‹ Au CongoChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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Jusqu'à présent je me suis à peu près borné à mettre au net les notes que j'avais prises au cours de mon rapide voyage au Congo, en indiquant seulement d'une manière sommaire les réflexions qu'avaient pu faire naître dans mon esprit certains incidents. Je voudrais maintenant, avant de prendre congé des bienveillants lecteurs qui m'ont suivi, leur dire quelques mots de l'expérience de colonisation qui se poursuit là-bas et qui a déjà produit des résultats aussi remarquables. Les méthodes employées ne sont peut-être pas aussi nouvelles qu'elles le paraissent au premier abord, mais comme, en somme, elles ont réussi admirablement, elles sont intéressantes à étudier.

Comme tout le monde le sait, il y a deux espèces de colonies. D'abord celles de peuplement, qui ont pour but de permettre à un peuple qui n'a plus assez d'espace à sa disposition, parce que sa population augmente, de déverser dans un autre pays une partie de cette population. C'est même, au fond, la seule colonisation légitime! Mais, pour jouer ce rôle, il faut évidemment que le pays en question soit comme l'Australie ou le Canada, c'est-à-dire qu'il soit désert ou à peu près; et puis qu'il remplisse des conditions de fertilité et surtout de salubrité qui fassent que les gens qui vont s'y

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établir puissent non seulement y vivre, mais encore y faire souche. Or, tel n'est évidemment pas le cas du Congo, où les Européens ne pourront jamais vivre que pendant un nombre d'années très limité et où ils ne pourront certainement jamais faire souche.

Le Congo est donc, par excellence, le type des colonies dites d'exploitation, c'est-à-dire de celles que les puissances européennes créent non pas pour y trouver un déversoir à leur excédent de population, mais pour y employer leurs capitaux en exploitant les richesses du pays, au moyen du travail plus ou moins volontaire des indigènes, dont elles commencent généralement par s'approprier les richesses acquises, s'il en existe, opération qui les indemnise, du moins partiellement, des frais de la conquête. Les colonisations de ce genre sont donc, avant tout, des opérations commerciales. On l'avait même si bien compris au temps jadis, quand les idées étaient simples et qu'on voyait les situations telles qu'elles étaient parce qu'on appelait les choses par leur nom, que d'ordinaire, quand les hasards d'une guerre heureuse avaient fait tomber entre les mains d'un roi, c'est-à-dire d'une collectivité, car alors le roi c'était l'État, un pays qui semblait se prêter à ce genre d'exploitation, on s'empressait de le céder, moyennant certaines conditions, à une compagnie qu'on investissait des droits régaliens créés par la conquête, et avec laquelle, à partir de ce moment, on traitait presque de puissance à puissance; car on ne conservait sur elle qu'un droit de contrôle assez illusoire. Et on procédait ainsi pour plusieurs raisons. D'abord, reconnaissant qu'il s'agissait d'une opération commerciale, on se méfiait un peu des aptitudes de l'État à la mener à bien : en quoi on n'avait pas, peut-être, tout à fait tort. Ensuite on se disait qu'en somme, le commerce qui allait se développer ne profiterait qu'à quelques-uns, et qu'alors il n'était pas juste de faire payer les frais

généraux par tous. Ce qui était également assez bien raisonné, du moins à première vue.

Quelquefois même, il arrivait que l'opération était une entreprise privée dès son origine. C'est ainsi notamment que les choses se sont passées lors de la conquête du Pérou. Le grand historien américain Prescott établit, en effet, preuves en main, que cette conquête a été exécutée par une société civile régulièrement constituée par-devant un notaire de Panama, en vertu d'un acte daté du lo mars 1526, dont la minute existe encore, paraît-il! Pizarre et Diego de Almagro étaient des explorateurs, comme on dirait maintenant. Leur apport consistait dans la connaissance, assez vague d'ailleurs, qu'ils avaient de l'affaire. C'était un chanoine, don Fernando Luque, qui fournissait à lui seul tout le capital social : vingt mille « pesos de oro » , quelque chose comme treize cent mille francs de notre monnaie. Et même, détail bien curieux, il paraît certain que don Fernando Luque n'était qu'un prête-nom agissant pour un certain licencié, don Pedro de Espinosa qui, bien probablement, tout en ayant confiance dans l'affaire puisqu'il y aventurait ses capitaux, ne se souciait pas de se compromettre officiellement dans une association avec deux personnages aussi tarés qu'Almagro et surtout Pizarre!

Il agissait d'ailleurs, vis-à-vis d'eux, d'une manière très libérale, car l'acte d'association stipulait que les trois associés auraient part égale dans les bénéfices. Et ces bénéfices étaient singulièrement réduits, d'abord par la redevance de 20 pour 100 imposée par la couronne à toutes les opérations de ce genre, sur les matières d'or et d'argent trouvées dans les pays conquis, pour prix de l'autorisation nécessaire : et ensuite par la part énorme abandonnée au personnel. Ainsi, quand on rtt le premier partage du butin, au bout de quelques mois, la somme à partager se montait à 82 millions,

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soit 66 millions, déduction faite de ce qui revenait à la couronne, somme qui était représentée principalement par des lingots d'or. Mais il y avait aussi des lingots d'argent qui furent partagés à part, je ne sais pas pour quelle raison. Or, rien que pour ce qui lui revenait des lingots d'or, Pizarre reçut 3,705,000 fr. ; un de ses officiers, de Soto, qui cependant dut recevoir moins que les autres, parce qu'il était un des derniers arrivés, prit i , 155,000 francs : et les simples cavaliers, dont la part était double de celle des fantassins, encaissèrent chacun 567,000 francs ; sans préjudice bien entendu de toutes les dotations « repartimientos » que tous reçurent en terre et en esclaves ! Il ne dut donc pas rester grand'chose pour le bailleur de fonds.

J'ai donné tous ces détails sur les opérations de la société d'Almagro et C" parce qu'on en pourrait dire à peu près autant des autres grandes compagnies qui se sont fondées en Angleterre et en France, il y a deux siècles environ, pour exploiter les Indes. Le capital a été, généralement, très faiblement lémunéré. Ainsi la fameuse Compagnie des Indes anglaises n'a jamais donné à ses actionnaires que 10 1/2 0/0. Et encore l'argent qu'on donnait ainsi, il fallait le plus souvent l'emprunter. Et on dissimulait la situation véritable, qui était des plus mauvaises, au moyen d'artifices d'écriture qui, de nos jours, conduiraient tout droit en police correctionnelle les directeurs et les administrateurs qui y auraient recours. Ainsi, par exemple, la Compagnie faisait figurer indéfiniment à l'actif le prix d'estimation de tous les forts, et des canons qui les garnissaient, trouvés dans les domaines qu'elle avait acquis, alors même qu'il s'agissait de petites forteresses féodales qui avaient eu leur raison d'être au moment de la conquête, mais que, depuis bien longtemps, on laissait tomber en ruine ! Et il serait facile de multiplier les exemples de ce genre, qui permettaient à M. J.-B, Say,

dans son Cours cf économie politique^ de formuler ainsi son opinion sur la gestion de la célèbre Compagnie :

« On est donc fondé, dit-il, à regarder la Compagnie des Indes comme une association tout à la fois commerciale et souveraine qui, ne gagnant rien, ni dans sa souveraineté, ni dans son commerce, est réduite à emprunter chaque année de quoi distribuer à ses actionnaires un semblant de profit ! »

Voilà donc ce qu'ont été les grandes compagnies de colonisation. Elles ont généralement ruiné leurs actionnaires, ou du moins elles ne leur ont donné que de très petits bénéfices. Mais elles ont enrichi, et enrichi souvent d'une manière fantastique , leur personnel , notamment leur personnel militaire. Il est même très intéressant de constater combien elles étaient obligées de payer cher leurs soldats. On dit toujours que tout a enchéri. Mais cela n'est pas vrai en ce qui concerne les soldats. La valeur commerciale du soldat a, au contraire, subi une baisse énorme. Ainsi j'ai lu quelque part, je crois que c'est dans un livre de M . d' Avenel, que la solde des soldats écossais de la garde de Louis XI était égale à quatre fois ce qu'on payait la journée d'un charpentier. Elle devait donc représenter 15 ou 20 fr. de notre monnaie. Tandis qu'à présent la reine Victoria ne paye ses highlanders qu'un shelling par jour! Et elle les paye au-dessus du cours ! Car nous en avons un certain nombre dans la légion étrangère qui se battent très convenablement pour deux sous.

D'ailleurs le rôle de ces grandes compagnies est fini. Autrefois, ce qui les rendait possibles, c'est que les communications étaient très rares et très difficiles. Dans ce temps-là, un pays pouvait, à la rigueur, déléguer ses pouvoirs à ces grandes compagnies souveraines, ou à charte, comme on dit maintenant : ou du moins il pouvait les tolérer, parce qu'il pouvait, au moins dans une certaine mesure, décliner la responsa-

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bilité des événements survenus par le fait de ces compagnies. Ainsi aux Indes, par exemple, il est arrivé souvent que les compagnies anglaises et françaises se faisaient la guerre, tandis que la France et l'Angleterre étaient en paix. Or il est bien évident qu'un état de choses pareil n'est plus admissible maintenant à cause des complications internationales qui ne manqueraient pas de se produire. Quand, par exemple, la Compagnie à charte du Niger se permettait, ces années dernières, d'opprimer nos coloniaux et de s'annexer des pays qui ne lui appartenaient pas, ce n'est pas à son directeur que nous adressions des remontrances : c'est aux ministres de la reine Victoria. Aussi, voyant que cette compagnie allait leur attirer de mauvaises affaires, les Anglais se sont empressés de révoquer sa charte. Et ils regrettent sûrement et amèrement, à l'heure actuelle , de ne pas avoir révoqué celle de M. Rhodes avant l'expédition Jameson.

En France, il y a beaucoup de gens qui, constatant combien nos colonies sont mal administrées, regrettent qu'on n'en revienne pas au système des grandes compagnies à charte. Je suis entré dans ces détails pour faire voir que d'abord il n'est plus praticable à l'heure actuelle, et ensuite qu'il avait bien aussi des inconvénients. J'en ai parlé aussi parce que, cependant, le système organisé au Congo par S. M. le roi des Belges se rapproche beaucoup de celui-là. Il s'agit avant tout d'exploiter commercialement le pays. Seulement, comme il a fallu tenir compte des idées modernes, on a bien été obligé de changer un peu la manière de faire. Mais on l'a changée le moins possible. Ce qui marque

încore le plus la différence, c'est le traitement fait

lux employés.

Ce qui caractérise en effet le régime auquel est sou-

nis le Congo belge, c'est l'omnipotence du roi! L'ini-

iative privée n'y est rien ! Comme le dit très juste-

ment Mille dans son livre, au Congo léopoldien, il y a : 1° l'État lui-même, c'est-à-dire la grande entreprise commerciale dont le Roi est le chef et le bénéficiaire; 2° de grandes sociétés privilégiées, dont le Roi est presque toujours le gros actionnaire, et qui, en tout cas, sont toutes à sa merci; car, par le fait, elles ne jouent qu'un rôle d'intermédiaire entre lui, producteur d'ivoire et de caoutchouc, et les consommateurs ! Et j'ajoute que, lorsqu'on se rend compte des circonstances dans lesquelles est née cette colonie, il faut bien se dire que cette combinaison seule était possible.

En France, en effet, le parti qui nous gouverne ayant cru, à tort ou à raison, je n'examine pas cette question pour le moment, devoir doter notre pays d'un empire colonial, s'est bien gardé de proposer la chose au suffrage universel. 11 y avait cependant à lui donner des raisons que je crois mauvaises, mais que je reconnais être très spécieuses ! Ainsi, on pouvait par exemple dire aux électeurs que, la protection étant reconnue nécessaire pour sauvegarder les intérêts de notre agriculture et de certaines de nos industries, il fallait bien s'attendre à ce que les étrangers nous rendissent la pareille et que, par conséquent, si nous voulions avoir des débouchés, il fallait nous en créer! Mais on n'a jamais agi ainsi, parce qu'on savait très bien que dans un pays démocratique où ce sont les plus pauvres et les plus ignorants qui font les lois, on ne peut pas avoir la prétention de faire de la politique à longue échéance ! Alors on s'est arrangé de façon à toujours mettre le pays en présence d'un fait accompli. Sans demander l'avis der personne , on envoyait sous un prétexte quelconque un certain nombre d'hommes dans des endroits où ils n'avaient absolument rien à faire. Ils s'y faisaient massacrer, et alors, sous le prétexte d'aller les venger, on 1 s'emparait du pays! C'est l'histoire de la conquête du > Tonkin, résultat du massacre de Garnier, ou de celle

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du Soudan, faite parce qu'un enseigne avait été tué à Tombouctou, où cependant on nous racontait qu'il était allé sans ordres! C'est encore sous un prétexte analogue qu'on est allé en Tunisie, où cependant les Kroumirs n'avaient massacré personne. Mais là on s'est contenté de dire qu'ils avaient peut-être eu envie de le faire !

Seulement, ces moyens ne sont pas à la portée de tout le monde ! 11 faut avoir affaire, d'abord à des politiciens du genre des nôtres, et puis aussi à un corps électoral aussi peu éclairé et aussi disposé à se payer de mots, pour qu'ils réussissent. En tout cas, en Belgique, ils ne réussiraient certainement pas ! Le Roi des Belges aurait eu beau expliquer à ses sujets, le plus clairement du monde, que s'il y a en Europe un pays qui soit acculé à cette nécessité de se créer des débouchés en créant des colonies, c'est assurément le leur; puisque, bien qu'il n'en existe pas d'aussi peuplé, ils continuent à avoir tant d'enfants que la population augmente toujours ; que cette population ne peut donc vivre qu'en exportant ses produits, ce qu'elle ne pourra plus faire dans un avenir prochain, parce que toutes les nations voisines élèvent autour de la Belgique des murs de plus en plus élevés, pour protéger leur industrie contre la sienne, qui est favorisée par le bon marché de la main-d'œuvre et l'économie d'hommes et d'argent qui résulte pour elle de sa neutralité, le .seul résultat qu'il aurait obtenu aurait été que Flamands et Wallons, libéraux et catholiques, auraient, pour la première fois de leur vie, été d'accord pour lui répondre que tout cela était bel et bon, mais qu'à chaque jour suffisait sa peine, qu'ils se refusaient absolument à dépenser de l'argent pour s'emparer de pays où ils étaient bien décidés à ne pas aller, et que, s'il s'avisait de les engager malgré eux dans de pareilles aventures, il lui en coûterait sûrement sa couronne ! Et c'est

alors que le Roi, bien convaincu d'une part de la nécessité urgente pour la Belgique d'avoir une grande colonie, et très persuadé qu'il n'arriverait pas à décider les Belges à faire le nécessaire, a eu l'idée très noble, très généreuse, et je dirai très royale, de leur en donner une malgré eux, en gardant pour lui seul tous les risques, tous les tracas, tous les frais et toute la responsabilité de l'entreprise. 11 n'y a pas beaucoup de chefs d'État qui aient donné une pareille preuve de dévouement à leur peuple!

Telle a été certainement la pensée du Roi. 11 est impossible d'étudier l'histoire du Congo belge sans arriver à cette conviction. Car autrement sa conduite serait incompréhensible; tandis que, dans cette hypothèse, tout s'explique. 11 était évidemment à la recherche d'une occasion de réaliser son projet, quand la campagne en faveur de l'abolition de l'esclavage est venue lui fournir un prétexte ! Et alors il a marché dans la voie qu'il s'était tracé, avec une ténacité et en même temps une prudence qui sont vraiment merveilleuses! Les commencements cependant, ont été très difficiles. Il était indispensable de jouer très serré. Car si l'Europe s'était doutée de ses véritables projets, elle ne les aurait certainement pas favorisés comme elle l'a fait ! Et son concours était indispensable! 11 fallait procéder à la conquête du pays, tout en faisant croire aux puissances que c'était par pure philanthropie, et sans forces militaires, puisqu'il était bien entendu que l'armée belge n'entrait pas en ligne! On employa les moyens qui avaient si bien réussi aux Arabes. On commença par lancer des missions d'exploration dans le pays. Les officiers qui les commandaient arrivaient chez les rois nègres les mains pleines de présents. A chacun d'eux on laissait entendre que s'il voulait tolérer sur son territoire la présence d'un blanc accompagné d'une petite escorte de

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zanzibarites, il s'en trouverait bien ! Quand ils refusaient, on n'insistait pas. Quelques-uns acceptaient, alors on construisait chez eux un petit fort, sous un prétexte quelconque. Ensuite on se mêlait de leurs affaires. On cherchait à se créer un parti. D'ailleurs la présence des blancs constituait un avantage sérieux pour la tribu dont ils étaient les hôtes! Tous ces nègres ne pensent qu'à piller leurs voisins. Ceux qui se trouvaient sous la protection d'un de ces forts pouvaient le faire tout à leur aise, sûrs que les autres ne leur rendraient pas la pareille. En sorte que ceux-ci finissaient par vouloir aussi avoir des blancs. Si bien qu'au bout de six ou sept ans on avait fini par avoir une chaîne de postes tout du long de la rivière jusqu'au Stanley-Pool, où commençait l'empire arabe, auquel on n'osait pas encore s'attaquer.

Seulement tout cela coûtait horriblement cher, bien que tout se fît avec une parcimonie et même une lésinerie dont, pour avoir une idée, il faut lire l'ouvrage du capitaine Coquilhat, qui a écrit l'histoire de ces débuts. Et cependant on dit qu'à un certain moment le Roi, qui faisait à lui tout seul tous les frais de l'entreprise, se trouva à découvert de plus de trente millions! Bien d'autres se seraient découragés. 11 ne perdit pas un seul instant son sang-froid. Il sut attendre que le fruit fût mûr pour le cueillir. Le roi nègre n'est pas donnant de sa nature. Tant que les blancs leur faisaient des cadeaux à jet continu, sans rien leur demander en échange, ils avaient supporté leur présence sans trop de peine. Mais comment leur faire payer des impôts? ce qui revenait à dire : comment les décider, eux et leurs sujets, à travailler?

Pour accomplir ce tour de force, on spécula sur les haines féroces qui divisent les tribus. J'ai tort de dire les haines : il serait plus exact de dire le goût qu'elles ont les unes pour les autres ! Car elles ne se faisaient la

guerre que pour pouvoir manger les prisonniers qu'elles se faisaient. Dans chacune d'elles oh avait fini par recruter un certain nombre de soldats. J'ai déjà dit par quels moyens! Quand ils furent formés, on les dépaysa. On mit par exemple comme garnison dans un fort construit chez les Batétélas cent Banghalas commandés par un officier blanc, pendant qu'on envoyait dans les mêmes conditions cent Batétélas tenir garnison chez les Banghalas. — On était bien sûr que cent Batétélas armés de bons fusils et commandés par un blanc tiendraient tête à tous les Banghalas, qui n'avaient que des flèches : et en même temps, il n'y avait pas de danger qu'ils eussent envie de déserter, puisque tous ceux qui se seraient avisés de quitter le fort auraient été mangés tout de suite. Une fois cette organisation achevée, on était donc absolument maître du pays. Et alors on put entrer dans l'ère des recettes! Chaque village fut taxé. 11 dut fournir un certain nombre de kilogrammes de caoutchouc. Quand il ne les fournissait pas, on prenait toutes les femmes. Mais par contre, quand le chef fournissait davantage, on lui payait très exactement le surplus à raison de 20 centimes le kilo ! Surtout au commencement, ces redevances rentraient assez facilement. La récolte du caoutchouc n'est pas une opération bien compliquée. Pas mal déplantes le produisent. Mais au Congo, s'est surtout celui qui se trouve dans la sève, le latex, pour employer l'expression consacrée, de certaines lianes, qu'on exploite. Dans les livres, on indique des moyens très scientifiques pour tirer le caoutchouc de ce latex! Il est dit qu'il faut traiter le liquide, une fois recueilli, par certains acides. Mais les noirs emploient un procédé beaucoup plus simple. Quand un nègre a trouvé une liane à caoutchouc grimpant à un arbre, il la coupe, recueille dans le creux de sa main la sève qui s'échappe, la frotte sur son corps, et le

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caoutchouc se colle à sa peau. Si vous avez dans votre salon un caoutchouc ordinaire , prenez une feuille, cassez-la, recueillez la goutte de lait que vous verrez poindre sur la cassure, entre vos deux doigts, frottez-les l'un contre l'autre, et vous verrez le phénomène se produire ! Quand un nègre s'est livré à des exercices de ce genre pendant deux ou trois heures, et qu'il est devenu le centre d'un ballon de caoutchouc qui commence à le gêner, il rentre chez lui, se gratte avec un couteau, et la marchandise est prête à livrer! Cette pratique est même si bien répandue qu'elle a donné lieu à des classifications curieuses! Les lianes du Kassaï sont d'une espèce particulière qui fournit un caoutchouc meilleur que les autres, ou du moins plus apprécié : ainsi, au mois de décembre 1898, le caoutchouc du Kassaï se vendait 9 fr. 90 le kilo, quand ceux des autres provenances valaient de g fr. 50 à 5 fr. 70! Or tous les caoutchoucs, quand ils sont bien purs, ont absolument la même apparence. Seulement, comme certains Indiens de l'Orénoque, les nègres du Kassaï ont l'habitude de se frotter le corps avec une poudre de bois rouge. De sorte qu'ils déteignent sur le caoutchouc qu'ils récoltent, qui prend une teinte rouge, et c'est à cela qu'on le reconnaît !

Il était facile de se procurer l'ivoire qui existait dans le pays, par des procédés analogues. Le problème de la transformation du Congo en affaire payante était donc résolu en principe ! Mais il y avait encore une grosse difficulté à résoudre. L'Europe a reconnu la souveraineté du Roi sur le Congo, à des conditions bien déterminées par le Congrès de Berlin. Elle a stipulé que le commerce et la navigation seraient libres; que l'esclavage serait aboli, et enfin que l'Etat indépendant s'interdisait la faculté de faire payer des droits de douane à l'entrée ou à la sortie. Ce qui, lorsque l'on y réfléchit, était insensé! Car, prises au pied de la lettre, ces

clauses le mettaient dans l'impossibilité de se créer des ressources. Aussi sont-elles toutes éludées. Et on est arrivé à ce résultat par des procédés qui sont des miracles d'ingéniosité et en même temps de simplicité!

Le Roi a commencé par se déclarer non seulement souverain absolu, mais aussi propriétaire de toutes les terres non cultivées du pays. Comme les noirs n'ont que quelques vagues cultures de manioc, autant dire qu'il est le seul propriétaire ! Ceci coupait court aux tentatives de certains étrangers qui seraient venus s'établir dans le pays, et qui ensuite se seraient prévalus de la clause garantissant la liberté du commerce et de la navigation, ce qui aurait amené une foule d'incidents désagréables. S'il s'en présentait, il faudrait bien qu'ils se logeassent quelque part! Or comme on les informerait que le Roi n'a pas envie de leur louer ni de leur céder un coin de terre pour y construire une maison, ils n'auraient rien à dire, puisqu'on ne peut pas exiger qu'un propriétaire permette à n'importe qui de venir s'établir chez lui, si cela ne lui convient pas! Et d'ailleurs ces indépendants ne pourraient pas davantage commercer avec les noirs, puisque le caoutchouc qu'ils auraient envie de leur acheter, étant la propriété personnelle du Roi, on pourrait toujours interdire aux indigènes de leur en vendre.

D'un autre côté, cette théorie de la souveraineté absolue et de la propriété exclusive du Roi rendait d'énormes services, au point de vue de la clause qui exigeait la suppression de l'esclavage. Sans elle, pour mettre le Congo en valeur, il aurait bien fallu avoir recours à l'initiative personnelle et à la colonisation. Mais des colons auraient tout de suite demandé qu'on leur fournît des moyens de faire travailler les nègres. Car il est bien prouvé que les nègres ne travaillent jamais que contraints et forcés. Cela est même si bien

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reconnu que les Anglais, que l'idée qu'on pût forcer des noirs à travailler malgré eux faisait frémir d'horreur tant qu'ils n'ont eu que des colonies insignifiantes en Afrique et que, par conséquent, la suppression de l'esclavage réclamée par eux ne gênait que les autres , ont bien changé leur manière de voir à ce sujet depuis qu'après s'être emparés d'une bonne moitié du continent qu'habitent les nègres, ils méditent de s'emparer de l'autre, — car ce qui le prouve, c'est qu'ils sont en train d'y rétablir à leur profit, non seulement l'esclavage, mais même la traite des noirs! Ceux qui auraient des doutes à ce sujet n'ont qu'à lire une correspondance parue il y a peu de temps, un peu avant la guerre, dans le Times, où il est question de la mise en vente, au cap de Bonne-Espérance, comme « engagés volontaires » — l'euphémisme est heureux! — des Matébélés prisonniers de guerre à la suite de la guerre que leur a faite M. Rhodes. Le gouvernement les a vendus à raison de dix shellings par mois pour les adultes et de cinq shellings pour les enfants. Si de pareilles annonces avaient paru dans des journaux turcs ou arabes, les Anglais auraient fait un beau tapage! D'autant plus que, comme on prévoyait que ces prisonniers ne travailleraient pas avec beaucoup d'entrain, le Parlement du Cap était saisi d'une loi autorisant les acquéreurs à les encourager au moyen d'un certain nombre de coups de fouet ! Le correspondant se demandait avec une certaine naïveté si cet état de choses était compatible avec la fameuse loi (jui interdit l'esclavage dans les colonies anglaises. Comme la question a sans doute paru indiscrète, on ne lui a pas répondu.

Tels sont les procédés des Anglais. Seulement il est bien évident que le pauvre Roi des Belges ne pouvait pas agir avec cette désinvolture. On voit d'ici les meetings d'indignation qui se seraient tout de suite tenus à Exeter-Hall, s'il avait permis à des colons éta-

blis dans le Congo d'employer le cuir des hippopotames, qui pullulent dans les rivières du pays, à tanner celui des noirs ! Et comme il était bien manifeste que les noirs ne travailleraient qu'à cette condition, et que, par conséquent, il ne trouverait pas de colons, il a bien fallu qu'il se décidât à opérer sinon lui-même, du moins par l'intermédiaire de délégués. Car alors la question changeait tout de suite d'aspect, puisqu'il était le gouvernement à lui tout seul; et qu'un gouvernement peut très bien faire une foule de choses qui sont interdites à des particuliers. Avant l'arrivée des blancs au Congo, il y avait dans chaque tribu des esclaves et des hommes libres. C'était un état de choses intolérable. En les contraignant tous au travail forcé dans une mesure dont le gouvernement était seul juge, pour se procurer les redevances en nature qu'on exige d'eux, il est bien vrai qu'on les transformait tous en esclaves, mais les principes étaient saufs et personne n'avait rien à dire.

On le voit donc, le système adopté, c'est-à-dire l'exploitation en régie par un exploiteur unique qui est le Roi, était la seule combinaison possible, étant donnée la situation politique. On m'objectera que Sa Majesté n'exploite pas directement tout ce qui est exploité, puisqu'elle a accordé un certain nombre de concessions à des particuliers et surtout à des compagnies. Mais il y a là seulement un trompe-l'œil. D'abord, il n'a été accordé à des particuliers qu'un nombre tout à fait infime de concessions. Au moins dans l'intérieur, je crois qu'il n'y en a qu'une, celle de ce jardinier dont j'ai parlé, qui s'intitule avec orgueil le seul colon du Congo! C'est donc une exception qui confirme la règle. Quant aux concessions faites à des compagnies, il est facile de se rendre compte qu'elles ne sont qu'en apparence une aliénation du domaine privé. Le Roi ne pouvait évidemment pas mettre à lui tout seul en valeur,

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d'un seul coup, un pays grand comme quatre ou cinq fois la France. Il n'avait pas les fonds nécessaires. Il lui fallait s'en procurer. C'est ce qu'il a fait en provoquant la création de toutes ces grandes sociétés auxquelles il a promis et donné des concessions comprenant des régions entières. Mais tout le monde sait que, de chacune d'elles, il a tenu à être le plus gros actionnaire. C'est donc lui qui nomme les conseils d'administration. Et il reste, par conséquent, partout le maître absolu !

Personne, d'ailleurs, ne se plaint de cet état de choses. Bien au contraire. Tous les actionnaires de ces compagnies ont vu leur capital quadrupler ou quintupler en cinq ou six ans. Quelques-uns même l'ont beaucoup plus que décuplé. Ils seraient bien difficiles s'ils n'étaient pas contents. D'autant plus que, vraisemblablement, pour beaucoup d'entre ces valeurs, la hausse est loin d'avoir dit son dernier mot. Quels ont été les bénéfices du Roi? Naturellement, personne ne le sait au juste. Mais il est bien certain que les trente millions aventurés par lui, au début, sont depuis longtemps rentrés au bercail, suivis de beaucoup d'autres. Quant aux revenus qu'il encaisse, j'ai lu quelque part qu'on les évaluait à sept ou huit millions par an. Cela est possible, mais, je le répète, je n'en sais rien. On dit aussi qu'en beau joueur il remet chaque année dans l'affaire tous les revenus qu'il en tire. Cela est encore possible et cela ne m'étonnerait pas; car, comme je l'a déjà dit, je suis convaincu que ce n'est pas une pensée de lucre qui l'a lancé dans cette entreprise. Il a voulu seulement rendre service à la Belgique malgré les Belges. L'histoire sainte nous enseigne par l'exemple du saint homme Job que Dieu, qui promet aux hommes les récompenses éternelles quand ils ont fait le bien ici-bas, en récompense aussi quelques-uns sur cette terre en leur prodiguant les biens temporels. S. M. le

Roi Léopold a eu évidemment la chance d'être placé dans cette seconde catégorie, la plus favorisée! Il méritait d'ailleurs cette distinction sous tous les rapports.

Car il est certain qu'il a rendu à son peuple un service inappréciable. Il n'a enrichi aucun pauvre. Quand on voyage en Angleterre, on rencontre à chaque pas des Anglais qui, partis pour l'une de leurs colonies sans un sol dans leur poche, en sont revenus avec de grosses fortunes gagnées par leur travail personnel. Il n'y a pas de Belge qui se soit enrichi dans ces conditions-là en allant au Congo, ou il y en a si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Et il n'y en aura jamais. C'est ce qui caractérise le système inauguré là-bas. Et c'est même ce que je lui reproche. Mais il y a énormément de gens en Belgique qui, déjà riches, puisqu'ils avaient des capitaux à aventurer, sont devenus extrêmement riches parce que, grâce au Roi, ils ont pu les faire fructifier là-bas! Et quand on y réfléchit, on se rend compte qu'en somme c'est peut-être la meilleure solution du problème social. Car il est bien certain que le plus grand service qu'on puisse rendre aux pauvres d'un pays, ce n'est pas de leur distribuer l'argent des riches, ce qui appauvrit tout le monde, mais, au contraire, de multiplier le nombre des riches ! Ainsi, supposez que demain on partage la fortune de M. de Rothschild entre tous les mendiants de la France! Dans six mois, il ne leur en restera rien, et tous ceux qui, actuellement, vivent de ce que leur fait gagner la fortune de M. de Rothschild seront des mendiants à leur tour! Tandis que si quinze ou vingt millionnaires américains aussi riches que M. de Rothschild venaient s'établir à Paris, une foule de gens qui ne parviennent pas à gagner leur vie actuellement trouveraient le moyen de vivre très à leur aise! D'ailleurs les pauvres bénéficient directement aussi du Congo, sous forme

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