COUVENT DES URSULINES A KHUNTI
la congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, le joyau de la mission du Chota Nagpore.
« Cette congrégation, écrit le Père Coppens, fut fondée par Mgr Goethals et ne compte encore qu'un nombre restreint de membres, vingt-trois religieuses. Destinée à devenir une congrégation indépendante, elle est provisoirement sous la direction des Sœurs Ursulines de
Ranchi et des Sœurs Lorettines de Morapaï (i). Leurs constitutions viennent d'être définitivement rédigées par Mgr Meuleman et sont entrées en vigueur le i*'' janvier 1904. D'après ces constitutions, les Sœurs de Sainte- Aune auront des maisons et des écoles dans le district et de ces maisons elles pourront chaque année, pendant deux ou trois mois, aller instruire les filles dans les stations où il n'y a pas d'école permanente.
» L'an passé, elles sont venues pour la première fois à Noatolli et y ont obtenu le plus grand succès. Elles sont revenues cette année-ci et nous ont encore donné la plus entière satisfaction. Les grandes filles et les femmes mariées étaient à Noatolli depuis le 8 décembre ; les Sœurs sont arrivées au commencement de janvier, et n'ont eu qu'à compléter leur iustruction. En même temps que les Sœurs, arrivèrent à l'école les petites filles, sur lesquelles se concentra toute l'activité des religieuses.
» Il y en a eu en tout une centaine, divisées en trois classes, deux d'Ouraonues et de Kliarrias, et une de Mundas; très peu se sont enfuies; chose remarquable pour de jeunes sauvages.
» Elles ont montré dès les j)remiers jours, pour leurs petites maîtresses, une grande docilité et une véritable affection; le fait que les Sœurs sont de leur race, de leur couleur et de leur caste, et vivent de leur vie, y est peutêtre pour quelque chose. Les Sœurs marchent i)ieds nus, prennent leur repas comme les natifs et couchent à terre «ur des nattes.
» Voici leur costume d'après leurs règles :
1° Le sarée, pièce d'étoffe légère, bleu foncé, de 7 à 8 mètres de long, avec deux lignes blanches aux bords;
2° Le kedi-biind, ou ceinture, corde blanche d'environ 3 mètres, avec cinq nœuds (cordon du tiers-ordre);
3° Le mastk-bundhili, pièce de coton blanc qui couvre le front;
4° Hosaire à gros grains noirs ;
5^* Médaille de sainte Anne;
6° Anneau d'argent.
(1) Les religieuses de Saiute-Anne de race bengalie, ont suivi les Sœurs Lorettines à Moraiiaï.
» Dès l'arrivée des Sœurs, l'ordre le plus parfait et la plus exquise propreté régnaient dans l'école et aux environs; les petites Sœurs ne se contentent pas d'instruire les fillettes, elles vont avec elles en promenade et prennent
une j)art active à leurs travaux manuels et à leurs jeux.
» Comme elles n'ont que peu de semaines à rester ici, elles n'enseignent pas toutes les matières qui forment le programme dans une école régulière; elles se contentent du catéchisme,de l'histoire sainte, du chant, de la couture, du lavage et de quelques autres travaux
;m^il^
CHASSEUR DE BUNDLLKUND
manuels. Aidées de quelques enfants, elles prennent également soin de l'église et de la propreté de l'ornementation des autels. Parfois, pour rompre la monotonie, il y a une excursion extraordinaire, un petit régal pour les enfants ou une danse du pays au clair de lune.
» Bref, les Sœurs ont l'art de faire aimer l'école aux enfants ; la plus franche gaîté y règne, en même temps la ])iété s'implante solidement dans ces jeunes âmes.
)) Dans huit jours les Soeurs vont nous quitter; j'espère qu'elles nous reviendront l'an prochain; quelques filles ont demandé de les suivre et de rester à l'école de Ranclii ; une des plus grandes
veut même devenir Sœur; les autres retourneront dans leurs villages et contribueront par leur exemple à augmenter l'esprit chrétien dans leurs familles et parmi leurs compagnes. »
Cette éclosion de la vie religieuse dans une contrée à peine convertie est un magnifique témoignage en faveur du niveau moral des races indigènes.
Dieu ménage d'ailleurs aux missionnaires qui travaillent là-bas la consolation la plus douce au cœur de tout vrai apôtre ; celle de voir qu'ils ne dépensent pas en vain leurs sueurs et leurs vies.
« Bien souvent, écrit le Père Vandendriessche, en voj'^anti comment nous progressons, je me dis que le Chota Nagpore tout entier deviendra catholique. C'est du haut du ciel que nous verrons cela, nous autres; mais nous le verrons, je n'en doute pas ! »
SŒURS INDIGENES
LE PERE LÎEVENS, S, J.
LE PERE LIEVENS
Apôtre du Chota Nagpore (1856-1893)
Nous avons fait connaître la mission du Bengale Occidental. Dans cette courte notice, montrons le missionnaire à l'œuvre (i).
C'est le tableau d'une dec es existences sacrifiées, riiéroïsme de ces jours passés au service des pauvres sauvages, par amour pour le Maître, qui les aima le premier, et, pour eux, comme pour nous, versa son sang au calvaire. C'est la vie liumble, ignorée, la vie martyre d'un prêtre, né dans un petit village des Flandres, de cette forte race de laboureurs que les fadeurs des villes n'ont pas encore amollie et souillée, dont le rêve fut de vivre et de mourir pour ses frères, et qui s'en alla, sachant bien qu'il allait à la mort, se donner à eux sous l'impitoyable ciel de l'Inde. Il est revenu mourir ici souriant sans un regret, heureux de s'être donné et heureux de mourir.
Les heures sont douces et vivifiantes que l'on passe en commerce avec ces fières âmes. Si petit que l'on se trouve devant elles, — et combien petits, car, en vérité, que nos vies sont insignifiantes à côté de leurs vies ! — on se sent, à leur contact, comme agrandi et rapproché des hauteurs où elles habitent. Le cœur, réchauffé par leur cœur, se détache de toutes les mesquines préoccujDations d'ici-bas
(i) Nous empruntons les pages qui suivent à la biographie que le Père Yan Tricht, le conférencier si connu et si regretté en Belgique, a consacré à la mémoire du Pèi*e Lievens. — Namur ; Aug. Godenue, éditeur, grand in-8«, illustré, pp. x-28o«
et rêve du moins de grandes œuvres, de grands dévouements et de grands sacrifices.
Et il est bon de rêver ainsi...
En nos temps de petits calculs et de x^etits caractères, (^uand tout est mesuré à l'aune étriquée de l'argent gagné et du revenu mis en poche, ces dédaigneux de tout, allant au devoir et à l'honneur, sans souci des biens d'ici-bas, sans souci même de leur sang et de leur vie, dépassent de si haut nos générations bourgeoises, qu'à les voir on dirait une évocation de ces vieux temps chevaleresques, où l'Europe enfantait les Eoland et les Charlemagne.
Et cette vision est grande ; elle est inattendue, hélas ! par nos temps égoïstes; et elle est bonne à voir, parce qu'elle soulève l'âme i^ar-dessus les régions basses où d'ordinaire on la laisse ramper.
Enfa.nce. Sur la voic fcrréc qui joint Ypres et E-oulers, à distance
à peu près égale de ces deux villes, s'élève la belle tour gothique de l'église de Moorslede. Là fut baptisé le Père Constantin Lievens, l'apôtre du Cliota Nagpore.
Il naquit le il avril i856 dans une de ces petites métairies ombragées de grands arbres, bordées d'aubépines, qui font dans les champs blonds comme des îlots de verdure.
Il apparaissait le septième d'une lignée qui devait monter à onze.
Dans un agenda où, l'année de sa mort, il écrivit de sa main tremblante et amaigrie quelques notes éparses, on trouve avec les noms de son père et de sa mère, ceux de ses trois oncles, de ses trois tantes, de ses quatre frères et de leurs épouses, de ses six sœurs et de leurs maris, et enfin de ses quarante et un neveux et nièces. Je note ces détails pour montrer, dès ce premier pas, un des caractères du Père Lievens : son intense amour de sa famille. Au séminaire, au noviciat, aux Indes, nous retrouvons toujours cet intérêt, cette sollicitude qui s'attache aux moindres détails de l'existence des êtres aimés.
Il est aisé de se figurer ce que fut l'enfance de Constantin. On sait quelle est la vie des enfants dans ces petites fermes des Flandres, riantes, x^roprettes, aux murs
crépis de chaux blanche, humbles gardiennes des traditions, où vivent et labourent les fils, comme ont vécu et labouré les pères.
Quand l'âge fut venu d'aller à l'école, Constantin y suivit ses aînés. Eu classe, son attention, sa docilité, ses progrès surtout étaient merveilleux; une bonne Sœur de Saint- Vincent, qui lui faisait la classe, disait volontiers de lui : (c Laissez aller ce jDCtit Constantin, il fera un bien immense dans le monde; j'ai l'idée qu'il deviendra évêque. » Vn évêque de ce petit paysan!... et l'on riait delà Sœur visionnaire !
Une grande souffrance allait — bien tôt, hélas ! — lui tremper le cœur. Il avait ii ans; il venait défaire sa première communion... et Dieu lui enleva sa mère! Il se fit dans le cœur de l'enfant une déchirure qui ne se ferma jamais plus.
La mort de cette mère, au sein d'une si nombreuse famille, faisait un vide immense... Qui pouvait la remplacer?... Chacun prit sa i)art du fardeau; Constantin fut chargé de mener paître les vaches. Tâche modeste, mais qu'il aimait à rappeler, tant elle lui avait laissé de doux souvenirs ! Il en garda un amour naïf, un enthousiasme sincère pour les beautés mystérieuses de la nature.
Un vicaire de Moorslede, remarquant l'intelligence éveillée de ce j)etit paysan, s'intéressa à lui : « Constant, lui dit-il un jour, si vous deveniez prêtre?... » Le petit pâlit et croisant ses deux mains sur sa poitrine, comme pour serrer son cœur qui bondissait : « Oh! si je pouvais, s'écria-t-il, si je pouvais. » Tout fut bientôt décidé; Johan Lievens, son père, consentit. Un an après, Constant entrait en sixième au petit séminaire de Roulers.
Son professeur de rhétorique, M. l'abbé Verriest, a dit le souvenir qu'y laissa le jeune étudiant, avec son teint pâlot, ses yeux brillants, sa tête légèrement penchée, avec sa belle intelligence et son cœur d'or, avec ses grands rêves d'apôtre et son travail acharné (i) .
Durant ses humanités, il remporte trois fois le premier
Au Collège
Au Petit
séminaire.
(i) Hugo Verriest : Twintig ulaamsche koppen; i^ deel, bl. i23-i37. (Jules De Meestei*; Uitgever, Rousselare, igoi.)
prix d'excellence. Il avait poussé assez loin l'étude de l'allemand, de l'anglais et de l'italien pour lire dans leur jiropre langue Klopstock et Goethe, Shakespeare et LongfelloAv, le Dante, le Tasse et les Fiorelti de saint François. En philosophie, il se mit au sanscrit.
Vocation Eu rliétoriquc, s'était soulevée pour Constant la grande
question de l'avenir. Pour répondre aux desseins de Dieu sur lui, dans quelle direction devait-il orienter sa vie?
Après sa philosoxDliie, il entra au grand séminaire de Bruges ; mais le désir le tourmentait d'une vie x)lus sacrifiée, de la vie des missions ; et, le 23 octobre 1878, il entrait au noviciat de la Compagnie de Jésus à Tronchiennes.
JSTous ne nous attarderons pas à montrer le Frère Lievens s'acquittant xjarfaitement de ses devoirs de novice ; nous avons hâte de le montrer sur son vrai cham^J de bataille.
Départ pour les Indes
Au commencement du mois d'octobre 1880, il est appelé chez le Père Maître. « Cher frère Lievens, je crois que je vais vous faire une bien grande joie!... » Et lui montrant une lettre du Provincial ouverte sur son pupitre : « Vous êtes envoyé aux Indes. » Le novice ne sut pas répondre; son cœur suffoqua et ses yeux débordèrent: « Oh! je suis si heureux, je suis si heureux. )> Après quelques moments d'entretiens et de derniers conseils, le Père Maître le congédia, et, à pas pressés, l'heureux élu courut à la chapelle, dans une effusion d'amour, remercier Dieu. Ce jour-là, on le vit se j)romener seul, dans les grandes allées du jardin, transporté d'une joie vraiment céleste.
Son départ avait été fixé au 22 octobre. Le Frère Lievens alla passer quelques jours en famille pour faire ses adieux à ses parents et à ses amis. Adieux douloureux!
Il y eut beaucoup de larmes répandues dans la petite ferme... et très tristes furent les soirs autour de l'àtre, où flambaient, pâlisantes, les premières bûches de l'hiver.
L'heure vint ; le vieux père embrassa son fils en j)leurant et lui fit de ses doigts qui tremblaient une petite croix sur le front. Fort de ces bénédictions paternelles, LicA^ens
partit. TjO l> décembre, veille de la lete de saint François Xavier, il abordait à Calcutta.
Asansol, village à cinquante lieues de cette cité, fut sa première résidence. Ce séjour était peu enchanteur. Mais le Père Lievens, dans cette monotone et solitaire lande, se trouvait lieureux et content. Son application à l'étude émerveillait tous ceux ({ui le voyaient à la besogne. Le Père Van Inipe, recteur du Collège de Calcutta, au retour d'une visite à Asansol, disait avec admiration : (( Quel homme que ce jeune Père Lievens !... Il parle le latin comme le français et le flamand, il sait l'anglais et l'allemand à la perfection, le voilà maintenant qui parle couramment le bengali, et, à le voir, on le croirait uniquement occupé de théologie. ))
Le 14 janvier i883, quatre ans et demi après son entrée dans la Compagnie, il reçut l'ordination sacerdotale des mains de Mgr Goethals, archevêque de Calcutta.
Il eut alors une joyeuse surprise : tout son trousseau de missionnaire lui fut donné par sa famille. Pour acheter le calice, le ciboire, les ornements sacrés, pendant plusieurs années on avait économisé dans la ferme de Moorslede.
Le nouveau prêtr< p luvait espérer partir pour les missions de l'intéricui du pays. L'obéissance le retint encore deux années avant de l'abandonner aux élans de son zèle.
UNE MISSION AU CIIOTA^NAGrORE
L'apôtro qui débutait était alors dans tout réj)anouisseraeut de sa jeunesse; il avait 29 ans. D'une constitution de fer, il était taillé pour cette vie de rudes labeurs et de souffrances continuelles, pour les courses à cheval de village en village, à travers les montagnes et les rivières, pour les expéditions aventureuses de plusieurs jours, d'où l'on revient épuisé, pour toutes ces privations qui sont le pain quotidien de la vie du missionnaire, et que souvent notre imagination se plaît à environner de poétiques couleurs.
Au moral, c'était un de ces caractères forts, doués d'une énergie extraordinaire, féconds en ressources, une de ces âmes ardentes, telles qu'Ignace de Loyola les aimait.
Une fois que de pareils liommes n'ont plus devant les yeux qu'un seul but, la gloire de Dieu, ils font des prodiges. Dans chaque héros on trouve une note caractéristique : chez le Père Lievens, c'est l'enthousiasme du sacrifice.
Le jeune missionnaire ne resta que quelques mois à la résidence de Jamgain, à cinq lieues au sud-ouest de E,anchi. Durant ce temps il observe, il prie, il cherche son x^lan de campagne. Le jour de la fête de saint Ignace, autorisé par ses supérieurs, il quitte Jamgain, et seul, sans autre ressource que quelques misérables roupies de viatique, il part pour Torpa, décidé à y créer une station nouvelle. Torpa. Pour savoir ce qu'il fit j)endant qu'il vécut à Torpa, rien
de mieux que de l'entendre parler lui-même. Il écrit à ses parents quelques semaines a^^rès son installation, il leur fait part de ses succès, de ses projets, de ses souffrances.
« J'ai déjà cinquante chrétiens, mais pour le reste, rien; ni maison, ni foyer, ni croix, ni église, ni bœuf, ni âne, ni surtout argent. Je compte bâtir le long de ma grand'route, à distance voulue, trois églises, et de droite et de gauche, de petites chapelles dans les bois.
ce ... Je voyage généralement i)ieds nus, c'est plus économique et plus facile ; un peu dur seulement, quand le sol est rocailleux. On dort où l'on xjeut. J'ai liasse plusieurs nuits sous un arbre ou dans une étable : tout cela est très naturel ici, où l'on n'a rien de mieux.
« ... Il y a un mois j'ai été surpris dans le bois par un orage qui dura plus de quatre heures; j'étais à plus d'une
es
lieue de ma maison; je me réfugiai sous un arbre, la nuit tombait très noire, je ne voyais pas à un pas devant moi. Je finis par marcher à tout hasard, et saint Josex^h me ramena chez moi vers minuit ; sans lui j'y i)assais.
« ... Samedi 22 août, j'ai entrepris une excursion où j'ai dû traverser à pied sept rivières, il tombait une pluie continuelle ; trempé jusqu'aux os et fatigué par une. marche de vingt lieues, j'étais heureux de pouvoir offrir ces souffrances à Xotre-Seigneur. »
Que de faits semblables il nous faudrait citer, si le cadre de cette biographie le permettait.
Dès la première heure, le vaillant missionnaire a senti le poids du travail qui va écraser ses épaules ; mais la besogne ne l'épouvante pas ; elle l'anime. « Mon plus grand désir,
écrit-il, est de bien travailler et de mourir pour mon Seigneur. Parfois, j'ai la sensation que la besogne est troj) forte et que je n'y résisterai pas longtemps; mais pour sauver des âmes et les conduire au Ciel, ne se jetterait-on pas dans le feu? »
Alors, déjà, devant la fougue et l'ardeur avec lesquelles il déijensait ses forces sans mesurer, sans calculer, les jetant aux âmes comme une monnaie de vil prix, les prudents et les sages lui dirent : « Père, de ce train-là, vous ne vivrez guère aux Indes. Ménagez-vous. Il faut faire feu qui dure!... Vous manquez de prudence. )> Il réi)ondait : « Je ne tiens pas à vivre, mais à faire beaucoup de bien; plus je travaillerai vite, plus tôt les âmes seront sauvées!... Et quant au feu, il faut faire feu qui brûle! ))
A x^lusieurs re^îrises, dans ses lettres, on sent qu'il eu veut à cette prudence, si souvent jetée eu douche froide sur les plus saints enthousiasmes.
CAliANUS AU CIIUTA NAGPOKE
Peu de temps avant sa mort, sur une des cartes où il notait ses pensées et qu'il plaçait devant ses yeux pour les avoir toujours présentes, il écrivait ce mot satirique : « La prudence est la mère de la paresse. »
c( Mais Père, lui disait-on, en vous soignant davantage vous auriez pu travailler plus longtemps. — Sans doute, mais il m'est évident que je n'aurais i)as fait autant de besogne; une préoccupation si constante de soimême et de sa santé coupe net les ailes à l'élan et à l'entliousiasme. Et puis, quand le bon Dieu aous montre des âmes, on aurait vraiment bonne grâce à Lui répondre : Seigneur, je voudrais bien, mais si j'y vais, je prendrai un rhume! Lui, qui est mort pour elles. »
L'agent de la police anglaise à Torpa, le Tlianadar, lui offrit, à titre gracieux, l'usage d'un grand hangar vide dont il ne se servait pas. Le Père Lievens accepta et s'y é'tablit; cet homme lui donna môme un lit, un pauvre grand lit sans autre garniture qu'un vieux matelas de paille. Le Père divisa ce hangar en trois parties :
la première, la plus g'ande, devint une classe x^our les petits enfants; la seconde, une chapelle; la troisième, la plus petite et la plus déi.aée, lui servit à la fois de cuisine, de cabinet de travail et de chambre à coucher.
Un jour un de ses frères, chargé d'une station voisine, vint le voir. Il y avait pour les deux une chaise, un couteau et une fourchette; le Père Lievens mangea à l'indienne, avec les doigts. Dans le coin le visiteur avise le lit : « (^uoi, Père, j)as même une paillasse? — Voilà ce qui
Le p. Vandaele — Le P. Frencken
des Kôles.
VOUS trompe, j'en ai une que m'a donnée le brave policier d'ici. — Et où est-elle alors? — Je l'ai prêtée à une pauvre mourante que j'ai baptisée hier et qui en avait beaucoup plus besoin que moi. »
Que lui importait! Il était heureux, la petite chrétienté s'agrandissait tous les jours; en juin 1886, le Supérieur général de la Mission du Bengale visitait la j)auvre station de Torpa et y trouvait le Père au milieu de neuf cents chrétiens rassemblés autour de lui. « Il en était adoré, écrivait-il en jetant un grand cri d'espérance. » Le Protecteur Mai S le Tlianadar de Torpa fit au Père Lievens une aumône plus haute et vraiment inapx^réciable. Il l'initia aux lois et aux coutumes locales qui, restées en vigueur, constituent le fond et la base de toute la jurisj)rudence anglaise en ces contrées. Or, ces lois forment un fouillis vraiment inextricable pour un Européen qui n'y serait pas conduit par un guide expérimenté. Même, sans l'exceptionnelle ouverture d'esprit du Père, et sans un don d'assimilation, qui manifestement lui vint d'en haut, c'eût été peine perdue. Et cependant, en moins d'un an, le Père Lievens était si bien au courant des choses et si rompu à tous les secrets des procédures, qu'il en remontrait aux plus habiles. Les juges eux-mêmes, dans les cas difficiles, en référaient à lui. Ces connaissances, si rares chez un missionnaire, allaient lui donner dans toute la région une réputation et un prestige vraiment inouïs; elles allaient devenir entre ses mains un levier pour soulever les âmes. Xous avons dit plus haut quelle était la misère des Kôles opprimés par les collecteurs d'inix^ôts.
Le Père Lievens, qui avait la passion de la justice, et dont l'âme ardente et aimante com^^renait mal les résignations molles, se sentant, après tout, le i)ère des chrétiens qu'il avait faits, jura de les défendre et de les sauver.
Ce fait inattendu et très nouveau d'un missionnaire prenant en mains la défense des intérêts matériels de ses ouailles eut un profond retentissement dans toute la contrée et, tandis que le juge anglais, M. Cornish, pénétré d'admiration pour le jeune missionnaire si vaillant, si au courant de la législation et des coutumes, si plein de verve et d'humour dans sesx)laidoieries, si dédaigneux des colères
et des rancunes qui, fatalement, allaient germer sous ses pas, se liait avec lui d'une sincère et profonde amitié, le bruit se répandait de village en village, qu'à Torpa, un prêtre s'était levé qui prenait on mains la cause des natifs contre leurs oppresseurs.
Les recours en justice se nudtiplièrent et toujours convaincu, par l'enquête préliminaire qu'il entreprenait luimême, du bon droit de ses clients, il arrivait à le faire triompher devant les tribunaux.
Des déjîutations lui arrivent du fond du Lohardaga; le Père les reçoit, examine les causes et, l'une après l'autre, les fait triompher. Il avait à Hanchi quelques auxiliaires habiles, et ses protégés apprenaient d'eux à réi)ondre correctement, sans se laisser déconcerter ])av la partie adverse, et sans gâter selon leur habitude, par des exagérations, des réj)onses données à tout hasard, voire même par des mensonges, une cause d'ailleurs i)arfaitement juste.
Le Kôle venait de trouver dans le missionnaire un aide et un protecteur; bon et sensible au bienfait, il commença par aimer le prêtre, et l'amour du prêtre l'achemina peu à ])eu à l'amour de la religion. Un bon nombre des obligés du Père se firent chrétiens. Ce fut l'origine des conversions en masse. Ce mouvement allait envahir le Biru, le Panari, le Xowagurh et le Barway.
Maintenant encore, les opprimés viennent aux missionnaires de Khunti, de Sarwada, de ^landar, etc., comme ils allaient jadis au Père Lievens.
Si urgent que fût son travail de redresseur de torts, ce n'était là cependant pour lui ([u'un travail secondaire; l'apôtre primait toujours.
Quand finit cette rude année (1886), il comptait deux mille sept cents catholiques autour de lui, et quatre-vingtsix villages l'appelaient à grands cris. 8a mission de Torpa embrassait déjà du nord au sud une étendue de 16 lieues.
Pour l'aider à desservir cette paroisse, grande comme un diocèse, ses supérieurs lui envoyèrent successivement
quatre Pères durant l'année 1887; l'un après l'autre, ils tombèrent épuisés, en peu de mois, par le travail et par les fièvres.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter un événement qu'il aimait à raconter, pour y faire voir l'action de la Providence. Il avait entrepris une expédition très lointaine et s'en revenait d'une prédication dans un village qu'il espérait gagner à la foi. Il était à 5 lieues de Torpa, quand survint un épouvantable orage ; bien que fort las, et les pieds nus déjà en sang, il voulut poursuivre; la forêt était proche, et là, se disait-il, je serai à l'abri.
Mais la pluie tombait par ondées, et la nuit se faisait de plus en plus noire. Il marcha jusqu'à ce que ses forces défaillirent ; alors n'en pouvant plus, il se coucha contre le tronc d'un arbre, fit le signe de la croix et se laissa aller à la torpeur qui l'envahissait.
S'eudormit-il? Perdit-il connaissance? Il ne le sut jamais. Mais quand il revint à lui, il se trouva dans la hutte d'une famille païenne. Le chef de cette maison l'avait découvert dans le bois, quand il y était allé vers l'aurore, et ne voulant x^as laisser ainsi abandonné ce blanc qui lui semblait près de mourir, il l'avait chargé sur ses épaules et l'avait rapporté chez lui « Padri saheb, où vouliez-vous aller par ce chemin? — A Torpa, mon ami. — Vous vous étiez bien égaré en route, car Torpa est à douze milles d'ici. »
Le brave homme essaya de retenir chez lui, pendant quelques jours, le missionnaire ; il n'y réussit pas. Les chrétiens l'attendaient à Torpa.
Alors, voyant que tout effort était inutile, il voulut le réconforter de son mieux, et, suivant la coutume du pays, X)our faire fête à son hôte, il tua un coq qu'il fit bouillir avec du riz, et ce que le Père ne put manger il le lui fit prendre en provision de route.
8i abrupte que fût cette âme de sauvage, elle avait compris la valeur morale du dévouement jusqu'à la mort, dont elle avait été témoin, et trois semaines après, le samaritain des forêts de l'Inde venait demander le baptême.
Le 3o sopteinbre 1887, le Père Lievens écrivait : a Bénissons Dieu dans ses œuvres de grâce et de miséricorde à Torpa. Le nombre de conversions a décui^lé depuis l'année dernière... Je me suis surmené depuis plus d'un an ; je suis tellement épuisé que dernièrement, à Kanchi, je ne pouvais plus même me tenir dans le fauteuil où je m'étais assis ; pourtant je n'avais ni fièvre, ni aucune autre
CIIAPEIXE ET IIKSIDENCIL DE MlSSlONNAUiE
maladie... Cincxuante villages parlent encore de venir à nous. Quel dommage que nous soyons si j)eu nombreux ici... Je dois passer nuit et jour à la besogne! »
« Que n'ai-je assez de temps et d'esijrit pour écrire les Gesta Dei per Belgas, en ce grand paj's ! n
On le voit, pour récomx)enser tant de zèle et de fatigue, le Seigneur bénissait visiblement l'apostolat du Père Lievens. En octobre 1887, la Mission comptait quatre cents villages, quinze mille chrétiens, soixante écoles et plusieurs cliai)elles déjà construites.
Et le i^auvre Père va, marcliant toujours, de village en village, encourageant les convertis, appelant les i^aïens, les écoutant tous et s'en faisant aimer.
11 comprit bientôt qu'il fallait à tout prix se créer des auxiliaires sûrs, instruits et dévoués : des catécliisles. Ceux-ci, installés dans chaque centre de chrétiens, ins-
trairaient le peuple, feraient la prière, élèveraient les enfants et suppléeraient, autant que faire se pourrait, à la présence habituelle du prêtre. Le, prêtre, lui, d'une résidence centrale, rayonnerait sans cesse à travers les villages, célébrerait le saint sacrifice et administrerait les sacrements. ;
Le Père Lievens, essayant de suppléer par un plus grand courage à tous les secours humains qui lui manquaient, prit encore sur ses épaules cette nouvelle charge : la formation des catéchistes. Les résultats furent merveilleux. En 1888, il en avait déjà réuni et formé deux cents. D'un mot, il savait les électriser et leur infusait en quelque sorte son amour des âmes : « Allez, mes enfants, leur disait-il, mettez le feu dans les âmes. Il faut que tout le Chota Nagpore soit à Jésus-Christ. »
Cinq prêtres administraient alors la mission de Torpa (janvier 1888). L'un d'eux, le Père Haghenbeek, nous donne des détails intéressants sur la vie du Père Lievens :
(c Quand ce Père s'absente de Torpa pour deux ou trois jours, il trouve à son retour sa maison entourée par un vrai camp d'indigènes qui l'attendent.
» Il y a quelques jours, le Père Grosjean, notre Supérieur général, passait par Torpa; il compta autour de la maison plus de 4^000 hommes, attendant patiemment que le Père Lievens fut rentré. C'est inouï et incroyable, mais c'est ainsi! Le Père a sur les natifs un ascendant et une autorité dont vous ne pouvez vous faire une idée. De plus de vingt lieues à la ronde, on vient le consulter. C'est une véritable procession. Les gens l'attendent trois ou quatre jours et plus, s'il le faut, passant la nuit au pied des arbres, sous les vérandas, les hangars et les remises de la maison, mais ils ne partent qu'après avoir pu entendre le Père. Comme il parle admirablement leur langue, ils y ont un double plaisir. Ils l'appellent Bara-Saheb, le grand saheb; nous autres nous ne sommes que des Chota-Saheb, des petits sahebs, disent-ils. »
Écoutons le Père Desmet, un autre de ses vaillants compagnons d'armes : « Notre Constant est vraiment irrésistible pour les natifs; ils en sont fous!... Il est partout, donnant le premier élan et allumant le feu; il met ses hommes
sur les dents, il tue ses clicvaax, son activité le dévore et il va toujours! » — « Ah ! disait le vieux Père De Cock, si j'avais le succès du Père Lievens, j'aurais peur que la tête ne me tourne. »
— « Il a dit cela, répondait le Père Lievens à quelqu'un qui lui répétait la chose, est-ce possible? Mais que suis-je donc, sinon un ouvi'ier inutile? Est-ce que je savais, en
commençant, comment il fallait m'y prendre? N'est-ce pas Dieu qui me l'a inspiré? N'estrce pas Lui qui fait tout et qui arrange tout? Allons donc! »
Dans le courant de cette année 1888, les supérieurs prirent, à l'égard du Père Lievens, une mesure qui allait hâter l'organisation définitive de la mission. Il quitta Torpa et alla établir son quartier général à Ranclii. Ilésidant ainsi au cheflieu du district, tout près du tribunal supérieur, il pouvait plus facilement défendre ses chrétiens dans leurs revendications et dans leurs procès.
C'est vers ce temps-là qu'il entreprit la composition de x^lusieurs livres en langue ouraonne, en indi et en karria, ouvrages qui dureront aussi longtemps que la mission du Chota Nagpore. Il composa sur diverses mélodies flamandes des vers indis et l'on entendit résonner dans les bois et dans les plaines le vieux Lion (le Flandre.
Une besogne aussi sédentaire, si elle avait été seule à occuper le Père Lievens, n'aurait ])u suffire à sa nature ardente; les supérieurs ne l'y auraient pas astreint. Il fallait
Le P. Van Severen — Le P. Haghenbeek
l'espace ù ce grand apôtre. Aussi reste-t-il missionnaire et gardc-t-il, officiellement cette fois, la direction de cette mission qu'en vérité il avait créée. Du fond de sa chambre de Ranchi, toute tapissée de cartes, comme un bureau d'état-major, il lançait à travers la contrée ses frères mis sous ses ordres; il les dirigeait, les suivait, au moment difficile accourait à leur aide; il soufflait sur eux la brûlante flamme de son amour des âmes, et, vaillants sous la conduite d'uii tel chef, ceux-ci couraient à la victoire. « Le succès, écrit-il lui-môme, grâce en soit rendue à la bonté divine, dépasse toutes nos espérances. Il semble impossible
A Ranchi
RIVIERE DANS I, INDK
que nous progressions plus rapidement. Ce sont des villages entiers qui viennent à nous l'un après l'autre. Depuis l'an dernier, le nombre de nos catéchumènes a triplé. Xous en comptons aujourd'hui quarante-cinq mille. Ce résultat est vraiment l'œuvi .» de Dieu. »
Non, non, ce ne fut ni le climat ni le soleil des Indes qui épuisa cet homme, ce fut son « travail d'esclave », comme il le dit lui-même, et plus encore la flamme d'amour qui l'inspirait. Mais il mettait les âmes plus haut que sa vie!
a Le mois passée une troupe de treize mauvais sujet«!, payés par les Tikédars (collecteurs d'impôts), m'ont voulu fendre la tête. Je n'ai dû mon salut qu'à mon cheval qui est un trotteur de i^remière force ; il s'en est fallu de peu que vous n'entendissiez plus parler de votre Constant! Huit jours plus tard, j'ai failli être dévoré x^ar un tigre du Bengale. Oli! l'affreuse bête! Sur ce même chemin elle avait dévoré déjà un homme, une femme et deux bœufs, m
Un jour, un Tikédar d'un village voisin de Karandaja avait sur les bras un procès fâcheux. Pour se rendre les démons favorables, le monstre avait résolu de faire en secret un sacrifice humain. Déjà il avait fait saisir la jeune fille qui devait lui servir de victime. Le Père Lievens est averti, il saute à cheval et à toute bride il revient à Tlanchi ; il change de monture, renseigne en deux mots M. Cornish, qui aussitôt monte en selle lui aussi, et tous deux ils se précipitent. Ils tombent comme la foudre chez le Tikédar au moment où il allait commencer l'horrible sacrifice. On devine le reste. Une heure après, les mains dans des entraves, le Tikédar entre des gendarmes prenait la route de la prison.
Au milieu même de ses joies et de ses triomphes a^jostoliqueSjle Père Lievens eut beaucoup à souffrir. Quoi d'étonnant? Il aimait ardemment Jésus-Christ, il était ai>ôtre : deux titres à la souffrance. Car la croix est le cachet de l'amour, et l'apostolat i)Our être fécond demande du sang et des larmes.
« J'ai eu beaucoui) d'ennuis ces derniers mois. Il m'a fallu passer par la faim, par la soif, ï)ar la chaleur, par d'insurmontables fatigues. Il m'est arrivé de me laisser tomber par terre le long des chemins, n'en pouvant plus! Et à toutes ces lassitudes s'ajoutaient de mortels dégoûts! Grâce à Dieu, j'ai tout traversé, m
Ces difficultés et ces ennuis étaient de tous les jours et sa vie n'était qu'une lutte ininterrompue contre les difficultés matérielles, contre le mauvais vouloir des hommes, contre la maladie et l'épuisement, et, faut-il le dire aussi, contre le manque d'argent.
Un jour, Dieu lui ménagea, avec un souvenir de la mère patrie, un secours et une consolation. Une lettre lui arriva.
contenant un billot de cent francs, et elle était signée d'un humble nom de servante. Pour cette pauvre femme c'était un trésor, et elle l'avait onvoj'^é tout entier au « grand salieb », pour l'aider, elle aussi, à sauver les âmes. Le Père