‹ Au CongoChapitre 13 sur 14 · VUE D'ENSEMBLE · texte numérisé non relu

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de salaire. Car tout le matériel du chemin de fer, celui de la navigation, toutes les marchandises de traite, ou du moins presque toutes, viennent maintenant de Belgique, et Anvers est devenu un des plus grands marchés du monde pour l'ivoire et le caoutchouc! Tout cela a créé une foule d'industries. Il y a ainsi un grand nombre de Belges auxquels la colonisation du Congo fournit du travail.

Les résultats présents sont donc merveilleux. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur le budget de 1899, arrêté en recettesà la somme de 26,256,600 fr., et en dépenses à celle de 27,731,254 francs. Le déficit prévu est donc officiellement de 1,474,754 francs. Mais il faut ajouter à ce chiffre les 2 millions d'avances que la Belgique fait annuellement à la colonie depuis que ses affaires semblent prospérer, et le million que le Roi lui abandonne officiellement sur sa liste civile. Il n'aura donc qu'une faible part de ses bénéfices personnels à sacrifier pour combler le déficit. Mais, que réserve l'avenir à cette colossale entreprise? C'est ce que j'ai demandé à une foule de Belges connaissant bien la situation et en mesure d'avoir une opinion bonne à connaître. Voici ce que tous, ou à peu près tous, m'ont répondu :

— Le Congo est une mine d'ivoire et de caoutchouc. Nous allons vivre pendant vingt ans en l'exploitant. Il arrivera certainement un moment où il n'y aura plus d'ivoire dans le pays, et où les forets à caoutchouc seront probablement épuisées. Mais nous créons d'immenses cultures de café et de cacao. Nous essayons aussi de cultiver le caoutchouc. Quand les richesses naturelles du pays seront épuisées, toutes ces cultures seront en plein rapport et nous donneront des bénéfices bien plus considérables que ceux que nous réalisons actuellement. Kt puis nous multiplions les voies de communication. Cela va nous permettre d'exploiter

une foule de produits, une foule de richesses déjà connues, comme la gomme et les bois d'ébénisterie, par exemple, mais dont le haut prix des transports nous a jusqu'à présent empêchés de tirer parti. Enfin, il n'est pas possible que le sous-sol d'une aussi vaste région ne nous réserve pas des surprises agréables. Ainsi nous connaissons déjà des mines de cuivre, et il est certain qu'il doit y avoir de l'or dans la région du Zambèse. L'avenir ne peut donc pas manquer d'être plus brillant encore que le présent!

Voilà ce qui m'a été dit; tel est le programme! Il est très possible qu'il soit réalisé quelque jour. Mais il est bien possible aussi, c'est du moins mon humble opinion, qu'il ne le soit pas : parce qu'il me semble qu'on ne tient pas compte de certains faits qui peuvent se produire.

Ainsi, parlons d'abord de la première période; celle qui correspond à l'exploitation des richesses naturelles, l'ivoire et le caoutchouc. L'administration congolaise est une merveille d'économie. 11 est donc bien certain que les dépenses ne diminueront pas, et qu'elles auront plutôt une tendance à augmenter. Pendant combien de temps encore peut-on espérer forcer les indigènes à fournir la quantité de caoutchouc nécessaire pour alimenter ce budget? Toute la question est là. Or j'ai reçu à ce sujet des confidences qui me feraient croire que malgré la rigueur avec laquelle on fait rentrer les redevances, le temps est assez proche où le rendement diminuera dans d'énormes proportions, parce qu'il paraît que, dans beaucoup de régions, les forêts commencent à s'épuiser, à ce point que les noirs sont souvent obligés d'aller à trois ou quatre jours de chez eux pour trouver les quantités qu'on leur demande : et même, cet appauvrissement est si sensible que, dans les pays où la population est un peu dense, ils sont déjà obligés de se piller mutuellement, ce qui

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amène des batailles! On dit que les lianes coupées repoussent! Il paraît certain qu'elles repoussent effectivement. Mais elles ne repousseraient que très lentement. Une liane bonne à couper n'a pas moins de trente ans ! Si ce renseignement est exact, ce que je ne garantis pas d'ailleurs, il ne faudrait plus compter sur le caoutchouc, dans un avenir assez prochain. Il se produira alors, dans les recettes, un trou malaisé à combler.

Or je ne crois pas qu'il faille beaucoup compter, pour le boucher, sur le produit de ces immenses cultures de café et de cacao qu'il est question de créer de tous les côtés et qui sont déjà entreprises sur une très large échelle en beaucoup de points, parce que, je l'ai déjà dit, si le marché européen est encore capable d'absorber une certaine quantité de cacao, il est déjà absolument saturé de café, puisque ce qui se vendait 150 francs il y a quelques années, ne se vend plus que 35 francs, et il sera certainement bien vile saturé de cacao — le jour où les Belges emploieront les quinze ou vingt millions de nègres du Congo à en produire !

Et puis je trouve aussi qu'ils devraient bien se demander s'il leur sera possible de gouverner indéfiniment tous ces nègres, et de les faire travailler de plus en plus, à leur profit, avec les moyens dont ils disposent! En 1898, la population blanche totale du Congo était de 1,600 individus, dont 1,060 Belges! Un millier de Belges trouvaient donc moyen de tenir en respect vingt millions de nègres! On sait comment ils s'y prennent! Ils n'obtiennent ce résultat fantastique qu'en exploitant avec une habileté merveilleuse la haine qui divise les tribus, haine dont on connaît très bien les causes ! Ce qui faisait qu'avant leur arrivée les tribus étaient toujours en guerre, c'est que chacune d'elles considérait ses voisins comme des réserves de viande de boucherie. De sorte qu'on peut

dire que jusqu'à un certain point c'est l'anthropophagie qui est la clef de voûte du système! Cela est même si vrai que la présence des Belges dans le pays a bien eu pour effet d'empêcher ces razzias de chair humaine : elle a peut-être eu aussi pour résultat la hausse du prix, parce que maintenant on ne mange plus que les femmes et les esclaves et aussi les vieillards, comme c'est l'usage notamment chez les Batétélas, qui mangent toujours leurs parents quand ils les voient devenir un peu infirmes : mais elle n'a pas du tout eu pour conséquence de diminuer le nombre de ceux qui se livrent à cette pratique. C'est même le contraire qui a lieu. L'anthropophagie, le docteur Hind le dit formellement, gagne du terrain! Elle est maintenant d'un usage courant dans beaucoup de tribus où elle était nconnue. Il y avait en effet des peuplades faibles et peu guerrières qui, ayant conscience de leur humilité, considéraient la viande humaine comme une nourriture réservée à des races supérieures, et qui maintenant, sous rinfîuence de nos idées libérales, se demandent sans doute pourquoi elles s'en priveraient : et elles ne s'en privent plus. Et voilà comment il y a des nègres qui sont devenus anthropophages grâce à l'influence des immortels principes de 178g!

Or, pour en revenir aux Beiges, il faut bien se dire qu'une domination basée sur un pareil état de choses est en somme assez précaire. En multipliant les moyens de communication, il n'est pas possible qu'ils ne fassent pas disparaître dans une certaine mesure ces haines qui leur sont si utiles! Et on ne comprend pas surtout qu'ils aient osé organiser cette expédition du Nil qui les a obliués à mobiliser des milliers d'hommes de régions très différentes et auxquels ils ont fait faire de longues campagnes ensemble! Cela était vraiment bien imprudent. D'ailleurs ils savent ce qu'il leur en a coûté. On avait dirigé deux colonnes sur Redjah : l'une sous

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les ordres du capitaine Chaltin, qui arriva seule et qui après un combat acharné parvint à s'emparer de la ville et à s'y maintenir contre de nombreux retours offensifs des Madhistes. L'autre, commandée par le baron Dhanis, manqua au rendez-vous! Elle était composée de soldats batétélas, bakoussus et banghalas, sur lesquels on croyait cependant pouvoir compter. Mais un beau soir, le 14 février 1897, simplement parce que les vivres étaient rares, toute l'avant-garde se souleva ; ils massacrèrent les officiers blancs et les mangèrent : après quoi, mis en gaieté, ils revinrent en armes vers le camp principal et décrivirent à leurs camarades le festin qu'ils venaient de faire, en ternies si enthousiastes, que ceux-ci ne purent pas résister à la tentation de les imiter! Cependant le baron Dhanis put se sauver, mais presque seul. Son frère et douze ou quinze autres officiers furent mangés! Et depuis ce temps-là les révoltés courent le pays. En décembre 1897, ils se sont même emparés du poste de Rabambaré, où ils ont pris quatre canons. Et on n'est pas encore venu à bout de ces bandes, car ces brutes se comportent en très bons soldats. Ils sont commandés par un de leurs anciens caporaux ; la garde de leurs camps se fait toujours régulièrement et ils observent toutes les prescriptions du service en campagne!

Ils font encore beaucoup de mal, car ils se nourrissent exclusivement de chair humaine! quand ils arrivent dans un village ils réquisitionnent un certain nombre de femmes qu'ils mangent! Et comme ils disposent d'armes perfectionnées et de munitions qui rendent toute résistance impossible aux populations de la région où ils se sont installés, ils finiraient par la transformer en un désert. Aussi les Belges font-ils de grands efforts pour les détruire. Encore ces jours derniers ils ont fait partir de Boma une compagnie d'élite de 400 hommes, commandée par M. Ghislain, pour aller

renforcer le corps qui opère contre eux. Évidemment le danger est passé! Mais qui peut dire qu'une pareille révolte plus importante ne se produira pas quelque jour? Les Belges assurent qu'il n'y a aucune crainte à avoir. J'aime à croire qu'ils sont dans le vrai, parce que je me demande comment ils s'y prendraient pour résister, n'avant même pas un noyau de troupes européennes à leur disposition, car c'est cela qui complique tout!

S'ils échappent à ce danger d'une grande révolte simultanée de toutes les tribus, il pourrait bien leur arriver aussi, un jour ou l'autre, de se trouver en présence d'une difficulté d'une autre nature. Ils se lancent dans de très grands travaux. On s'apprête à construire un certain nombre de chemins de fer, et aussi, paraît-il, quelques canaux pour rendre la navigation possible dans les endroits où les rivières sont barrées par des rapides. Or, la construction du seul chemin de fer qui existe encore a eu pour conséquence la destruction à peu près complète, ou du moins la disparition d'une tribu très nombreuse, celle des Bakongos, qui habitait la région qu'il traverse! Il ne serait pas très étonnant que le même phénomène se reproduisît ailleurs, et que chaque nouvelle ligne coûtât l'existence d une ou de plusieurs tribus! Car le contact du blanc, pour une foule de raisons d'ordre moral, mais surtout d'ordre immoral, ne vaut rien pour l'indigène! Comme je l'ai déjà dit, la population de l'Afrique équatoriale a très bien résisté à trois cents ans de traite, mais il se peut très bien qu'elle ne résiste pas à cinquante années de philanthropie! Si elle disparaît, cela ne sera assurément pas une grande perte pour 1 humanité en général, car, dans mon humble opinion, il n'existe pas sur ce globe terraqué et sublunaire de race moins sympathique. Mais son extinction serait cependant un grand malheur pour les Belges, parce

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que je ne sais pas par qui ils remplaceraient les noirs dont ils se servent actuellement pour exploiter ce pays. A moins que, peut-être, le bassin du Congo ne devienne quelque jour le déversoir de la race chinoise ou de la race indienne, qui commence déjà à arriver en Afrique par la côte Est. Mais tout cela est bien loin !

En somme, et pour me résumer, j'estime que le Congo, dont les Belges ont fait une colonie merveilleuse, grâce à une administration qui est un modèle sous le rapport de l'économie et de la somme de travail qu'elle tire de ses employés, et grâce aussi à leur politique intérieure et extérieure, qui est un prodige de machiavélisme, leur donnera encore pendant plusieurs années des résultats de plus en plus brillants. Le chemin de fer notamment que nous avons inauguré sera certainement une des affaires les plus lucratives de ce siècle : quand bien même on serait obligé, comme je le crois, de le reconstruire en grande partie dans un avenir prochain. Et les grandes compagnies d'exploitation ne peuvent que profiter de sa prospérité comme il profitera de la leur. Nos voisins ne sont donc qu'au commencement d'une période de très grande prospérité. Que se passera-t-il plus tard? J'ai expliqué les théories de ceux, très nombreux, qui croient que cette période de grande prospérité sera suivie d'une seconde encore plus prospère, et ainsi de suite à l'infini! J'ai ensuite exposé les raisons qui me semblent militer peut-être en faveur de l'opinion contraire. N'aimant pas faire le métier de prophète, parce qu'il est trop chanceux, je laisse au lecteur le soin de conclure.

Parlons maintenant un peu du Congo français ! Sous tous les rapports, il vaut le Congo belge! Sur ce point tout le monde est d'accord. Beaucoup même assurent qu'il y a plus de caoutchouc et surtout plus d'ivoire

dans le nôtre que dans l'autre. Pourquoi est-on arrivé à des résultats si brillants dans l'un, si lamentables dans l'autre?

Il me semble que la réponse à cette question est bien simple. La colonisation du Congo belge a été une opération conçue et dirigée par un homme de premier ordre, ce qui évidemment était déjà un gros élément de succès! Mais ce qui a assuré surtout ce succès, c'est que cet homme, s'il n'avait à sa disposition que des ressources très limitées, était du moins le maître de les employer absolument comme bon lui semblait pour parvenir au but bien déterminé qu'il s'était fixé. Il a pu faire quelques écoles, mais chacune d'elles était un enseignement et il pouvait les réparer. Et puis, j'insiste sur ce point, parce qu'il est capital, les questions de personnes n'existaient pas pour lui. Quand il avait besoin d'un homme, il le prenait n'importe où : et sitôt qu'il jugeait n'avoir plus besoin de lui, il le payait — mal, généralement! — sous ce rapport il était plutôt féroce — mais sans cette férocité il n'aurait probablement pas réussi — et il le congédiait ! Mais en revanche, il acceptait et provoquait tous les services gratuits qui se présentaient. C'est ainsi qu'il a su tirer un parti énorme des missionnaires.

Voilà, je crois, le secret assez simple en somme du succès de S. M. le Roi Léopold! Et si nous n'avons pas réussi, c'est que nous avons toujours soigneusement fait le contraire de ce qu'il faisait. Ainsi, je disais tout à l'heure qu'au Congo belge les questions de personnes n'existaient pas. Quand une fonction est jugée nécessaire, on ne lui donne pas toujours tout de suite un titulaire, parce qu'avant tout on ne veut avoir que le moins possible d'employés ; mais quand on lui en donne un, on va chercher n'importe où l'homme qu'on croit devoir le mieux convenir à la place ; et on lui fait rendre tout ce

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qu'il est susceptible de donner en fait de services!

Or, voyons ce qui se passe chez nous ! Je ne sais pas si on l'a remarqué, mais je me suis amusé, au cours de ce récit, à souligner, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, les faits qui me semblaient de nature à montrer l'incohérence de notre administration et le rôle vraiment excessif que jouent les questions de personnes dans notre colonie. Ainsi à Libreville, nous avons un gouverneur dont la présence dans ce trou perdu, où il n'y a rien à faire, ne peut être qu'une gêne pour les services. Nous l'y maintenons quand même parce que, personnellement, il se trouve mieux installé là qu'ailleurs. Nous entretenons une station locale qui se compose d'un aviso. Cette station est-elle bien utile? Je ne le sais pas! mais si elle l'est, il fallait y envoyer un aviso qui pût naviguer! On y a envoyé un bateau qui a eu bien de la peine à y arriver et qui ne peut pas bouger. On aurait pu du moins utiliser les ouvriers dont dispose son capitaine pour entretenir les bateaux de servitude. Mais ces bateaux ont été versés par la marine à la colonie, qui, elle, n'a pas d'ouvriers et ne peut donc pas les réparer, De sorte que je les ai vus tous sous un hangar où ils pourrissent. Le commandant de la marine à Brazzaville a une situation encore plus ridicule, puisqu'il n'a même pas de bateaux!

Voilà par conséquent déjà deux employés supérieurs qui ne servent absolument à rien : non par leur faute, mais par vice d'organisation; et le troisième, le gouverneur, qui serait utile à Brazzaville, est soigneusement maintenu sur un point où sa présence ne peut être que nuisible au fonctionnement du service! Et s'ils étaient les seuls! J'ai sans doute joué de malheur; mais, si j'en juge d'après ceux (|ue j'ai vus, il m'a paru que c'est la situation normale des fonctionnaires du Congo français de se trouver toujours là où ils ne peuvent rendre aucun service ! car, sauf une demi-

douzaine peut-être, tous ceux que j'ai rencontrés étaient dans ce cas.

Ainsi, j'admets la nécessité de donner au lac Tchad un administrateur, et aux habitants du Bahr-el-Gazal, un juge de paix! Mais n'aurait-on pas pu attendre pour les nommer qu'on fût en état de les faire aller à leur poste? On ne l'a pas fait, je ne m'en plains pas, parce que cela m'a valu l'occasion de faire la connaissance des deux titulaires de ces invraisemblables fonctions. Mais comme contribuable, je trouve qu'il eût été sage d'agir autrement. Et je n'ai vu que ceux-là! Mais il doit y en avoir bien d'autres! Ainsi, dernièrement, j'ai vu annoncée dans un journal la mort d'un pauvre garçon que j'avais connu un peu autrefois! On lui donnait le titre de « commandant supérieur des milices du Congo français » ou quelque chose d'approchant. J'allai aux informations, et voici ce qui me fut conté! Il paraît que, malade, à bout de forces, il s'était adressé un beau jour à un ami des anciens jours auquel il avait rendu service, au temps de sa prospérité! et qui était devenu un grand personnage. Celui-ci, comme tous ses pareils, estima que c'était l'État qui devait payer ses dettes de reconnaissance. L'autre avait été sous-officier de cavalerie. C'est probablement ce qui donna l'idée de créer en sa faveur le poste de commandant supérieur des milices du Congo, pays où il n'y a pas un seul cheval! Mais je ne crois pas, du reste, qu'il y soit jamais allé. Il les commandait d'Algérie, où sa santé, de plus en plus mauvaise, le retenait et où il est mort, à Mostaganem, je crois! On lui faisait passer ses appointements... c'était l'important! Telle est du moins l'histoire qui m'a été contée ! je n'affirme pas qu'elle soit vraie. Mais elle doit l'être. En tout cas, elle est tout à fait vraisemblable. Elle n'est à coup sûr pas plus extraordinaire que celle du marchand de dattes nommé juge de paix du Bahr-el-Gazal!

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Même observation pour les trois compagnies de tirailleurs que nous avons vues à Matadi et à Brazzaville ! Si elles étaient nécessaires à l'expédition Marchand, il fallait s'assurer des moyens de leur faire rejoindre leur poste et les expédier coûte que coûte! Mais puisqu'on n'avait pas de moyen de le faire, il ne fallait pas les mettre en route, car elles ne servaient absolument à rien à Brazzaville, et encore moins, bien entendu, à Matadi!

Des faits de ce genre peuvent paraître bien singuliers aux gens qui ont encore des illusions sur ce que nous allons faire aux colonies, s'il en reste! mais n'étonnent pas quand on est, comme je le suis, très convaincu que ces colonies sont simplement destinées à fournir à ceux qui nous gouvernent l'occasion de créer quelques places! Ils ont énormément de parents pauvres. Ceux qu'ils ne parviennent pas à caser en France, ils les casent aux colonies! A peu près tout le budget y passe, même dans les plus favorisées. Il n'est donc pas bien étonnant que, dans celles qui sont très éloignées, comme le Congo, où par conséquent le système peut s'épanouir dans toute sa beauté, il ne reste plus rien pour faire face aux autres dépenses.

On m'objectera que si de tels errements rendent évidemment impossible la colonisation sur le modèle qui a si bien réussi aux Belges, celle que j'appellerai la colonisation en régie, ils ne s'opposent pas absolument à la réussite des entreprises particulières.

Cela est vrai en théorie, mais en théorie seulement! Il existe en France actuellement d'excellents éléments de colonisation. Car il y a chez nous trente ou quarante mille familles qui, à cause de leurs opinions politiques et religieuses, sont traitées comme de véritables parias, puisque leurs fils ne peuvent prétendre à aucune fonction civile ni administrative, et que l'accès de l'industrie et du commerce leur est à peu près interdit; car plus nous allons, et moins il devient possible

de faire du commerce et de l'industrie dans notre pays, quand on n'a pas le bonheur de plaire au gouvernement. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler la déposition de M. le préfet Hendlé, avouant cyniquement, à l'époque du procès de Montceau-les-Mines, qu'il avait donné l'ordre à ses bureaux de toujours faire traîner les affaires administratives concernant l'entreprise de M. Chagot parce qu'il était un clérical, et faisant cet aveu dépourvu d'artifices, sans que le président songeât seulement à trouver la chose extraordinaire.

Les jeunes gens appartenant à ces familles n'ont donc plus qu'une ressource, celle de se faire une carrière dans l'armée, qui reste ouverte à tous, du moins jusqu'à présent.

Mais tout le monde ne peut pas entrer dans l'armée. Aussi, dans ces milieux dont je parle, se sont développées depuis une quinzaine d'années, d'une manière très remarquable, des idées de colonisation. Et ce qui le prouve, c'est qu'il y a maintenant une foule de jeunes gens de très bonnes familles, bien élevés, de conduite irréprochable, dont les parents ont de la fortune, qui, simplement pour fuir le désœuvrement, se sont lancés dans des entreprises coloniales. Le duc de Blacas, par exemple, l'un des premiers à avoir eu cette idée, a fondé une belle exploitation au Canada, qui est en pleine prospérité : et beaucoup d'autres ont fait comme lui, dans le même pays ou aux Etats-Unis. Dans l'ouest du Mexique, il y a toute une petite colonie de jeunes gens français du même monde, qui ont employé d'assez gros capitaux, fournis par leurs parents, à créer des cultures de cacao qui réussissent aussi fort bien. Dans l'Argentine, il y en a des centaines, et peut-être des milliers, qui font de même ; il y en avait aussi dans le Transvaal avant la guerre.

Quand ce mouvement a commencé à se dessiner, il

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en est venu aussi un certain nombre dans les colonies françaises : soit comme explorateurs, voulant faire de ces colonies la base de leurs opérations; soit comme colons. Mais l'accueil qu'ils y ont trouvé a donné à réfléchir à ceux qui auraient été tentés de les imiter. D'abord on a cru remarquer, à tort ou à raison, que les explorateurs sortant de ce milieu disparaissaient souvent d'une façon mvstérieuse, comme ce pauvre Morès, par exemple, dont les assassins, parfaitement connus puisqu'ils sont en prison et qu'ils avouent leur crime, n'ont jamais été jugés, malgré tous les efforts de sa famille; ou comme M. de Béhagle qu'on nous dit être prisonnier de Rabah ! Il est bien probable que la mort du colonel Klobb est le dénouement d'une histoire du même genre. Il ne fallait à aucun prix que le fils du général Chanoine pût réussir : c'est pour cela qu'on a voulu le faire revenir, en prenant comme prétexte qu'il avait maltraité un certain nombre de nègres sur sa route! Comme si tous les explorateurs n'en faisaient pas autant! ou à peu près tous! Seulement on ne prévoyait pas la tournure que prendrait l'affaire. Quelquefois aussi on a vu le gouvernement organiser des expéditions, uniquement pour nuire à un Français, parce qu'il n'était pas « persona grata ». C'est ce qui est arrivé, notamment, lors du vovage que fit le prince Henri d'Orléans en Abyssinie pour y obtenir des concessions. Et les colons n'étaient pas beaucoup mieux traités. Quelques-uns, comme MM.de Chabannes et de Montureux, ont réussi. Ils étaient en Tunisie, où l'administration est obligée de s'observer à cause du voisinage de la France. Mais dans les colonies un peu lointaines, il ne fait pas bon se mettre sous sa coupe, quand, on appartient à une famille mal notée. -Vinsi Morès, avant d'aller en .-Mrique, avait voulu construire au Tonkin, avec des capitaux mis à sa disposition, tout un réseau de chemins de fer dont le

besoin se faisait pourtant sentir, puisque M. Doumer les construit actuellement. On usa de tels procédés à son égard qu'il fut obligé de renoncer à son projet.

On ne doit donc pas trop s'étonner si leurs amis et connaissances, instruits par leur exemple, se détournent de plus en plus des colonies françaises. Franchement ils n'ont pas tort, comme je le faisais remarquer à M. Jules Lemaître, qui, il y a de cela deux ans, avait traité cette question dans une série d'études publiées au Figaro et auxquelles je répondais dans le même journal. Tous ces jeunes gens qui veulent s'en aller au loin ont vu leurs parents constamment traqués et persécutés par les agents du gouvernement! Il faudrait qu'ils fussent bien naïfs pour aller se remettre sous la coupe de ces mêmes agents, ou d'autres qui seraient encore pires, en choisissant une de nos colonies pour s'y établir! A ceux qui pourraient avoir cette idée, je conseille de lire, dans ce récit, le passage où est relatée certaine aventure survenue à Mgr Augouard. Ils verront ce qui les attend. Et, instruits par l'expérience des autres, ils auront bien soin, d'abord de ne pas aller dans une colonie française, et ensuite, quand ils se seront établis à l'étranger, de beaucoup se méfier des consuls, et d'avoir avec eux le moins de rapports possible. Car les consuls sont recrutés dans les mêmes milieux que les gouverneurs. Et lorsqu'ils ont affaire à un Français appartenant à une famille mal notée pour ses opinions politiques, ils se font toujours un véritable plaisir de lui nuire le plus qu'ils peuvent. Ne fût-ce que pour se venger de les voir bien accueillis par la bonne société locale, qui leur fait, à eux, le plus souvent, grise mine à cause de leur éducation par trop rudimentaire. Encore tout dernièrement, une jeune femme de ma connaissance (jui était allée, pour sa santé, passer l'hiver dernier dans un petit port du Levant , me

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parlait de toutes les persécutions dont elle avait été l'objet de la part de notre consul , furieux parce qu'elle se refusait à recevoir une chanteuse de caféconcert avec laquelle il vivait.

Il ne faut donc pas compter pour coloniser le Congo sur les jeunes gens de la catégorie de ceux dont je viens de parler. Il ne faut pas non plus compter suiceux qui appartiennent à des familles aisées « bien pensantes » ! Il en viendra peut-être quelques-uns, ceux qui auront fait beaucoup de sottises en France et que leur famille y enverra a en consommation ». Mais ceuxlà viendront comme fonctionnaires! Et les autres, ayant autant de places qu'ils en veulent en France ou dans d'autres colonies, se garderont bien de venir dans celle-ci. Par qui donc se fera la mise en valeur de tous ces royaumes dont Brazza a dépouillé le pauvr* roi Makoko et tant de ses collègues, pour les donner 'i la France?

Ce sont les Belges qui en auront, sinon l'honneur, du moins le profit ! Au moment où j'écris ces lignes, le mouvement se dessine. Pendant que nous envoyions des missions au lac Tchad et des expéditions au Bahr-el-Gazal, des sociétés belges faisaient explorer, à petit bruit, toute la zone qui s'étend à l'ouest de rOubanghi et au nord de Brazzaville; et s'étant assurées qu'elle contenait de très grandes réserves d'ivoire et des forêts très riches en caoutchouc, elles ont cherché à s'assurer les bénéfices de l'exploitation. Au moment où nous étions au Congo, des pourparlers étaient déjà entamés dans ce but. Une grande compagnie, dans le conseil d'administration de laquelle figura.it justement le colonel Thys, était en train de négocier une grosse affaire de ce genre. Il s'agissait d'une concession de je ne sais combien de millions d'hectares! Ils n'ont pas pu l'obtenir. Mais ils arriveront tout de même à leurs fins. Et voici comment!

Les résultats financiers obtenus par les Compagnies belges dans leur Congo ayant attiré l'attention, il s'est produit, dans ces derniers temps, un nombre considérable de demandes de concessions pour le Congo français. Quelques-unes de ces demandes, un très petit nombre, étaient faites par des gens ayant une certaine surface. Ils ont tous été évincés! Et la chose se comprend parfaitement. Il court des bruits si fâcheux sur la manière dont se donnent les concessions dans les autres colonies, il est tellement certain qu'un de ces jours il va se produire, au moins dans l'une d'elles un gros scandale , que ceux de nos gouverneurs qui sont de très honnêtes gens — il y en a, — et M. de Lamothe est du nombre, tiennent avant tout à éviter d'être confondus avec les autres. Ils ne veulent à aucun prix laisser planer l'ombre d'un doute sur leur réputation. Et alors ils ne laissent donner des concessions qu'à des gens n'ayant absolument rien. De cette façon ils sont bien sûrs qu'on ne les accusera pas de s'être laissé corrompre.

C'est notamment ce qui s'est passé au Congo! Seulement le résultat de ces prudentes combinaisons, c'est que dès qu'un Français a reçu ses titres de concession, comme il ne peut en tirer parti, puisqu'il n'a pas un sol, il ne songe qu'à la vendre aux Belges. Et alors il prend tout de suite le train pour Bruxelles, saute dans une vigilante, à peine débarqué, et se fait conduire à la rue Brederode, où il est désagréablement surpris de trouver tous les autres concessionnaires qui ont eu la même pensée que lui et qui attendent leur tour dans l'antichambre. De sorte que, la concurrence s'en mêlant, ils trouvent bien à vendre leurs concessions, mais, s'il faut en croire les bruits qui courent, elles ne coûtent pas cher à ceux qui les achètent ! Et nous autres, les contribuables français, nous allons continuer, comme devant, à payer les dépenses du Congo, mais

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ce seront les Belges qui encaisseront les bénéfices ! Je trouve qu'ils auront d'ailleurs bien raison. Et j'en ferais autant si j'étais à leur place. Mais c'est parce que j'ai toujours vu les choses se passer ainsi, que je persiste à croire que nous ferions vraiment mieux de ne pas nous mêler de coloniser !

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