Au Congo
Frère®! nous l'avons été, du jour où nous nous sommes rencontrés. Je te connaissais déjà depuis longtemps par la voix de la renommée. Au Soudan, qui n'avait entendu parler du jeune lieutenant blessé à l'assaut de Koundian, à celui de Diéna, et que le colonel Archinard avait choisi pour représenter la France auprès de Tiéba. J'avais alors la curiosité, le désir de te voir; peut-être avais-je le pressentiment que nos destinées seraient liées un jour? Une fois, en 1892, nous avions failli nous croiser à Mourdia, mais les événements ne devaient nous réunir que deux ans plus tard à la Côte d'Ivoire.
C'était à Grand-Bassam, sur la plage déserte, en face de la barre qui, à grands coups, ébranlait le sol. Tu arrivais du Soudan; à travers les forêts, à marches forcées, tu étais revenu pour demander à la France de secourir ceux que menaçait Samory, et à qui Elle avait promis protection. Tu avais dans le regard cet éclair de l'implacable volonté, de l'indomptable énergie; tes yeux fixés sur l'océan, avaient en même temps cette clarté qui sort du cerveau des songeurs, des chercheurs d'horizon, de tous ceux qui appellent les vastes rêves. Ce jour-là, si l'amitié possède un fluide, son courant s'établit immédiatement entre nous. Je le sentis, et bientôt j'allais en avoir la confirmation.
J'étais en mission auprès de ces populations du Baoulé pour lesquelles tu étais un Dieu : « le Dieu Paquébô! » ainsi qu'elles t'appelaient. Elles étaient sur le point de se soulever, elles y étaient même décidées; elles l'étaient aussi probablement à me tuer car j'étais seul... et soudain, leur chef, sans que j'aie prononcé ton nom, parce que j'avais accompli une de ces marches rapides qui te caractérisaient, et surtout, je crois, parce que là-bas, sur la plage de Grand-Bassam, tu avais mis dans mes yeux un peu du magnétisme des tiens, le chef s'inclina devant moi et prononça : tu es le petit frère de Paquébô.
J'étais sacré pour lui. Ce fut le premier baptême de notre fraternité.
Te souviens-tu du jour où, quatre ans plus tard, cette fraternité reçut sa dernière consécration ?
Nous* étions au Caire, dans le bureau de l'agence diplomatique; nous venions de lire une dépêche devant laquelle nous restions muets. C'était l'ordre de reculer. Notre cœur se brisait. A quoi bon nous communiquer nos pensées? Nous les connaissions ! Depuis si longtemps nous marchions l'un près de l'autre, vers le même but! Pourtant, à ce moment, la douleur nous rapprocha sans doute plus étroitement encore; à un mot que je prononçai, tu me regardas et tu me demandas : « Pourquoi nous dire vous? » Jusqu'ici nous ne nous étions pas tutoyés; nous n'y avions jamais songé.
A la Côte d'Ivoire, et pendant la Mission, nous avions été si étroitement unis que ce tutoiement n'eut pas renforcé notre affection? Mais sous l'étreinte de la douleur, nous n'étions plus seulement deux frères d'armes ayant affronté les mêmes dangers, ayant vécu les mêmes rêves, les mêmes espoirs, nous étions deux frères* souffrant ensemble.
Depuis, l'existence nous a séparés; L'éloignement n'a rien changé à cette fraternité faite de souvenirs ineffaçables qui s'étendent de l'Atlantique à la Mer Rouge, en passant par Fachoda.
Ce sont quelques-uns de ces souvenirs que j'ai entrepris de fixer; je les raconterai comme ils viendront, à mesure que ma pensée cheminera à travers l'Afrique, sans avoir l'intention d'écrire un récit de la Mission. Ce n'est même pas un journal de route personnel que je veux publier ; un pareil journal risquerait de prendre l'allure d'un historique; et cet historique, nul autre que toi n'a le droit de le signer, non seulement parce que tu fus le chef, le seul chef de notre expédition, mais parce que celle-ci fut conçue,
demandée, obtenue par toi, parce qu'elle fut et qu'elle reste la mission Marchand, ta mission.
La tentation sera grande pour moi de faire revivre notre marche dans tous les détails, avec toutes les péripéties qui montreraient ton rôle et ton caractère, mieux eue ne pourront le faire de simples anecdotes. Je n'y céderai pas, mais j'espère que ces épisodes détachés suffiront à donner une idée 'les difficultés que tu as eues à vaincre et dont tu as toujours triomphé, grâce à tes qualités d'initiative, de sang-froid, d'audace calculée et de décision.
C'est à toutes ces qualités' que tu dois d'avoir réussi, c'est surtout à ce don que tu possèdes au plus haut degré, de juger les situations d'un coup d'œil, et de discerner immédiatement le parti à prendre.
On a essayé de te représenter sous les traits d'un homme ne connaissant que la violence, semant la mort derrière lui... Auraistu traversé l'Afrique avec 150 tirailleurs. si tu t'étais frayé un chemin à coups de fusil et de baïonnette?
Bien souvent tu aurais pu te laisser emporter par un ressentiment justifié centre la rouerie, la malignité des- indigènes ; toujours avant de sévir, tu as cherché les causes profondes de leurs actes, pour prescrire
les mesures susceptibles de les ramener.
Tu es bien « Paquébô », celui qui ouvre les routes, c'est-à-dire celui qui sait ouvrir les routes, nui s'appuie sur les armes et n'en use jamais sans nécessité ; celui qui, s'il le faut, frappe un coup terrible, ainsi que tu le fis à Thiassalé pour entrer dans le Baoulé, mais qui tout de suite fait succéder la clémence à la force, achevant la conquête par son influence personnelle, par sa justice, par sa bonté.
Tu n'es pas seulement le merveilleux soldat du Soudan, le premier à bondir sur la brèche, celui dont un tirailleur cruellement blessé, transporté à l'ambulance après le combat, chantait à tue-tête les louanges ; tu es aussi celui qui passe sans effusion de sang, celui qui possède cet ascen Lant mystérieux du geste et du regard qui ploie les volontés.
Pendant les trois années que dura la « Mission Congo-Nil », tu fus réellement le chef dont les décisions n'étaient jamais discutées ; ton autorité s'impos/ait, ton expérience commandait la confiance, ton cœur attirait les dévouements.
Frère, je te dédie ces souvenirs; qu'ils soient à la fois l'hommage de l'un de tes officiers et le témoignage de ma fraternelle affection.
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Comment se prépare une Mission et comment elle voyage
Comment se prépare une mission? C'est une question souvent posée par ceux qui ne connaissent pas l'Afrique.
Il faut distinguer une mission d'une exploration, et d'une colonne destinée à faire de l'occupation.
Un explorateur se contente de traverser un pays, afin d'y recueillir des renseignements, ou de donner à sa patrie un droit de priorité pour la possession des régions parcourues par lui. Il n'aura qu'à déterminer -ivant son départ La durée approximative de son voyage; avec quelques caisses de perles, quelques ballots d'étoffe, il arrivera toujours à se nourrir et à faire vivre son escorte, insignifiante d'ailleurs, et simple porte-respect. Il emportera encore, quelques caisses de conserves pour lui, et quelques cadeaux pour les chefs dont il voudra se concilier l'amitié. Son convoi sera réduit, il ne s'en séparera pas et voyagera avec lui.
Une colonne appelée à faire de l'occupation sera forte, s'établira en différents points, mais opérera en contact direct avec sa base d'opérations, d'où elle tirera ses ravitaillements au fur et à mesure de ses besoins.
Tout autre est la façon d'opérer d'une mission comme celle que le gouvernement confia en 1896 au ca- 1 pitaine Marchand. Cette mission relevait à la fois de l'exploration et de l'occupation.
Elle relevait de l'exploration, en ce sens qu'elle avait à traverser des contrées inconnuesi, qu'elle n'avait pas à s'immobiliser dans un pays, et que son rôle n'était pas de combattre, mais d'atteindre son but lie plus vite possible. Elle relevait de l'occupation, car tout en s 'enfonçant dans l'Afrique, des raisons, politiques l'obligeaient à rester en liaison avec sa base d'opérations; en outre, elle avait à créer des postes et à préparer les indigènes à l'arrivée des forces qui la remplaceraient dans le pays-. Elle avait donc besoin d'une escorte suffisante pour fournir la garnison de ces postes, et pour imposer le respect aux populations, ce qui est la plus sûre manière de ne pas avoir à les combattre ; de plus, cette escorte devait être à même de briser une résistance et de permettre à la Mission, une fois parvenue au point fixé par le gouvernement, de s'v établir et de s'v maintenir.
La rapidité était une condition nécessaire pour être à temps sur le Nil et y prendre pied. L'occupation des pays derrière la Mission pouvait seule justifier les revendications françaises dans la vallée du Nil ; enfin, notre établissement solide sur ce fleuve était indispensable et pour donner à cette occupation un caractère de stabi-
Souvenirs de la Mission Marchand
Tirailleurs sénégalais et soudanais
Iité, et pour résister à une attaque probable des derviches.
La condition de rapidité interdisait au capitaine Marchand la pensée de tirer ses ravitaillements de la base d'opérations. Il devait bien rester en relation avec elle, mais en relation trop lointaine pour avoir le temps d'en attendre des convois. Sa mission était donc forcée d'emporter tout ce qu'il lui faudrait en vivres et munitions pour une durée de deux à trois ans.
Par vivres, il faut entendre non seulement le sucre, le café, le sel, la farine et quelques caisses de conserves, mais encore les objets d échange destinés à compléter la nourriture des blancs et à assurer celle de l'escorte.
Sur quelle base s'appuyer pour déterminer l'effectif de cette escorte?
Il semble à première vue que plus on sera fort, et plus on passera vite. Ce serait vrai si la question ravitaillement n'intervenait pas.
Il était évidemment impossible a Marchand d'emporter dans son convoi les vivres nécessaires à la troupe. Rien que pour ioo hommes, une ration individuelle de 300 grammes de riz par jour représente annuellement plus de 10 tonnes de riz. Il fallait donc vivre sur le pays. Or, en Afrique, les noirs ne cultivent guère au delà de leurs besoins. Si l'effectif à nourrir n'est pas considérable, les indigènes séduits par l'appât du gain qu'ils en retireront, sacrifieront les faibles réserves qu'ils peuvent avoir faites, en prévision des sauterelles ; ils prendront même sur leur propre nourriture; mais s'ils doivent fournir un trop grand nombre de rations, ils en seront incapables. Le leur demander les condamnerait à mourir de faim et par conséquent provoquerait des
révoltes. La répression ferait perdre du temps, conduirait peut-être à un échec, car les peuplades voisines, averties du danger qui les menacerait, n'attendraient pas pour se soulever qu'on fût entré chez elles. La force serait ainsi une cause de faiblesse.
Lorsqu'on passe comme Stanley, on emmène une armée qui ravage tout, et laisse derrière elle des cadavres faits par les balles ou par la famine qu'on a provoquée; mais quand on a des sentiments plus humains, et quand l'intérêt même exige que
la mute derrière soi demeure ouverte, on cherche le moyen d'éviter ces ramages.
L'effectif de l'escorte de Marchand était donc fonction de la population des p lys à traverser et du degré de culture- de Lys. Le centre africain est peu peuplé, il est pauvre, il vit de manioc ou de bananes ; on ne retrouve un peu de mil que dans la vallée du Xil ; des régions entières sont inhabitées. Où 150 hommes auront peine à subsister, 300 hommcc ne passeront pas. Mai» était-il possible de s'aventurer dans des régions inconnues, sauvages, avec 150 hommes?
Pour tout autre pays que la France, c'eût été sans cloute une folie. La France possède seule l'armée coloniale avec laquelle une telle folie peut être tentée sans risque, ou du moins avec le moindre risque. Elle seule a pour soldats ces Sénégalais et ces Soudanais dont le dévouement est à toute épreuve, dont le courage brave tous les dangers et dont la résistance défie toutes les fatigues. Elle seule a dans ses « marsouins » et ses « bigors », des officiers et des sous-officiers susceptibles d'obtenir de pareils résultats.
En cette même année 1896, l'Etat Indépendant résolut de nous devancer sur le Nil. Il forma une expédition, qui était déjà en route lorsque celle du capitaine Marchand débarqua à Loango. Il avait estimé qu'il ne pouvait raisonnablement s'avancer dans le Bahr-el-Gahzal avec moins de 3.000 hommes. Ce qui devait arriver se produisit : cette colonne ruina les pays, les populations se soulevèrent, et les soldats, mourant de faim, se révoltèrent à leur tour.
Marchand connaissait trop bien l'Afrique pour commettre une semblable faute, il connaissait aussi les tirailleurs, et était certain de passer partout avec 150 d'entre eux ; il suffisait d'emoorter les marchandises d'échange destinées à les faire vivre.
Là encore, la connaissance de l'Afrique était nécessaire. Les marchandises demandées par un pays ne sont pas celles que réclame le pays voisin. Mais comment savoir les goûts des régions où l'on n'est pas encore allé soi-même? Les récits des explorateurs vous renseignent, on compulse tous ceux qui ont trait soit aux contrées' que l'on dit traverser, soit aux contrées limitrophes. Et encore, ces récits ne donnent pas une certitude, car. chez les noirs comme chez les blancs, la mode subit des variations. Où les perles rouges étaient appréciées, les
perles blanches seront en faveur ; où la guinée bleue était en honneur, le calicot blanc aura désormais la vogue, à moins que ce ne soit le coton écru.
Il est impossible de déterminer exactement ce qu'il faut emporter ; tout un assortiment de marchandises est indispensable.
En certains points le cuivre jaune a seul cours ; on se munit de ballots de fil de laiton à couper snr place en barrettes plus ou moins longues suivant les villages. Partout le sel et la poudre sont recherchés. Pour les musulmans, on prend des corans et des chapelets. Enfin, il ne faut pas oublier les cadeaux qu'on doit offrir aux chefs, c'està-dire des burnous, des couvertures, des tapis, des sabres, des galons d'or, des étoffes riches telles que le velours, la soie brochée et les satins ; et comme il est toujours utile de se faire bien venir des femmes* on complète ce bazar par des glaces, des colliers de perles, des boules d'ambre vrai et faux, du corail, des* rubans et de la parfumerie.
Le reste du convoi peut être organisé sr/ns connaissances spéciales ; la durée approximative de la mission et la pratique permettent de déterminer le nombre des charges de vivres, de médicaments, de papier, de bougie, d'allumettes, car il faut tout prévoir. Une fois le détail arrêté, on fait l'acquisition de tous ces produits du commerce et de l'industrie, qui constituent un véritable magasin de nouveautés, d'épicerie, de quincaillerie, de parfumerie et de pharmacie !
C'est le moment où l'on court les fabriques, les dépôts, où l'on vit au milieu des échantillons les plus variés, où l'on suppute les prix, les qualités, où, l'œil fixé à la loupe du compte-fils, on examine le nombre de fils contenus dans un carré d'un centimètre de côté. On passe du calicot à l'andrinople, on apprend la différence entre \r4 toile et le coton, entre le velours de soie et le velours de laine ; on découvre que les perles, dites de Venise, viennent de Gablonz, en Bohême. De la direction de l'artillerie, pour les cartouches, on se transporte chez le fabricant de bâches et d'articles de campement ; du magasin d'emballage des colonies, on va chez le fournisseur des caisses et des tonnelets étr-nches. Le soir, on se plonge dans les récits des explorateurs français, anglais et allemands ; on vérifie les commandes, les ordres d'expédition, on classe les factures, et pour se reposer on prend une carte, on contemple des espaces plus ou
Souvenirs de la Mission Marchand
moins blancs que coupent de petites lignes rouges et noires, où on se voit cheminant, et sur lesquelles on rêve.
La mission du capitaine Marchand, dont la durée était évaluée à trois ans, ne comptait pas moins de 3.049 charges, toutes de 30 kilos, poids maximum qui puisse être mis sur la tête d'un homme. De toute évidence il est impossible de constituer une armée de 3.049 porteurs et de se faire suivre de cette armée à travers l'Afrique. D'abord, on ne trouverait pas un pareil nombre de porteurs ; ensuite, réussirait-on à les réunir, qu'on n'aurait aucun moyen de les faire vivre. La raison qui limite l'effectif de l'escorte, interdit d'emmener même un nombre restreint de porteurs.
Comment ces 3.000 charges circulerontelles et arriveront-elles au but?
On peut d'abord poser en principe que les transports ne sont ni plus faciles, ni plus rapides dans les régions occupées qu'ils ne le sont dans les régions inoccupées. Celles-ci comme celles-là ont simplement à leur disposition la tête des nègres ou les pirogues.
Dans le Congo, par exemple, les charges auront à faire un premier bond de Loango à Brazzaville. Pour l'accomplir, si la route est libre, ce qui n'est pas toujours, une caravane partira aujourd'hui, une autre demain, celle-ci de 20 hommes, celle-là de 30 ; certains jours, trois ou quatre partiront à la fois, mais plusieurs jours pourront s'écouler sans qu'aucune ne se présente. Il faudra bien des semaines avant que les 3.000 charges soient rendues au terme du premier bond.
H en sera de même dans l'intérieur de l'Afrique; les bonds seront marqués par l'étendue des pays soumis à un même chef. On passera en quelque sorte marché avec un chef qui s'engagera à faire porter par ses sujets les charges jusque chez le chef voisin. D'où l'obligation de créer des postes extrêmes et des postes intermédiaires.
¥a ainsi, de pays en pays, les charges avanceront.
Naturellement, elles n'avancent pas vite; il faut compter avec mille difficultés. Si le chef est désireux de gagner un beau cadeau, ses sujets, bien que payés de leur côté, ne manifesteront peut-être pas le même enthousiasme que lui. La route sera longue, le pays à traverser sera souvent désert, car deux Etats voisins sont généralement séparés par une zone qui leur sert de tampon et qui a depuis longtemps été ravagée. Il est bien convenu que les porteurs emporteront
leur nourriture, mais ils sont pauvres, parce qu'ils ont pu souffrr des sauterelles, et pardessus tout ils sont insouciants ; ils prendront, pour pa-rcourir 4 ou 500 kilomètres, cinq ou six épis de mais et une dizaine de sauterelles grillées ! Si sobres qu'ils soient, ce régime est insuffisant; ils s'en apercevront et abandonneront leurs charges dans la brousse. 11 faudra créer des postes qui auront pour consigne de chasser, de fumer
Le soir, on se plonge dans les récits des explorateurs...
la viande et d'assurer les vivres aux convois. Cette façon de voyager amène la dispersion d'une mission qui presque jamais ne sera groupée, non seulement par suite des obligations du portage, mais pour satisfaire à d'autres nécessités. Un officier ira en avant préparer l'arrivée prochaine de l'expédition, d'autres exécuteront des reconnaissances topographiques. Afin de ne pas perdre de temps, on n'attendra pas que la totalité des charges soit parvenue au poste extrême pour entamer le transport dans le pays suivant. Ce ne sera pas sur 500, mais peut-être sur t. 000 kilomètres que les officiers et les sous officiers seront disséminés.
Cette dispersion force naturellement à vivre pacifiquement avec les habitants ; et quand une mission semblable est représentée comme couvrant sa route de ruines, l'arrosant de sang, il est facile de juger de la véracité de telles allégations.
Il peut paraître extraordinaire que cet état de ipaix soit réalisable. De même que pour beaucoup l'Afrique se résume dans le Sahara, on se fait difficilement à l'idée rue les noirs ne soient pas des sauvages
sanguinaires. Je ne veux pas dire que les. noirs soient sans défauts. Leur nature a quelques mauvais instincts. Si les nègres méprisent les billets de banque, même l'argent, c'est qu'ils n'en connaissent pas la valeur. Un chèque les laisse indifférents, mais il n'en est pas de même d'une caisse de perles! Quand ils la respectent, c'est que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Le Seigneur est représenté par leur chef qui tient à gagner son cadeau et n'hésiterait pas à couper le cou d'un de ses sujets coupables de vol; et luimême borne ses convoitises au cadeau promis, par la peur des fusils et des baïonnettes. Il sait fort bien que s'il massacrait des blancs, d'autres viendraient qui lui feraient payer cher son écart de conduite. D'ailleurs, sur les sujets a<ussi la vue des armes produit son effet salutaire.
Mais l'escorte, tout en garantissant la paix, pourrait également provoquer la guerre. Les indigènes ont peut-être du mérite à résister à la tentation de s'adjuger les
richesses qu'ils voient passer, les tirailleurs n'en ont pas moins à respecter les villages. Eux aussi se trouvent soumis à de fortes tentations. Ils ont la force, ils ne craignent rien, et ils sont des hommes ! Ils transformeraient volontiers la colonne en smala ! Le tolérer serait s'exposer presque sûrement à des soulèvements. Bien des révoltes ont eu pour cause l 'enlèvement de Sabines noires.
Je disais que la France seule pouvait entreprendre la mission confiée au capitaine Marchand, parce que, seule, elle possède des tirailleurs dont le courage et le dévouement sont à toute épreuve ; ces hommes méritent autant d'admiration pour leur discipline que pour leur valeur. Xe pas céder aux tentations dont je parlais, résister à tant de séductions, et se consoler avec ce mot : « y a service! » c'est certainement de L'héroïsme.
Vne mission comme celle du capitaine Marchand ne pouvait réussir que préparée, conduite avec une profonde connaissance de l'Afrique, et escortée par nos tirailleurs.