LOANGO
Depuis le 10 Juin, je suis à Loango; et voilà douze jours que je suis condamné à l'inaction par une révolte qui a fermé la route de Brazzaville. Je n'ai pas le moyen de rouvrir cette route, étant seul ici avec le lieutenant Simon. La mission Marchand, en effet, n'est pas concentrée à Loango, ses membres débarqueront successivement. Le lieutenant Largeau a quitté le premier la France; il est en ce moment à Loudima. cherchant à recruter des porteurs. Je me suis mis en route, quinze jours après lui, avec le lieutenant Simon et le sergent Dat ; par le bateau suivant sont partis le capitaine Germain, le lieutenant Mangin, le docteur Emily, l'adjudant de Prat, les sergents Venail, Bernard, et les tirailleurs, ils seront ici dans quelques jours. Enfin le capitaine Marchand, retenu à Paris par les denr'ères mesures à prendre, d'ordre matériel ou politique, ne nous rejoindra pas avant un mois.
Loango ne s'est pas modifié. Je l'ai retrouvé tel que je l'ai laissé il y a deux ans, lorsque, sur un ordre ministériel, la mission Monteil a dû abandonner le Congo et se rembarquer pour la Côte d'Ivoire. Je revois disséminées sur le bord du plateau, face à la mer, et séparées par de larges espaces dénudés, les mêmes maisons de commerce, les deux anglaises, lesi trois portugaises, la hollandaise et les trois françaises; aucune autre ne s'est élevée depuis mon départ. Cet égrènement de bâtisses, la plupart en bois, commence par une des maisons françaises, et s'allonge en pente vers le Sud pour se terminer par les bâtiments de la mission catholique. Au Nord, en tête de cette ligne s'aplatit une baraque carrée,
également en bois', la maison de l'Oubangui. Sa destination, comme son nom l'indique, est d'abriter les passagers qui attendent d'être mis en route pour cette colonie. En arrière, au-dessus d'elle, une sorte de boîte oblongue toujours en bois, mais en ruines, n'a plus d'usage déterminé. Enfin, au sommet du plateau, dominant ce petit troupeau sur lequel' il règne, le service local apparaît avec quelques demeures et magasins d'une apparence moins rustique.
Rien n'a changé. Tout cela dort sous l'ardent soleil ; tout cela disparaît presque, confondu dans la teinte uniforme du sable qui s'étale coloré, par places, d'une herbe
courte (privée de terre, brûlée avant d'être née.
Cependant, au bout de La falaise, loin de La maison de l'Oubangui, la civilisation et le progrès se dressent sous la forme d'un cube, moitié fer, moitié brique : le palais de l'administrateur. Ce palais resplendit dans sa nouveauté, son toit de tôles ondulées rayonne, il semble promettre à Loango le réveil, la renaissance, puisque autrefois, paraît-il, z,u temps de la conquête portugaise, Loango a eu son importance.
De ce passé ne demeure d'autre vestige que certains mots portugais restés en usage. Ainsi, Français, Anglais et Hollandais ont adopté comme mesure, pour métrer les étoffes, la cortade, qui représente i m. 80.
Loango n'est rien qu'un point de débarquement, la barre y est rarement mauvaise, mais il serait impossible d'y créer un port. Il n'y a rien de remarquable à Loango que l'indigène : le Loango.
Ce n'est pas que celui-ci ait une intelligence supérieure ; en contact avec des blancs depuis plusieurs siècles, il n'a apprécié dans la civilisation que l'usage de l'alcool. Ce n'est pas qu'il soit brave et guerrier ; il est au contraire fort timide devant le danger. Ce n'est pas non plus qu'il soit beau, j'entends beau, à la façon dont les nègres sont susceptibles de l'être; la race fut belle sans doute à l'origine, malheureusement, par l'abus de l'alcool, elle est complètement dégénérée. Le Loango est remarquable en un seul point, mais sur ce point il éclipse tous les autres noirs, il est un porteur merveilleux, c'est grâce à lui que la colonie du Congo a pu exister et se maintenir jusqu'à ces dernières années. Les Loangos sont nés porteurs, ils sont certainement venus au monde avec une charge sur la tête. A voir ces hommes dont la plupart sont d'apparence malingre, on croirait que ces corps amaigris, au torse efflanqué, aux côtes saillantes, aux muscles atrophiés, aux jambes décharnées-, aux pieds dévorés par les chiques, doivent être incapables du moindre effort. Et pourtant, dès qu'ils ont 30 kdos sur la tête, quelquesuns 60, — ceux-ci sont payés double. ■ — ils partent légèrement de leur pas glissant, et par étapes, en vingt jours en moyenne, ils vont jusqu'à Brazzaville, à 500 kilomètres de la côte.
Le Loango est un porteur, il n'est rien d'autre. Lorsqu'il ne porte pas, il dort, il boit, ou il extrait les chiques de ses pieds ; encore néglige-t-il parfois cette dernière oc-
cupation, et insouciant, perdu daus les rêves que lui procure l'alcool, il abandonne aux chiques quelques-uns de ses orteils.
Loango est en effet un séjour de prédilection pour cet insecte, rapporté, dit-on, du Brésil par les noirs qui, après l'abolition de l'esclavage, regagnaient leur pays d'origine. Cette petite puce pénétrante se loge de préférence dans les parties les plus tendres du pied, soit entre les doigts, soit sous les ongles. Elle est presque invisible.
Quand elle vous pique, on sent à peine une légère démangeaison, mais dès qu'elle est entrée, elle se met à pondre. Elle s'entoure alors d'une membrane blanchâtre qui se développe avec les œufs et atteint assez vite la grosseur d'un pois; si on ne l'enlève, on risque la perte d'un doigt, même d'un membre. Il n'y a qu'un moyen de s'en débarrasser, la retirer avec une aiguille. Quant à l'éviter... c'est chose impossible; elle se glisse sous les guêtres les mieux ajustées, force les lacets les plus serrés, les bandes les mieux enroulées ; nul ne lui échappe.
Heureusement pour l'Europe, la chique ne vit pas dans le froid, dans l'humidité, il lui faut la sécheresse, le sable. Nous devons à cette raison de ne pas la connaître sur notre continent, mais elle se rattrape largement dans l'Afrique qu'elle envahit chaque jour un peu plus, transportée partout par les pieds de nos porteurs et de nos tirailleurs.
Chaque soir, au Congo, l'Européen est forcé de livrer ses pieds à l'examen de son boy. Sur les peaux blanches, la chique se détache en un minuscule point noir, mais encore perceptible; c'est un avantage dont les noirs ne jouissent pas, sur leur peau la chique ne se décèle qu'une fois la membrane blanchâtre développée ; à ce moment, l'extraction est plus délicate, c'est ce qui explique chez les indigènes le grand nombre de pieds abîmés ou entamés. Il y a peut-être souvent de leur part de l'insouciance ou de la paresse, il faut cependant reconnaître qu'un Loango, dès qu'il est assis, se met généralement à explorer ses orteils à l'aide d'une épine arrachée au buisson voisin s'il est en route, à l'aide d'une aiguille s'il est dans un endroit civilisé.
Je ne peux même me figurer le Loango autrement que dans cette position, ou sur le sentier, trottinant, sa longue moutète sur la tête.
La moutète est l'accessoire inséparable
Souvenirs de la Mission Marchand
du Loango, celui sans lequel il ne peut pas porter, car il serait incapable à lui seul de soulever 30 kilos ; il n'y réussit que grâce à la moutète, sorte de panier allongé fait de deux feuilles de palmier. La fabrication en est simple : on pose à terre les deux palmes à plat, les tiges parallèles, à environ 20 centimètres l'une de l'autre ; on croise les feuilles intérieures, le bout de ces feuilles croisées est rejeté sous les tiges, on l'ajoutera plus tard aux feuilles exté-
passer inaperçu, il me vient un remords. J'ai dit qu'il était timide devant le danger, mais je n'ai pas ajouté qu'il était excusable. 1.1 l'est d'autant plus qu'une partie des risques, courus pendant son voyage, résultent^ des tentations qui se sont offertes à lui dès le début de sa route. Ces tentations sont grandes; il ne sait pas y résister. Si son courage est faible, sa vertu est fragile.
Qui dira jamais l'odyssée du Loango sur cette route de Brazzaville? Qui rendra
rieures ; le fonds est confectionné. On achève en nattant trois par trois les feuilles d'un même côté sur presque toute leur longueur, réservant seulement de quoi les relier par une dernière natte longitudinale qui forme les bords de ce panier à claire-voie. Comme on a eu la précaution de dépouiller de feuilles la base des tiges sur un mètre au moins, la moutète se termine, à l'une de ses extrémités, par une double canne. Ce prolongement rigide permet au Loango prenant le bout opposé du panier, de le soulever, avec la charge qu'il renferme, de l'amener sans fatigue à une inclinaison telle qu'il n'a plus qu'à glisser sa tête sous le centre de gravité et à laisser basculer pour se trouver chargé. Le long de la route, lorsqu'il a besoin de se reposer, il s'approche d'un arbre, baisse la tête, le bout des tiges touche terre, et la moutète est déposée, debout contre le tronc; quand il veut repartir, il n'a plus à faire aucun effort, la charge dressée bascule et se remet à sa place rien qu'en l'écartant de l'arbre. La moutète est l'économie des forces ; sans elle, un Loango ne serait plus qu'une moitié de porteur. En revoyant en pensée le Loango se faufiler, l'air craintif, à travers les villages, le long des ravins, un peu comme s'il voulait
ses tribulations? Qui chantera le dévouement, l'abnégation, la force de caractère, et la sobriété du porteur déposant sa charge à destination ?
A peine est-il parti de Loango qu'il pérètre dans la forêt du Mayombe, la terrible région du Mayombe qui réunit les difficultés de la montagne et celles de la forêt équatoriale; le voilà qui escalade des pics, qui descend dans le fond des ravins, qui franchit des torrents; sa lonrue moutète s'insinue à travers les lianes, se glisse sous les arbres écroulés ; ses pieds s'agrippent aux cailloux,
Toutes les tentations se dresseront
DEVANT LE LoANGO.
Souvenirs de la Mission Marchand
aux racines... enfin il arrive à un village, il va se reposer! Il se reposera trop bien! car dans ce village, comme dans tous ceux qu'il trouvera dans le Mayombe, tout sera mis en œuvre pour l'arrêter, c'est-à-dire pour lui faire dépenser les cortades d'étoffe, avances sur le paiement final, destinées à assurer sa subsistance jusqu'à Brazzaville. La musique, la bonne chère, les femmes, toutes les tentations des sens, de l'estomac et du cœur se dresseront devant lui.
Mais mon Loango possède une vertu à toute épreuve, du moins je veux le supposer; il résiste, et vrai saint Antoine, il sort du Mayombe sans avoir succombé. Il s'engage, entre le poste de Loudima et celui de Kimbédi, dans le pays Bakamba. Ici, la spéculation revêt un caractère moins affable. Le Bakamba frappe au ventre sans pitié : il refuse de vendre. Il s'estime ainsi parfait honnête homme, c'est son droit de ne pas vendre. Malheureusement, son honnêteté est légèrement Uburaire, il n'exerce ce droit qu'en vue de réaliser de sérieux bénéfices sur des échanges fructueux.
Le pauvre porteur se couche le premiei soir sans dîner. Toute la nuit, il voit en songe la chicouangue dont il est privé. Il s'imagine qu'il ia fabrique lui-même. Il prend les racines de manioc qui macèrent dans un ruisseau pour y perdre leur substance vénéneuse ; il les roule dans un morceau de feuille de bananier ; il les fait bouillir jusqu'à ce qu'elles soient devenues translucides ; il tient enfin dans ses mains ce pain transparent comme une gelée, en savoure le goût de fermentation. Ce n'est qu'un rêve !
Un jour encore ce Loango incomparable tient bon ; mais, généralement avant que la soixante-douzième heure ait sonné, vaincu par la faim, il consent à payer l'indispensable chicouangue dix ou quinze fois si valeur.
Il n'est pas encore sorti du pays Bakamba, et ses ressources ont diminué d'une façon inquiétante. Il va toujours, car il est résolu à atteindre le but, mais il ne mancrf> plus qu'une fois tous les deux jours. Cet
dant, il passe à côté d'un champ d'arachides, puis d'un autre, son estomac crie famine, ii ne pt.'Ut plus résister ; il faut vivre... et, en se cachant, il essaie, non d'assouvir, mais de tromper sa légitime fringale. Le propriétaire du champ n'est jamais loin, il approuve rarement une telle conduite, et, froidement, il confisque le porteur et la charge. Qua,nd il ne réussit pas à l'attraper, il se promet de reporter sa créance sur le porteur suivant.
Supposons que l'adresse de mon Loango égale sa bonne volonté et qu'il n'ait pas été pris, il a franchi Kimbédi, puis Comba ; ii n'a plus que 150 kilomètres à faire. Il est sauvé! Non pas! Entre Comba et Brazzaville l'attend le terrible Bassoundi, grand détrousseur de caravanes, toujours prêt à massacrer quelques porteurs, non seulement pour s'adjuger leurs charges, mais encore pour créer un incident sur la route, dans l'espoir de gagner quelque chose nu règlement de l'affaire.
Et c'est avec des ruses d'Apache, par des marches de nuit, au moyen de sentiers détournés, que mon brave porteur cherche à gagner le Pool (1). Il file sans bruit, il courbe le dos, toujours exposé à recevoir une balle bassoundi a«u passage des ravins profonds et marécageux qui séparent les collines abruptes et boisées.
S'il réussit, quelle récompense ne méritet-il pas? A son entrée à Brazzaville, il devrait être fêté comme un héros !
Tous ne sont pas des héros, les uns succombent aux charmes du Mayombe, les autres aux exigences des Ba.kambas ou aux pièges des Bassoundis... mais avais-je raison de les traiter de craintifs? N'ont-ils pas droit à quelque indulgence?
Je ne me trompais pas en disant que le Loango était remarquable ; le Loango et sa moutète. silhouette inséparable du paysage congolais.
^tanley-Pool : nom que porte l'épanouissent du Congo en face de Brazzaville.
iS
Pierre Savorgnan de et le Congo
razza
Si ia route de Loango à Brazzaville n'a jamais offert une entière sécurité, sien 1896 pas une caravane ne consentait à s'y aventurer, loin de moi la pensée, en écrivant ces mots, de vouloir diminuer la gloire de l'homme à qui la France doit son immense empire de 1' Afrique équatoriale.
état du Congo n'é tait que la conséquence forcée des théories humarritair-es qui depuis longtemps illusionnaient la France.
Lorsque de B razza prenant
laquelle son grand cœur devait s'abandonner. Il n'eût pu la réaliser que si tous les agents du Congo avaient possédé le même ascendant que lui sur les indigènes. Les hommes doués de ce pouvoir sont rares et l'occupation du Bas-Congo demeura limitée à celle de l'étroit sentier qui relie Loango à Brazzaville. Les quelques postes semés sur cette route ne connaissant rien des pays enviants, la base d'action vers le Nord se trouva réduite à un point, au port de débarquement, à Loango. A mesure que . œuvre de Savorgnan de Brazza grandit, s'étendit sur la Sangha, monta vers l'Oubangui. cette base eut à supporter un poids de plus en plus lourd ; un jour vint où elle fléchit.
De Brazza n'en reste pas moins celui
pied sur le Congo eut ouvert la route du Tchad et du Nil, son action vers la Sangha, vers le Chari. vers l'uubangui, s'appuya sur Je Bas- Congo. Il eût été néces saire d'occuper solidement cette région, puisqu'elle allait supporter de poids de la conquête de l'Afrique équatoriale; mais si de Brazza en eût demandé les moyens, on les lui eût refusés. La métropole l'aurait regardé ci mime un guerrier, un conquérant ; elle acceptait le cadeau qu'il lui faisait, encore fallait-il qu'il ne fût pas exigeant. F.t puis, pourquoi ne pas le reeonn?ître. de Brazza fut lui-même séduit par cette illusion très belle de la pénétration pacifique, à
dont le nom
plane sur toute l'Afrique! équatoriale, le héros lé' gendaire du Congo, le rival de Stanley ; celui oui fut vraiment le paladin de l'Afrique. Il fut ce paladin, car il n'avait pas seulement la volonté de conquérir un empire, il accomplissait en même temps une mission d'humanité. En lui s'incarnait le justicier des légendes, toujours prêt à tirer son épée pour défendre le faible et l'opprimé, et cette terre des noirs, cette terre d'esclavage où chaque chef un peu puissant devien un tyran, devait l'attirer. Quels glorieux rêves emplissaient son âme ! Libérer des peuples, les arracher à la servitude, et les donner à la France!
Souvenirs de la Mission Marchand
Il était de ceux qui se sentent des ailes •et veulent sortir de la prison où la. vie •commune les a enfermés ; cœurs ardents, enthousiastes, amants du péril ; cerveaux lumineux d'où se dégagent la bonté, la pitié, le pardon, et qui aspirent à répandre l'espérance, la joie et l'amour. Chimères peut-être? Mais admirables; chimères. Celui qui en a réalisé quelques-unes peut s'endormir heureux.
Paladin, de Brazza a erré sous le soleil, sous les tornades, insensible à la fatigue, inaccessible à la peur et au découragement ; les indigènes, en le voyant passer, la face émaciée et pâle, éclairée par des yeux noirs profonds, d'une intelligence et d'une acuité incomparables, s'inclinaient devant l'homme ■qui se présentait à eux presque sans défense, et qui, pareil au prophète, la tête haute, semblant voir par l'esprit et par l'âme, paraissait appeler à lui ses rêves du haut des deux.
Cette puissance de séduction, nul plus que lui ne l'exerça sur les noirs. Un de ses compagnons de route raconte son retour aux rives de l'Ogooué : « Son arrivée, dit-il, a été quelque chose d'émouvant; j'avais les yeux humides en constatant l'accueil que lui ont fait les noirs. La nouvelle de sa présence s'était répandue très vite. De toutes parts surgissaient des pirogues surchargées d'indigènes qui accouraient pour le regarder, le saluer, et criaient d'une voix forte : Notre père est revenu ! J'ai peine à comprendre comment un blanc a pu inspirer tant de confiance et d'affection à ces gens défiants, ingrats et de tempérament faux. » De Brazza •portait ce secret dans son âme ouverte à tous les sentiments de justice et de bonté.
Tout à l'heure, le nom de Stanley est venu se placer près de celui de Brazza. C'est que l'un appelle l'autre par les contrastes que présentent ces deux grandes figures.
Tous deux sont des énergiques, des héros, mais l'un est dur, l'autre est souple; l'un est impitoyable, l'autre est humain ; à celui-là il faut une armée, à celui-ci quelques hommes suffisent. Stanley confond trop facilement l'autorité avec la cruauté, il passe, il fait une trouée; ses foudroyantes percées laissent derrière elles une trace de sang ; de Brazza gagne le cœur des populations au lieu de les épouvanter, il ne recourt à la force que contraint, pour sauvegarder sa vie et celle des siens, et lorsqu'il doit punir, il le fait sans colère, avec l'indulgence d'un père. Si tous deux méritent la gloire qu'ils ont conquise, celle de Brazza est plus pure. Il y avait en Stanley de l'aventurier, en de Brazza de l'apôtre.
Il s'en fallut de peu que l'honneur de découvrir le Congo n'appartînt à de Brazza. Le jeune enseigne de vaisseau, qui venait de se faire naturaliser Français., après un séjour au Gabon, en 1872, commença trois ans plus tard la série de ses voyages. C'est dans cette exploration, à travers les vallées de l'Ogooué et de l'Alima, qu'il toucha presque le Congo, arrêté par les indigènes à quatre jours du grand fleuve, au moment même où Stanley le descendait. Il allait bientôt prendre sa revanche.
Stanley, dès son retour, avait fait part de sa découverte à L'Association africaine, formée par le roi des Belges. Chargé par elle d'occuper les régions qu'il avait traversées, il était reparti pour l'Afrique en Février 1879. Il s'était engagé dans la direction de Zanzibar, afin de dissimuler le véritab'e but de sa mission. A Zanzibar, il recruta des porteurs, et de là se dirigea immédiatement vers les bouches du Congo où il débarqua le 14 Août 1879.
De Brazza veillait. Les projets de Stanley ne lui échappèrent pas. Lui aussi avait reconnu que la véritable voie d'accès à l'Afrique centrale était le Congo; dès que le plan des Belges lui apparut, il se rembarqua, décidé à devancer cette fois Stanley. Les deux grands explorateurs étaient aux prises, mais tandis que de Brazza connaissait le départ de Stanley, ce dernier ignorait les intentions de son rival. L'un n'avait que 500 kilomètres à parcourir; l'autre, par l'Ogooué et la Léfini en avait près de 2.000; mais Stanley traînait à travers une région accidentée le lourd convoi des vovageurs anglais ; de Brazza emportait pour tout oagage son cœur et sa volonté.
Au mois de Septembre 1880, de Brazza touchait le Congo, et après avoir conclu un traité avec le roi des Batékés, Makoko, il fondait le ier Octobre sur la rive droite du Pool le poste qui allait recevoir le nom de Brazzaville. Stanley était encore loin. Ce fut seulement quinze mois plus tard qu'il arriva au Pool. Quelle ne fut pas sa stupeur, lorsqu'il se trouva en face du pavillon français, au pied duquel le sergent Malamine et trois tirailleurs montaient la garde ; de Brazza, parti pour fonder d'autres postes, avait confié à ces quatre braves le soin de défendre le drapeau et les nouvelles terresi françaises qu'il abritait.
Intimidation et menaces furent vaines ; Malamine se serait fait tuer plutôt que d'amener son drapeau.
Stanley dut se résoudre à créer Léo-
poldville, en face de Brazzaville; il lui fallait renoncer à toutes prétentions sur la rive droite du grand fleuve.
De Brazza venait d'ouvrir l'Afrique centrale à la France. Comme le disait alors M. Rouvier, demandant à la Chambre la ratification des traités passés avec les indi-
II ne suffit pas à de Brazza d'avoir don~ né la cLé de ces immenses régions, il voulut y porter lui-même le nom de la France, y faire aimer son pays d'adoption.
Cette œuvre gigantesque, il l'accomplit presque sans autre ressource que le dévouement de ses intrépides collaborateurs, le docteur Balley, MM. Fourneau,.
j Chavannes, Dolisie, Jacques de Brazza, le capitaine Decazes, pour ne c;ter que ceux de la première heure ; il y dépensa sa fortune, il y sacrifia sa santé.
Il disait : « Il faut être plus dur pour soi-même que pour les autres. » Ce principe, il le mit toujours en pratique.
La liste serait longue dessouffrances endurées par lui,. des dangers que seuls peuvent connaître ceux qui l'ont accompagné. Ceux qui ont suivi ses traces sont à même de les deviner. Quand il en parlait il le faisait avec cette simplicité qui était un des charmes de cet énergique.
« Un jour qu'une pirogue avait chaviré dans les chutes de l'Ogooué, raconte-t-il, nous dûmes travailler longtemps dans l'eau pour sauver le chargement. Je gagnai à cet exercice une oysenterie qui me rendit plus maigre encore que je n'étais. Par-dessus le marché, je m'étais blessé assez sérieusement au pie.1, gauche sur une roche
Un charlatan de la plaie un diafit enfler le pied Privé de médica-
Le sergent Ma.la.minb et trois tirailleurs montaient la garde.
gènes, la France possédait désormais la clé du Congo, de cette magnifique voie navigable, qui sur un parcours de 5.000 kilomètres arrose une contrée admirablement fertile. Xotre commerce allait y trouver le caoutchouc, la gomme, l'ivoire, les pelleteries, les métaux, les bois précieux, notre industrie acquérait des débouchés nouveaux.
l'endroit appliqua sur ble d'onguent qui me gros comme la jambe, ments, je pris mon couteau et taillai dans le morceau jusqu'à un centimètre de profondeur, supprimant tout ce qui n'avait pas une jolie couleur de chair fraîche. J'en fus quitte pour deux mois d'inaction, b
Une autre fois, il fut attaqué à l'improviste a<u milieu d'un village; les balles sifflaient de tous côtés, six de ses compagnons avaient été blessés immédiatement. « La situation laissait à désirer », écrit-il simplement.
Lorsqu'en 1897, il revint définitivement en France, il n'avait que quarante-cinq ans, sa santé était ruinée et, huit ans plus tard, il succombait ; mais son nom était entré dans l'histoire.
Le 2 Juillet 1896, le vapeur le Fiote, de la Société d'Etudes Le Chatelier, m'embarque pour me conduire à quelques kilomètres au Nord de Loango, à l'embouchure du Niari, la rivière qui dans son cours supérieur porte le nom de Kouiliou.
Je me suis décidé à remonter le Niari et à essayer de transporter des charges par cette voie, puisque sur la route de Loango à Brazzaville, pas une caravane ne consent à s'aventurer. La présence des tirailleurs ne suffira pas à rouvrir cette route, il1 faudra la présence de Marchand ; lui seul est qualifié pour obtenir les pouvoirs nécessaires. D'ailleurs, les tirailleurs qui devaient arriver le 24 Juin, par le même bateau que le capitaine Germain, ont été retenus à Libreville avec leur chef, le lieutenant Mangin, et le docteur Emih\ Il n'y a donc rien à entreprendre, pour le moment, sur la route de terre, tandis qu'il est possible de faire une tentative par la voie du Niari. Le moyen m'en est donné par la Société d'Etudes Le Chatelier, qui veut organiser un service de transports, par le Niari et le Kouiliou, entre la côte et le poste de Kimbédi, situé sur la route du Pool à moins de 200 kilomètres de Brazzaville. Les
charges qui lui seront confiées iront de la côte à Kakamoéka, au pied des rapides du Niari; là, tournant ces rapides, elles emprunteront une route de terre, libre celle-ci, pour atteindre Zilengoma, où des baleinières les reprendront et les conduiront à Kimbédi.
Ces baleinières, des surf-boats servant à passer la barre, sont actuellement à l'embouchure du Niari, et la Société d'Etudes en a besoin sur le Kouiliou. M. Fondère m'a proposé de les conduire à Zilengoma, et d'utiliser ce voyage pour transporter 800 des charges de la Mission. Nous nous rendrons ainsi un service réciproque.
Il est vrai que les voix les p<lus autorisées du Congo traitent ce projet de folie. Les rapides du Niari sont infranchissables, dit-on ; ou je mettrai six mois à les remonter, et quand j'y serai parvenu, toutes mes charges auront été noyées, ainsi qu'il en a été lors d'un essai tenté il y a deux ans; ou j'aurai le même sort qu'ont eu, depuis, le capitaine Pleigneur, noyé dans un rapide et le lieutenant de vaisseau Besançon, mort d'épuisement. Et même, déclarent ces augures, en admettant que j'arrive à Kimbédi, je n'aurai en rien avancé les trans-
ports de la mission, car sur toute cette r< >ute de Brazzaville, il me sera impossible de recruter un seul porteur; il faudra en envoyer de Loango.
C'est en effet une conviction absolue au Congo, que les Loangos seuls peuvent servir de porteurs. Le principe est ind table : hors les Loangos, pas de salut ! Le monopole du portage leur appartient, il est interdit d'y toucher. Il est vrai que les commerçants de Loango ont quelque intérêt à affirmer ce principe, puisqu'ils ont de leur côté le monopole du recrutement des porteurs. Le Congo serait donc l'unique contrée de l'Afrique où les populations n'éprouveraient pas le désir de gagner des perles ou des étoffes en fournissant des porteurs? Il faut croire pourtant qu'elles ne sont pas insensibles à l'appât des richesses, puisqu'elles pillent les convois pour se les procurer. Le jour où elles verront les tirailleurs occuper le pays, et où elles n'auront plus d'autre moven que le travail pour acquérir ce qu'elles- convoitent, elles consentiront à porter.
Persuadé de l'exactitude de ce dernier raisonnement, je me suis mis en route vers le Xiari ; je parviendrai bien à me tirer des rapides et à faire mentir les funèbres pronostics qui accompagnent mon départ.
Sur le Fiote ont pris passage, avec moi, M. Fondère qui tient à me faire passer luimême la barre du Xiari, et M. Castellani. M. Castellani est un peintre très connu comme panoramiste, attaché à la Mission à titre de dessinateur de V Illustration. Il est arrivé à Loango le 24 Juin, en même temps que le capitaine Germain, et s'est décidé à me suivre, séduit par les jouissances artistiques que lui offrira ce voyage.
L'n gros chaland est à la remorque du Fiote, il renferme les 800 charges que je vais essayer de ne pas noyer dans les rapides.
De Loango au Xiari. le trajet n'est pas long : nous sommes partis depuis une heure et demie, et déjà nous apercevons l'embouchure de la rivière, qui ne se jette pas directement dans l'Océan, mais dans une lagune, comme presque toutes les rivières de la côte congolaise. Au milieu de la bande de sable qui sépare la lagune de la mer. s'ouvre un passage dans lequel les eaux du Xiari heurtent la grande houle, qui éternellement bat les rivages occidentaux de l'Afrique et dont le choc contre le courant produit la barre, le mascaret classique existant souvent en Europe.
Quelques toits de cases apparaissent sur la plage et à l'intérieur de la lagune, nousapprochons. Xous virons et mettons le cap sur la terre. « Attention! crie M. Fondère; tenez-vous bien. » Un commandement dans le porte-voix : « A toute vitesse ; » et presque aussitôt un énorme mascaret nous enlevé. Mais le chaland, qui se trouve trop loin pour être soulevé en même temps que le Fiole, tire sur sa remorque, pèse sur l'arrière du vapeur. La lame, rencontrant une résistance, balaie le pont, nous douche au passage, et emporte le panneau qui ferme la chambre des machines. Le.- mécaniciens sortent une tête effarée. Fondère se précipite sur eux et les renvoie à leur levier de manœuvre. D'ailleurs, nous sommes passés. Le chaland bondit à son tour et fond sur nous comme un bolide; nous larguons son amarre pour ne pas être écrasés par lui, et nous entrons dans la lagune sans autre incident.
Cette barre n'est pas toujours bonne. Il v a deux ans, elle a englouti la plupart des pièces du Lêon-de-Poumayrac , l'un des deux vapeurs envoyés pour le Haut-Oubangui. L'autre vapeur, le Jacqucs-d'Uzès, a été débarqué à Loango, mais il n'a pas eu plus de chance que son frère, car ses morceaux gisent épars le long de la route de- Brazzaville, notamment dans la forêt du Mayomhe. Des deux, c'est encore le premier qui a eu le sort le plus logique pour un bateau.
Fondère a besoin d'un jour pour rassembler les équipes de pagayeurs qu'il mettra à ma disposition, et faire exécuter une réparation au vapeur, le Manji, qui nous conduira à Kakamoéka au pied des rapides.
J'habite avec Castellani une maison de bois entre la mer et la lagune. Assis sous la véranda, nous attendons le moment de rejoihdre Fondère qui nous, a invités à dîner. Moussa, mon fidèle cuisinier, accroupi sur le sable, extrait les chiques de ses pieds.
Castellani le regarde et me dit :
— Sait-il où nous allons ?
- Sûrement non. J'ignore même comment il a pu apprendre à Dakar ma présence à bord du paquebot, car on a peu parléde l'organisation de notre Mission. Toujours est-il qu'il se trouvait sur le quai, guettant mon arrivée, supposant que cette
Castellani regarde Moussa.
fois, encore, la troisième, je l'emmènerais. Il n'a pas demandé où nous allions, il est monté sur le bateau, comme à Paris nous prendrions un tramway. Que lui importe le but et la durée d'une expédition ? La distance ne l'effraie pas, le temps n'a pas de valeur pour lui. Insouciant, il a traîné ses pas au bord du Sénégal et du Niger, sur les rives du Bandama; bientôt, il les fera résonner le long du Congo, de l'Oubangui et du Nil. Après avoir vu le soleil se lever sur des forêts, sur des marécages, il le verra se lever sur la mer... et ce jour-là, il ne se doutera pas qu'il a traversé l'Afrique.
Après un instant de silence, Castellani m'avoue timidement :
- Je ne suis pas beaucoup plus avancé que Moussa. Vraiment nous traversons l'Afrique ? J'ai pris tout ce que le capitaine Marchand me conseillait d'emporter, j'ai tcut mis dans mes deux cantines et mon tonnelet, je supposais même que ce dernier était destine à contenir ma provision d'eau dans le désert...
- Mais puisqu'il est étanche. justement pour empêcher l'eau d'y entrer !
- Ma foi, je ne savais pas. Je m'imaginais qu'en Afrique, il n'y avait que du sable et des palmiers de temps en temps ; et puis, je vous le répète, j'ignorais où nous allions. Quand j'ai lu, au magasin général des colonies, la marque C. X. apposée sur tous nos colis, j'ai demandé aux emballeurs la signification de ces lettres cabalistiques. Ils m'ont regardé avec pitié et m'ont répondu : « Congo-Xil, monsieur: » J'ai fait : C'est vrai ; tout en ne comprenant rien du tout. Réellement nous allons au Xil ?
- C'est l'exacte vérité. Les Anglais ont entamé leur marche vers Khartoum ; de notre côté, nous marchons sur Fachoda. Il s'agit d'arriver avant eux. Voilà tout.
Castellani, joyeux, se frotte les mains. Il se voit déjà au Xil. Quant aux difficultés que nous rencontrerons, elles ne l'inquiètent pas ; je le soupçonne même de ne pr\s y croire, car il ne croit plus à rien de tout ce qu'il a entendu raconter sur ce pays. Il possède, vis à-vis de l'Afrique, un état d'âme pareil à celui de Tartarin, qui. dans sa célèbre ascension des Alpes, s'attendait à trouver au fond des précipices, des restaurants et de confortables hôtels. Il ne va pas jusqu'à dire que l'Afrique est truquée, mais il accuse les récits des vovageurs d'être faux.
Deux faits l'ont conduit à ce degré de scepticisme. A l'escale de Konakry, il est
descendu à terre et a eu une entrevue avec le docteur Maclaud. Il l'a aussitôt questionné sur la lièvre. Maclaud est humoriste, à ses moments perdus ; peut-être aussi appartient-il à l'école qui nie les bienfaits du sulfate de quinine ? Toujours est-il qu'il répondit gravement à son interlocuteur :
— La lièvre ? Je ne comprends pas...
— Mais cependant, docteur, reprit Castellani, il paraît que c'est terrible, et qu'on en meurt souvent.
Et Maclaud, de continuer imperturbable :
— La fièvre... je ne connais pas du tout... Ah ! vous voulez peut-être parler de la quinine ? Oh 1 la quinine, monsieur, a tué bien des gens !
Castellani a pris cette affirmation pour argent comptant ; depuis, il n'en veut pas démordre : la quinine seule est redoutable.
Cette conversation avait déjà sérieusement ébranlé la. confiance de notre peintre en tout ce qu'on lui avait raconté sur i 'Afrique. Un deuxième fait, extraordinaire et pourtant véridique, acheva l'œuvre commencée par Maclaud.
Castellani était depuis quarante-huit heures à Loango, ou plutôt à la recherche de Loango, car il ne pouvait comprendre comment ces quelques masures dispersées sur un plateau sablonneux représentaient une ville ; il méditait sur les capitales africaines, quand un commerçant vint lui proposer de contempler un boa prisonnier dans une caisse. On venait justement de servir une poule au reptile.
« \Jn boa ! s'écria Castellani ; un constrictor ! » S'il voulait le voir ? quelle question ! Il y vole, et du premier coup d'oeil, qu'aperçoit- il ?... La poule en train de manger le boa 1
Parfaitement. Si invraisemblable que cela paraisse, la poule mangeait le boa. Ce pauvre constrictor, gêné dans sa caisse, ou mal éveillé, avait nonchalamment avancé la tête vers la poule. Celle-ci, apercevant les deux yeux qui brillaient, de deux coups de bec les avait crevés. Le boa avait reculé; la poule s'était avancée, de plus en plus agressive, après les yeux avait attaqué le crâne, si bien qu'elle était en train de traiter l'énorme serpent comme un simple vermisseau. Peut-être fut-elle écrasée par les contorsions et les bonds désordonnés de son ennemi?... Castellani ne voulut pas en savoir plus long. Il revint, plongé dans une joie intense. C'en était fait, il ne croyait plus à rien. La fièvre n'existait pas, c'était
Souvenirs de la Mission Marchand
la quinine qui tuait. Les boas... c'étaient les poules qui les mangeaient! L'Afrique n'était qu'un vaste bluff!
Les rapides le feront peut-être changer d'avis; il sera bien forcé de constater leur existence ; à moins que la fièvre ne se charge de lui prouver que tout n'est pas un mythe sur le continent noir.
Le /[, à six heures du matin, nous embarquons.
Lentement le Manji s'éloigne de la côte et de l'Océan. Un dernier regard sur cette mer, dont bien loin les flots baignent les rivages de la France, et derrière un tournant l'Atlantique disparaît.
Le Manji presse sa marche, il se dirige vers la trouée que le Niari s'est ouverte à travers !a forêt du Mayomibe. Les rives de la lagune se rapprochent; de chaque côté, les berges sont voilées par le lacis que tendent devant elles les palétuviers. Arbre étrange qui semble être planté sur pilotis, qui pousse seulement en eau saumâtre, dans les estuaires des fleuves, et ne se propage ue dans les parties inondées à marée haute, découvertes à marée basse. Arbre étrange surtout par la façon dont il se reproduit. S'il laissait tomber sa graine, celle-ci serait entraînée par les eaux, l'espèce serait perdue. La nature, guidée par la nécessité de la conservation, a paré à ce danger. La graine ne tombe pas de l'arbre, elle germe sur la branche et produit une longue liane souple qui descend vers le sol. Au moment où celle-ci arrive au niveau des hautes eaux, elle se divise en trois ou quatre rameaux qui, aux basses eaux, piquent dans la vase. Dès que ces derniers ont pris racine, le palétuvier, rassuré sur le sort de son rejeton, l'abandonne à luimême; la liane se détache et devient le tronc d'un nouvel arbre. Enfin, le palétuvier a encore d'autres particularités; il est le plus lourd et le plus dur de tous les bois ; comme il est imputrescible, les insectes et les autres agents de destruction ont renoncé à s'attaquer à lui.
Bientôt l'inextricable fouillis de troncs, de branches, de lianes, se raréfie, puis disparaît, nous entrons dans le Niari.
Les arbres montent et descendent pêlemêle le long des flancs du Mayombe, le massif montagneux que traverse la rivière;
ils frissonnent dans le vent et dans la lumière; ils se dressent de chaque côté, comme une falaise de verdure; parfois la tête d'un rocher en ûnerge; çà et là des trous d'ombre la crèvent, ouvertures de cavernes dans lesquelles l'esprit devine toute une nature vierge.
Derrière la muraille festonnée de lianes qui se relèvent en draperies, pendent en stalactites, et se frangent de graminées accrochées à l'écorce, on perçoit la pénombre des sous-bois, la nuit verte avec des nefs de ramures, des voûtes d'église soutenues par des piliers formidables. C'est la forêt sans âge, car ces arbres ont des siècles, et, à côté d'eux, les plus beaux de nos forêts de France seraient des arbrisseaux.
Nos regirds suivent le déploiement des branches, le moutonnement des cimes que la rouille de l'automne n'atteint pas, et qui lestent en pleine gloire; les yeux, sans se lasser, se reportent d'une rive sur l'autre. Le fleuve "est large, et pourtant nous avons l'impression d'être enfouis sous cet amas de verdure.
Tl est midi. Une vibration d'air chaud flotte au-dessus des eaux, des coups de soleil éclatants fouillent les massifs sombres, cherchent à y faire pénétrer le frémissement de la vie; repoussés, ils rejaillissent sur le fleuve où traînent des flammes d'or.
Dans le bruit de '° machine qui halète, de l'hélice qui tourne comme fatiguée, le vapeur fend l'eau brillante; le long de la coque elle court en bruissant. Sur les berges, les branches retombent et rasent l'eau qui leur communi' ie un frissonnement; sous l'action du courant, des roseaux s© courbent et se -adressent mollement; la nature repose dans la lumière. Parfois un gamier s'envole; il sort de la verdure comme il s'échapperait de la fente d'un mur; il raye l'air de son vol saccadé et le trouble de la gamme de son cri. De loin en loin, un caïman réveillé se laisse glisser du tronc d'arbre sur lequel il dormait; il plonge d'un air nonchalant, ennuyé d'être dérangé ; on entend à peine la chute de sa lourde masse qui ride l'eau de cercles concentriques ; il s'est réfugié dans des profondeurs où il retrouvera sans doute d'autres arbres géants engloutis depuis des siècles.
Sur les baleinières destinées à mon voyage, et que remorque le Manji, les équipes de pagayeurs sommeillent, on dirait d'un entassement de bronze doré par le soleil.
Assis sur le pont, nous regardons la forêt escalader les flancs du Mayombe, se
modeler sur eux, et dessiner tantôt des terrasses successives, tantôt des escarpements. A chaque coude du Niari, la berge intérieure s'avance en promontoire, et des acajous monstrueux se découpent sur le fond, comirk- d'immenses portants de théâtre.
A quatre heures, dans une clairière, apparaît sur la rive droite la plantation de café et de cacao de la maison Ancei-Seitz. Le va] '.::' s'arrête; nous sommes encore à quelques heures de Kakamoéka, C'est le point où commencera mon voyage en baleinière ; nous passerons la nuit ici.
Dans le crépuscule, le fond de la trouée du Niari s'éloigne, n'est plus qu'une masse confuse; une dernière clarté glisse sur l'eau ; les grands arbres de la rive opposée se dessinent vaguement, ils se confondent avec leur ombre sur le fleuve, et semblent s'être rapprochés de nous. Dans la sonorité nocturne, la mélopée des crapauds s'élève, un jappement court et mélancolique lui répond : l'appel des caïmans, m'affirme Moussa.
Le Manji a repris sa marche, il poursuit sa route à travers des décors de féerie. Bientôt le fleuve se resserre, un coude brusque, et deux blocs de granit surgissent, dressant leur masse à 50 mètres l'une de l'autre. Ce sont les portes de X'Gotou. Entre ces deux bornes colossales, deux géants de pierre qui ont l'air de se parler, nous passons ; et peu après nous apercevons les cases de Kakamoéka. le point terminus de la navigation des vapeurs.
Nous gagnons à pied Manji, le poste de la Société d'Etudes, situé à un kilomètre de là, où nous devons séjourner vingt-quatre heures, le temps nécessaire au partage des charges. Il est indispensable en effet d'alléger les baleinières dans la région des grands rapides, c'est-à-dire entre Kakamoéka et Zilengoma ; je ne prendrai avec moi que 400 caisses ou ballots. M. Pondère fera transporter le reste par terre à Zilengoma, où je reprendrai la totalité des charges pour les conduire ensuite jusqu'à Kimbédi.