CHAPITRE I
CHAMP d'action DES MISSIONNAIRES
Pays. — Habitants. — Type singhalais. — Scène de famil le. — Caractère. — Religions. — Le bouddhisme.
6N 1893, le Souverain Pontife créait à Ceylan les Pays,
deux nouveaux évêcliés de Galle et de Trincomalie (i) et il appelait à l'évangélisation du diocèse de Galle les membres belges de la Compagnie de Jésus (2).
La terre où allaient travailler les nouveaux missionnaires comprend, sur une étendue de 10,110 kilomètres carrés (environ les deux Flandres et le Hainaut), une poi)ulatioii de 865, 000 habitants. Elle embrasse deux provinces : la province Méridionale, baignée x^ar la mer dans toute sa longueur et composée de trois districts ayant respectivement j)our cliefs-lieux les trois villes maritimes de Galle, de Matara et d'Hambantota; du côté nord s'étend vers l'intérieur la province de Sabaragamuwa avec ses deux districts de Ratnapura et de Kégalle.
La langue de terre, que forme à l'est le district d'Hambantota, n'est qu'une plaine basse, sablonneuse, couverte
(i) Le diocèse de Trincomalie est évangélisé par les Jésuites français.
(2) En 188G, la hiérarchie catholique était établie dans l'Inde ; à Ceylan avaient été érigés l'archevêché de Colombo et les deux évèchés suffragants de Kandv et de Jaffna.
par la jungle. A l'ouest, au contraire, derrière les côtes bordées de rochers et de brisants, le sol, légèrement ondulé d'abord, devient plus accidenté à mesure qu'on s'avance dans les terres et, au nord surtout, se couvre par endroits d'immenses estâtes, ou plantations, dans lesquelles se cultive principalement le thé; au milieu d'une luxuriante végétation serj)entent des ruisseaux, descendus des massifs montagneux du centre. Le ciel, d'ailleurs, est prodigue d'eau, prodigue de chaleur aussi : la température moyenne varie entre 25" et 29".
Il n'y a pas à Ceylan que des Singhalais; rien n'est même Habitants. ])l\is bizarre que les grands centres comme Colombo, où toutes les couleurs, tous les costumes et toutes les civilisations se coudoient.
A côté de l'Européen de sang non mêlé, du Portugais métis, du Hollandais-Burgher ou descendant d'un Hollandais et d'une native, trois races se partagent surtout le sol de l'île : le « Moerman », le Maure aux traits énergiques dont la tête tondue est coiffée du turban ou du bonnet conique; le Tamoul venu de l'Inde pour travailler dans les l)lantations; sa couleur varie du brun foncé au noir d'ébène, il porte l'avant du crâne rasé ; enfin le natif, le Singhalais. Il est grand, bien fait, d'un teint brun clair; vêtu à l'an- Type singhalais cienne mode des ancêtres ou à la façon européenne, il garde une x^rédilection marquée pour le pagne traditionnel, les pieds nus, la longue chevelure noire relevée en nœud et Ijien huilée.
Toutefois, au contact d'une civilisation x^lus raffinée, la simplicité d'antan disj)araît; les grandes cités possèdent de ces messieurs élégamment chaussés, habillés en gentlemen et coiffés du haut de forme. « C'est dans les églises des petites villes qu'on constate la ^progression du luxe. On y voit parfois trois générations réunies : le grand-papa au corps velu, aux membres bien musclés, porte pour tout vêtement un pagne; le papa a un veston en plus et l'air plus efféminé ; le gamin de i3 ans, qui se tient près de la
porte et y fait l'important, porte culotte, bas, cliemise, veston et chapeau de paille (i). »
COOLIE TAMODL
Scène de famille. Le Singhalais de la jungle a des mœurs très primitives : dans les campagnes^ abondent les petites scènes de famille
(i) Lettre du Père Wallyn {Missions Belges, igoS, p. i;5).
qui choqueraicut uotre délicatesse curoiiéemie. « Où j'admire le Singhalais », écrit le Père Gille, « c'est quand, — je ne sais trop comment le dire proprement — c'est quand il
MUSL'X.MAK DE LA CÙTK
extrait les i)arasites de la tête d'un autre. Il ]i'a qu'à s'asseoir et un membre de la famille, le premier venu, s'assiéra derrière lui, x^our examiner ses mèelies et y poursuivre tout ee qui paraît vivant. Ceci est quotidien, universel. Si les singes l'ont appris des Singhalais, ou ceux-ei des singes, je n'en sais rien, mais c'est un devoir de famille. Et c'est ainsi qu'on voit parfois le père épluchant la tête de sa femme, celle-ci de son aîné, celui-ci de son puîné, ainsi jusqu'au bas de l'échelle généalogique, tous accroupis en ligne, le cadet excepté qui de ses grands yeux examine toute la scène. Et, chose curieuse, ils ne tueront que difficilement un animal-, quelque petit qu'il soit et d'où qu'il vienne. Ainsi, dans le nettoyage de la tête, l'intrus est déli-
ENKANTS SINGHALAIS
Caractère.
distance, sans qu'aucun mal lui soit fait. 11 y a peut-être l'âme d'une grand'mère là-dedans ! La métempsycose est une doctrine excessivement avantageuse pour les bêtes. »
Kien n'est engageant, de prime abord, comme le visage régulier et doux, les manières polies et affables du Singhalais; ne vous fiez pas trop à ses dehors séduisants.
Il est paresseux, indolent, d'une lenteur et d'une insouciance rares. Promettre lui coûte peu, mais tenir sa parole !
Aux api)els du missionnaire, à ses demandes légitimes, il a toujours réi)()nse : « Demain,... je vais y penser. »
L'honnêteté, s'il fallait en juger d'après les procédés indigènes, serait chose éminemment relative; le respect pour le prêtre et la protection qu'on lui accorde se concilient parfaitement avec une petite tentative de vol. « Dans l'espace de quelques jours », raconte le Père Staclie, « on me déroba les chaises de mon école, l'argent de ma sacristie, les fruits de mon modeste jardin, et on me nettoya proj)rement l'intérieur d'un tiroir. »
Le plus candide manie le mensonge avec un naturel inconcevable; sans motif aucun, il grossit, exagère, voire même, de toutes pièces, forge des histoires. C'est encore le Père Stache qui parle. « Un cuisinier, récemment entré à notre service, me conta le jour de son arrivée la mort de sa femme dans les plus menus détails. Je le consolai de mon mieux. Trois mois après', je lui demandai s'il se remettait un peu. Non, la blessure était au cœur et il me refit le même récit, concordant en tous points avec le premier. Au retour d'un congé qu'il m'avait demandé, quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre qu'il était allé voir sa femme! Je l'interrogeai, il m'avoua son mensonge sans pouvoir m'en expliquer les raisons. »
Avec cela, fier et d'une vanité parfaitement inconsciente. Le triomphe japonais devient son triomphe. « Cela s'impose. D'abord le Jaxjonais est Asiatique et le Singhalais aussi, donc... Puis le Japonais est bouddhiste, et beaucoup de Singhalais aussi, donc... Puis la couleur noire est supérieure au blanc, car les Singhalais n'ont du blanc que sous la plante des pieds, tandis que l'Européen a le noir dans la prunelle de l'œil, donc... La guerre du Japon n'est qu'une guerre de religion; c'est Bouddha qui lutte contre le dieu blanc et en triomphe. Vola ce dont les Asiatiques sont capables; il leur suffit de i)rendre en main les armes européennes pour montrer leur supériorité sur le blanc (i). ))
(i) Lettre du Père Gille (Missions Belges, kjoô, p. 444)-
Au fond, à gauche, un Tamo il
JEUNES SINGIIAI.AIS
Pourtant, le natif est bon, charitable, hospitalier, et révèle parfois des délicatesses qui touchent et étonnent. Il sait aiiner, ses enfants surtout; cet amour aura des manifestations, que nous ne concevons pas, mais enfin... Ces charmants jîetits êtres sont chargés de bracelets et de colliers ; le lobe de l'oreille s'allonge démesurément sous le poids de six ou sept bijoux.
Bien vite, chez cet enfant gâté, se révèlent tous les penchants de la race ; il insulte sa mère, fréquente l'école quand cela lui plaît, ment et calomnie avec candeur.
Un petit garçon aperçoit un jour un Père, se promenant un volume à la main. Avec une hardiesse et une grâce toute singhalaise : « Swami, dit-il, je voudrais bien ce livre. — Mais, re^orend le missionnaire, tu n'es pas en âge de lire. — Oh! si, swami, fait l'enfant, je sais bien lire. » La réponse avait jailli si naturelle, il y avait si -peu. de malice dans les deux yeux gentiment levés vers le prêtre, qu'on aurait eu mauvaise grâce à douter. Mais quelques années en paj^s singhalais rendent prudent. « Eh bien! lis. )) Et du regard suivant le texte, de son doigt soulignant chaque mot, le gamin lut : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Ce qui était écrit, je l'ai oublié, mais je sais bien que c'était tout autre chose (i).
L'Évangile du Christ rencontre à Ceylan de sérieux adversaires.
Sans parler de l'irréductibilité quasi absolue des musulmans, de l'antagonisme souvent acharné des sectes x)rotestantes, le grand ennemi, c'est le bouddhisme.
Les missionnaires, en effet, ont affaire non à des sauvages dégradés, livrés à quelques pratiques superstitieuses et incohérentes, mais à un peuple en possession d'une religion ancienne, puissante, ancrée dans les cœurs.
Religions.
Le bouddliisme.
(i) Nous nous contentons d'esquisser ici à grands trails la physionomie <lu Sint^hulais. Aci'ux qui désireraient de]>ius anijtles détails, nous recoinuiandons le livre intitulé //e t/e Ceylan, par J. van der Aa. S. .]., ue édition, Bruxelles, Cli. Bulens, éditeur.
Le Père van der Aa est professeur de théologie au Séminaire indien de Kandy.
A cxui veut se faire une juste idée du bouddhisme siuglialais, il est indispensable de distinguer le bouddhisme scientifique, théorique, du bouddhisme pratique. Le bouddhisme scientifique de Ceylan est un système organisé, aj-aut ses livres sacrés, ses dogmes, sa morale et son ascétisme.
Les beautés de son code fameux sont éclipsées par des histoires puériles, des trivialités grotesques et de révoltantes obscénités.
Rejetant Dieu et l'âme, il professe pourtant par une étrange subtilité une sorte de métempsycose. Jamais un bouddhiste ne casse un œuf, ne tue un animal, fût-ce le serinent le plus venimeux; le soir, en étendant sa natte sur le sol, il x)rend grand soin de ne pas écraser de fourmis; à ses jours de ferveur, il marchera dans les rues avec précaution... S'il allait poser le pied sur un insecte!
La fin la plus élevée qu'il propose à l'homme, c'est le Nirvana, — l'annihilation de l'individu — où ne peuvent guère aspirer que les moines; aux autres, aux imparfaits, est laissé resx)oir d'un séjour de délices plus ou moins élevées. Si par un surcroît de mérites, ils renaissent dans l'état de vie parfaite, le Nirvana leur est alors ouvert au terme de leur seconde existence.
La morale, magnifique dans ses préceptes, manque de fondement; sans Dieu et sans âme, le vice n'est plus un mal moral, mais seulement une chose nuisible, à éviter l)arce qu'elle i)rive du néant et condamne à une vie d'animal, de fantôme ou de damné.
Le bonze — le moine bouddhiste — médite sur les paroles du maître, Bouddha, et mendie sa nourriture. Rien de plus déprimant que cette vie, passée dans la contemplation rêveuse, obsédante, des peines et des afflictions d'ici-bas, dans le désir morbide de voir ce misérable « moi » s'éteindre dans le néant (i).
(i) On parle beaucoup actuellement du bouddhisme. Nous n'entendons en donner ici qu'une idée générale et voulons seulement montrer ce qu'il est en réalité à Ceylan. Nous résumons les données d'un missionnaire, le Père Schaefer, qui eu étudiant cette religion sur place, en consultant les livres bouddhistes, en interrogeant les moines, est arrivé à des conclusions qui sont moins favorables que celles de certains écrivains.
PEtTEE BOLDDIIISTE
Le bouddhisme pratique, tel (j^u'il existe aujourd'hui à Oejdau, contraste singulièrement avec la doctrine du foudateur; eu fait, plus que Bouddha peut-être, c'est le démon qu'on adore sous la forme d'un serpent ou dans d'horribles représentations; à l'attente sombre du nirvana a succédé chez les moines mêmes le désir d'un ciel. Ces x^rètres, qui, drax^és dans leur longue robe jaune, l'éventail à la main, s'arrêtent modestement sur le seuil des maisons X)our demander l'aumône, i)^ssent pour les plus grands X^aresseux du monde ; sous leurs yeux régnent dans le peux>le la x>olygamie et la x^olyandrie ; les beaux x)i"écex)tes de charité n'emx)êchent x^^s les lois des castes et les querelles qui se terminent dans le sang.
Tristes ténèbres qui retiennent loin de la vraie lumière 1 ,700,000 Singhalais !
Et Bouddha a ses cortèges, ses offrandes, ses lieux de X)èlerinages, ses tenq^les somx)tueux. Au sommet du fameux Pic d'Adam, un sanctuaire garde remx)reinte de son xncd; Kandy exx)Ose à la vénération sa x^i'étendue dent et Anuradhaxîura, la cité morte du nord, x^ossède un arbre sacré vénéré des x^èlerins.
Voilà le culte que, durant des siècles, les anciens missionnaires ont travaillé à détruire ; c'est à lui que vont se heurter encore les Jésuites belges qui x)artent en iSgS x^our travailler dans la mission de Galle.
Ils sont cinq contre des milliers de bonzes, mais cinq hommes de Dieu forts de son axix)cl et confiants dans sa grâce.
CHAPITliE II