IMPRESSIONS D'UN TOURISTE
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Je me fais vieux, et je croyais bien en avoir fini avec les voyages! Mais je me suis laissé tenter le printemps dernier : et j'en ai fait encore un! Ce qui m'a séduit, c'est d'abord qu'il ne devait pas être long, et puis, qu'ensuite, le programme n'en était vraiment pas banal. II est certain, en tous cas, que mes companons et moi, nous avons bien employé notre temp.s. Car, partis d'Anvers le 1 1 juin 1898, à bord du paqueot-yacht V Albertville, nous débarquions au Havre le août suivant, après avoir parcouru plus de i2,ojo illes en mer : ce qui fait déjà une jolie moyenne par ournée! Et, de plus, nous nous sommes enfoncés de lus de 700 kilomètres dans l'intérieur de l'Afrique, n plein Congo, dans un pays où pas un blanc n'avait énétré avant Stanley qui le traversa pour la preière fois en 1877, et qui est par conséquent encore lein de couleur locale. Ainsi, par exemple, l'anthroophagie y est une institution florissante. La viande lumaine s'y débite couramment, en plein marché, à 'étal de bouchers spéciaux. Je dois même dire que
plusieurs de mes compagnons de voyage se flattaient que nous aurions l'occasion de savourer un civet de négresse! Il paraît que le civet de négresse est une chose succulente, quand la négresse est jeune et bien en chair! Du moins on nous l'a affirmé. J'ai hâte d'ajouter que cet espoir a été déçu. Nous n'avons pas mangé de négresse! Mais en revanche, nous avons mangé de la trompe d'éléphant en daube, des filets d'hippopotame sauce madère et des entrecôtes de buffle à la béarnaise, ce qui est déjà bien joli pour des gens qui ne sont pas des explorateurs professionnels.
Et puis, nous pouvons nous dire que cette excursion s'est faite dans des conditions presque uniques. Elle signale un tournant de l'histoire des voyages en Afrique! Jusqu'à présent, on n'aurait jamais pu faire un pareil trajet en aussi peu de jours, puisque, rien que pour aller de la côte au point que nous avons atteint, il en fallait au moins trente ou quarante : et, dans l'avenir, on pourra sûrement le faire encore plus vite, mais alors, le voyage aura bien moins d'intérêt, parce que la physionomie du pays sera certainement modifiée du tout au tout. Ainsi dans une dizaine d'années, quand M. Cook amènera des bandes de touristes au Stanley Pool, pourra-t-il leur faire voir des éléphants, des hippopotames et des anthropophages? Cela n'est guère probable. Il pourra encore leur montrer des anthropophages. Autrefois, quand un bel anthropophage bien musclé s'achetait dans ce pays-ci pour loo francs et se revendait 3,000 francs au Brésil, on en exportait beaucoup et l'espèce aurait peut-être fini par disparaître à la longue : mais maintenant les anthropophages exportés n'ayant plus aucune valeur marchande, on les laisse chez eux. Aussi l'anthropophagie, en tant qu'institution, a encore de beaux jours; tandis que les hippopotames sont bien menacés, parce qu'ils fournissent des beefsteaks savoureux; et les élé-
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phants le sont encore plus , car leurs défenses servent à faire des billes de billard.
Ce qui a permis au petit groupe de diplomates, d'officiers et de simples touristes comme moi, sans parler des quatre dames qui étaient de la partie (car nous avions à bord quatre dames dont trois jeunes filles), ce qui, dis-je, a fourni à tout ce monde l'occasion de visiter ainsi un pays dont l'accès était jusqu'à présent aussi difficile, c'est l'inauguration du chemin de fer du Congo : cérémonie qui a eu lieu le i" juillet dernier et à laquelle nos voisins les Belges tenaient à donner le plus d'éclat possible; car ils sont très fiers et très légitimement fiers de la réussite de cette grosse entreprise. Nous étions tous les invités de la Compagnie, dont l'administrateur général, M. le colonel Thys (prononcez Taïs!), qui est en même temps aide de camp de S. M. le roi Léopold, nous servait de mentor.
Ce qui donnait d'ailleurs une signification toute particulière à cette inauguration, c'est que les coloniaux du monde entier se rendaient parfaitement compte que de l'achèvement de ce chemin de fer dépend en réalité le succès de l'œuvre de colonisation tentée au Congo par le roi des Belges. Il était très certain, en effet, que, sans lui, la réussite était impossible. Du reste Stanley l'a toujours dit. Le Congo abonde en ressources naturelles : il fera la fortune de ceux qui sauront l'exploiter : mais tant qu'on n'y aura pas construit un chemin de fer, on n'en tirera pas un shilling. Voilà la thèse qu'il a toujours soutenue. Il exagérait peut-ôtre un peu la richesse du pays. Mais au fond, ce qu'il disait était absolument vrai. Il n'est pas très certain que le Congo soit un pays aussi riche qu'il le dit, ni qu'il soit jamais appelé au merveilleux avenir qu'on lui prédit. Mais ce qui est très certain c'est que, sans ce chemin de fer que nous sommes
allés inaugurer, le Congo était inexploitable parce que la nature a rendu son accès tellement difficile aux blancs qu'elle semble avoir eu pour but de faire de ce pays un immense jardin zoologique réservé uniquement aux ébats des nègres, des singes et des éléphants, depuis le commencement du monde jusqu'à la consommation des siècles..
Quand, en effet, on aborde le continent africain du côté de l'est, à cette hauteur, on trouve bien, il est vrai, une voie de communication relativement facile pour pénétrer dans l'intérieur, puisqu'on peut remonter le fleuve du Congo jusqu'à une distance de i6o kilomètres de son embouchure. Mais quand on arrive à l'endroit où s'élève maintenant la ville de Matadi, on se trouve tout d'un coup en présence d'une série de rapides qui transforment son cours en une cascade perpétuelle sur une longueur de 400 kilomètres, c'est-àdire pendant toute la traversée des Monts de Cristal qui courent parallèlement à la côte, du nord au sud. La navigation en devient donc absolument impossible. Et si, renonçant à la voie fluviale, on cherche à s'engager dans ces montagnes, on s'aperçoit qu'elles se composent d'une série de plateaux rocheux et stériles coupés par de véritables précipices servant de lits à des ruisseaux que la moindre pluie transforme en torrents. Aussi l'accès de cette région est tellement difficile que les Portugais, qui cependant ont fait leurs preuves comme explorateurs, ne sont jamais parvenus à y pénétrer ou du moins à la franchir, bien qu'ils aient occupé et colonisé la côte pendant plus de deux cents ans. De sorte qu'ils ne se sont jamais doutés que derrière ces montagnes, il existait une immense région , grande comme cinq ou six fois la France, qui elle, au contraire, était d'un parcours relativement très facile, puisque, étant à peu près plane, elle était sillonnée par
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une foule de rivières, affluents du Congo, toutes navigables, tant bien que mal, constituant ainsi, avec le fleuve principal, un réseau de 18,000 kilomètres au moins déroutes naturelles. Ce fut Stanley qui fit cette découverte. Et il ne put la faire que parce qu'il avait pris ce pays à revers, venant de l'est.
Comment se fait-il que ce fleuve d'aspect si débonnaire pendant sa traversée de l'intérieur de l'Afrique et transforme tout d'un coup, de Léopoldville à Matadi en un torrent furieux? C'est ce qu'on sait maintenant très bien, grâce aux géologues. Les géologues sont des historiens : et des historiens bien plus véridiques que les autres, puisqu'ils étudient l'histoire sur des documents qui sont impérissables. — L'aspect des roches et la constitution des terrains leur ont prouvé de la manière la plus claire qu'autrefois le centre de l'Afrique équatoriale actuelle était occupé par une immense mer d'eau douce. Ce qui, par parenthèse, tiendrait à prouver que le grand architecte de l'univers, comme disent MM. les francs-maçons, a construit tous les continents sur un plan unique, caria même disposition se retrouvait en Asie et dans les deux Amériques. Ainsi dans l'Amérique du Nord tous les grands lacs qui aboutissent au Saint-Laurent sont eux aussi, comme le Tanganika en Afrique, les restes d'une mer intérieure qui s'est vidée à mesure que le seuil du Niagara s'est usé sous le frottement des eaux. Au Congo, les choses se sont passées un peu différemment. Il paraît prouvé que le dessèchement s'est fait brusquement, sous l'influence d'une commotion volcanique quelconque. Cette commotion a pratiqué une brèche dans les Montagnes de Cristal qui constituaient le rebord de la cuvette; et ce sont les eaux de cette mer qui en s'écoulant vers la mer ont creusé le lit du fleuve actuel du Congo. Seulement le fond de cette cuvette étant à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, et Matadi à 26, on
comprend que le courant soit foudroyant entre Léopoldville et Matadi.
De la région qui constitue l'Etat du Congo, la nature avait donc fait une véritable impasse ! Les communications avec le monde extérieur étaient, sinon absolument impossibles, du moins industriellement impossibles puisque, pour aller de Matadi où se termine la navigation maritime, jusqu'à Léopoldville oii aboutit le réseau fluvial, on était obligé de. faire 400 kilomètres à travers un pays horriblement difficile d'accès, horriblement malsain et où le portage à dos d'hommes était le seul moyen de transport connu. Car le nègre est la seule bête de somme qui y existe ! On n'a jamais pu y faire vivre ni les chevaux, ni les chameaux, ni les mulets. Or les porteurs mettent de vingt-cinq à trente jours en moyenne à faire ce trajet, ils ne peuvent guère porter que trente kilogrammes et on ne les a jamais payés moins de trente francs. A la fin, on les payait même soixante-cinq francs! parce qu'on n'en trouvait plus, tant il en était mort. Car il paraît que ces malheureux mouraient littéralement comme des mouches. Tous ceux qui ont parcouru l'ancienne route des caravanes sont d'accord sur ce point. Ils disent que, à certains endroits, le sentier est littéralement bordé d'une double haie de squelettes. Quand un des porteurs tombait exténué, on répartissait sa charge sur le dos des autres et on continuait sans s'occuper davantage de lui. On dit même tout bas, en citant des noms, que certains Européens ont été abandonnés par leurs camarades, sans plus de cérémonie. Le parfait explorateur est le plus souvent un assez triste personnage! En vingt-quatre heures, paraît-il, les os de ces cadavres étaient complètement nettoyés : d'abord par les hyènes, et puis par les fourmis blanches. Mais il est à remarquer que hyènes et fourmis respectent toujours la peau des pieds des nègres ! Le cuir en est si
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épais et si dur que les dents et les mandibules s'y émoussent! De sorte que tous ces squelettes ont l'air d'être chaussés de sandales!
Avant d'aller plus loin, je voudrais consigner ici une réflexion qui m'est suggérée par tous ces détails que j'ai recueillis de la bouche d'une foule de gens ayant habité longtemps le pays. Ils sont tous d'accord sur ce point, que la mortalité a été efi'rayante, et qu'il était grand temps que le chemin de fer fût terminé parce que le portage allait devenir impossible faute de porteurs. J'ai une certaine expérience personnelle du portage. Je l'ai beau coup pratiqué à Madagascar et un peu sur la côte est d'Afrique. Or, deux choses me frappent. A Madagascar, on considère deux caisses de Champagne comme constituant la charge type ! Une bouteille de Champagne pesant environ i,8oo grammes, une caisse de 12 bouteilles représente à peu près, avec l'outillage, un poids de 24 kilogr. Les porteurs malgaches portent donc couramment 48 kilos, et je n'en ai jamais vu un seul mourir en cours de route, quelles que fussent les difficultés du chemin et la rareté des vivres. Les porteurs chinois du Yun-Nan et du Kouang- Tong sont encore plus résistants. Ils portent jusqu'à 60 kilos. Si la mortalité a été aussi grande au Congo, où les charges n'ont jamais dépassé 30 kilos, il faut d'abord admettre que la race y est bien faible, et puis il faut aussi que les noirs aient été bien maltraités. Du reste, ce qui semblerait le prouver, c'est qu'il paraît acquis que beaucoup de petites tribus de cette région ont émigré dans les possessions portugaises pour éviter les corvées. Llles aiment encore mieux l'esclavage! J'ai toujours soutenu que la race nègre qui a résisté à trois cents ans de traite , serait détruite par cinquante ans de philanthropie! Si cette émigration volontaire des tribus congolaises vers la terre où fleurit l'esclavage pour fuir la liberté est bien
prouvée, cela constituera un bien bel argument en faveur de ma thèse ! Mais je reviendrai plus tard sur cette question. Pour le moment^ je retourne à celle que je traitais.
Je disais que cette série de rapides qui obstruent le fleuve entre Matadi et Stanley-Pool avait fait jusqu'à présent du Congo un pays absolument isolé du reste du monde, du moins au point de vue commercial. Une tonne de marchandises, dont le fret d'Anvers à Alatadi ne coûtait guère que 25 ou 30 francs, ne pouvant être transportée de Matadi à Léopold ville qu'à un prix variant de 1,000 à 2,500 francs, et inversement, il n'y avait guère que des produits d'une très grosse \aleur, comme l'ivoire, qui pouvaient supporter de pareils frais. La construction d'un chemin de fer était par conséquent indispensable , si on voulait donner une certaine ampleur au commerce. Aussi, à partir du moment où le roi des Belges s'est fait investir par le Congrès de Berlin de la dignité de souverain du Congo, il s'est attelé à la tâche de la mise en valeur de ce pays et n'a plus eu qu'une idée, c'est la création de cette voie de communication appelée à combler la lacune qui existait entre la navigation maritime et la navigation fluviale. Stanley, qui était son conseiller, estimait la dépense à 25 millions. Le colonel Thys, qui n'était alors que le capitaine Thys, aide de camp du roi, fut chargé par lui de s'occuper des voies et moyens. C'était au mois de septembre 1885. Il nous a raconté lui-même à bord, avec la verve qui le caractérise, l'histoire de cette grosse entreprise.
« A ce moment, ici je copie le compte-rendu, très exact et très documenté, que Al. Mille a donné dans le Temps de la conférence du colonel Thys, les caravanes du Congo amenaient à la côte 200 tonnes d'ivoire et remontaient au Stanley-Pool, c'est-à-dire à Léopold- YiUe, 1800 tonnes de produits européens. Le transport
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revenait à i,ooo ou 1,200 francs la tonne. On tabla là-dessus. La compagnie assurerait le trafic d'une façon beaucoup plus rapide et moins aléatoire et percevrait 1,000 francs, total 2 millions de recettes brutes par an. Avec cela on pourrait marcher. Et il n'était pas encore question du caoutchouc qui, en 1890, déjà, fournissait près de 1,200 tonnes de fret complémentaire.
« Grâce à l'action personnelle du roi sur les Chambres, cependant assez mal disposées, car le Congo n'était rien moins que populaire en Belgique à cette époque, on obtint que le gouvernement belge consentît à prendre pour 10 millions d'actions, qu'on appela actions de capital et qui ne devaient jamais lui rapporter qu'un revenu de 3 1/2 p. 100, sans participer aux chances favorables de l'entreprise. Mais on lui assura un peu plus tard 1,800 parts de fondateurs sur les 4,800 qui furent créées par la Société et qui doivent toucher 40 p. 100 de bénéfice net, les dépenses d'exploitation et le reste du capital une fois payés. »
Restaient donc 15 millions à trouver. Pour attirer les capitaux, on eut recours au moyen qui a réussi à M. de Lesseps pour l'isthme de Suez et qui ne lui a pas réussi pour Panama. On promit de payer, sur lecapital, 7 p. 100 aux porteurs de titres pendant tout le temps de la construction. Et puis, pour avoir ce capital, on alla s'adresser aux Allemands, car on était bien persuadé que les Belges ne souscriraient pas. Les financiers allemands se firent un peu tirer l'oreille. Mais, finalement, la « Disconto Geselischaft » et M. P)leichrœder se laissèrent séduire par la voix d'or du capitaine Thys, et s'engagèrent pour 4 millions. Une fois l'élan donné, les autres titres furent lestement enlevés. Et la compagnie put enfin fonctionner!
Seulement on découvrit bien vite qu'on s'était lourdement trompé dans l'évaluation des dépenses, ce qui d'ailleurs était à prévoir. Quand on construit un che-
min de fer en Europe, les devis des ingénieurs sont presque toujours fortement dépassés. Il eût été bien extraordinaire qu'il n'en fût pas de même dans un pays comme le Congo, oii ils opéraient en plein inconnu. Du reste, lorsqu'en janvier i8go, on attaqua simultanément les travaux du port de Matadiet ceux de la gare, on s'aperçut dès les premiers coups de pioche que la période des désenchantements allait commencer. On ne trouvait rien dans le pays. Il ne fournissait que de l'eau et des rochers; des rochers d'un quartz blanc comme du cristal, dans lequel on crut d'abord qu'on allait trouver de l'or, mais qui n'en contenait pas une seule paillette. C'est peut-être un bonheur pour le Congo! Quant à l'eau, elle n'était même pas buvable, du moins pour les Européens. Il fallait donner à chaque employé deux bouteilles par jour d'eau de table qu'on faisait venir de Belgique.
Même au point de vue du travail, il fallut bien reconnaître aussi que les ressources locales étaient nulles. Au moyen de réquisitions savamment combinées, on parvenait, il est vrai, à réunir quelques milliers de nègres qui savaient porter des fardeaux sur leurs têtes. Mais c'était tout ce qu'on pouvait leur demander. Et le service des caravanes en absorbait de plus en plus à mesure que les relations avec l'intérieur se développaient. Et on avait de plus en plus de peine à les recruter, parce que, comme je l'ai déjà dit, tous ceux qui le pouvaient se sauvaient sur le territoire portugais, où l'esclavage existe, il est vrai, mais où on les laisse vivre dans cette douce oisiveté qui constitue le suprême bonheur pour les nègres. Il faut bien reconnaître d'ailleurs que ceux qui se sauvaient n'avaient pas tort, puisque presque tous les adultes qui sont restés sont morts à la peine. A la fin, les chefs ne pouvaient plus fournir que des enfants de 14 ou 15 ans, et il a fallu réduire à 15 kilos le poids des charges.
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La nécessité de faire venir des travailleurs étrangers s'imposait donc. On envoya des recruteurs à peu près dans tous les pays tropicaux du globe. On fit venir notamment 500 Chinois de Macao. Au bout de trois mois, il n'en restait plus que 160! Tous les autres étaient morts car le climat était décidément épouvantable. Et puis les conditions du travail ne l'étaient pas moins. Dans les tranchées creusées à travers ces bancs de quartz dont je parlais tout à l'heure, les rayons du soleil développaient une chaleur telle que, à l'endroit où se trouve actuellement la gare de Matadi, le major Cambier affirme avoir vu le thermomètre monter à 95"! Les noirs des Barbades, ceux de la Jamaïque, qui avaient cependant bien résisté à Panama, mouraient comme des mouches. Il n'y avait guère que ceux de la côte d'Afrique, d'Accra, de Kabinda, de Sierra Leone, mais surtout les Sénégalais, qui rendissent de bons services. Les Sénégalais sauvèrent la situation. Ce sont des terrassiers hors li'jne. Les ingénieurs qui les ont employés nous disent qu'ils ont un « jet de pelle de six mètres », ce qui, paraît-il, est un résultat que seuls peuvent atteindre les meilleurs terrassiers de chemin de fer connus.
Seulement le recrutement de ces Sénégalais était difficile. Il était d'ailleurs gêné par l'administration de notre colonie, qui craignait le renchérissement de la main-d'œuvre. Et puis ils coûtaient horriblement cher. Un terrassier sénégalais gagnait jusqu'à 10 francs par jour, et par-dessus le marché on le nourrissait! Bref, au bout de trois ans, les 25 millions souscrits étaient à peu près dépensés, et on avait fait sept kilomètres !
Ce fut une période très critique. Heureusement le roi parvint à décider le gouvernement belge à faire de nouveaux sacrifices. L'Etat vint encore au secours de la Compagnie en détresse! Il porta sa souscription de 10 à 15 millions et garantit une émission d'obliga-
tions de lo autres millions. En même temps qu'on créait ainsi de nouvelles ressources, on changea la direction. Jusqu'alors, la direction des travaux avait été confiée à un seul ingénieur, qui ne s'était peut-être pas montré complètement à la hauteur de sa tâche. On le remercia et on en prit deux à sa place, pour qu'ils pussent se relayer. Il fut convenu que chacun ne passerait que douze mois de suite en Afrique. On avait reconnu qu'un Européen ne pouvait guère résister plus longtemps aux influences débilitantes d'un pareil climat. C'était cependant un parti bien dangereux à prendre. Car il y avait gros à parier que chacun de ces deux ingénieurs consacrerait les trois premiers mois de sa gestion à défaire tout ce qu'avait fait l'autre. On eut la chance extraordinaire de tomber sur deux hommes exceptionnels. Le premier, M. Goffin, ingénieur des chemins de fer de l'Etat belge, est un petit Flamand froid, calme, réfléchi, homme de bureau avant tout. L'autre, AL Espanet, Français, élève de l'École polytechnique, entré dans la marine d'oii il est sorti comme enseigne pour aller faire son apprentissage d'ingénieur au canal de Panama, est, au contraire, un colosse méridional d'un tempérament exubérant, et qu'on ne peut pas connaître sans être pris de sympathie pour lui. Impossible de rêver deux natures plus opposées. Mais il faut croire que les défauts de l'un neutralisaient ceux de l'autre et que leurs qualités se complétaient. Toujours est-il que l'unité de direction, qui avait absolument fait défaut sous l'ancienne organisation, fut absolue sous la nouvelle, et que, à partir du moment où elle entra en fonction, les choses changèrent tout de. suite d'aspect.
On prit le parti de bien payer le personnel blanc qui jusque-là avait reçu des salaires dérisoires. Il arrivait souvent qu'un conducteur de travaux était moins bien payé ou à peine plus payé qu'un terrassier sénégalais.
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Aussi n'avait-on que le rebut des chantiers de chemins de fer européens. Un désordre inouï régnait dans l'administration. Les magasins étaient au pillage. Tout cela prit fin en un clin d'œil. Aussi les résultats ne se firent pas attendre. On avait mis trois ans à faire les sept premiers kilomètres. En deux ans on en fit 135. En 1897, on arrivait au kilomètre 264. Enfin, en janvier 1898, les hippopotames du Stanley-Pool entendirent pour la première fois le sifflet d'une locomotive. Entre temps, on avait été obligé d'émettre encore pour 15 millions d'obligations, ce qui portait la dépense totale à 65 millions, et le prix de revient du kilomètre, que Stanley avait estimé à 60,000 francs, qui, au début, avait monté à 240,000 francs pour tomber à la fin à 100,000, fut en réalité de 155,000. Mais la partie était gagnée; le public ne doutait plus de la réussite et la souscription se fit cette fois en Belgique et sans aucune difficulté. Ce qui d'ailleurs justifiait la confiance des souscripteurs c'est que le chemin de fer rapportait déjà. Car on utilisait la ligne au fur et à mesure de son avancement, afin de diminuer d'autant le portage à dos d'hommes. Et même avant son achèvement, le rendement kilométrique a atteint le chiffre de 21,000 francs! Le succès était donc certain, et les résultats, quand la ligne eut atteint Léopoldville, n'ont fait que confirmer ces prévisions. Au mois de juin, les recettes ont été de 740,000 francs.
Le Congo est donc maintenant ouvert au commerce et aux communications. Une tonne de marchandises emportée d'Anvers par un bateau à vapeur arrive au Stanley-Pool dans un wagon remorqué par une locomotive. Mais il ne faut pas cependant se figurer que ce chemin de fer constitue une voie de communication aussi parfaite que celles auxquelles nous sommes habitués en Europe. Si on avait voulu construire un chemin de fer pareil aux nôtres, en comblant les vallées et en
perçant les montagnes pour éviter les courbes trop accentuées et les pentes par trop raides, il aurait peutêtre fallu dépenser 200 millions et sacrifier vingt mille vies humaines. Du moins, on l'a cru : et, le croyant, on a fait les choses modestement. On s'est contenté d'un chemin de fer à voie étroite. Peut-être même a-t-on un peu dépassé la note. Car bien des ingénieurs m'ont dit que sans augmenter énormément la dépense, on aurait pu lui donner une largeur d'un mètre, tandis que les rails n'ont que o^ys d'écartement. Rails et traverses sont d'ailleurs du modèle le plus résistant. On avait d'abord essayé d'employer des traverses en bois injecté. Mais les fourmis blanches ont des estomacs comparables à celui de Mithridate qui, d'après l'histoire, avalait tous les poisons connus sans en être incommodé. Les sulfates de cuivre, les sels de mercure qui empoisonnent tout de suite les vers et les tarets européens, constituent pour elles un condiment qui ne fait qu'augmenter leur appétit. Et la traverse en bois la mieux injectée ne leur a jamais résisté plus de trois semaines. Pour éviter les ouvrages d'art, on a adopté des pentes et des courbes qui, en Europe, ne sont pratiquées que sur les montagnes russes. Il y a des pentes de quatre centimètres par mètre, et des courbes de 55 mètres de rayon. On escalade les montagnes et on les redescend par tout un système de lacets si rapprochés, qu'à certains endroits deux trains qui se suivent ont l'air de passer l'un sur l'autre en marchant en sens inverse, et que, à la rigueur, le mécanicien d'une des machines pourrait allumer sa pipe à la cheminée de l'autre! Aussi, sur une pareille voie, on ne peut pas songer à lancer des trains comme ceux qu'on vient d'inaugurer en Amérique, qui pèsent trois mille tonnes! Une locomotive pesant trente tonneaux arrive à remorquer trois wagons portant chacun dix tonneaux de marchandises, et c'est tout ce qu'on peut
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lui demander. Il est bien évident qu'une compagnie qui serait obligée d'exploiter une ligne pareille avec les tarifs d'Europe, marcherait tout droit à la faillite. Mais il faut se rappeler que nous sommes en Afrique où la seule concurrence possible étant celle des porteurs, on est bien à son aise pour établir les tarifs. C'est ce qui a permis de fixer à 500 francs le prix du billet pour un voyageur qui veut aller de Matadi au Stanley- Pool. Il y a un peu moins de 400 kilomètres ! Je viens de consulter l'indicateur du P.-L.-M., et j'ai constaté que pour aller de Paris à Sennecey-le Grand, en première classe, c'est-à-dire pour faire 3gg kilomètres, il en coûte 44 fr. 70! Les tarifs du Congo pour les voyageurs sont donc à peu près onze fois plus élevés que les nôtres! Et ceux des marchandises ont été établis à peu près sur les mêmes bases. La tonne coûte 1,000 francs! Mais c'est encore une grosse économie pour le commerce de payer ces prix fantastiques : économie de temps d'abord, puisqu'on ne met plus que deux jours au lieu de vingt-cinq ou trente pour faire le trajet, et puis même économie d'argent, car, je l'ai déjà dit, le transport d'une tonne de marchandises à dos d'hommes n'a jamais coûté moins de i ,000 francs et en coûtait 2,000, et même plus, dans les derniers temps, par suite de la disparition des porteurs.
Le succès financier de l'entreprise paraît donc assuré. Du moins telle est l'opinion du public car, bien que les actions n'aient encore rien rapporté, elles atteignent un prix formidable. Emises à 500 francs, elles sont tombées un instant à 300. Mais depuis qu'on sait le chemin de fer terminé, elles montent constamment. Ainsi, au moment de notre départ d'Anvers, elles valaient 1,200. Quand nous sommes revenus, nous les avons trouvées à i ,250, et maintenant elles sont cotées 2,500 francs. Ce qui est peut-être un peu cher, soit dit entre parenthèses.
C'est en premier lieu au Roi que revient l'honneur d'avoir mené à bien cette entreprise! Le chemin de fer est son œuvre. lia donc le droit d'être très fier, comme aussi les administrateurs qui l'ont secondé et les ingénieurs qui ont dirigé les travaux. Quant aux porteurs d'actions, ils sont dans la jubilation, puisque leur capital est déjà quintuplé. Cette inauguration à laquelle nous sommes conviés fait donc la joie de tout le monde. Je ne suis ni actionnaire, ni administrateur de la Compagnie, ni intéressé en quoi que ce soit aux affaires du Congo ! Je ne m'associe donc à cette joie que d'une façon tout à fait platonique et à cause seulement des nombreux liens de famille qui m'unissent à la Belgique, et je dois avouer que si j'ai accepté l'invitation qui m'a été faite de venir au Congo, c'est moins à cause du chemin de fer que pour étudier sur place l'essai de colonisation qui s'y fait. Les hasards de ma carrière maritime m'ont fait visiter un très grand nombre de colonies : j'ai même été employé activement à l'organisation administrative de la Cochinchine. Les questions coloniales ont donc un grand intérêt pour moi. De plus, j'ai été dans ma jeunesse embarqué pendant trois ans, non pas sur un négrier comme le bruit en avait couru un instant à bord de X Albertville , mais sur un croiseur chargé au contraire de la répression de la traite, et par conséquent de la protection des nègres. Mes fonctions m'ont mis souvent en contact avec la race noire et m'ont permis de l'apprécier à sa juste valeur. Aussi, lorsque j'ai su, il y a quelques années de cela, que le Roi des Belges s'était fait conférer par le Congrès de Berlin le titre de souverain du Congo et avait assumé la mission de civiliser et de moraliser tous les nègres qui pouvaient se trouver dans un pays grand comme cinq ou six fois la France, je me suis demandé quels moyens il comptait employer pour y arriver. Je n'ai
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jamais entendu parler de nègres vertueux et civilisés que dans les romans de Madame Henriette Beecher- Stowe. Ceux-là, si tant est qu'ils aient jamais existé, étaient des nègres que des négriers étaient allés chercher en Afrique et auxquels on avait inculqué à grands coups de fouet ces principes qui réjouissent si fort l'âme des abolitionnistes. Et encore avait-il fallu continuer ce régime pendant quatre ou cinq générations pour arriver à produire un oncle Tom ! Tous les voyageurs sont d'ailleurs d'accord pour constater cette influence moralisatrice du fouet sur les races inférieures! Ainsi, Paul Marcoy raconte qu'ayant parcouru tout le haut Amazone, il n'y avait jamais rencontré que des sauvages plus ou moins anthropophages, et tellement dégradés qu'il était tout honteux de penser qu'ils descendaient d'Adam comme lui, lorsqu'il trouva sur les bords de l'Ucayali, une tribu dont les mœurs offraient un tel contraste avec celles des autres, que son âme en fut tout attendrie! Sous la direction d'un moine espagnol, le R. P. Miguel Pla^a, les instincts de ces sauvages semblaient s'être modifiés. Quand leurs parents devenaient vieux, ils ne les mangeaient plus, ce qui se faisait toujours autrefois; au contraire, ils les entouraient de respect et d'affection; ils cultivaient la terre, ils pratiquaient toutes les vertus, enfin ce pays constituait une petite Arcadie. Naturellement, il demanda au P. Plaza quels moyens il avait employés pour arriver à ce résultat si consolant ! celui-ci lui montra un énorme nerf de lamantin pendu au mur de sa cellule et lui avoua qu'il ne l'avait obtenu que par l'usage méthodique, fréquent, répété, et surtout impitoyable, de cet instrument de propagande! Mais le R. P. Miguel Plaza avait su borner ses ambitions. Il s'était adressé à un petit groupe de mille ou douze cents sauvages, sans s'occuper de la régénération des autres. Or, le Roi des Belges entreprenait celle de
tous les nègres du Congo! et il y en a beaucoup! Car le Congo est grand comme cinq ou six fois la France et les nègres y pullulent! Certains voyageurs prétendent qu'il y en a 40 millions. D'autres, il est vrai, disent qu'il n'y en a que 16 millions. Mais enfin, le Roi des Belges, qui est d'ailleurs un monarque d'allures douces et pacifiques , ne peut pas avoir la prétention de fouailler lui-même ou de faire fouailler par ses délégués 16 millions de nègres! D'autant plus que ces nègres sont bien aussi sauvages que les habitants du haut Amazone, mais ne sont pas du tout comme eux de mœurs relativement pacifiques : bien au contraire. Et puis, ils se défient énormément des blancs, ce qui d'ailleurs prouve qu'ils ne sont pas totalement dénués d'intelligence. Et Stanley, qui le premier pénétra dans leur pays, n'a pu le traverser qu'en leur livrant cinquante-trois combats acharnés. Il constate qu'il fut reçu à coups de fusil partout où il y avait des fusils, et à coups de flèches empoisonnées, dans les autres. Prendre contact avec eux n'était donc pas facile. Et ce qui compliquait encore les choses, ce sont les conditions particulières dans lesquelles se constituait la colonie du Congo. D'ordinaire, les colonies sont fondées par une nation qui commence par s'emparer d'un coin du pays, s'y fortifie, y accumule des réserves de toute nature et puis rayonne dans l'intérieur. Cette nation dispose de soldats. Elle emploie bien des forces indigènes. Il est même reconnu que la conquête ne peut être achevée que par l'emploi de ces forces indigènes. Mais elles ne sont jamais qu'un appoint. On les fait toujours soutenir et encadrer par des soldats de la nation colonisatrice. Et quand des insurrections graves se produisent, et elles se produisent toujours tôt ou tard, on les réprime en faisant venir de nouvelles troupes de la métropole. C'est l'histoire de toutes les colonisations connues. Les Espagnols, les
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Anglais, les Français, les Hollandais, n'ont jamais procédé autrement.
Or, cette méthode était absolument impraticable au Congo, puisque ce n'est pas la nation belge qui en a entrepris la colonisation. C'est le roi Léopold agissant uniquement en son nom personnel. Le Congrès de Berlin a nettement stipulé, en effet, la neutralité de l'État indépendant. Le Roi n'a pas le droit d'y envoyer une seule compagnie d'infanterie de l'armée belge, quand même le pays serait à feu et à sang. D'ailleurs, le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. La colonisation au Congo commence bien à être assez populaire dans certaines classes de la population belge. Les manufacturiers qui y envoient leurs produits; les militaires, parce que ceux d'entre eux qui y vont procurent de l'avancement aux autres ; et les financiers qui y gagnent de l'argent, sont tous devenus des coloniaux enthousiastes. Mais les couches profondes de la population sont toujours aussi hostiles qu'au premier jour : et ce n'est pas peu dire. Si le roi a obtenu le concours financier de la nation, à un certain moment, c'est à force de négociations d'abord et puis parce que les choses ont promptement pris une bonne tournure. Mais, au début, il n'a pas pu se faire la moindre illusion. Ses idées étaient absolument antipathiques à la nation belge. Il ne pouvait compter que sur ses ressources personnelles : c'est-à-dire sur sa fortune privée.
Il lui était donc interdit d'avoir recours aux seuls moyens connus jusqu'à présent, c'est-à-dire à la force pour établir son autorité sur tous ces rois nègres qu'il avait la prétention de gouverner, eux et leurs sujets. Voilà ce qui donnait à son entreprise un intérêt très grand, pour moi surtout qui ai beaucoup fréquenté les rois nègres et qui sais par expérience quel triste échantillon de l'humanité est le nègre en général et le roi nègre en particulier. L'histoire ancienne nous apprend
qu'Orphée a pu civiliser les sauvages de je ne sais quel pays en leur faisant de la musique. Le roi nègre est assez accessible à ce genre de séduction. Il m'est arrivé à moi-même de constater que le son d'un orgue de Barbarie peut quelquefois les adoucir singulièrement. Mais je ne leur demandais jamais grand'chose en échange : quelques vivres ou la concession d'un terrain qui leur paraissait de nulle valeur; et puis je ne leur parlais jamais qu'ayant derrière moi deux ou trois douzaines de matelots bien armés et en leur laissant entendre que s'ils ne nous donnaient pas de bonne grâce ce que nous leur demandions , nous nous ferions un plaisir et un devoir de mettre le feu à leur palais et d'exécuter quelques feux de salve sur leurs sujets. Or, ces arguments que comprennent les rois nègres, le roi des Belges ne pouvait pas les employer! Et cependant il a trouvé moyen de s'établir chez eux, de leur faire reconnaître son autorité, de lever des soldats parmi eux, en assez grand nombre pour constituer une véritable armée, et, chose plus étonnante encore, il les a forcés à travailler, puisqu'il tire du pays des impôts considérables! Comment a-t-il pu exécuter de pareils tours de force? Voilà ce que je me demandais.
Et la chose me semblait d'autant plus extraordinaire que, nous autres Français, nous avons, nous aussi, un domaine colonial limitrophe du sien, identique au point de vue de la population, comme sous le rapport des produits; que, à l'exploitation de ce domaine, nous avons voulu appliquer les mêmes principes, et que nous ne sommes arrivés absolument qu'à des résultats négatifs, bien que nous y ayons consacré infiniment plus d'argent. Si la méthode était bonne, pourquoi, appliquée par nous, n'avait-elle pas réussi? On voit tout l'intérêt de la petite enquête à laquelle je comptais me livrer. On m'objectera que, cette enquête, je ne pouvais guère avoir la prétention de la faire bien
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sérieuse, puisque nous ne devions passer qu'une quinzaine de jours au Congo. Mais, en quinze jours, quand on veut s'en donner la peine, on a le temps de voir bien des choses et surtout de faire causer bien des gens. Et d'ailleurs, le temps de la traversée n'a pas été perdu. Nous avions pour compagnons de voyage bien des gens très intéressants à consulter. Le Roi considère un peu cette inauguration du chemin de fer comme l'apothéose qui clôt le premier acte de l'œuvre entreprise le 21 juin 1877, quand il a accepté, il serait peutêtre plus juste de dire quand il s'est fait donner la présidence de l'Association internationale africaine d'où est sortie l'idée de l'Etat indépendant. Ce sentiment est si vif chez lui, qu'il a été sur le point de venir lui-même pour la présider. Il ne l'a pas fait. Il s'est contenté de se faire représenter par un général de l'armée belge, le général Daelmann, auquel, par parenthèse, la terre d'Afrique qu'il va visiter a déjà coûté bien cher : car deux de ses fils y sont enterrés ! Mais si Elle n'a pas pu venir Elle-même, Sa Majesté a voulu du moins que le plus grand nombre possible de ceux qui ont collaboré à cette œuvre fussent présents. La mort en a terriblement fauché. Cependant nous avons à bord le major Cambier qui a joué un rôle très important. C'est lui qui a fondé en 187g la première station, celle de Karéma, sur la côte du Tanganika. Dans ce temps-là on voulait aborder le Congo par Zanzibar : c'est la route qu'avait suivie l'invasion arabe. Seulement, les quinze premiers officiers qu'on envoya moururent en chemin. Le capitaine Cambier, qui était le seizième, parvint seul à destination. II fut suivi par le major Storms, du régiment des grenadiers, que nous avons également à bord et qui, en 1885, traversa le lac et fonda sur sa rive ouest, presque en face de Karéma, la station de M'Pala. Et puis nous avons également un savant allemand, le docteur von Danckelman qui, arrivé
en 1881, a passé plusieurs années à Tivi et dans la région des cataractes pour l'étudier au point de vue scientifique : le capitaine Weyns, un grand chasseur devant l'Eternel, qui a tué et empaillé à peu près tous les animaux de la création et a fourni la collection zoologique du musée de Tervueren. 11 retourne maintenant au Congo pour y recueillir les éléments d'une nouvelle collection destinée à figurer à notre Exposition de 1900 : les docteurs Cantineau et Jullien, qui étaient à la tête du service médical de la compagnie du chemin de fer; l'abbé Buysse, le type du curé de campagne flamand, qui a été cinq ans curé de Matadi; l'intendant Van den Plas, inspecteur des services administratifs de l'État indépendant; M. Delcommune, l'explorateur du Katanga; et puis une demi-douzaine d'officiers qui reviennent de congé et qui nous parlent des expéditions qu'ils ont faites avant de partir et de celles qu'ils vont entreprendre. Depuis notre départ d'Anvers, nous avons donc vécu au milieu de gens pouvant nous donner tous les renseignements possibles sur le Cona:o.
Je viens de faire allusion aux officiers congolais que nous avions à bord ! Je veux dire tout de suite combien ils m'ont fait une bonne impression. Si l'armée belge, d'où ils sortent, en compte beaucoup comme ceux que j'ai vus à bord de V Albertville et au Congo, elle a un corps d'officiers bien remarquable. Mais ils entrent dans l'armée congolaise dans de bien singulières conditions. Pour conserver le principe de neutralité, on y a bien admis quelques officiers et sous-officiers anglais, danois ou italiens : mais, en réalité, presque tous lui sont fournis par l'armée belge. Seulement il n'est tenu aucun compte des grades qu'ils peuvent avoir dans cette armée! Quand un sous-lieutenant, un lieutenant ou un capitaine belge demande à servir au Congo et que sa demande est agréée, il est détaché de
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son corps et compte à un Institut de Bruxelles, où sa solde s'accumule pendant tout le temps de son absence et lui est remise à son retour. Mais il n'y paraît jamais. En quittant son corps, il est tout de suite nommé sous-lieutenant de l'Etat indépendant et entre en solde à partir du jour de son départ. Cette solde est celle de sous-lieutenant en Belgique; mais il reçoit en outre des frais de table. L'engagement est de trois ans. C'est ce qu'on appelle un terme. Les morts sont si fréquentes que l'avancement est rapide, bien qu'il se fasse toujours à l'ancienneté. Le plus souvent, on est capitaine a\ant la fin de son premier terme. Quand il e^t expiré, on a droit à un congé après lequel on en recom mence un second, ou bien on rentre dans son régiment. Mais, je le répète, les services rendus au Congo sont comptés absolument pour rien en Belgique. Ainsi un ofïicier rentrant avec une blessure provenant d'un coup de feu reçu au cours d'une expédition de guerre a été mis en réforme parce qu'il ne pouvait plus faire de service dans son régiment, sans pension, parce qu'il a été considéré comme n'ayant pas été blessé en service commandé. Et les grades ne comptent pas davantage. Un capitaine de l'État indépendant peut très bien, à la rigueur, avoir sous ses ordres comme sous-lieutenant son ancien capitaine venu au Congo après lui, et se retrouver de nouveau sous les siens trois ans plus tard, quand ils sont rentrés tous les deux dans leur régiment. On me dit que le cas s'est présenté.
Il est bien évident qu'un état de choses qui amène des situations aussi incohérentes que celle-là ne pourra pas durer. Il faudra bien faire un jour ou l'autre des règlements plus compliqués mais mieux étudiés. J'aurai du reste l'occasion de revenir sur ce sujet. Je ne l'ci abordé qu'incidemment, et uniquement parce que ce petit détail donne une idée de la manière de procéder des Belges. N'ayant jamais eu à s'occuper de colonisa-
tion, puisqu'ils n'avaient pas de colonies, ils n'avaient aucune idée des différents problèmes qu'elle comporte. Alors, dès que l'un d'eux se pose, ils lui donnent la solution qui leur semble de nature à donner les meilleurs résultats immédiats ; sans beaucoup se documenter par l'étude des précédents et sans trop se soucier des conséquences. Ils vont au plus pressé. C'est ainsi d'ailleurs que, dans un autre ordre d'idées, a opéré le colonel Thys, quand il s'est agi de déterminer le point de départ du chemin de fer. On ne savait pas si les grands navires pourraient remonter jusqu'à Matadi, car l'hydrographie de la rivière n'était pas faite. Il semblait donc tout indiqué de commencer par la faire. Mais cela aurait pris du temps. Alors le colonel, qui ne doute de rien, eut recours à un autre procédé. 11 y avait justement à Banana un grand navire anglais qui calait environ cinq mètres. 11 alla trouver le capitaine et lui proposa de le conduire à Matadi, en lui promettant, à lui personnellement, une forte somme, s'il faisait le voyage sans encombre, et s'engageant au nom de la Compagnie du chemin cle fer à indemniser les armateurs si le bateau restait accroché en route. Le capitaine accepta, joua de bonheur, et réussit à faire le voyage sans encombre. Et c'est sur cette simple donnée qu'on adopta le tracé aboutissant à Matadi. Depuis cette époque , on a constaté que le lit de la rivière .était semé d'une foule de bancs et de cailloux parce que de temps en temps, les bateaux qui montent ou qui descendent en découvrent en se jetant dessus. Mais leurs coques servent de bouée. Et c'est comme cela que l'hydrographie s'est faite petit à petit, aux frais des Compagnies d'assurance.
C'est évidemment en agissant de la sorte qu'on peut faire vite! Et dans les affaires coloniales comme dans toutes les autres, ceux qui font vite ont souvent un grand avantage sur les autres. Les Américains opèrent
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volontiers de cette façon. Et cela leur réussit! Il y a des gens qui s'étonnent de voir aux Belges une aussi grande vivacité d'allures. Ceux-là ne les connaissent pas. Depuis une soixantaine d'années, de par leur neutralité, les Belges sont affranchis de toutes les préoccupations de défense nationale qui hantent plus ou moins l'imagination de tous les autres peuples. Cela aurait pu créer chez eux un état d'esprit peu propre au développement des qualités que j'appellerai agressives: c'est-à-dire de celles qui disposent à la lutte soit contre les hommes, soit contre la matière, et leur donner au contraire un goût exagéré du bien-être. Cela aurait pu notamment faire complètement disparaître le goût de la carrière militaire. De fait, il en a bien été ainsi dans une certaine mesure. Dans certaines classes ces effets se manifestent d'une façon incontestable et désastreuse. Mais dans d'autres au contraire , notamment chez beaucoup d'officiers, ce régime a produit une accumulation de forces vives qui, n'ayant aucun exutoire ordinaire et régulier, se font jour à l'occasion par des manifestations qui surprennent. Ainsi, si la moitié des histoires que j'entends chuchoter autour de moi sont vraies, ces officiers de l'armée congolaise sont presque tous des hommes on ne peut plus remarquables sous le rapport du courage et des qualités militaires : mais ils ont la main très lourde! Et ils se laisseraient parfois aller à commettre des actes d'une barbarie déconcertante. Il faut rappeler que les anciens Flamands n'étaient pas tendres! Si, ce qu'à Dieu ne plaise, leurs descendants s'avisaient quelque jour de recommencer à faire des révolutions, on pourrait bien assister à des scènes encore plus é[)Ouvantables que celles qui ont signalé les nôtres, car lorsqu'ils s'en mêlent, ils ne font pas les choses à demi!
Si je parle des allures quelque peu violentes qu'à tort ou à raison on attribue aux officiers que Sa
Majesté le roi des Belges a pris pour collaborateurs de l'œuvre qu'il poursuit au Congo, c'est qu'elles sont de nature à amuser ceux qui prennent plaisir à constater l'ironie qui se dégage souvent des choses de ce monde ! L'idée de constituer un Etat indépendant en Afrique est née de l'indignation causée en Europe par les récits de certains voyageurs parlant de la manière dont les nègres étaient traités par les conquérants arabes, venant de Zanzibar. Ils dévastaient des contrées entières, tuant tous ceux qui leur résistaient et faisant des autres des esclaves. On a voulu mettre fin à cet état de choses. Et c'est au roi des Belges qu'a été confiée la mission d'aller supprimer l'esclavage en Afrique. Or quand on est arrivé en Afrique et qu'on est allé voir ce qui se passait dans ces royaumes que les Arabes avaient fondés, on a été obligé de reconnaître que les nègres qui les peuplaient n'étaient pas en somme trop mécontents de leur sort, car ils se sont battus pendant près de trois ans contre les Belges qui venaient les délivrer, et d'après le D' Hind, qui a été l'historien de cette campagne, il a fallu en tuer à peu près soixante-dix mille pour venir à bout de décider les autres à séparer leur cause de celle des Arabes! On a souvent des surprises de ce genre, quand on se mêle des affaires des autres! Je me souviens qu'un soir, je me promenais à cheval, dans une rue de Cho-lon, en Cochinchine, quand j'entendis tout d'un coup des cris épouvantables qui sortaient d'une maison devant laquelle je me trouvais. Je descendis de cheval et sans lâcher la bride, j'ouvris la porte pour savoir ce qui se passait. C'était un vieux Chinois qui s'expliquait avec sa femme. Elle était étendue par terre : il avait enroulé ses cheveux dans sa main gauche et de la droite, qui était armée d'un fort rotin, il caressait les côtes de sa douce moitié. Quand il me vit apparaître sur le pas de la porte, il s'arrêta tout étonné. Je lui
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expliquai la raison de ma présence en lui envoyant un fort coup de poing, sur la racine du nez, qui le renversa par terre. Mais alors la femme profita de ce qu'il l'avait lâchée pour se jeter sur moi comme une furie, et comme je ne pouvais pas me défendre parce que mon cheval, effrayé, s'était mis à tirer au renard, elle se mit à me labourer la figure avec ses ongles en appelant à l'aide toutes les femmes du voisinage. Si bien que je fus tout heureux et tout aise de pouvoir détaler en distribuant des coups de cravache aux mégères qui commençaient à s'attrouper et que je me jurai bien que je ne prendrais plus la défense des opprimés qu'à bon escient. Je raconte cette petite aventure de ma jeunesse, parce qu'elle me revient toujours à l'idée quand on me parle de la nécessité d'aller intervenir dans les affaires des nègres!
D'ailleurs, quand on se place à ce point de vue spécial, quand on aime à constater l'ironie des situations, ce n'est pas seulement l'histoire de la conquête blanche en Afrique, c'est toute l'histoire de la colonisation moderne qui est bien amusante à étudier ! Autrefois quand, en Angleterre et en France par exemple, il y avait des classes auxquelles le contrat social reconnaissait certains droits sur le produit du travail des autres; quand, en un mot, l'inégalité des hommes était un principe universellement et formellement admis, il était tout naturel que la collectivité composée de l'ensemble de ces classes allât chercher en Amérique ou ailleurs une nouvelle catégorie de gens pour les faire travailler à son profit. On ajoutait ainsi au bas de l'échelle sociale un échelon qui relevait d'autant ceux qui occupaient les autres!
Mais la situation est tout autre maintenant, depuis que les Américains se sont avisés, il y a un peu plus de cent ans, de lancer leur fameuse déclaration d'indépendance, dont le premier paragraphe est ainsi conçu :
« Nous tenons pour vrai que tous les hommes sont nés égaux! Qu'ils ont été dotés par le Créateur de certains droits indéniables, droits qui sont : l'existence, la liberté et la recherche du bonheur; que, pour assurer ces droits, les hommes ont institué des gouvernements qui tiennent leurs pouvoirs du consentement des gouvernés... »
C'était une simple arme de guerre. Les Américains avaient envie de se séparer de l'Angleterre, pour ne pas payer d'impôts. Ils voulaient donner une couleur de philosophie à ce désir assez naturel, pour obéir aux goûts du jour. Mais ils ne pensaient pas un mot de ce qu'ils disaient, puisque les deux tiers ou les trois quarts de ceux qui ont signé ce factum étaient des propriétaires d'esclaves qui ne reconnaissaient à leurs noirs le droit à l'existence qu'à une condition, c'est que cette existence fût consacrée exclusivement à la culture du coton à leur profit , et qui les chassaient avec des gros chiens quand ils s'avisaient de se sauver pour aller chercher le bonheur ailleurs que sur leurs plantations. D'ailleurs les noirs pouvaient se considérer comme favorisés puisqu'on leur permettait de vivre, tandis qu'on détruisait purement et simplement les Indiens.
Je serais assez tenté de croire que les rédacteurs de notre Déclaration des droits de l'homme, qui n'est en somme que la reproduction de l'acte d'indépendance des Américains, étaient de bonne foi quand ils l'ont signée. Ils ont certainement très vite perdu leurs illusions, et dès qu'ils ont eu le pouvoir, ils ont gouverné sans plus se soucier de la liberté et de l'égaHté que ne s'en souciaient les anciens empereurs romains. Et puisqu'ils colonisent, il faut bien admettre que leurs successeurs partagent complètement leur seconde manière de voir, tout en se réclamant toujours de la première. Car enfin il est bien évident que lorsqu'ils nous
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font aller chez les nègres, ce n'est pas pour assurer à ces estimables moricauds la liberté et la recherche du bonheur! On y va pour leur imposer « un gouvernement » qui ne tient nullement ses pouvoirs de leur consentement et qui est absolument contraire à tous leurs intérêts , puisque leur bonheur est de ne rien faire, et que nous avons la prétention de les faire travailler à notre profit.
C'est cette impossibilité où l'on est de concilier l'idée de colonisation avec les théories égalitaires qui rend si drôles à entendre les raisonnements que fait un bon libéral européen, quand il est en même temps un colonial, pour mettre d'accord ses deux opinions. Justement nous avions à bord de Y Albertville des représentants très distingués du parti libéral belge. Ils étaient même en grosse majorité. Car il est bon de remarquer que le parti catholique belge a été , jusqu'à présent du moins, très hostile au Congo, et n'a participé que dans une mesure fort restreinte aux émissions de valeurs congolaises. Et il était savoureux d'entendre, à quelques minutes d'intervalle un journaliste libéral qui venait de nous dire que M. Vandenpeereboom était le dernier des misérables, parce qu'il n'était pas partisan du suffrage universel, protester ensuite énergiquement contre toute idée de cession du Congo à la Belgique, parce que, disait-il ingénuement, cette cession serait le signal de l'ingérence parlementaire et qu'il n'y a pas moyen de gouverner un pays quand les parlementaires s'en mêlent! J'ai aussi entendu des antiesclavagistes convaincus qui s'indignaient que l'Europe tolérât les traces d'esclavage subsistant encore dans les colonies portugaises, et qui, la minute d'après, discutaient sur les mesures à prendre pour forcer les nègres du Congo à mettre un peu plus d'activité à récolter le caoutchouc, et insistaient sur ce fait, incontestable d'ailleurs, qu'il fallait bien les forcer à
travailler puisqu'ils ne voulaient pas, le plus souvent, travailler de bonne volonté !
Naturellement, on discutait longuement le pour et le contre de toutes ces graves questions, à bord de V Albertville, pendant que ce brave bateau nous conduisait des bords de l'Escaut à ceux du Congo, en passant par Lisbonne, Madère et Dakar, car, que faire en un bateau à moins que l'on n'y discute, comme aurait pu le dire M. de La Fontaine? Et ces discussions ne changeaient l'opinion de personne, ce qui est le propre de la plupart des discussions. Mais je dois constater qu'elles n'aigrissaient nullement les relations, et que la bonne humeur la plus parfaite n'a jamais cessé de régner à bord. Ce que j'attribue à plusieurs raisons. D'abord à la bonhomie courtoise qui est la note caractéristique des Belges : et puis ensuite, on nous nourrissait et on nous abreuvait si bien, qu'il aurait fallu avoir vraiment un bien déplorable caractère, pour pouvoir tenir rancune à qui que ce fût, en sortant des repas que nous préparait le cuisinier, un Français ! est-il besoin de le dire? garçon d'un véritable mérite, que le colonel Thys avait enlevé à prix d'or à un grand hôtel d'Ostende, qui aura sûrement eu quelque peine à le remplacer. Quant à la cave, elle avait été garnie par un certain major belge, ami du colonel, dont le nom m'échappe, mais qui, lui aussi, est un homme bien remarquable dans son genre. Il m'est revenu que la seule provision de Champagne que cet excellent major avait cru devoir embarquer pour notre usage était de 4,000 bouteilles ! Pour une soixantaine de convives que nous étions, ce chiffre peut paraître exagéré. Il faut dire d'ailleurs que pendant les relâches, les invités étaient nombreux. En tous cas, je me suis laissé dire qu'il n'en restait que 800 quand V Albertville est rentré à Anvers! Le voyage aura donc profité dans une large mesure à une industrie française par excellence. Les
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Belges ont vraiment un goût désordonné pour le Champagne. Je ne le leur pardonne qu'en faveur de celui qu'ils ont pour le bourgogne.
Je me suis laissé aller à donner ces détails gastronomiques, parceque les anciens voyageurs parlent toujours des souffrances qu'ils ressentaient pendant leurs traversées, et pour constater combien les temps sont changés. Autrefois, pour les explorateurs, c'était la famine qui était à craindre, non seulement sur mer, mais même sur terre. C'est aussi de la famine qu'ont eu à souffrir ceux qui nous ont précédés au Congo, et notamment Stanley. Mais, c'est plutôt la pléthore qui est à craindre dans les voyages modernes. Je dois dire qu'ayant pratiqué les deux manières de voyager, je préfère infiniment la seconde, tout en reconnaissant qu'à l'heure actuelle, elle fait peut-être plus de victimes que l'autre n'en a jamais fait. Mais, de cela, je parlerai plus longuement à l'occasion. Et je termine cette trop longue préface pour commencer à transcrire mes notes de voyage proprement dites, en négligeant toutefois celles qui concernent nos premières escales, lesquelles n'offriraient vraiment aucun intérêt.