disait en goguenardant ne tirait point à conséquence, car une pointe de sarcasme accompagnait généralement, chacune de ses phrases, et son mari se plaisait à l’entendre faire:le procès des gehs de sa con.

naissance qu'ils fussent:de bons ou-de:ihauvais voisins. Aussi poussait-elle de front la critique des invités de son mari et les: prér. paratifs de ce qu’elle appelait un piquenique’à l'ongtéé: Au ‘coùp de onze heures,.

lés‘pañiers' étaient prêts, les invités passés: ebrepassés aa fl de li lingue; et le père Bbrtrand' et sa moitié, égdlèment satisfaits: l’un et l'autre de leur besogne, dormäaient duisdm meil: dés: justes:

Pan pan 1...

. Pan, pan, pan! 1.

—Hé hé ! soupira le: père Bertrand en se frottant les yeux, il me semble que le tic tac de l'horloge est plus prononcé que de cobtuméss..

Pan, pan! |

Bipre! On y vat continua:til en sau.

tantià bas:du lit: |

Pan; pan... SU —Oùi, oui, quil sonLils enragés! Allonst:

Du Ce

# voilà que j'endosse ma veste avant de passer é-. mon pantalon..Il fait un froid de loup.

e- | —Ou d'ours, comme tu voudras, dit Mar- 8. L guerite, ouvrant les yeux à son tour.

ii Bertrand était déjà à la porte, qu’il ounn À vrit bientôt, après, avoir échangé quelques à L: paroles avec le, visiteur matinal, lequel À n’était pas moindre que Tancrède Lambin, élève en rhétorique, pour le moment en % congé dans sa famille, sous un prétexte ou sous un autre—tt au temps des fêtes. ” —Monsieur Bertrand, papa m'envoie vous dire...

—Que vous êtes prêts ? C'est cela, bon ; je serai à vos ordres dans dix minutes. Va se leur dire cela, mon garçon, et rappelle-leur tic que le rendez-vous est ici. Qu'ils arrivent. de J'ai là une goutte qui les attend.

Tancrède rebroussa chemin en se soufflant dans les doigts, car il faisait rudement froid ce matin-là

ht es éérrinne en PRO er ee nl ET En PT: É

Un départ fixé à sept heures, qui a lieu à huit, est'tout à fait dans: l’ordre : aussi‘ le pété! Bertrand’ et° sa fémme Märguüerité etretitils'tout-le temps nécessaire pout'sür! véillér les préparatifs de l'expédition:

Latbin avait chargé ‘une traîne de panieré et'de’botiés dont le contenu se dénonçait par le seul cliquetis des verres heurtés les uns contre les autres; ce qui‘faisait dire” au père Bertrand : |

—(Gent-trente deux:!' si les:fusils :ratent, nons sommeés:certains qu'il n’en sera pas-de! mème-des beuchons:..….

A‘propos des.fusils, il y'ett avait: six dont: un à double-canbn, celui dé‘Lambini

Tancrèdé, quisavait: par cœur” l’histoire du: chevalier Bayard; avait: horréwr des:

armes à feu, ces féroces machines qui lan: cent la mort à distance et n'aiment pas à regarder de trop près l'ennemi. Il avait emprunté de son père un sabre du temps de George III, ornement de la sall: à fumer,

“et, comme : son ‘ami ‘d'enfance, Eustache PPepin dit‘Brin:ü6-Fil, devait être:‘deila-par- ‘ie, il avait apporté ‘à son intention. une vieille longue rapière, un peu rouiïllée, un “peu ébréchée, mais, :à:ses yeux, bien plus ‘belle:et plus:digne d’un:bras vaillant queile fusil perfectionné:de:son père.

sArmes; raquettes, paniers, boîtes, hommes, “tout :se : logea.:commodément :dans:quatre voitures, et, comme dit : Marguerite en les Axayant-parbie :

.—Au petit: bonheur !

Le père Bortrand conduisait: la prénitèee “voiture. C'est lui qui signala' lapprothe :de “la'ferme; puis cinq minntes après, il’ouvrait de nouveau :la bouche ; pour ;#'écrier doyeusement :

—Hé! bon! voici Brin-de-Fil!

Les chevaux ralentirent le :pas :à sun :arpent de la ferme, où s'était planté ‘dans la neige, au bord. della-ronte,un:grand;garçon ‘àa physionomie ‘enfantine dont iles :yeux «naïfs pétillaient d’ébahissement 1devantitaut ‘emonde: étrangor. Age,1l7 ans; vtaille 46:

pieds 10 pouces ; grand:oou, langues jambes, bras indéfinissables, maigreur extrôme

partout: tel était, Brin.de Fil, le fils du fermier de M. Bortraud. Il annonçait l'urrivé du père. Lauguste et de Baptiste Grelan, chasseurs émérites.

—Tout va bien, mes amis, conclut M. Ber- ‘trand, après avoir, entendu Brin.de-Fil.

Rendons-nous à la maison.

Sur le pas de la porte, ils trouvèrent réunis le fermier, sa femme, leurs enfants et les deux ohasétué annoncés. A

—Voyons donc, voyons donc! disait le père Lauguste, en sèrrant la main de. chaeuu à la ronde, vous ällez faire le coup de

fusil avec nous ! c'est suuerb:! Estce que vous n'avez pas peur de vous faire dévorer 1

—Buh! dit le Prussien, nous sommes trop coriaces pour tenter les ours. Mais, à pro:pos......le gite de la bête est-il loin ?

—Pas op; je crois que Brin-de-Fil a parlé de quarante arpents..….

—Nous déjeünerons auparavant, dit M.

Bertrand ; el vous, continua:t-il en s'adressant au fermier, empèchez les enfants de jouer avec le sabre de Tancrède, il pourrait leur arriver malheur.

ferrivé lon,

Ber- Fil

rent fants

it le cha- 1p de que prer À : trop pro-

Fil a

adress de arrait

Joyeux déjeüner. La conversation rotila sur le plan de campagne. Les vieux chasseurs disaient qu'avant d'adopter un programme, il fallait voir le lieu où était la cache de l'ours.

—Et la bataille sera longue, j je suppose, demanda Tancrède.

—Qu'appellestu bataille, “mon gros” ?

demanda le père Lauguste, employant son expression favorite de familiarité. La cérémonie n’est pas longue; on s'approche du trou, on ‘“ commande” à la bête de sortir,

elle se montre la tête, et bom !.....mais

soyez tranquilles, je vous indiquerai le bon moment et vous la tirerez.

— Quant à moi, dit M. Bertrand, je ne m'en mêle point, pourvu que vous me réserviez la peau de l'animal.

—Ajë! cela ressemble un peu à certaine fable célèbre, dont la morale se résume à

ceci : ne comptez pas sans votre, hôte,

Papa, hasarda Brin-de- Fil, le petit 08 de

la patte gauche guérit le mal de dent,—si je le prenais ?..…. Ft

—Prends-le, mon garçon, prends-le, ri- -posta Michel.Rochateau,.tont:ee que-:nous

‘demandons pour nous,c'estiun “;stake ?.

—Je vous ferai voir: les :bons:morceaux, :Imessieurs.

—Bravo, père Lauguste ! à votre-sanié-et

‘en route,.si vous. voulez,

—À la vôtre, c'est pas :de -réfus. :A :présent, dit-il, après avoir:bu, serrez:ves :-cein- ‘tures, c'est commode pour la marche et:s’il sut courrir,:ça;conserve: l'haleine. : Ghaus- “#ezvos raqueiles,et en-route |

FBrin:de-Fil prit la tête ‘de l’escouade.

*Tancrède répondait à la chanson de Duclos :

Mes beaux lions aux crins‘dorés, Dusaogides troupenux:ultérés, - Halte-là ! je: fais:seutinclle

Et ma carabine mortelle, |

Visant à la fauvo prunelle, “Fait jaillir l'âme en fluts pourprés !

Tant que'l'on: “piqua ‘par ‘les champs,” ‘les”vieux ‘chasseurs suivirent ‘assez négli-

gemment la troupe, mais parvenus à, l'entrée du bois, il commandèrent une halte.

On examina les armes; on:s'assura: que:

les:brides:des raquettes. tenaient. fermes::et: que les cordons étaient bien attachés. Brindé-Fil fut interrogé.

—G'est de-ce: côté: dit il; en montrant:une colline :peu: élevée: et assez: abondamment boisée qui apparaissait à.droite. En‘faisant le.détour.on voit tout-à-conp l'ouverture de lacache, Quand.je l'ai. découverte, il. en sortait-use: fumée semblable à. celle. d’un camp de Sauvages.

(C'est bien cela, dit le père Lauguste, quoique tu-exagères ui peu, je pense. Main:

tenant c'estimon affai:e. Mais avaat de rien: entreprendre, il faut que vous me promet:

tiez d'observer un silence. complet et de m'écouter.-en. toute chose,

—Oùi, oui, c’est: entendn. —Voici mon plan : Baptiste et: mai, nous allons passer par:dessus lé petit côteau. Vous autres, vous férez le détour, guidés par Brin: de-Fil, et vous irez vous poster dè manièré' àentourer de ce côté la cache de l'ours.

40 2 Une fois là, je vous dirai ce qu'il y aura à faire; pour le moment c’est impossible, parceque je n'ai jamais vu l'endroit. Un petit coup, avant de partir..…à votre santé.

Vingt minutes après, tous les chasseurs étaient à leur poste. Tancrède et Brin-de- Fil avaient dégaîné. M. Bertrand portait une hachette, n'ayant pas cru prudent à son âge de faire connaissance avec les armes à feu qu'il avait toujours redoutées. Les autres, embusqués ça et là, derrière les arbres, se tenaient prêts à tirer dès que l’ennemi se montrerait.

Tous les yeux étaient fixés sur la mince colonne de vapeur qui se dégageait d’une touff: de broussailles située à mi-côte de la colline. |

On sait que les ours choisissent pour passer l'hiver le rreux des gros arbres ou des enfoncements naturels dans le sol, et que rien ne trahit leur présence, si ce n’est le léger filet de fumée que la chaleur de leur corps dégage par l'ouverture de la cachette lorsqu'il fait grand froid.

dis #8

Le père Lauguste, avec son compagnon, s'était arrêté sur le haut de la colliné, puis voyant tous ses chasseurs en place, il s'était” ris à dèscendre-lentement, l'éil'au guet‘et ldimain prête, vers la touffe de broussaiHés: C'était une position habilement prise: pour“ opérer uné reconnaissance, car’ venant d'en haut; il''avait: dix chances: contre une: d8” s'ésquiver, si-l'animal sortait pour'attaquer!: tandis que, en: s’approchant par: en: bdsilii aurait pu être écrasé dé'suite dû: 'seul-poid# dé:son adversaire:

- Die bélle chasse, la chasse à l'ours 1 ‘ Tout-è coup, la figure du père Lauguste exprima une profonde surprise. Sans rien dire cependant, il se haussa sur la pointe.

des pieds, s’forçant de plonger ses regards au centre de la touffs de broussuilles, mais. comme apparemment son examen ne lui.

révéla rien de satisfaisant, il tourna les yeux où se tenait Brin-de.Fil et fit une grimace:

qui pouvait passer à la rigueur pour une’

sorte de sourire. Prenant aussitôt son parti, il remonta avec précipitation vers son Camarade qui l’attendait au sommet de la butte.

L'inquiétude agaçait les nerfs des chasseurs.

Les deux vieillards échangèrent quelques mots —et cette fois ils descendirent.ensemble vers la cache.

En les voyant s’avancer .avec mille pré.

cautions, s'arrêter, écouter, reprendre leur marche, tâtsr du doigt la détente de leurs.

armes, qui n'aurait pis compris que le.moment solennel était arrivé ?

Alffaissés sous le poids de lémotion, Lambin et ses amis n'avaient que la forea nécessaire pour souteuir leurs armes et cherchaient à retrem per leur courage dans la vue des guides qui bravaient si résolûment le danger.

L'une après l’autre, les batteries des carabines et des fusils craquèrent sinistremént dans le silence du désert. Plus d'un frisson, plus ou moins vite réprimé, courut sur La peau de chaque homme.

La bataille allait commencer,

‘Deux boules de neige furent d'abord lancées dans la touffe de broussailles par Baptiste Grelon.

Tous les chasseurs avancèrent instinctivement d’un pas, en épäulant.

. Mais rien ne parut à l’orifice de la caverne,

La petite colonne de fumée devenait de moins en moins visible à canse de la force du soleil qui montait à l'horizon.

L'anxiété pouvait se trahir par quelque écart compromettant, Le père Lauguste ré.

sol:t de brusquer le dérouement.

Que ceux qui ont passé par une heure semblable se souviennent de ce qu’elle a de solennélle,. Pas un soufle de l'air que l’on n’interprête comme le signal de la lutte. La moindre branche d'arbre courbée par son fardeau de neige qui se dégage. auprès de lui, éveille, ébranle, surexcite l'attention du chasseur. Tout est indice et commotion.

Tout tremble sous les bois, depuis la ramuüte des sapins gigantesques poussés pa:

1ë vent jusa’aux nerfs des hommes ‘qui

sont venus chercher un ennerni que peut-

être:déjàils, n’ont plus. l'ambition: de:voir paraître à leur yeux.” (Marmier}!

Tancrède, plus imprudent que lés’attres;:

s'était le plus avancé: Cest lui: qui: poussa le premier cri: “Je lui: voisdatète 1"

A cette exclamation;,: le‘père' Lauguste s’arrêta court et fixa son œil gris sur le’cotlégien. Quelque chose comme une seconde grimace; crispa sa figure; mais ilse contint: et, mettant sa main sur l'éprule de. Baptiste! à qui il dit deux ou trois mots à voix basse, il‘remonta vivement lé côteau ‘avec: lui, — puisse tourna vers les chasseurs, étendit le: bras et cria à pleine voix :

—Tirez! |

Trois coups: de feu retentirent Jés-ballés:

brisant quelques.aulnes, s’enfoncèrent: daus: la neiga.

L'oreille’ tendue, le fusil: fümant, nos hommes guettaient le résultat: de celte. dé charge. Mais...…...rient

Duclos tira au.même instant; mais son fau porta mal,..quoiqu'il .se: crut: certaig; d'avoir bien visé...

| Brin-de-Fil, placé près de Tancrède, voyait l'ours comme lui

Lambin rechargeait avec ardeur. Chacun aurait voulu marcher au plus près, mäis personne ne bougeait cependant; l'émotion était à son combl).

—Attendez, mes amis! cria le père Lauguste, il faut en finir.

. En disant cela, il avait l’air curieusement animé, le père Lauguste,—et son compaguon aussi.

La fin de ce drame approchait. Les armes étaient toutes rechargéss.

. Les deux vieillards descendirent de nouveau vers les broussailles.

Alors on vit uns ch252 qua les yeux se refusèrent à croire, tant elle faisait supposer de courage chez celui qui l'accomplissait.

Le père Lauguste, penché sur le trou dont il avait écarté les aulnes, plongeait dans l'ouverture une branchs de sapin, qu'il

retira un instant après toute dégoûtante…. dé l'éau d’üne source qui coule en cet endroit |...

. Une balle chasse, la chasse à. l'ours!

Un grand éclat de rire retentit;. poussé par les déux vieux ch'sseurs.

Nos amateurs étaient écrasés par leur déception. Ils comprenaient.

François Duclos, dont le sang s'était allumé à l'odeur de la poudre, ne respirait plus que carnage, et conutemplait d’un œil stupéfait l’attitu le subitement refroidie de ses compagnons. Il ne comprenait pas.

Btin-de-Fil fut le premier qui rompit: le silence.

Le pauvre garçon, auteur involontaire.

dé cette comédie, se livrait à un désespoir:

bien conditionné. Sans l'intervention de Tancrède, il se fut arraché lés cheveux, jésqu'au dérnier ‘crin iaclusivement.

“# k % ‘ Du reste, il avait bien pu ss tromper: Son L:

erreur avait mème été partagée par. Lambin, “

Rocheteau, Fortier et les autres, 4

‘La température. de la source, plus élevée | | 1

que celle de l'atmosphère au mois de jan. 4

vier, avait fondu ou plutôt percé la neige

CA | au-dessus de l'endroit où l’eau sortait de | terra;et; par cette espèce de cheminée, se dégageait une vapeur légère;:semblable ‘à

r celle que l’on roserve en hiver au-dessus d’une cache d'ours.

. Une fois la branche de sapin exposée au

regard, avec ses gouttelettes d’eau, la situation n'avait pas besoin d’être expliquée, sauf à Duclos et au Prussien, qui n'avaient aucune idée de ce phénomène. C'est Tan.

crède qui les mit au fait.

Lo père Lauguste riait toujours. ‘Son | compagnon faisait chorus. M. Bertrand | wen:cédait ni à l’un ni à l'autre, car, au LE ‘bout'du compte, cela lui semblait un mäfttre |A œoupque le fusillement d'une $outce après ‘tant de préparatifs.

— 54 dos

Le lecteur a déjà compris que le père Lauguste s'était rendu.compte de la situation dès sa première descente de la colline, et que, loustic par nature, il n'avait pas voulu manquer l'occasion de s'amuser un peu en prolongeant la méprise. |

. —Bateau de bateau! exclamait Brin-de- Fil en utilisant le plus fort juron de son répertoire, qui aurait jamais cru trouver une source à la place 1... ù

“ A la places” paignait almiraoslement la conviction antérieure du découvreur d'ours.

Kw %

Toute chose a une fin. La déconfliure était complète ; il valait mieux en prendre son parti.

La gaîté revint peu à ps au cœur de chacun. La réaction fut même poussée trèsloin, lorsque, reportant son esprit sur les victuailles laissées à la ferme, Lambin proposa un diner monstre pour tromper la tristesse. La plaisanterie, seule monnaie

ni PR

\ F dont on pouvaitse payer, circula largement dans le cercle. Les.ours ne furent pas épar-

gnés ; ils le méritaient bien.

Un incident marqua le repas. Entre la poire et le fromage, les convives se précipitèrent vers l’étable, attirés par un grand tapage et par des cris qui annonçaient une lutte acharnée.

Un bamoin de dix ans, armé de la vieille rapière, faisait une guerre sans merci aux inoffensives poulettes. D: son côté, sa petite "œur, tenant à deux mains le sabre de Tan.

«le, se livrait sur le bataillon des canards et des oies à des assauts réitérés qui soulevaient un conceft de justes plaintes contre cette violation brutale du domicile et du droit des gens.

Cette aventure redoubla la gaîté générale.

On se remit à table en chantant. La fôte était complète.

LE

Es PR RE Dre

Toujours, disait M. Bertrand, nous avons bien dîné ! mais ce n’est pas de sitôt

PER + Ve. » De ER ne

Sr +# Roms

sque:ma femme -rôtira les -grillades que : je “üi ai promises hier: soir ! ‘

Nos chasseurs rentrèrent au villago à la ‘tombée-de la nuit, trés-satisfaits.…..du diner.

: Une balle chasse, la chasse à l'ours !

Page 1