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Au Congo; impressions de voyage

Z^ Bien Public m* ayant fait Fhonneut de me déléguer à /' 'inauguration du chemin de ter du Congo, j'ai public en quelques articles le récit de mon voyage. Je réunis aujourd'hui^ en tes complétant, ces impressions hâtivement glanées en cours de route et j'y /oins quelques rapides croquis destines à comble)- dans une certaine mesure les lacunes de mon récit.

Peut-être contribuer ai-je ainsi pour une modeste paît à vulgariser cette grande œuvre congolaise, si riche, dès aujourd'hui, en légitimes espérances, si Aroude de/à eu résultats acquis.

Pierre Verhaegen

Meirelbeke, septembre i8ç<\

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D'Anvers à Lisbonne

OfEDI il juin, Y Albertville quittait Anvers, ayant à bord les invités de la compagnie du chemin de fer du Congo. Depuis de longs mois, on s'entretenait en Belgique de l'inauguration du chemin de fer; on la considérait comme un événement national, comme une prise de possession nouvelle et définitive dos immenses territoires ouverts aux influences belges dans le centre de l'Afrique. Aussi le quai Plantin était-il noir de monde au moment du départ de notre steamer. Des milliers de personnes venues de toutes les villes du pays étaient là, se pressant pour être témoins de notre embarquement et nous prodiguant les marques bruyantes de leur sympathie et de leur enthousiasme. La séparation n'a rien de déchirant; on se fait les adieux qui précédent un événement joyeux, une ire assurée. La musique militaire joue des airs entraînants et le soleil s'associe à cette manifestation, en inondant de lumière la magnifique rade d'Anvers, avec sa forêt de mâts, ses tours majestueuses et la fouir innombrable et barioli teurs. Uix

heures... La musique exécute une Brabançonne 'l'adieu.

Les ponts qui nous rattachent au quai sont enlevés et Y Albertville s'ébranle lentement, tandis que s'élève du sein de la foule un hurrah prolongé.

Nous longeons l'interminable file des quais d'Anvers et déjà notre vitesse s'accélère; bientôt la rade et la foule ont disparu à nos regards; seules les acclamations nous parviennent quelque temps encore, portées par les ondes sonores de l'Escaut...

Aux passagers pour le Congo la compagnie du chemin de fer a joint une trentaine d'invités qui font le trajet jusqu'à Flessingue. Aussi une grande animation règne-t-elle à bord pendant les premières heures de la traversée. Un cordial déjeûner nous réunit tous une dernière fois ; des toasts sont échangés.. . A ce moment Y Albertville arrive à Flessingue. La séparation se fait, brusque et rapide. Ceux qui restent font aux partants des adieux où domine surtout, je crois, le regret de ne pouvoir nous suivre. Un remorqueur les a bientôt emportés vers Flessingue, tandis que notre steamer a pris sa course vers la haute mer et fend de sa proue acérée l'immensité verte de la plaine liquide. Le soir arrive. A la hauteur de Douvres, la mer se couvre de houle; semblable à un gigantesque oiseau de mer, Y Albertville glisse sur la crête argentée des flots sombres et nous emporte vers Lisbonne.

Nous mettrons quatre jours à arriver à Lisbonne. Quatre jours entre l'eau et le ciel!.. Avant de m'embarquer, la monotonie de la vie du bord m'avait quelque peu effrayé. Maintenant, je crois bien que le « plancher des vaches » paraîtra à plus d'un

insipide. Nous menons ici une vie de paresseux, c'est vrai, et je serais bien embarrassé de dire ce que j'ai fait à la fin d'une de ces journées; mais si les événements sont peu considérables, en revanche tout devient intéressant et les petites choses prennent de l'importance. Le matin on s'éveille très tôt; on regarde le temps qu'il fait; des promenades sur le pont s'organisent; on déjeune vers huit heures. Jusque midi, le temps se passe en conversations, en lectures. Les uns parcourent le pont de long en large; d'autres, fort nombreux, s'étendent dans les fauteuils qui s'étalent en bataillon serré sur le promenade dcck. Les esclaves du devoir que le journalisme compte à bord prennent des notes... ou n'en prennent pas, parce qu'ils ne savent où trouver le temps. La matinée, c'est aussi le moment que les admirateurs de la nature choisissent de préférence pour s'imprégner longuement des beautés de l'Océan. Et cette contemplation de la mer n'est-elle pas déjà suffisante pour combler les exigences des plus blasés en fait de spectacles de tout genre ?

Loin de se fatiguer à regarder la mer, il me semble qu'on ne la connaît jamais assez; on découvre sans cesse des beautés nouvelles dans le spectacle de son immensité sans born<\ L'œil est fasciné ; cette nappe d'eau aux remous vert sombre, irisés, du côté du soleil, de reflets argentés qui se confondent avec le ciel gris clair, — un ciel aux tonalités d'aquarelle. Le contraste entre l'agitation des flotî moment où ils sont fendus par la proue et la placidité de la haute mer est surtout admirable et à la vue de ce spectacle grandiose on se sent bien peu de chose

et on rend naturellement hommage au Créateur.

Sur le pont d'interminables parties de palets s'engagent et c'est plaisir de voir les « vieux », comme le colonel Thys et le major Cambier, déployer dans les jeux communs la même activité qu'ils mettraient à dresser un bilan du chemin de fer congolais ou à poursuivre les Arabes dans le Manyema.

D'autres passent de longues heures au piano et, à coup sûr, Beethoven, Haydn et Schumann auraient été bien étonnés si on leur avait dit qu'ils contribueraient pour leur part au succès de l'inauguration du chemin de fer du Congo.

Dès le premier jour de la traversée, la plupart des connaissances sont faites. Il y a cinquante-sept passagers à bord de X Albertville. De tous les belges, la figure dominante est assurément celle du lieutenant colonel Thys, administrateur-général délégué de la compagnie du chemin de fer du Congo, le chef et l'âme de notre expédition. D'une cordialité perpétuelle dans ses rapports avec ses invités, il est partout et à tous, veillant lui-même aux détails matériels de l'excursion et s'efforçant par ses attentions de nous rendre le voyage le plus agréable possible. M.M. Jean Cousin et Ernest Cambier, l'un des plus anciens pionniers de l'œuvre congolaise, représentent avec le colonel la Compagnie rdu chemin de fer. Parmi les autres africains, je signalerai encore le major Storms, ancien commandant des forces du Tanganika, l'intendant Van den Plas, le commandant Weyns, chef de la compagnie auxiliaire qui protégeait les travaux du chemin de fer, le docteur Jullien, ancien médecin du chemin de fer à

Matadi, .M. M. Didcrrich, directeur de l'agriculture au Congo, l'ingénieur Espanet, directeur des travaux du chemin de fer, le sous-lieutenant Gilson, très intéressant, ce dernier, dans les récits pleins d'entrain qu'il nous fait de ses campagnes au Congo, qu'il a vu en artiste et où il s'est comporté en héros, après y avoir été envoyé à l'âge de 24 ans.

Le Roi est représenté à bord par le général Daelman et le gouvernement belge par une nombreuse délégation que préside le comte Hippolyte d'Ursel. M.M. Kologrivoff et le chevalier Maurig de Sarnfeld représentent la Russie et l'Autriche-Hongrie. Quatre dames nous font la gracieuseté de nous accompagner, ce sont : Mme de Lamothe, M,les Mottin, Lippens et Burch. Parmi les autres invités de la Compagnie, je remarque encore M. M. Charles Buis, bourgmestre de Bruxelles, llipp. Lippens, ancien bourgmestre de Gand, le chanoine Seghers, représentant M8* l'évêque de Gand, Buysse, le sympathique curé de Bottelaere, ancien curé de Matadi, les majors Wauters et Gilson. La presse belge et étrangère est largement représentée à bord. M. Charles Tardieux, directeur de X Indépendante belge et doyen d'âge «le notre expédition, est assurément le plus actif de ces fervents du reportage congolais Parmi les membres 1 respectables de la corporation se trouve encore le baron de Mandat-Grano-y. ancien officier de la marine française chargé de la poursuite «les négri< rs, invité aujourd'hui comme correspondant du /•".. Avec lui de longues conversations s'engagent sur la colonisation et la possibilité de civiliser 1' Sa carrière maritime et une incontestable expérience

coloniale l'ont amené à cette conviction quelque peu paradoxale que les nègres ne valent guère la peine qu'on les arrache à l'esclavage et, qu'en tout cas, le seul parti qu'on en pourra jamais tirer sera de les employer comme des bêtes de somme ou des machines. Pour lui, la civilisation des noirs est une utopie, et elle est regrettable aussi, parce qu'elle enlève aux pays d'origine des nègres tout leur pittoresque. Etrange philosophie, mais très agréable philosophe, d'un esprit fin et caustique, à l'œil vif et pétillant d'esprit, au surplus le meilleur homme du monde, et certes le plus heureux, car, me dit-il, lorsqu'il éprouve une contrariété, il se réjouit en pensant que d'autres font leur joie de son malheur.

Les rapports des passagers entre eux sont très cordiaux. Les anciens se mêlent volontiers aux conversations des plus jeunes; la vie commune amoindrit les distances et fait éclore les sympathies et, faut-il le dire, les dames qui offrent aux hôtes de Y Albertville le charme de leur compagnie forment le plus aimable des traits d'union entre les passagers; est-il sûr que, sans leur présence, le niveau de la civilisation ne baisserait pas d'une façon inquiétante parmi les nombreux amateurs de vie facile qui sont à bord en ce moment, et qui peut prévoir la bienfaisante influence qu'auront sur les blancs de l'Afrique les femmes belges qui assumeront cette noble mission d'aller vivre au Congo aux côtés de leurs maris et • de leurs frères?

Le lendemain de notre départ, qui est un dimanche, une messe solennelle, célébrée par M. le chanoine Seghers, réunit la plupart des passagers autour de l'autel improvisé dans un des spacieux couloirs du steamer. Le recueillement général de l'assistance était le plus bel hommage qu'on pût faire à la grandeur du sacrifice qui se consommait sur ce théâtre, si étroit au milieu de l'océan immense.

Et rapidement X Albertville continue sa course vers le Sud, laissant derrière lui les gracieux promontoires de l'île de Wight et le cap Oucssant. La couleur de la mer devient plus foncée à mesure que nous avançons. Les flots prennent insensiblement cette belle teinte bleue qui est bien la caractéristique des mers méridionales. Et toujours le même calme plat à la surface des eaux. Le golfe de Gascogne lui-même se montre clément envers nous et c'est bien à tort, semble-t-il, qu'il jouit de sa mauvaise réputation.

Le 14 août nous doublons le cap Finisterre; le 15 au matin nous entrons dans le Tage.

Les rives du fleuve portugais nous sont apparues

d'abord au travers d'une brunie lumineuse, puis dorées par les rayons du soleil levant, avec leurs falaises

oranges, leurs champs très verts, leurs petites maisons aux toits rouges éclatants. Tout cela a des teintes bien orientales et. après cinq jours de mer, ces rives ensoleillées aux reflets d'or fauve qui surgissent, abruptes, des ondes bleues du Tage, ont une beauté fantastique et semblent une féerie.

Le Tage se rétrécit et voilà que se détache sur l'horizon la silhouette grise de la tour de Bellem. De nombreuses embarcations sillonnent le fleuve; quelques bateaux de guerre évoluent lentement; tout près de nous des barques de pêche à proue recourbée déploient leurs voiles noires que le vent penche sur la vague. Bellem se montre maintenant dans l'éclatante blancheur de son architecture moresque. Plus loin nous dépassons l'abbaye gothique des Hiéronymites; voici enfin les premières maisons de Lisbonne. La ville s'échelonne tout entière sur la rive droite du Tage, qui est fort élevée à cet endroit. Dans le haut, des bois noirs, des champs, de vastes étendues de brousse que couronnent, semblables à de gigantesques araignées, des moulins à vent aux formes grêles; à mi-hauteur, des maisons de toutes formes et de toutes couleurs qui vont en s'étageant jusqu'au sommet de la montagne.

La ville paraît suspendue — tel un émerveillant décor — entre le ciel d'un azur très pale et la rade qui forme à ses pieds un vaste lac encerclé de toutes parts de falaises abruptes. Peu de monuments, presque pas de tours; au commencement de -ce siècle la cité portugaise a vu s'écrouler dans un tremblement de terre tous les souvenirs de son antique splendeur. Lisbonne, vue du pont de notre steamer,

n'est qu'un ensemble de bicoques aux toits rouges, aux façades délabrées; mais comme elles sont transfigurées par ce soleil qui complaisamment leur prodigue ses rayons! Et qu'elles sont jolies ces ombres faites elles-mêmes de clarté, qui sèment d'innombrables taches bleues l'ensemble lumineux de la ville.

Il est neuf heures et demie. Un délégué du gouvernement portugais accoste X Albertville et nous souhaite la bienvenue. Tous les passagers sont sur le pont, impatients de mettre pied à terre; les photographes préparent leurs appareils; quelques-uns dévorent les journaux belges que la poste vient de l<-ur apporter. Xous voici enfin à l'ancre et accostant au préhistorique débarcadère de Lisbonne. Xous nous précipitons à l'assaut des fiacres d'architecture variée qui stationnent près du port. Les chevaux portugais nous entraînent en une course échevelée par 1 » grande rue commerciale de Lisbonne jusqu'à la gare centrale où nous prendrons tantôt le train pour Cintra. Une heure nous reste pour flâner dans Lisbonne : ce n'est pas suffisant pour nous en faire une idée; c'est assez pour nous engager à v revenir.

Je l'ai trouvée bien pittoresque, cette ville aux teintes chaudes, aux rurs étroites et tortueuses que dominent des lointains bleus, aux maisons délabrées

mais fleuries de clématites amarantes, de grappes de géraniums grimpants, de roses aux tonalités éteintes mais infinement délicates. Très curieux aussi, les attelages invraisemblables que des mules emportent au grand trot, les mendiants faisant la chasse au pourboire, les hommes barbus à mine de brigands, tout cela se chauffant au soleil du midi. C'est presque à regret que nous prenons le train pour Cintra, une des merveilles du Portugal, parce qu'ainsi il nous faut dire adieu à Lisbonne.

Il y a une heure.de chemin de fer de Lisbonne à Cintra. L'aspect du pays est triste, inculte et dénote une grande pauvreté. La végétation est rabougrie, les villages que la ligne traverse, misérables. A Cintra, des voitures nous emportent et nous partons d'un train plus rapide encore qu'à Lisbonne. J'avoue que de cette course au clocher, il ne me reste pas grand' chose. J'ai vu Cintra, mais je n'ai pas eu le temps de le regarder.

Xous passons comme le vent dans des avenues de grands chênes tortueux qui abaissent leurs couronnes sur le chemin. A notre gauche se dresse sur un rocher à pic la masse noire du château de la Pêna ; à droite s'enfuit une belle vallée ombreuse que le château de la reine mère domine de ses deux tours en pains de sucre. Ces sites enchanteurs passent devant nous comme un rêve et l'allure précipitée de nos véhicules ne nous permet que de les entrevoir. Les indigènes qui voient défiler notre procession restent bouche bée à la vue de tant d'américanisme. Après une demi-heure passée à Cintra, nous reprenons le train pour Lisbonne. Au déjeûner qui précède notre

réembarquement sur V Albertville, assiste le comte du Bois d'Aissche, ministre de Belgique à Lisbonne, qui nous accompagne jusqu'au steamer. Nous embarquons également M.M. Cardereira y Ponsain et R. S. de los Terreros, délégués du gouvernement espagnol à l'inauguration du chemin de fer, et les deux frères Delcommune, Emile, ie directeur des Magasins généraux au Congo, Alexandre, le vaillant africain qui pas?.a vingt-six années dans la région du Katanga.

C'est un vrai plaisir pour nous que le moment où nous revoyons la gracieuse silhouette de X Albertville. Les drapeaux belge et congolais qu'il a déployés à son entrée dans le Tage font battre d'aise tous les cœurs et, en remettant le pied à bord, nous avons la conscience de rentrer dans notre home.

M. Thys et le ministre de Belgique échangent, avant de se séparer, quelques paroles émues. — A quatre heures et demie, l'ancre est levée, et nous filons à toute vapeur en destination de Madère.

Ah! qu'il fait bon de se sentir bercé par les larges ondulations de l'Atlantique, qu'elle est fascinante cette mer toujours sereine qui a pris aujourd'hui une coloration bleue indigo tirant sur l'outremer, et combien intime et calme notre soirée à bord de X Albertville, après l'agitati< m du séjour à Lisbonne!...

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De Lisbonne à Dakar — Madère — Ténériffe

Du rj au ji juin

ShJepuis deux jours nous avons quitté Lisbonne. Le 17 au matin, on se précipite sur le pont : une terre est en vue. Les îlots calcaires qui précèdent Madère comme d'une longue file de contreforts naturels, émergent, calmes et tristes, du sein

st Porto- Santo avec la ligi harmonieuse de ses montagnes basses que dominent seulement quelques pics audacieux; c'est encore la sauvage Ile Déserte, d<>-M les cimes tourmentées et nues sont entourées d'une ceinture de formidables récits.

Xous laissons derrière nous cette scènerie gran-

diose et vers midi nous arrivons en face des côtes de Madère. ,

Des montagnes aux pentes douces, aux lignes admirablement découpées, ensemble chatoyant de verts

L'Ile Déserte

émeraude, de bruns chauds, de violets profonds, que relèvent les tons orangés des champs de seigle et la note claire d'innombrables petites maisons plates, telle nous apparaît Madère, la reine des Iles Fortunées.

Le steamer n'est pas encore à l'ancre qu'en un clin d'œil nous sommes environnés de toute une flottille de coques de noix, montées chacune par deux ou trois naturels du pays, portugais dégénérés qui, pour une pièce de menue monnaie, font le plongeon et reviennent l'instant d'après à la surface, tenant d'une main triomphante la piécette qu'ils ont repêchée tandis qu'elle s'enfonçait en zigzagant. Ils sont d'une habileté surprenante dans ce genre d'industrie facile et semblent faits pour vivre sous l'eau. Les barques jaunes et vertes, le frétillement des corps roses de ces hommes-poissons clans l'eau bleue, les hurlements dont ils agrémentent leurs évolutions, tout cela est empreint à un haut degré de couleur locale.

De nouvelles barques accostent VAlbertville et nous transportent par petits groupes jusqu'au port. Vu la chaleur grandissante, la plupart d'entre nous ont arboré, qui un complet de flanelle, qui 'un panama à larges ailes, qui le casque français. Xous abordons au pier de Funchal, capitale de Madère.

l 'ne ombreuse avenue de sycomores nous conduit en montant jusqu'au centre de cette petiti ville qu'on pourrait appeler la cité de la lumière et du soleil. Voici la place principale, de forme irrégulière, entourée d'arbres, de maisons basses à toits plats, peintes en jaune ou en rose. Il est deux heures; peu de monde est sur pied; les maisons et les magasins sont presque tous fermés parce que c'est jour de fête, fis sont ni mbreux à Madère les j< c.rs de fête, pendant ce mois: un indigène nous dit qu'il y a en juin jusque douze holidays, pendant lesquels tout travail • Cette inactivité forcée d'ailleurs, pour

déplaire à ceux qui en sont frappés. Madèr peuplée de paress v< leurs.

Leur principale industrie est de tirer le plus d'argent possible des voyageurs qui descendent chez eux; le reste du temps, ils se chauffent au soleil, vivant de peu et paraissant relativement heureux sous leurs misérables haillons.

Un bruit de grelots et de cris assourdissants nous fait détourner la tête. Ce sont des traîneaux, de véritables traîneaux, employés ici comme véhicules et glissant très doucement sur les galets pointus dont la ville entière est pavée. Rien des traîneaux que nous connaissons, mais des petites tentes carrées faites d'étoffes aux couleurs vives, fermées de rideaux rouges et montées sur des patins de bois. Dans chaque traîneau il y a place pour quatre personnes. Aux patins sont attelés deux paires d'énormes bœufs roux et le traîneau est escorté de plusieurs gamins qui, par leurs clameurs et leurs coups de fouet, mettent l'équipage en train.

Nous prenons place dans ces véhicules d'un genre tout-à-fait nouveau pour nous, et nous nous ébranlons lentement avec la sensation très agréable d'un glissement très doux, presque sans heurt.

Xotre promenade comporte l'ascension d'une montagne de six cents mètres, le Bello Monte, qui domine la ville. Des pentes excessivement raides et des tournants invraisemblables conduisent au sommet. Les bœufs gravissent tout cela avec un calme imperturbable, sans jamais ralentir leur pas. Xotre bruyante théorie s'avance par des chemins étroits bordés de maisons basses, jaunies par le soleil. Puis, à mesure que nous nous élevons, notre route passe entre des jardins bordés de murs que couronne une flore admirable.

Les géraniums grimpants, mauves, roses et rouges, les lis éclatants, les chèvrefeuilles ambrés ou couleur de sang, les roses^blanches, saumon ou jaunes, retombent en grappes chatoyantes et parfumées. Derrière nous, la ville de Funchal développe sa fine silhouette, et plus loin, la mer qui la baigne se confond avec le ciel dans une brume transparente. Les indigènes sont aux fenêtres pour nous voir défiler. Quelques hommes ont de beaux traits; de fortes barbes noires leur encadrent le visage et rendent plus sombre leur teint hâlé du soleil. Nous rencontrons aussi des enfants ravissants aux joues roses, à la peau blanche, à la mine éveillée qu'animent de grands yeux noirs. Quant aux femmes, elles - »nt généralement laides et paraissent presque toutes vieilles, t Sous les tropiques, me dit M. Kologrivoff, qui se trouve dans le même traîneau que moi, à treize ans les femmes sont des Psyché, à seize ans des Venus, à vingt ans des Junon... et à vingt-cinq ans des mégères. »

La route longe maintenant des bois de pins clairsemés, coupés de clairières et d'é es sur la baie de Funchal, toujours plus bleue à mesure que nous nous éloignons. Après une heure et demie de trajet, nous voici au sommet de la montagne. Une église dans le style du dix-huitième siècle y développe sa façade prétentieusi et sans grâce; à l'intérieur est une statue de La Vierge au teint noir et aux yeux d'émail, la Signora ci, I Bello Monte, quia donné son nom à l'église.

La constructii m d< en

accomplissement d'un vœu fait par les habitants de Madère. Une sécheresse effroyable avait tari tous les

cours d'eau de la montagne. Les Madériotes promirent d'élever un temple à la Vierge, si l'eau dont ils étaient privés depuis plusieurs semaines leur était rendue. Deux jours plus tard, des sources considérables jaillissaient dans les hauteurs de Madère. Funchal était sauvée et l'église fut bâtie.

C'est encore en traîneau que nous redescendons au port de Funchal. Mais cette fois, plus n'est besoin de bœufs pour nous mettre en mouvement. Les véhicules employés à la montée sont remplacés par des paniers d'osier, pouvant contenir deux personnes seulement et glissant sur de légers patins. Ils sont placés à la file le long d'une pente légère et deux hommes sont préposés à la direction de chacun d'eux. Brusquement, les traîneaux sont lancés sur la pente et la vitesse qu'ils acquièrent au bout de peu d'instants est suffisante pour que les conducteurs deviennent inutiles. A chaque minute notre vitesse augmente et bientôt la course devient vertigineuse. Dans les tournants, le traîneau est maintenu tant bien que mal au milieu de la route par les conducteurs; mais, quand les courbes le permettent, nos hommes se mettent debout sur les patins et nous font marcher aussi fort qu'ils peuvent. Nous volons...; le pavsage change à vue d'oeil et rien ne ralentit notre course; dans les endroits où la pente est la plus forte, les guides accélèrent encore la vitesse en repoussant la terre du pied. Nous mettons dix minutes à descendre ce que nous avions gravi péniblement en une heure et demie.

Deux heures nous restent pour visiter Funchal. Nous les passons en une flânerie délicieuse, chacun se laissant entraîner au gré de sa fantasie. Les uns

s'approvisionnent de toutes sortes d'objets fabriqués dans le pays (quand ils n'y sont pas importés par l'Angleterre), de chaussures en peau de chamois, de

bagues ornées des »ig ss du Zodiaque, de panamas géants, de photographies et que sais-je encore? D'autres admirent de préférence la couleur locale d'un verre de madère. D'autres enfin s'en vont rêver dans les jardins délicieux qui entourent Funchal comme d'une ceinture de fleurs. La végétation y est d'une richesse merveilleuse, toutes les essences «les pays chauds se rencontrant ici mêlées aux arbres du Nord. D'énormes buissons de villiers tran-

chent sur les coe tiers - : les palmiers par la : étincelante de leurs feuilles pourpres ou roses, auxquelles de minuscules clochettes jaunes sont sus- 3. Ailleurs, s'élevant d'un champ d'aga>

coloris terne, des arbres au tronc élancé et mince, projettent sur le ciel lumineux des touffes de fleurs d'un bleu intense.

Notre promenade nous fait traverser le Casino de l'endroit, grand bâtiment plat et triste peuplé de quelques habitués qui se tiennent dans les coins, silencieux comme des ombres. Dans une salle où nous passons, de rares musiciens exécutent, sans l'ombre d'expression, un concert mélancolique sur des violons maladifs. Quelques femmes écoutent sans mot dire. Tout respire la tristesse dans ce temple de la gaîté et les représentants du high life de cet Eden, qu'on a appelé 1' « Ile de l'Amour », ont tout l'air de condamnés à mort.

Ah! oui, condamnés, ils le sont pour la plupart et souvent à la mort à brève échéance. Une fleur rare renferme parfois dans sa corolle les plus subtils poisons; de même Madère avec ses sites enchanteurs n'est qu'un vaste tombeau. C'est ici que les riches anglais poitrinaires ou anémiés viennent en foule demander au climat un remède souvent tardif au mal qui les ronge. Pour combien d'entre eux l'arrivée à Madère n'est-elle pas le premier pas dans le chemin de l'éternité ! Et qu'elles doivent être amères, les réflexions de ces soi-disant heureux de la vie, à la vue de la prison charmante qui nous arrache des cris d'admiration !

Avec regret, nous quittons cette île que tant d'autres abordent la mort dans l'âme, en attendant qu'ils y meurent tout-à-fait, et bientôt Y Albertville nous emporte de nouveau vers le sud.

iç juin

Sur un ciel bleu très pâle que strient de longues nuées mauves ou dorées, Ténériffe, la reine des Canaries, nous apparaît, grandiose et sauvage

dans le h< rissementde

ses rochers abrupts, aux lignes franchementdes-

sinées, violets ou mordorés <lans le haut, recouverts à leur base d'une végétation terne. Ses masses énormes qui calmement émergent des flots d'opale et se profilent en découpures sombres sur l'azur du ciel, font l'effet d'un fantastique mirage. Les nuées transparentes qui flottent dans l'air i achent m partie le sommet des montagnes ou paraissent les revêtir d'un manteau de neig

Plus loin, le pic de rénériffe se montre à nous dans toute sa splendeur, dominant de son cône fortement évasé t. >ut< s 1rs altitudes voisines, et enfin Santa-Cruz de rénériffe dess ; - veux les

délicats contours de sa rade et l'amphithéâtri ses maisons étagées sur les flan» s de la montagne. La beauté de ce • unique est en ce momi

son apogée. Le soleil de cinq heures dore de reflets

fauves les roches les plus sombres; il fait étinceler les verts; il met des flammes dans les toits rouges des maisons de Santa-Cruz. Le ciel est merveilleusement limpide et jaunissant près de l'horizon, la mer, d'un bleu pâle, est sillonnée d'ombres bleues ardentes et se couvre des whtte liorscs propres à

l'Atlantique. Le soir arrive... et le soleil qui s'apprête à se coucher derrière Ténériffe, projette ses derniers rayons.

Le ciel se colore de safran et une raie plus foncée, qu'on dirait une larme rouge, le strie dans le sens de la hauteur. Ténériffe dessine sur cette gloire les profils nettement accusés de ses arêtes rocheuses; le soleil descend encore et puis disparaît dans les demi-teintes d'un rapide crépuscule.

21 juin

Ce matin X Albertville a doublé le Cap Vert, ainsi nommé, sans doute, parce qu'il présente aux

yeux une série de mamelons roussis par le soleil africain et que couronne seulement à leur sommet la chaîne uniformément grise d'innombrables baobabs. J'écarquille mes yeux pour admirer ce qu'on est convenu d'appeler la luxuriant.- végétation des

tropiques »... Mais, ne disons pas de mal de cette côte d'Afrique que nous foulerons tantôt pour la première fois, en abordant à Dakar.

Depuis le Cap Vert, la terre reste en vue sans que le paysage varie ses attraits. Toujours des i légèrement accidentées et dépourvues de verdure et toujours aussi les interminables files de baobabs sans couleur. Quelques rochers massifs et noirs qui n'ont rien de la grâce élancée de Ténériffe, émergent de l'Océan.

Xous arrivons en vue de Dakar. Un port artificiel où sont amarrés un certain nombre de petits vaisseaux, quelques factoreries aux toits plats, à l'arrière plan des collines arides, telle nous apparaît de X Albertville la colonie française de I )akar. Cette vue peu engageante n'est pas toutefois pour décourager notre zèle d'explorateurs en herbe; la plupart d'entre nous se disposent à se rendre à t<rre; les casques Stanli les feutres à larges bords font leur apparition.

Autour du steamer, des nègres venus en pirogues s'ébattent dans les flots avec le même entrain que les portugais de Madère. Quelques-uns, dans un fratrès primitif, demandent de préférence aux dam- pièces blanches qu'ils iront chercher en plonge. mt sous la coque du navire. Une flottille de petites barques a voile se détache du pier «lu Dakar et s'avance vers nous. Par une -'ri'' d'évolutions gra

cieuses, elles se rapprochent tandis que le vent fait pencher leurs voiles brunes et rapiécées. Elles sont montées par des marchands nègres qui viennent nous vendre des fruits, des légumes, des objets fabriqués par les indigènes. Un petit vapeur qui nous accoste également amène à bord M. Arthur, consul d'Angleterre à Dakar et, précédemment, vice-consul à Borna. Nous prenons place dans les embarcations et faisons voile jusque Dakar. Le soleil des tropiques n'est décidément pas bien terrible. En mer, la température s'est maintenue fraîche presque constamment et à Dakar même il fait à peine chaud. Nous débarquons au milieu d'une foule de nègres vêtus d'étoffes bariolées qu'ils se drapent avec goût autour du corps.

Il y a parmi eux des types remarquables. Les femmes, grandes et belles, portent sur le dos des paniers d'où émerge parfois une tête d'enfant. Tout ce monde nous regarde passer en silence et avec de grands airs dédaigneux. Ces moricauds ne souffrent même pas qu'on les considère de trop près, et les femmes

s'enfuient dès que l'un de nous fait mine de vouloir les photographier.

Une avenue d'eucalyptus, aux troncs d'un jaune doré absolument éclatant, mène jusqu'à la ville indigène. Le temps nous manque malheureusement pour parcourir à l'aise ces rues larges et ensoleillées, lardées de maisons basses crépies en blanc ou en jaune. Nous passons par le marché, une place assez vaste entourée de boutiques et de halles couvertes, où des vendeurs des deux sexes sont accroupis à côté de marchandises sordides. Une grande animation règne et semble à peine troublée par notre irruption.

Tout l'aggloméré semble s'être donné rendez-vous ici dans les accoutrements les plus étranges. Un nègre, vêtu seulement d'une redingote étriquée et d'un chapeau de soie, traverse la place d'un air superbe. Sous la halle, une vieille mégère, recouverte d'un pagne à rayures noires et blanches, couve d'un œil jaloux un tas d'arachides confié à sa garde. Dans une boutique, je remarque une femme au port de reine, occupée à ses emplettes et dont les vêtements de soie blanche et bleue font admirablement ressortir la peau d'ébène et les formes magnifiques. Tandis qu'elle a le dos à moitié tourné, j'essaie d'en faire un croquis; mais au bout de quelques instants un passant lui fait un signe et au la femme de

se voiler la face et de se réfug la boutique,

[ui explique le degré de < ivilisatii n relative et la beauté physique de ces populations, c'est le fait qu'elles sont mélang sang ar coup

de ces indigènes appartiennent d'ailleurs à la religion musulmane; un certain nombre aussi itholiques.

Aussi les voit-on presque tous se suspendre au cou des amulettes renfermant des textes du Koran ou des scapulaires.

Au moment de dire adieu au Sénégal, nous jetons un regard admiratif sur la petite île de Gorée, qui fait face à Dakar et que X Albertville contourne avant de partir vers le sud. Eclairée par les rayons d'un soleil ardent, on la dirait faite d'un lingot d'or fauve, cette Gorée dont les petites maisons gaies et claires se détachent vivement sur des rochers roux, tandis qu'à ses pieds la mer d'un azur profond crée des remous d'une éclatante blancheur.

De Dakar à Cabinda — San Thomé - Libreville

Du 21 fiiui au /"' juillet

|ES pluies qui accompagnent généralement le passage des tropiques ont commencé aujourd'hui, nous apportant une fraîcheur dont la site commençait à se faire sentir. Ce n'est pas que le soleil chauffe très fort, mais il fait étouffant à certains moments de la journée, et le Vent chaud qui souffle depuis hier, met sur les visages comme une bru'

La vie à bord de V Albertville va son train habituel. L'animation <-st seulement plus restreinte, les déplacements des passagers moins nombreux, chacun plus fidèle à un coin de prédilection. Sur le pont s'engagent de longues conversations <>ù toutes les questions, depuis le féminisme en politique jusqu'à l'impressionisme en art. sont passées en revue. Les « vieux africains sont presque toujours entourés d'un cercle d'auditeurs attentifs. Alexandre Delcommune raconte les péripéties fantastiques ses chasses à la panthère <-t a l'éléphant; l'ingénieur Espanet esl intarissable sur le chemin de fer . lais; le major Cambier redit les anecdotes charman-

tes qu'il a rapportées de son séjour au ïanganika. Voici une de ces légendes entendues par M. Cambier dans ses veillées congolaises : Un requin et un singe, s'étant pris d'amitié, se fixèrent au même point de la côte, le requin habitant près du rivage, le singe perchant sur un arbre dont les branches se penchaient sur les flots. Un jour le requin dit au singe : « Puisque nous sommes bons amis, pourquoi ne ferions-nous pas un voyage ensemble ? Descendez donc de votre arbre, grimpez sur mon dos et nous partirons pour le royaume des requins. » Le singe accepte cette offre tentante et il se laisse couler le long des branches jusque sur le dos de son ami. L'un portant l'autre, requin et singe gagnèrent la pleine mer. Le requin alors tint au singe ce discours : « Apprenez, mon ami, que le roi des requins est gravement malade. J'ai consulté un grand féticheur ; et celui-ci m'assure qu'il n'est d'autre moyen de guérir de son mal le roi des requins que de lui faire manger un cœur de singe. Je ne doute point que vous ne fassiez avec plaisir à mon roi le sacrifice de votre cœur, puisque vous aurez l'honneur d'être admis sous peu à sa cour. » — « Je le ferai bien volontiers, répondit le singe, mais pourquoi ne m'avoir pas averti à l'avance du but de notre voyage. Vous ignorez donc, ami requin, que les singes, quand ils se mettent en voyage, laissent toujours leur cœur à la maison ? » — « Qu'à cela ne tienne, dit le requin naïf, retournons au rivage et nous en ramènerons votre cœur. » Et le requin de regagner avec son cavalier le point de la côte où le singe remisait son cœur. Une fois à

terre le singe grimpa bien vite à son arbre en recommandant à son ami de l'attendre. Le requin attendit longtemps mais <n vain. Quant au singe il s'enfuit et court encore.

jj juin Ce matin une agitation inusitée a régné à bord de X Albertville. Plusieurs hommes de l'équipage traversaient le pont en courant Puis retentit le cri sinistre : un homme à la mer! » Une bouée est lancée aussitôt et dix matelots préparent le youyou afin de voler au secours du malheureux qui est tombé à la mer : c'est un ouvrier chargé de peindre la coque du navire et qui se trouvait suspendu audessus des Mots par une simple pla quelques amarres. L'une de celles-ci vint à se défaire et l'homme, qui avait i cher, perdit son équilibre. Plusieurs des pass . rem témoins de ses efforts pour se maintenir sur l'eau et du cri d'effroi qu'il quand il se vit entraîné dans le sillage du navire. ' une vitesse de quatorze nœuds à l'heure. Au bout de quelques instants la de l'homme avait disparu.

Ordre e par le capitaine de stopper

immédiatement Pendant ce temps, la chaloup appareillée et mise à la mer et L'officier qui la duit se dirige immédiatement dans la direction du disparu.

Le C : haine fait

mouvemenl i irculaire et pendant ui\o demi-h

h lo pe parco url en t us se \a le ainsi

fi >rrn<'\ Ou navire tous les r •.

les sauveteurs. Un silence profond règne à bord. Chacun pressent l'horreur de cette catastrophe, qui doit se terminer par la perte d'une vie d'homme. En vain l'équipage de la chaloupe creuse du regard l'horizon. Le malheureux est perdu : le capitaine, très ému, émet l'avis qu'il aura été pris dans les remous de l'hélice, d'autres croient qu'il est devenu la proie des requins, qui abondent dans cette partie de l'Atlantique. La chaloupe se rapproche de Y Albertville, sur lequel elle est hissée à nouveau. Peu d'instants après, le steamer reprend sa marche vers le sud ; cette terrible scène n'a pas duré une heure... Que la vie de l'homme est peu de chose et combien les moins endurcis sont persuadés, — inconsciemment il est vrai, — de cette minime importance de la vie humaine. Car déjà quelques heures après le sinistre, les conversations avaient repris leur cours accoutumé ; l'émotion, à son comble le matin, avait fait place à la joyeuse nonchalance qui est la caractéristique de la vie à bord. Quoique ce voyage triomphal ne prête guère à de hautes considérations philosophiques, plus d'un, je pense, aura médité, ces jours derniers, sur la fragilité des choses d'ici-bas.

28 juin

U Albertville est arrivé ce matin en rade de San-Thomé, un des principaux établissements portugais de la côte africaine, bien connu pour ses magnifiques plantations. Deux d'entre nous, MM. Lacour et Toussaint, nous quittent ici pour recueillir des graines et des plantes destinées à d'importantes plantations qu'ils ont au Congo.

M. Lacour est un frappant exemple de ce que peut réaliser en Afrique un travail opiniâtre et intelligent. Arrivé au Congo il y a quelques am avec un capital de 35,000 francs seulement, M. Lacour a acheté à l'Etat Indépendant cinq mille hectares de terres et de bois, dont mille payables par annuités, le reste lui étant par option.

La première année de son établissement, M. Lacour défrichait et plantait vingt hectares ; depuis lors, il met chaque année en exploitation cent nouveaux hectares. Il cultive surtout le caoutchouc, le cacao, le café, le tabac, mais il a entrepris d'autres cultures également, entr'autres celle du thé japonais, et tous ces essais lui réussissent parfaitement M. Lacour exploite également les immens ts qui recou-

vrent une partie de sa concession et les bénéfices qu'il a déjà réalisés par le commerce sont teis, qu'il pourra bientôt rembourser à l'Etat toute sa dette, laquelle s'élève à 250,000 fr.;

C'est devant la bair de Santa Anna de Chave qu'a stoppé l'Albertville. Ui à voile nobs

ste ; une vingtaine d'entre les plus désireux de voir San Thomé v prenne! et nous nous

abandonnons au gré des tp'is n tibu-

lair«' a qui est confiée la direction de l'esquif. Ils sont tout au monde peut-être, ces trois moricauds,

pté navigateurs. Ils ne noua fallu moins

de trois heures pour arriver à San Thomé en lou-

!it péniblement Sur sept virages, six ont manques et si l'un d< n'avait pris la

direction de l'embarcation, peut- ions-nous en-

1 évoluer dans la l>aie de San rhomé, risquant

de nous briser sur les récifs de la côte ou de nous cogner contre l'un des navires amarrés en face de l'île.

Au beau milieu de notre navigation, la fourche de la vergue se brise et nous voyons le moment où il faudra nous mettre à la rame. Un peu plus tard, comme nous étions aussi ignorants des courants de la baie que nos conducteurs, nous sommes rejetés vers la pleine mer, au grand amusement, nous a-t-on dit plus tard, des passagers de X Albertville, que nos manœuvres intéressaient vivement. Qu'on ajoute à cela les paquets d'eau que nous embarquions à tout instant, les cris incompréhensibles que les nègres poussaient tous à la fois, les rires et les plaisanteries des uns, la frayeur verte des autres, enfin l'entassement des corps au fond de la barque, pour la facilité de la manœuvre, et l'on n'aura encore qu'une faible idée de cette expédition. Alors que nous devions être de retour à une heure sur X Albertville nous arrivons à San Thomé à deux heures seulement. Vingt minutes nous sont accordées par notre chef, le commandant Monthaie, pour explorer les curiosités de l'île et satisfaire un appétit de cannibales.

San Thomé réalise bien cette idée que se font des pays tropicaux ceux qui n'ont jamais quitté la froide Europe. La ville elle-même offre assez peu d'intérêt. Des maisons basses, d'une construction uniforme, n'ayant de remarquable que leurs balcons très proéminents ; des rues presque droites ; ane circulation restreinte d'indigènes, à cette heure, la plus chaude du jour. Quant à la végétation, elle est

d'une incomparable richesse. Les cocotiers gigantesques au tronc mince et élancé, les bananiers au feuillage trop vert et à la fleur en forme de serpent, bambous au port incomparablement grarieux,

4Là t*^

et combien d'autres re, tout cela est

pour nous une véritable

regret que nous nous arrachons à

Mous aval, mis à la hâte quelques morceaux de pain sec ave dw bananes, tout ce qu'on peut trouver dans le meilleur restaurant <!<• l'endroit, et nous

gnons notre voilier, où n nous

eillent ave< les . . ni le la brute

qui va toucher sa pil vain-

cre des dangers de la n ju'ils

mis trois h< matin pour nous conduit

San Thomé ? Quoi qu'il en soit, nous ne mettons guère qu'un quart d'heure pour refaire ce trajet, et nous rentrons à bord de X Albertville, peut-être pas couverts de gloire, mais, en tout cas, inondés d'eau et de boue.

Le 29 juin, au matin, nous arrivons en rade de Libreville, capitale du Gabon et résidence du commissaire-général du Congo français, M. de Lamothe. Ce dernier nous accompagnera jusqu'au Congo, ainsi que son neveu, mari de Mme de Lamothe, qui a retrouvé ici sa femme après sept mois de séparation. Un vapeur envo}'é à X Albertville par le marquis de Balaincourt, directeur du port, nous mène à terre.

Tandis que les uns se rendent au Jardin des plantes de l'endroit pour y admirer les essences rares qui y sont acclimatées à grand' peine, je m'en vais, avec quelques autres, flâner dans les environs du port. Libreville ressemble à tout, sauf à une capitale. Le port avec sa jetée en bois, les deux bustes de déesses grecques qui accueillent l'étranger à son arrivée, la maison d'aspect confortable habitée par le commissaire général, telles sont à peu près les seules marques extérieures de civilisation de ce qu'on est convenu d'appeler l'aggloméré de Libreville.

Ce n'est pas que je songe à faire un reproche à l'administration de la colonie, loin de là; toutes les capitales feraient bien de prendre modèle sur celle-ci ... du moins pour ce qui regarde le pittoresque. Les rues ici sont des chemins irréguliers et étroits comme ceux qui, dans les Flandres, séparent les champs;

elles nous fout passi r tantôt entre des plants de bananiers, tantôt sous des <

entre de petites propriétés indigènes entourées de palissades de branches tr< Une magnifique

avenue de manguiers au feuillage sombre, aux tr< m s d'un brun chaud, nous mène aux habitations des

noirs de la

coloni«-, — des ca-

chaume

lacées. La v< tati< mesticid'une exubérance prodigieuse. Pas un coin qui ne se ressente de la profusion a\ ec laquelle la Nature a prodigué ici ses riches» -. De g couverts de fleurs r< >ug

rail, tana, dont la Heur mble à

de ITiéliolro]

parti 'Ut.

Après une course précipitée au milieu de ce ge enchanteur, nous aboutisa indigèni tenu par les Pères du Saint-Esprit L'un d'eux nous donne quelques détails >ur ce qui fait ici au point de vue religieux. I catholiqui l établis au Gabon d

ans. I l'est prin< ipalement à Libreville que leur influ

s'est manifestée. Les Pères du Saint Esprit y ont fondé un internat pour 150 jeunes garçons nègres et métis et desservent également un hôpital à l'usage des indigènes mâles. A leur tète est Mgr Adam, qui a le rang de vicaire apostolique. Les missionnaires du Gabon sont aujourd'hui au nombre de vingt-sept. A ce nombre il faut ajouter quelques Sœurs de l'Immaculée Conception qui dirigent également un internat et un hôpital pour les femmes indigènes.

Les jeunes gens qui sont élevés dans ces internats en sortent à l'âge de dix-huit ans et se marient généralement entre eux. Puis ils retournent dans leurs tribus respectives, à la différence de ce qui se passe au Congo belge, où les missionnaires s'occupent à former des villages chrétiens. Les résultats obtenus jusqu'à présent au Gabon par les missionnaires catholiques sont assez peu satisfaisants, mais il faut, je crois, tenir compte de l'état très peu avancé de cette colonie, à laquelle la mère-patrie semble n'accorder encore qu'une très mince attention. Il est vrai que les habitants du Gabon, sans distinction de couh-ur, sont citoyens français et participent, à ce titre, aux bienfaits du suffrage universel!...

Un calcul erroné de la marche de notre steamer nous a fait dépasser le ier juillet la colonie portugaise de Cabinda. Dès le point du jour le navire rebroussait chemin, et vers neuf heures nous nous arrêtions devant le port de Cabinda. La vue de la côte est peu intéressante. Sur une étendue assez considérable de brousse coupée ça et là de masses de verdure,

se détachent les toits blancs d<- quelques factoreries. ]). ins le fond.de légères ondulations b îsées en < roupes bleuâtres au-dessus de l'horizon. Le gouverneur du Congo portugais, M. Leitao Xavier, invité de la Compagnie du chemin de fer, se rend à bord en grand uniforme, accompagné de plusieurs ofi,

en tenue et d'un secrétaire civil en habit et chapeau de soie. Ce déploiement inusité de vanité patriotique et l'air sérieux de tous ces braves gens sanglés dans leurs uniformes marrons galonnés d'or. : un peu à rire sous une latitude aussi élevée. Mai-* ces détails font de l'impression sur l'indigène et contribuent, peut-être plus qu'on ne croit, à relever •s yeux le prestige du blanc.

i* ai ij* Mt ■•# a> Lft 1* Me •# 1* M Me S£ iV >V ;'.' i& Sfe- i& il S: iV ; V ;V m

De Cabinda à Banane

r juilht

Jt maintenant, en route pour le Congo!

Depuis Cabinda, nous ne perdons plus de vue la côte d'Afrique : pendant toute la matinée nous longeons des bancs ininterrompus de falaises roses coupés seulement de temps en temps par une maigre végétation. Des colonnes de fumée qui s'élèvent de la côte, nous avertissent que les incendias périodiques de la brousse ont commencé à l'intérieur des terres.

L'Atlantique a perdu depuis ce matin sa belle couleur bleue et roule dans ses flots calmes le limon jaune foncé que les eaux du Congo y projettent avec une force encore inconnue. Le ciel est terne comme l'océan; l'ensemble du paysage est mortellement triste.

Vers deux heures, on nous signale l'embouchure du Congo.

Ce n'est encore qu'une simple ligne grise sur l'horizon et cependant cette vue fait < urir tout le monde sur le pont et met dans l< rds un éclair

de satisfaction. L'on m'accusera peut-être de faire du sentiment, mai> je peux issurer | 1 in< ment

les cœurs ont battu un peu plus vite qu'à l'ordinaire, à l'idée que cette perspective lointaine nous représentait en quelque sorte une seconde patrie et qu'en foulant tantôt cette terre encore à peine estompée, nous serions « chez nous ».

Rapidement, \ Albertville franchit les quelques milles qui nous séparent de l'entrée du fleuve. La côte se montre à nous déjà plus distincte. Quelques maisons profilent au pied des falaises leurs blanches silhouettes. C'est la station de Moanda, dont on aperçoit, à l'aide de jumelles, les deux établissements religieux, celui des Pères de Scheut et celui des Sœurs de la Charité de Gand. A mesure que nous nous rapprochons du fleuve, la côte nous apparaît plus verdoyante et ses escarpements rocheux se couvrent de cocotiers et de palétuviers que l'éloignement revêt de teintes grises. Semblables à deux sentinelles chargées de garder l'entrée du fleuve, la pointe de Banane et la pointe Shark se détachent sur l'horizon en lagunes effilées; elles appartiennent l'une au Congo belge, l'autre au Congo portugais et se font face l'une à l'autre. Entre elles passe le fleuve majestueux, large, à cet endroit, de treize kilomètres.

Elle est incomparablement grandiose, cette arrivée au Congo entre deux rives aux courbes sévères, couvertes d'une végétation sombre, presque noire. Le pays est fort plat; à peine quelques ondulations dépassent-elles la ligne d'horizon. Toutefois, ce paysage vit; un bon nombre de pirogues sillonnent

La Pointe de Banane

le fleuve depuis que nous sommes en vue ; plusieurs navires stationnent près de la rive droite, et parmi eux est le Coomassïe, dont l'arrivée au Congo a précédé la nôtre de peu de jours; steamers et pirogues sont gaiement pavoises à l'occasion du treizième anniversaire de la fondation de l'Etat Indépendant. Voici enfin la pimpante Banane, dont les factoreries aux toits (''datants de blancheur émergent gaiement d'une épaisse végétation de cocotiers. Battue d'un côté par les vagues de l'océan, de l'autre les flots du Congo, la pointe de Banane n'est qu'une lagune, si étroite, à son origine, qu'il semblerait qu'un coup de mer dût l'emporter aisément Aussi, chaque année, d'importants travaux de consolidation des rives sont-ils nécessaires, et l'on parle même très sérieusement d'abandonner cet emplacement, qui a, d'ailleurs, perdu aujourd'hui beaucoup ôj importance. Fout ■ n'est pas sans émotion que

nous nous apprêtons à fouler cette partie du continent congolais, qui a été pour tant de nos compatriotes le point de départ d'une carrière glorieuse, et qui fut aussi, pour beaucoup d'entre ces vaillants pionniers, le lieu où la mort les frappa, tandis qu'ils rentraient de leurs campagnes. C'est avec émotion encore que nous contemplons le modeste cimetière des blancs, situé contre la rive et vers lequel nous transportent les pirogues indigènes qui ont accosté à X Albertville pour nous mener à terre. Nous débarquons tout à côté de ce dernier séjour des héros congolais, et notre premier regard, en mettant pied à terre, est pour ces tertres infimes et ces croix de bois, — monuments funéraires simples, mais combien glorieux, — irrégulièrement semés sous le berceau gracieux et triste des cocotiers. Au nombre de ceux qui dorment ici de leur dernier sommeil est le fils du général Daelman, et c'est un touchant spectacle que celui de ce père venant déposer sur cette tombe une simple croix de fer. Pendant une couple d'heures, nous nous laissons aller à une délicieuse flânerie sous les ombrages de Banane, nous dirigeant au hasard, suivant qu'une allée de cocotiers, une clairière bordée de palétuviers ou un groupe de baobabs géants attire nos regards et nos pas. Un grand calme règne dans cette presqu'île, qu'on ne peut mieux comparer qu'à un vaste cimetière. Les indigènes sont rares dans cette partie extrême de la pointe. Il semble que la population blanche, elle aussi, ait une tendance à s'en retirer. Diverses factoreries, auprès desquelles nous passons, paraissent inhabitées; quelques-unes sont même en état de délabrement.

Très remarquables, toutefois, sont les installations de la maison hollandaise Handels Vennootschap. C'est très propre, très vaste, presque élégant à force de bonne tenue; les bâtiments, surélevés de terre, sont entourés de jardins anglais dessinés au cordeau, et des employés, corrects dans leurs vêtements blancs,

Baobabs.

se promènent sous les cocotiers, prenant l'air frais

du soir.

La nuit tombe en peu d'instants et nous force à regagner notre steamer, où nous arrivons lorsque l'obscurité a déjà mis un voile sur toutes choses.

Ce soir, au dîner qui a lieu à b ird de 1'. Xlbertville, le colonel Thys porte en termes élevés la santé du Roi, promoteur de l'œuvre cong et rappelle

que cette œuvre fut définitivement constituée il y a treize ans par la fondation de l'Etat Indépendant. Les passagers de VAI ' : >nt une ovation

longée au Roi-Souverain et tous les verres se lèvent au cri de : Vive le Roi!

La soirée nous retrouve accoudés au bastingage du steamer et en contemplation devant le plus reposant des paysages. C'est encore la pointe de Banane qui en fait tout l'attrait, mais, cette fois, noyée dans la pénombre d'une admirable nuit claire, sous les blancs rayons de la lune. L'étroite bande noire de la presqu'île, les palmes inclinées des cocotiers, les toits argentés des habitations se détachent dans le ciel étoile avec des finesses de ton infinies et se reflètent avec ]a même précision dans les eaux du fleuve, aussi calme qu'un lac. La netteté des contours, la douceur, le fondu des teintes et, surtout, la simplicité de ce décor de rêve sont tels, qu'on ne peut en détacher le regard. Durant de longues heures nous considérons avec une réelle émotion Banane revêtue de son manteau de nuit; aucun bruit ne vient troubler le charme pénétrant de cette première soirée passée dans l'estuaire du Congo; les conversations elles-mêmes se font discrètes et, par suite, plus intimes. La beauté silencieuse de cette nuit est de celles qui vous envahissent tout entier; devant elle on ne peut qu'admirer et se taire...

& à & & & & AA A & A «

De Banane à Matadi

Borna

' /aille/

FFJy >N impression, en arrivant ce matin sur le }/\ Ri pont de X Albertville, en route pour Borna, a été très forte, parce que, sans transition, je passais d'un Congo presque maritime, aux horizons vastes et insondables, à un Congo sinueux, tropical, bordé

sur les deux rives d'une végétation étincelante, de roches aux tons fauves, de prairies très vertes, le tout éclairé par une lumière vive, si forte que les reliefs en sont supprimés et qu'on navigue littéralement entre deux murailles de verdure. Les palétuviers baignant dans le Meuve, les cocotiers et les bananiers, les fougères arborescentes et les liants se mêlent en des fourrés inextricables, dont le coloris est seulement

trop ardent et d'un vert trop uniforme. Plus loin, les fourrés se font moins denses, les teintes plus atténuées et... plus supportables, et l'œil se repose sur des prairies marécageuses où poussent des baobabs aux troncs gris pâles. Le fleuve forme en cet endroit un très grand nombre d'îlots et quand on voit ses eaux jaunes s'enfuir entre les champs de roseaux et se perdre dans les lointains gris, on se sent pris d'un grand désir de séjourner ici et de refaire le voyage que Picard entreprit en pirogue sur les bras du Congo. Puis, la verdure se fait plus rare encore. Le fleuve s'élargit et devant nous s'estompe en tonalités bleues très pâles la crête des collines qui s'échelonnent jusqu'aux Monts de Cristal. Nous laissons à notre gauche l'île de Mateba et ses immenses pâturages, où sont parquées actuellement plus de trois mille têtes de bétail. Sur de vastes bancs de sable blanc, nous cherchons en vain des crocodiles et des hippopotames. Des troncs d'arbres morts ou des rochers dont émtrgent les pointes noires nous donnent de temps à autre des émotions que le lecteur comprendra; car, qu'est-ce que le Congo sans les crocodiles et les * hippos » ? Mais hélas ! nos bonnes volontés restent sans récompense et les jumelles qu'avec obstination nous braquons sur les rives nous révèlent un Congo absolument banal, tout au moins en ce qui regarde la faune.

Le fleuve décrit une courbe autour d'une protubérance rocheuse appelée la Roche fétiche, autrefois l'objet de la vénération superstitieuse des Bakongos, qui adoraient en elle une divinité terrible; puis nous entrons dans une espèce de lac formé par les eaux

du Congo. Au fond, se détachant sur les montagnes violettes, un amphithéâtre de maisons blanches : c'est Borna.

Des divers sentiments qui m'ont agité au moment de l'arrivée à Borna, le principal est l'étonnement,

je devrais dire la stupeur. Une véritable capitale que cette jeune cité sortie de terre en l'espace de treize années. Rien de l'aspect hâtif, pr.>visoire, de Dakar et de Libreville, rien non plus du pittoresque délabrement de San Thomé et de Funchal ; c'est bien une ville que nous avons sous les yeux, avec son pier de débarquement, son quai d'accès bien installé, où se trouve amarrée toute une flotille. ses voies de communication régulièrement tracées et bordées de maisons bâties à l'européenne. Le soleil, un éclatant soleil des tropiques, met dans Borna un air de fête : il dore le sable jaune des allées, fait resplendir la verdure des cocotiers et étineeler les toits blancs des maisons. Les drapeaux belgi congolais flottent partout: l< s liât- aux petits et ur™nds

ont arboré de gais pavois, et le pier se couvre de monde à notre approche, je pourrais même dire qu'il est noir de monde, car les trois cents blancs qui sont là pour nous recevoir ont revêtu pour la circonstance l'habit ou l'uniforme bleu foncé du Congo.

C'est un véritable triomphe que notre débarquement à Borna, au milieu de cette afHuence de monde et au son de la musique entraînante d'un orchestre congolais. A bord du steamer, officiers, diplomates, délégués des puissances ont revêtu leurs brillants uniformes, et tous ces ors qui scintillent ne peuvent qu"impressionner très favorablement les noirs et leur donner une haute idée du gouvernement de Boula- Matari, leur souverain. Je n'en dirai pas autant de l'habit de soirée qu'on a prescrit aux simples pékins; et certes, plus d'un congolais aura trouvé étrange de nous voir débarquer sur le continent africain dans un accoutrement aussi incommode qu'anti-esthétique.

Le vice-gouverneur, M. Fuchs, qui remplit en ce moment les fonctions de Gouverneur-général de l'Etat, nous souhaite la bienvenue à notre arrivée sur le pier; de cordiales poignées de mains sont échangées de part et d'autre et, escortés de tout ce que Borna compte de blancs, nous nous dirigeons par la grande allée des cocotiers qui relie Boma-Beach à Boma-plateau. A nos côtés, les troupes indigènes des camps de Borna, de Zambi et de Chinkakassa, rangées sur deux files impeccables dans leur rectitude, montent la garde et présentent les armes avec une précision merveilleuse. Ce sont de beaux hommes, grands, bien faits, au type martial, aussi impassibles dans leur attitude que ces belles statues que nous

admirions l'an dernier à Tervueren. Le pantalon et la vareuse de toile bleue avec passementeries, et ceinture rouges dessinent admirablement leurs proportions élégantes. Le général Daelman passe la revue des troupes, qui, au nombre de sept cents hommes, défilent pendant près d'un quart d'heure devant nous sous les ordres du capitaine Deuster, commandant du fort de Chinka,

Après les forces régulières, c'est le tour des enfants de troupe de la colonie scolaire de Borna; ils sont là c<nt cinquante environ, gés

seulement armés de fusils : de véritables soldats, ces bons hommes, dont la plupart n'ont eu qu'un mois ri demi d'instruction; à les voir défiler crânement dans leur uniforme bleu, à parements jaun< plus d'un do nos jeunes officiers, revoyant en souvenir nos piou-piou ique, établit des comparaisons

qui ne sont pas au désavantage des congolais.

Il n'v a d'ailleurs pas lieu de trop s'étonner de la bonne tenu- de ces jeunes troupes. Le congol est guerrier au fond de l'âme. Avant que la souveraineté de notre Roi fût reconnue dans l'Afrique centrale, la grande majorité des tribus congolavivait en ét.it «le guerre, chacun son voisin. De là. un penchant extraordinaire chez l'indigène pour les batailles, les armes a feu et les institutions militaires en général. Profitant «le ces dispositions naturelle-., l'Etat Indépendant institua les colonies scolair ; '■ N »uvel!e-

Anvers. « m y envoie les enfants in bandonnés,

orphelins ou arrachés aux tr. ;t nts Arabes I • but de ces colonies est de donner à ces enfants une insu

tion religieuse, puis, suivant les aptitudes de chacun, un enseignement intellectuel, militaire ou professionnel; en d'autres termes, les enfants sortant de ces établissements doivent être à même d'exercer un métier ■ou une fonction rentrant dans un de ces ordres d'idées.

L'enseignement est donné entièrement par les missionnaires; seul l'exercice militaire est dirigé par un sous-officier de la force publique placé sous les ordres des Pères. La colonie se décompose généralement en deux grandes divisions. La première comprend les élèves dont la destination définitive est déjà réglée et qui reçoivent l'instruction classique, militaire ou professionnelle. La seconde division est composée des élèves moins avancés, moins connus ou plus bornés : on y incorpore les nouvelles recrues. Après un séjour qui varie de trois à six ans, les enfants sont classés, d'après leurs aptitudes, en plusieurs catégories. Là colonie en choisit un cinquième, dont elle garde la libre disposition : elle fait poursuivre à quelques-uns leurs études dans une mission; elle procure aux autres une occupation, les marie et les établit dans des villages chrétiens. Une seconde partie fournit des artisans, des travailleurs ou des employés aux stations de l'Etat. L'ne troisième partie, la plus nombreuse, est dirigée sur les camps d'instruction et versée ensuite dans les compagnies de la force publique. Les plus capables d'entre ces derniers sont assurés d'un grade dans l'armée indigène et commandent aux simples soldats. L'Etat s'efforce, dans la mesure du possible, de les envoyer dans des postes occupés par des missionnaires catholiques.

Avec plaisir nous constatons que la partie musicale

n'a pas été négligée par les Pères de Borna : pendant tout le di'rilé des troupes, un orchestre cong recruté dans la colonie scolaire, joue des marches entraînantes que dirige un frère de Scheut.

Nous devons marcher aujourd'hui de surprise en surprise. Après la revue des troupes, nous partons en tram à vapeur pour Borna-plateau, siège du gouvernement local et de la mission des Pères de Scheut. A me sentir rouler sans heurts ni cahots pondant les dix minutes qui nous séparent de la ville supérieure, j'aurais pu me croire installé dans le meilleur de nos vicinaux belges, n'avaient été les champs de bananiers que traverse la voie et les silhouettes des baobabs et des palmiers qui couronnent les hauteurs. Nous gravissons des pentes assez fortes et quittons le tramway à son point terminus. Celui-ci sera prolongé sous peu à l'intérieur de la grande forêt du Mavombe, située au nord de Borna et encore presque inexploitée aujourd'hui.

L'église de Borna est située sur une élévation de peu d'importance où elle émerge de bosquets d'acacias. Ce n'est pas une cathédrale, loin de là ; mais ses murs de zinc repoussé, sa toiture grise et le modeste clocher qui la surmonte en disent plus long que bien des temples magnifiques. Cette église est la première qui fut élevée au ' ng lors que sur les instances du Roi, les missionnairi 9 & heut arrivaient ici en 1887.

A la fondation de cette mission de Borna sont rattachés de bien touchants souvenirs. < 'est d'ici, en effet, que, depuis 1S87, ont été dirigés sur l'intérieur ces admirables prêtres et ces femmes non moins

dévouées qui toutes mériteraient de s'appeler Sœurs de Charité : véritables pionniers de la civilisation, dont le rôle a consisté non seulement à étendre l'empire de la religion parmi les noirs, mais encore à seconder les efforts de l'Etat Indépendant en lu: préparant les voies d'une manière toute pacifique.

L'importance de ce rôle a d'ailleurs été comprise par l'Etat du Congo et par ses agents. L'Etat protège les missionnaires et les aide de tout son pouvoir dans leur propagande; même, il leur demande dans bien des cas leur concours, comme il l'a fait en les appelant dans les colonies scolaires.

D'autre part, d'une façon générale, les blancs entretiennent avec les missionnaires des rapports plus que cordiaux, souvent des relations d'amitié; les uns et les autres se sentent solidaires d'une cause qui est au fond la même. Et, est-il besoin de le dire, le prêtre exerce souvent sur les blancs une influence profonde. Ces derniers apprennent à le connaître, car ils. sont compagnons des mêmes événements, des mêmes dangers, des mêmes joies; le contact du prêtre provoque tout d'abord l'étonnement chez ces hommes, qui souvent se sont tenus éloignés des pratiques religieuses mais qui ne sont pas généralement hostiles à la religion. Ils ne peuvent en croire leurs yeux à la vue du dévouement et de l'abnégation dont font preuve les missionnaires; puis ils se prennent à les admirer, ils découvrent en eux des héros, des civilisateurs hors ligne. « Voilà des curés comme il les faudrait, tous! » me disait un vieil africain, en parlant de l'abbé D'Hooghe, curé de Alatadi, et de cet excellent M. Buysse, dont tous, à bord, ont

su apprécier le grand cœur, la simplicité et aussi la finesse... Et quand survient pour l'exilé volontaire du continent mystérieux, une de ces mauvaises passes au bout de laquelle il entrevoit la possibilité de la tin prochaine, oh! alors, il ne se contente plus d'admirer en silence le missionnaire, il l'appelle près du lit sur lequel le cloue une implacable fièvre et il règle avec lui les grands comptes...

L'on me dira peut-être que j'ai vu tout cela sous de bien belles couleurs et que beaucoup demis africains sont loin d'être des saints à mettre en niche. C'est vrai : il en est qui se proclament mécréants; même quelques-uns paraissent s'en faire un point d'honneur. Mais qu'un séjour au Congo soit pour eux une sorte de cure spirituelle, surtout quand le grand voyage est proche, — celui dont on ne revient jamais, — voilà ce que m'ont affirmé les divers missiom que j'ai rencontrés au Congo. « Pendant les quatre ans de mon séjour à Matadi, me dit M. le curé Buysse, je n'ai jamais vu un blanc refuser les secours de la religion. Quant au Père D'Ho >ghe, M détient, je cro's, le record de la conversion, celle d'un mécanicien belge du chemin de fer qui, sur son lit de mort, lui avait demandé de le baptiser 1

Enfin, outre la protection et l'appui qu'il accorde à la personne 'les missionnaires, l'Ktat, d ins les grandes occasions, aime à rendre un hommage officiel <-t public à la religi m. insi qu'hi m Te I ■

devait être célébré eu grande pompe dans ]'• . de Borna, à l'occasion du treizième anni versait la fondation de l'Etat Indépendant. I.". llberiviiL n'ayant pu arriver i< i que le 2 juillet, le Gouverneur

voulut bien retarder jusqu'aujourd'hui la cérémonie.

Vers onze heures nous entrons à l'église, ayant à notre tête M. Fuchs et tous les agents supérieurs de l'Etat. L'intérieur de la chapelle est très simple; mais les drapeaux et les palmes qui la décorent donnent un air de fête aux murs blancs et rendent presque joli le maître-autel en mauvais gothique. C'est M. l'abbé Wolters, curé de Borna, qui officie. Le magnifique chant sacré qui s'élève vers la modeste voûte, mêlé à la fumée bleuâtre de l'encens, fait naître dans tous les cœurs une vive et légitime émotion. On se reporte par la pensée au temps où, à ce même endroit, il n'y avait que bancs de sables arides et forêts mystérieuses et, en voyant le progrès accompli en treize années, le Te Deum laudamus vient sur toutes les lèvres, résonne au fond de tous les cœurs, dans un élan spontané de reconnaissance.

Au jubé, les enfants de la colonie scolaire chantent de leurs voix un peu rudes, mais très justes, les répons de l'hymne entonné à l'autel. Le timbre étrange de leurs intonations donne au Te Deum un cachet nègre qui est bien de circonstance. J'en ai vu plusieurs sortir de là tout remués et les larmes aux yeux.

Aussitôt après la cérémonie religieuse, nous rentrons à Y Albertville. Trajet en tramway, coup d'œil rapide sur Borna, embarquement des quelques nouveaux passagers qui feront avec nous le voyage du Stanley- Pool, tout cela ne prend guère plus d'une demi-heure. Avec regret nous disons adieu à Borna à peine entrevue, mais le temps presse, car le colonel Thys a décidé d'arriver ce soir à Matadi.

AI. Fuchs et plusieurs notabilités de l'Etat du

Congo prennent place avec nous sur Y Albertville.

Le steamer présente une animation extraordinaire, les uns ayant retrouvé ici d'anciens amis, Les autres s'occupant à lier connaissance avec les nouveaux arrivés. Très sympathique, le gouverneur général : un grand et bel homme dans la force de l'âge, à tournure mâle et aristocratique; une tête fine, intelligente, dont la physionomie est concentrée surtout dans les yeux; ce n'est pas un gouverneur militaire comme l'était son prédécesseur, le colon. -1 Wahifi, mais avant tout un diplomate, un administrateur prudent et énergique. .M. Fuchs est resté, au surplus, l'homme du monde, élégant et artiste, qu'il était avant son départ pour le Congo. Esthète dans toute la force du terme, il a su se maintenir absolument « dans le courant » en fait d'art et de littérature.

Quatre-vingts kilomètres séparent Borna de M l La marche du steamer est lente eu remontant le fleuve; nous n'en sommes que mieux à même d'adi h- paysage q • sur 1.-- deux rives. Les

montag qui entourent Borna vement et se resserrent au point de ré luir mètres la largeur du H iuve '

rochers sévères, aux teintes grises ou brunes, contreforts puissants que recouvre par endroits une maigre végétation de palmiers; ce sont surtout de vastes étendues de brousse dorée, à reflets fauves. Ce paysage ne me rappelle rien de ce que j'ai vu ailleurs. Ces rives sont infiniment plus grandioses, plus sauvages que celles de la vallée du Rhin, auquel on a parfois comparé le Congo. Ici, les montagnes sont découpées en crêtes bizarres et laissent voir entre leurs vallonnements des lointains lumineux délicatement teintés d'ombres bleues et violettes; leur couleur est surtout stupéfiante, lorsque le soleil de quatre heures les fait resplendir de ses feux et les embrase comme dans un vaste incendie. Entre ces parois étincelantes le

Le Chaudron d'Enfer

Congo précipite ses flots tumultueux et se déplie en des courbes immenses; à certains moments, on se croirait au centre d'un lac fermé de toutes parts et l'on ne découvre une issue que lorsque le steamer s'y engage. De temps à autre, presque au ras du

fleuve, la tache blanche d'une factorerie s'isole dans la brousse.

Une dernière courbe et nous voici dans le Chaudron d'Enfer, cirque d'une beauté tragique, aux énormes murs rocheux et nus descendant à pic dans le fleuve : un véritable décor d'opéra de Wagner, où le soleil, près de son déclin, met de grandes ombres noires pleines de mystère. Puis, sans transition, tandis que le ciel se colore en rose derrièn- les montagnes, nous voyons se dessiner à notre droite les maisons de Matadi.

Bâtie entièrement sur le roc, Matadi s'échelonne entre deux monts escarpés. Comme le contrefort auquel elle s'appuie est lui-même très raide, les maisons sont construites les unes au-dessus des autres et l'on peut embrasser toute la ville d'un seul coup-d'œil, depuis les installations du port jusqu'à la villa du directeur du chemin de fer, tache blanche perdue dans la hauteur. Tandis que X Albertville s'avance majestueusement vers une magnifique jetée de 7 s m us dévorons des yeux Matadi Vue du bateau, c'est une ville européenne, trop euroj" cause de sos maisons régulières et carrées, à cause surtout du manque presque absolu de lion.

Tout l'espace est occupé par des habitations privées, des comptoirs, des magasins, des cafés, etc. Dansle haut, dominant la ville, l'église et la mission de l'évérhé de Grand; devant nous une suit<- de grands bâtiments à l'aspect solide, industriel : ce sont les installations du chemin de fer, les ateliers de construction et de réparation, la gare, les entrepôts, Un panache de ramée, le cri strident «l'un'- sirène...; je

ne me trompe pas, c'est un train de marchandises qui pesamment s'ébranle et quitte la gare en accélérant son allure. Des hurrahs retentissent de toutes parts à cette vue.

Il faut renoncer à décrire l'enthousiasme que provoque chez tous les passagers cette cité merveilleusement installée. On reste sans mot dire devant la grandeur de l'effort réalisé ici, et l'on admire en silence... Est-il croyable que ce travail de géant — cette ville entière et la voie ferrée qui la relie au Pool — soit l'œuvre de huit années seulement? En 1890, il n'y avait ici qu'un rocher nu et presque inaccessible et une gorge occupée par des marais malsains; le colonel Thys logea sous la tente lorsqu'en 1887, il débarqua à Matadi avec les douze ingénieurs qui composaient la première brigade d'études. Quand on considère ce qu'il a fallu d'énergie et de volonté pour arriver en aussi peu de temps à un résultat aussi considérable, on se sent fier d'appartenir à un peuple qui a fait de si grandes choses !

L'obscurité est presque complète quand \ Albertville accoste au pier de Matadi. Une foule nombreuse nous acclame à l'arrivée, car l'inauguration du chemin de fer est un événement pour les habitants de la jeune cité, sortie de terre à mesure que la voie développait vers le Pool son ruban d'acier.

Il est trop tard pour arpenter ce soir les rues de Matadi. Un banquet, au cours duquel MM. Fuchs, Thys et Daelman prennent la parole, a lieu à bord de X Albertville. Signalons, parmi les convives, les ingénieurs Goffin, Paulissen et Cito, qui ont séjourné jusqu'aujourd'hui en Afrique pour le complet achève-

ment des travaux de la ligne. Après 1" banquet, un feu d'artifice est tiré sur la rive du fleuve et il y a grande illumination de la ville. L'aspect de M éclairée aux feux de bengale et par d'innombrables lampions, est féerique. Dans la nuit, le M il ieux

s'est effacé pour faire place à une sorte de Matadikermesse, qui n'a, faut-il le dire, plus le moindre cachet africain. Seuls les cordons de lumièr raissent comme autant de serpents de feu, tandis que, près de la rive, les fusées éclatent dans l'air avec bruit et retombent en pluies étincelantes ou en palmiers artificiels... et cela dans le pays des palmiers! Franchement, j'aimais mieux la soirée passée devant Banane.

Pour clôturer la fête.un concert nègre, accompagné de danses tout à fait remarquables, a eu lieu sur le pier. Ce s-mt les ouvriers du chemin d dais,

Sierra-Léonais et Accras, qui ont tenu à célébrer l'achèvement delà voie ferrée, en donnant une sérénade à la direction du chemin de fer. Groi nationa-

lités, il- s'élancent sur le pier au pis de course jusque tout contre l'Albertville, portant des torches, drapeaux, des transparents où se lisent des Wrkome ■ et des t Vive Lfopold ». Ds s'ébranlent d'abord d'un mouvement lent, à peine perceptible, en accompagnant sur un rythme très prononcé, toujours le même, 3*él< ignent ensuite pendant quelques instants, puis,

•nnt à la charge, ils accélèrent le mouvement

la danse, et s'accompagnent de la voix. I' mettent alors à tourner avec une véritable frénésie, se démènent comme des démons, quittant leurs habits itant jusqu'à épuisement d- for

L'un d'eux, qui dirige la danse, pousse.'

lations sauvages que tous les autres répètent après lui. La vive lumière des torches éclaire d'un éclat sinistre les figures grimaçantes et les torses à demi-nus. Quand un groupe est fatigué, il cède la place à un autre... Cela dure jusqu'onze heures environ. Après quoi le silence se fait, les différents cortèges rentrent chez eux, et l'on peut suivre quelque temps encore dans la montagne les torches qui mystérieusement se suivent a la file en décrivant des zigzags et se perdent dans la nuit. Les lampions deMatadi s'éteignent lentement. Les feux de bengale perdent de leur éclat. En dernier lieu, brille sur la hauteur l'éclat rouge d'un vaste foyer : c'est le calvaire de la mission, illuminé par les soins des Pères, et longtemps encore on l'aperçoit dominant de ses bras étendus la ville endormie.

iiiliillliliiiifi

Matadi

j juillet

x jour de liberté nous est donné pour visiter Matadi. Dès l'aurore, nous nous dispersons dans la jeune cité. Une grande animation règne partout, car c'est jour de marché. La | principale est bondée de toute une population indig aux pagnes bariolés, qui s.- livre avec ardeur à de multiples petits commerces d'étoffes, de nattes de joncs, de péris, d'aliments de tout genre. De nombreux casques blancs circulent dans cette foule grouillante. Même animation dans les comptoirs et dans les factoreries, au bureau de poste, dans les : car

Matadi compte déjà plusieurs ces

constructions sont sur pilotis et ont un cachet de choses définitives, confortables; la plup irt d'entre elles sont en tôle; la brique est cependant employée pour quelques bâtiments. Jusque très haut dans la mon-

gent les mêmes maisons j uniformément

tUes de toits blanchis à la chaux • I ,)ar :.>rs pierreux très e le soleil,

qui gaiement rayonne sur les toil met dai " Mts des d »nne

un aspect étrangement pittoresque aux •

tueuses, irrégulièrement bordées de maisons carrées et modernes.

A neuf heures, une messe solennelle d'action de grâce dite par M. l'abbé D'Hooghe, curé de Matadi, réunit les passagers de V Albertville. La mission de Matadi est admirablement installée. Les bâtiments sont construits en briques et se distinguent par leur élégante simplicité. L'église a même une fort jolie décoration intérieure. Pendant la messe, M. D'Hooghe prononce une allocution remarquable pour remercier et féliciter le colonel Thys ; il appelle les bénédictions du Ciel sur lui et sur le chemin de fer.

Trois prêtres du diocèse de Gand, MM. D'Hooghe, Janssens et D'Haeze, sont actuellement attachés à l'« Œuvre de Matadi ». Comme on le sait, cette œuvre comprend les missionnaires envoyés au Congo par l'Evêché de Gand, pour subvenir aux besoins du personnel du chemin de fer et des habitants de Matadi.

C'est le comte Hippolyte d'Ursel, administrateur de la ligne, qui prit l'initiative de l'œuvre. Lui-même me racontait un jour comment il y fut amené. Les premiers travaux du chemin de fer avaient coûté la vie à un grand nombre d'employés blancs et d'ouvriers noirs; d'autres, pris de fièvres ou d'insolations, s'étaient vus presque privés de soins; enfin, les secours religieux avaient fait défaut aux ingénieurs, aux surveillants et aux sénégalais catholiques. Cette situation tourmentait M. d'Ursel.

Il s'en fut trouver l'évêque de Gand, lui exposa ses incertitudes et lui demanda d'envoyer au chemin de fer des prêtres de son diocèse. Mgr Stillemans

accepta; mais il fallait, pour installer une mission, trouver 50,000 francs. Le comt<- d'Ursel se mit en carapagn [ues jours plus tard, la somme

réunie, trois missionnain à partir; en

1892, MM. Buysse.D'HoogheetJanssenss'embarqi pour Matadi.

D( - leur arrivée à terre, ils se mettent à l'œuvre et .s'- partagent la besogne. M. Buysse est envoyé au chemin de fer et .suit pas à pas les travailleurs.

compagnons élèvent la résidence et l'église de M.a.uli et s-' préoccupent aussi d'installer sur le plateau de Kinkanda, à peu de distance de la vill<-, un hôpital à l'usage des blancs. Aujourd'hui que le chemin de fer est achevé, deux pères desservent Matadi, et le troisième, le père D'Haeze, a la direction de Kinkanda. Quoique résidant au Congo, ils restent soumis à la juridiction de Mgr l'évêque de

d ; celui-ci, de son entretient ses missionnaires

au point de vue financier.

C'est un véritable plaisir que d'entendre le P. D'Hooghe nous parler de sa mission, déceptions, de ses espérances. Sa parole chaud colorée, le regard vif de ses yeux, tr ncés

hélas I sous sa chevelure iv-ire, le feu de sa physioaomie minée par les privations et par la t. donnent à sa conversation je n quel charme

particulier qu'il est impossible de rendre. On sent vibrer en lui l'homme d'action et surtout l'enthousi et, tout naturellement, ceux qui l'entendent lui sont conquis.. .

Avec lui nous visitons la bibliotfu riche de six mille volumes français, flamands, anj

allemands, suédois; de nombreuses revues et tous les grands journaux européens y parviennent. L'abonnement est d'un franc par an et les livres sont mis à la disposition de tous ceux qui les demandent en lecture, entre Borna et Léopoldville. Signalons encore, parmi les œuvres dues à l'initiative des missionnaires de Matadi, une école d'adultes pour les noirs, de création toute récente, mais dont les rapides progrès promettent une riche moisson, et aussi l'organisation des services religieux à l'hôpital des ouvriers noirs du chemin de fer.

Sur une hauteur dominant Matadi, à quelques minutes de la mission, s'élève, au milieu d'une brousse désolée, le cimetière des blancs. C'est pour moi un vrai pèlerinage que cette visite, entreprise avec quelques-uns, au modeste lieu de repos où dorment tant de belges morts victimes de leur dévouement : là furent mis les derniers restes d'un de mes meilleurs amis, Albéric Poullet. Ingénieur de l'Etat Indépendant, il fut frappé par la fièvre, en 1896, au moment où il s'apprêtait à rentrer en Belgique, après un terme de trois ans. Quelques jours plus tard, il mourait entre les bras du P. D'Hooghe, terminant inopinément une carrière qui s'annonçait brillante et pendant laquelle il avait donné à tous l'exemple d'une vie chrétienne, d'un courage et d'une activité admirables.

C'est avec émotion que je m'agenouille devant la croix de pierre qui rappelle son souvenir, à la différence de la plupart des autres tombes : simples tertres, à peine surélevés de terre et portant seulement

des numéros d'ordre cloués à des pieux de bois. S doute, ces numéros >ndent à un catalogue

des habitants de ce funèbre séjour; ou bien peutsont-ils là pi >ur rappeler aux passants que nous sommes tous égaux devant la mort....

Je consacre les quelques heures qui me r à une courte visite à l'hôpital de Kinkanda.

; >it, il est établi sur un plateau élevé et très salubre, à trois quarts d'heure de Matadi. La route qui y mène monte presque tout le temps à travers de vastes étendues d'herbes roussi. ■> par Le feu et semées de rochers. De végétation, il n'y en a pas, à proprement parler, sauf d enfoncements où

coule un ruisseau. Partout ailleurs, les maigres arbres que produit ce sol aride sont grillés par périodiques de la brousse; par endn >its le sol ! léché de si près par les flammes qu'il est complètement i

I . - bâtiments de Kinkanda ont pris aujourd'hui une extension considérable. Ils comprennent 1< rium,

uvent p< >ur Les Sœurs de charité qui Le desservent, une chapelle et une maison pour M. l'abbé l)'Iïaeze. Tout tallations sont construites en briques

et reliées Les unes aux autres par des allées com ce qui permet de se rendri d'un endroit dans un autre en restant constamment à L'abri du soleil.

luette, l'installation de Kinkanda intéri :i sépare Le couvent d<- L'hôpital

absolument riant plantations de bananiers

et ses chemins bordés d'ananas en fleurs.

C'est avec enthousiasme que les quatre Sœurs reçoivent notre visite. Il est d'ailleurs à supposer que les visiteurs bien portants sont rares ici... Notre arrivée à Kinkanda ne leur a fait que plus de plaisir, surtout lorsque les passagères de X Albertville nous rejoignent et parcourent avec nous les divers locaux de Kinkanda.

Les installations de l'hôpital sont remarquables. Le Dr Cantineau, à qui je demande son avis, déclare que son rêve est de voir les hôpitaux belges prendre modèle sur celui de Kinkanda. Il y a place ici pour seize malades, logés dans huit chambres à deux lits. Les chambres donnent sur une verandah où les convalescents peuvent prendre l'air. A certains moments l'hôpital est comble; il n'y a que deux malades actuellement, tous deux d'ailleurs en voie de guérison. L'un et l'autre se déclarent enchantés des soins dont ils sont entourés et font le plus grand éloge des Sœurs. Rien de ce qui peut donner le confort n'a été oublié ici : salles de bains, douches d'eau froide, réfectoire, cuisine perfectionnée, four à pain, étables permettant d'avoir toujours de la viande fraîche, pompe aspirante amenant l'eau d'une source voisine, rien n'a été oublié. A une courte distance est située une ferme modèle que nous ne pouvons malheureusement visiter, faute de temps.

Si Kinkanda fait honneur aux missionnaires, il faut reconnaître à la direction du chemin de fer une large part dans l'organisation de l'œuvre. Ce tut l'administration qui construisit à ses frais l'hôpital et tous les bâtiments qui en dépendent; actuellement encore, elle paie aux Sœurs une certaine somme

par jour et par malade pendant toute la durée du se qu'y font ses agents.

Félicitons l'administration du chemin de ter d'avoir pris l'initiative d'une œuvre aussi utile à tous les points de vue N'est-il pas à r< gTetter que i»areil exemple soit resté jusqu'à présent sans imitateurs? En effet, même les agents de l'Etat sont actuellement dans l'impossibilité de recevoir les soins éclairés qu'ils pourraient trouver dans un établissement tel que Kinkanda, où l'on s'occupe non seulement de remettre la santé du corps, mais aussi de relever les cour et de remonter le moral... Il est question de construire encore, pour les malades de la G tmpagnie du chemin de fer, un sanatorium à Sona-Gongo, au kilomètre 230 de la ligne du chemin île fer.

Sona-Gongo, point culminant de la voie f est un plateau très sain et salubre, grâce à son altitude de 750 mètres. Ce sanatorium remplacera en partie celui de Kinkanda, trop éloigné de la S< conde partie du chemin de fer.

Rentré au port de Matadi, je visite avec le colonel Thys les installations du < hemin d lui-ci

est relié dire, tement à la jetée de 75 métrés devant laquelle est mouillé X Albertville, les rails étant prolongés jusqu'au bout de 1 ifin de permettre

plus facilement le chargement des marchandises. Une seconde jetée de même longueur est actuellement en Construction; elle sera reliée .", {3 première par un vaste quai d'embarquement, long et qui aura une puissance de déchargement de mille

tonnes par jour. Nous traversons le chemin de fer : la largeur de la voie est peu considérable; elle est exactement de om76 entre rails. C'est donc bien une « voie étroite » ; mais on oublie ces proportions quand on examine de près la solidité du rail et des traverses. M. Kologrivoff, directeur des chemins de fer russes, déclare les rails de toute première qualité.

L'ensemble de la voie donne l'impression de quelque chose de stable, de sérieux, de puissamment industriel. Une locomotive que nous voyons manœuvrer devant nous rappelle nos machines belges, mais elle est plus trapue, mieux faite pour les efforts extraordinaires et les grandes résistances. Il y a loin de là au « chemin de fer joujou » de M. Defuisseaux !

La même impression subsiste quand nous pénétrons dans la gare. Une douzaine de machines y sont remisées, les unes prêtes à fonctionner, les autres attendant des réparations de divers genres. A la gare est rattaché un grand atelier où presque toutes les réparations, petites et grandes, peuvent être effectuées. J'y remarque plusieurs ouvriers congolais occupés à des travaux des plus délicats. L'un d'eux travaille à faire une raboteuse en s'aidant avec beaucuop d'adresse d'une lime à vapeur. Rencontré aussi, parmi les forgerons, un ouvrier malinois, qui se déclare enchanté des dix-sept francs qui lui sont alloués chaque jour. Dans un coin de l'atelier, une grossière image de St-Eloi, patron des forgerons, dessinée à la craie et au charbon sur une plaque de tôle.

L'air traverse abondamment toutes les parties de l'atelier et les ouvriers jouissent constamment de la fraîcheur; à proximité sont installés des chambres de

bain et des lavoirs. Nous passons encore dans le magasin des pièces de- rechange, bâtiment considérable où sont rangés dans un ordre parfait tous les organes vitaux d'une locomotive ou d'un wagon. Au-di des ateliers sont situés la pharmacie, les magasins généraux de la compagnie, où les agents peuvent se pourvoir abondamment de tout le nécessaire, les habitations du personnel blanc, les bureaux et l'administration centrale.

Les bâtiments sont bien tenus, suffisamment et, grâce à un système de doubles parois, il y r une constante fraîcheur.

La Compagnie du chemin de fer projette actuellement de créer dans le haut de Matadi un vaste boulevard; celui-ci donnerait accès à des habitations particulièrement salubres et confortables, > [ue la Comité édifii rai: pour ses agents 'r de les voir s'y établir avec leurs femmes. Plus tard ce boulevard serait même continué jusque Kinkanda. Il est également décidé qu'un village bien aménagé remplacera sous peu les immondes bicoques où sont - aujourd'hui les ouvriers noirs du chemin de fer. l'n rapi d'ceil sur le matériel roulant du chemin de ter. Il est actuellement fort compl comprend, outre les waj marchandises e voitures pour rs, dix-huit locomotives de 26 1 2 tonnes, pour le transport des marchandises, dix locomotives de r- 1 2 tonnes, servant au trai des . e locomotives !• \ 1 \ t"imos, p« >ur les travaux

L'impression de cette première journée passée au Congo a été excellente et, au moment de nous mettre en route pour le Stanley-Pool, nous avons déjà pu constater que la création du chemin de fer a été le point de départ d'un mouvement colonisateur commercial intense, qui permet d'augurer favorablement de l'avenir. C'est le chemin de fer qui a fait Matadi; c'est en vue de l'exportation et de l'importation qu'ont été créés ces factoreries, ces entrepôts, ces installations maritimes qui font de Matadi une ville industrielle parfaitement outillée et, dès à présent, le meilleur port de la côte occidentale d'Afrique. Tout cela, je l'ai vu; je peux donc en parler en connaissance de cause et sans crainte d'être taxé d'exagération dans un sens favorable à l'œuvre du Congo.

En présence, de ces résultats acquis, j'ai repassé comme en un songe la douloureuse période de préparation qui précéda le succès dont nous sommes aujourd'hui les témoins et j'ai admiré une fois de plus ce qu'il a fallu d'intelligence, de courage persévérant et d'activité sans borne pour forger cet instrument merveilleux, à l'achèvement duquel était lié l'avenir du Congo.

Que le chemin de fer des cataractes fût nécessaire, rien n'est plus certain. Un regard jeté sur la carte de l'Etat Indépendant montre que la création d'une voie de communication s'imposait, pour rattacher à la mer les dix-sept mille kilomètres de voies navigables que comprend le bassin du Congo. A ce point de vue, le chemin de fer du Congo ne ressemble en rien aux autres chemins de fer, en ce qu'il est véritablement, par sa destination, une voie de commu-

nication naturelle. Il rend exploitable L'énorme réseau fluvial de l'Etat Indépendant, en le prolongeant à partir du Stanley-Pool, où il cesse ci'. Stre navigable, jusque Matadil Ce chemin de fer doit donc être considéré comme un canal, et il se borne à suppléer à ce que la nature avait fait imparfaitement.

S.ms vouloir préjuger de l'avenir réservé au chemin de fer et des richesses naturelles qui feront un jour ou font déjà actuellement l'objet de son trafic, on peut affirmer dès maintenant que tout le trafic du Congo doit fassi r far le chemin de fer. Celui-ci peut donc être considéré comme ayant une longueur totale de plus de dix-sept mille kilomètres; et, en réalité, cette longueur est doublée, car »'11«' suppose trente-quatre mille kilomètres de rives navigables, soit, à neuf mille kilomètres près, le tour de n<>tre globe.

Les points de départ et d'aboutissement du chemin de fer étaient indiqués: il fallait commencer le tracé du rail à partir de l'endroit où le fleuve cesse d'être navigable et, d'autre part, il fallait s'arrêter au Stanley- Pool. Entre ces deux points extrêmes s'étend la chaîne des Monts de Cristal, qui longe la côt*' africaine sur toute sa longueur, barrant au fleuve l'entrée de Y ;i et donnant naissance aux cataractes qui le rendent innavigable. Ce sont ces montagnes, dont la largeur, à vol d'oiseau, est de 280 kilomètres, que le chemin de fer devait traverser.

Les difficultés naturelles à vaincre étaient immenses. Les eaux du I lent du P< "1 à Nfatadi par une série de trente-deux chut- b, - sur un parcours d'environ 525 kilo;:

entre les deux points extrêmes une dénivellation de 263 mètres. C'est cet obstacle que contourne le raihvay, à une certaine distance de la rive gauche. Le pays traversé par la ligne se compose de montagnes sans grande élévation, formant une succession de chaînes parallèles coupées par des plateaux plus ou moins étendus. Dans la dépression de chacun de ces plateaux coulent des rivières qui en hiver deviennent de véritables torrents. La difficulté du parcours de la voie ferrée provient de ce que celle-ci devait prendre une direction générale ouest-sud, tandis que les rivières et les chaînons rocheux qui les séparent suivaient, eux, une direction générale sud-nord, de telle sorte que le tracé devait gravir constamment des côtes, puis trouver un col, le plus bas possible, pour éviter que la rampe fût trop longue et trop raide, descendre le versant opposé, traverser une rivière aux rives souvent marécageuses, puis remonter une nouvelle rampe, trouver un nouveau col, redescendre un nouveau versant, franchir une nouvelle rivière, et ainsi de suite jusqu'au Pool, pendant 388 kilomètres.

La difficulté était doublée par cette circonstance que les ingénieurs qui firent les premières études du chemin de fer ne disposaient, pour commencer celles-ci, d'aucun renseignement, ni carte, ni plan; les latitudes et les longitudes des deux points à rejoindre n'étaient pas même exactement déterminées. Aussi y eut-il bien des surprises au cours des premières campagnes d'études, bien des tâtonnements, bien des hésitations pour la meilleure route à suivre, et, même lorsque les études furent terminées et la pose du rail commencée, il arriva que M. l'ingénieur Pau-

lissen, le chef de l'infrastructure, dut changer encore le tracé.

Enfin, le rot rutement des travailleurs fut, dans débuts, ' xtn'mement difficile et, comme "n sait, l'entreprise du chemin de fer rencontra en Europe une

îition si forte qu'il s'en fallut de bien peu qu'elle ne vît pas le jour.

Deux choses caractérisent, à mes yeux, la marche générale suivie dans les travaux du chemin de fer; d'abord la préoccupation de marcher vite, d'arriver le plus tôt possible au point terminus de la ligne, quitte à recommencer certaines parties et à en consolider d'autres; ensuite, l'adaptation t'- juate du tracé de la voie au pays traversé, en sorte que ce tracé tourne les obstacles plutôt qu'il ne les brise, s'accroche au flanc des montagnes, plutôt qu'il ne les travers^- au moyen de tunnels, contourne les vallées au lieu de les franchir par des ouvrages d'art compliqués et coûteux.

Dès lors certains principe nstruction s'impo-

saient également II fallait que le i hemin 'le fer pût accomplir des courbes très fortes : dès lors, la voie étroite s'indiquait d'elle-même; d'autre part, les rampes devaient être souvent très : t. par -

il fallait un matériel roulant le plus léger possible et, en même temps, extraordinairement puissant

La Compagnie du ( ^industrie fut fondée (.n févrii r : le m<

juillet suivant, les études du chemin de f< r étaient entamées au Congo, sous la direction des capil Thys, i '. millier et, plus lard, de l'ingénieur < lharmanne. In i . les premiers plans parviennent en Kuropc,

le travail de cabinet commence et le devis général, rédigé peu après, conclut à une dépense de 25 millions. La Compagnie du Congo ayant décidé que la construction serait entreprise par une société spéciale, celle-ci est constituée le 31 juillet 1889 sous le nom de Compagnie du chemin de fer du Congo, au capital de 25 millions, dont 10 millions souscrits par le Gouvernement belge, et les 15 millions restants par un groupe d'établissements financiers ou industriels de Belgique et d'Allemagne et quelques personnalités anglaises. Plusieurs brigades d'ingénieurs quittent l'Europe à la fin de 1889; elles sont placées sous la direction deM.Charmanneet comprennent également MM. les ingénieurs Goffin, Paulissen. Vauthier, Glaeseneer, Adam. Le personnel ouvrier se compose d'environ 800 ouvriers nègres de la côte, encadrés par des artisans et des chefs de chantier recrutés en Belgique. Le premier coup de pioche est donné au mois de janvier 1890. Depuis lors les travaux sont poursuivis sans relâche jusqu'à ce que, le 16 mars 1898, la locomotive s'arrête triomphante à Dolo sur la rive du Stanley- Pool.

Je ne m'attarderai pas à vous décrire les difficultés vraiment extraordinaires qu'il fallut vaincre pendant ces huit années ; difficultés naturelles d'abord, obstacles si considérables que plus d'une fois nos vaillants ingénieurs durent avoir des doutes sérieux sur la possibilité d'arriver ; inaptitude complète des ouvriers noirs ; paresse invincible du personnel indigène dont rien, au début, ne parvenait à triompher ;. effrayante mortalité, qui décima successivement toutes les équipes d'ouvriers, depuis les noirs jusqu'aux.

chinois et aux italiens ; ravag g dément parmi les ingénieurs et les surveillants blancs ; découragement de tout le personne] inférieur; luttes non moins terribles on Europe, alors que l'œuvre du chemin de fer ne rencontrait que des dédains et que ses organisateurs étaient absolument seuls à avoir la foi.

Je ne sais ce qu'il y a eu de plus extraordinaire dans cette campagne : la grandeur des difficultés vaincues ou la persévérance, l'énergie et le dév ment de ceux qui en ont triomphé. Je pourrais écrire des pages entières à propos de ces hommes dont chacun peut se dire que sans lui, peut- che-

min de fer n'existerait pas. Je me bornerai 1er les noms de ceux que la vie commun ^Albertville m'a appri nnaître.

Tout d'abord, le colonel Thys : il fut à la fois l;i tête et l'âme de l'entreprise ; il en conçut 1 en jeta les bases, <-t ne cessa, pendant toute la période de construction, de travailler à son su. menant en <'t à l'étranger la camp

financière et procurant au chemin (le ferles cinq millions que nécessita son achèvement, accomplissant six au Congo pour juger des tr.iv.iux, donner : 'tis, ranimer les courages. C'est, ensuite, le groupe des ingénieurs, les deux directeurs, MM. Goffin et Es] I les chefs de l'infrastructure et de la suprastructure, MM. Paulissen et Cito : mieux que ton b s ils connurent de pr< difficultés du chemin de et, à ce titre, ils sont les véritables triomphal

en Afrique.

Il faut les entendre exposer ce qu'ils ont vu et

souffert pour se faire une idée de ce que fut la période de la construction ; encore n'est-il pas facile de leur faire raconter leur vie d'Afrique, car ce sont avant tout des modestes, détestant les interviews où ils sont mis en cause, rejetant le succès sur les autres et se tenant même un peu à l'écart des autres passagers de V Albertville, car la vie commune sur les travaux de la ligne a fait d'eux des inséparables. C'est encore ce jeune et sympathique docteur Jullien qui, pendant un an et demi, suivit pas à pas la brigade des travailleurs à laquelle il prodiguait ses soins ; c'est le commandant Weins, chargé du service d'ordre le long de la voie ; ce sont enfin les missionnaires de Matadi, dont le rôle, s'il a été moins en vue, n'en est que plus beau, puisqu'il est désintéressé.

De Matadi au Stanley-Pool

- Tumba ./ juillet

m i [NQ heures du matin, le son du gong- nous avertit qu'il est temps de quitter nos couclvttes et de nous rendre à la gare de Matadi. Bientôt l'animation du départ se produit dans les couloirs de V Albertville. Los uns donnent un dernier coup d'œil à leurs I . d'; litres déjeûnent à la

hâte ; qu< Iq • -- x qui ont goûté trop avant

dans la nuit les plaisirs de Mal i-Kermesse, s< laissent aller aux douceurs du demi-sommeil, puis eillent <-u sursaut, tandis que les plus vaillants

sont déjà sur le pier pour ne pas manquer le départ du premier train.

Les invités de la Compagnie du chemin de fer sont répartis en six trains, composés chacun de deux voitures à voyageurs et d'un fourgon à bagages. Très coquettes, les locomotives fraîchement peintes en rouge et vert et dont les cuivres bien astiqués brillent dans la lumière blanche du matin. Les drapeaux belges et congolais entremêlés de palmes donnent aux machines des airs de fête.

Le compartiment où je prends place ne laisse rien à désirer au point de vue du confort. De chaque côté sont disposés dans le sens de la longueur six fauteuils d'osier, tournant sur eux-mêmes et permettant aux voyageurs de s'asseoir deux à deux devant de petites tables à bascule : ceci pour faciliter le déjeûner en chemin de fer. Les wagons sont ouverts sur les côtés, mais peuvent se fermer au moyen de toiles rabattables.

Nous partons, ayant à notre droite la montagne de brousse qui domine Matadi, à gauche la vallée du Congo. La voie contourne la montagne et débouche après quelques minutes dans le ravin Léopold, qu'elle franchit sur un pont de 20 mètres et en exécutant une forte courbe. Au sortir du ravin, le panorama du Congo se déploie subitement dans toute sa magnificence. Les eaux brunes du fleuve, qu'argentent dans le lointain les rayons pâles du soleil levant, tourbillonnent avec bruit entre les montagnes oranges et jaunes à reflets verts. Dans le fond, une crête d'un violet grisâtre adouci par des ombres bleues : c'est le Chaudron d'Enfer. Pen-

La forêt tropicale près de Kcnge

dant 6 kilomètres, nous suivons le cours du Congo et contournons l'imposant massif de Matadi. Puis, le décor change et, subitement, le train s'engage dans l'étroite vallée de la Mpozo. Ses eaux, d'un bleu verdâtre, se mêlent, torrentueuses, aux flots bruns du Congo et se brisent contre un îlot sablonneux, séjour favori d'un vieux crocodile ; on aperçoit distinctement les marbrures imprimées par le monstre sur l'éclatante blancheur de l'îlot.

Le Ravin du Diable La voie remonte en pente douce le cours de la Mpozo et s'accroche au flanc de la montagne, qui se dresse presqu'à pic. Le paysage est ici d'une sauvagerie grandiose. Dans le fond, la Mpozo roule avec fracas ses eaux mugissantes à travers un lit d'énormes rochers gris. Plus haut, une épaisse végétation équatoriale se développe eo une chaîne presque ininterrompue ; puis vient la montagne nu»-, rocheuse et sombre, découpant sur le ciel terne ses arêtes i. C'est dans ces parages que les difficultés ont été les plus grandes. Pendant 6 kilomètres, la voie

a dû être taillée en terrasse au flanc d'immenses rochers de pierre dure qui surplombent la rivière. L'endroit le plus dangereux est le « passage des échelles » : il a fallu, pour pouvoir entamer le rocher qui le surplombe, assujettir sur celui-ci des échelles auxquelles les ouvriers se suspendaient, tels des grappes humaines. Au kil. 8, le train passe sur la rive droite de la Mpozo, qu'il franchit sur un pont de 60 mètres : un magnifique ouvrage d'art qui nous procure pour la dernière fois la vue du merveilleux panorama de la Mpozo bondissante entre les rochers et la verdure. Quelques minutes plus loin nous quittons la vallée ; le train s'arrête pour prendre l'eau, car toute sa puissance lui est nécessaire pour franchir le fameux col de Palaballa.

Palaballa

La montée du col de Palaballa est restée célèbre, comme réunissant dans un seul point les plus grandes difficultés de construction et peut-être le plus magnifique paysage de la ligne. Elle commence immédiatement après la sortie de la vallée de la

Mpozo. Pour franchir le formidable massif, la voie prend par le Ravin du Diable, ainsi appel.' à cause de sa sauvagerie et de son cours tourmenté, et s'élève, par des rampes extraordinairement prononcées, à une hauteur culminante de 280 mètres.

A mesure que nous montons, le paysage devient de plus en plus désolé et sauvage. A nos pieds, ce sont des gorges profondes, remplies d'une végétation inextricable ; puis, de grands rochers gris ou mauves revêtus par endroits de plaques de brousse maigre et coupés verticalement de lignes de verdure qui indiquent la place des ravins ; derrière ces rochers, les croupes dénudées d'autres montagnes élèvent très haut leurs cimes bleues hardiment découpées. Le panorama devient sans cesse plus vaste et plus impressionnant et les montagnes noires, grises, jaunes, violettes semblent se faire toujours plus immenses et s'entremêlent dans un dédale énorme, que domine la cime rose du pic Cambier.

lant cette montée, on se rend mieux compte de l'effort prodigieux qu'accomplit la machine. < >n croit sentir ses halètements et sa respiration courte et on a la conscience que c'est un être agissant qui se cramponne au flanc de la montagne et exécute ces courbes audacieuses. A certains moments, il est impossible de suivre la direction générale prise par la voie ferrée. Nous la voyons au-d de nos têtes, nous l'apercevons tout en bas, longeant des s, semblable à un

serpent blanc qui déplie ses anneaux sur les montagnes et les ravins. Quelques-uns d 1 vins nous arrachent tics cris d'admiration, surtout Le Ravin du

Sommeil. Le pont qui le franchit est peut-être l'ouvrage d'art le plus audacieux de la ligne : il comporte à la fois une forte courbe et une rampe prononcée.

Une dernière tranchée dans le roc : le col est franchi et nous redescendons par de nouveaux lacets ce que nous avons monté si péniblement. Le ^'paysage se modifie. Près de la ligne, ce sont de vastes plaines de brousse jaune ou verte, avec des arbres malingres, tordus par l'incendie, des buissons calcinés, des troncs d'une blancheur éclatante, et, parfois, le fût élancé d'un palmier, élevant au dessus de ces plaines dévastées son gracieux parasol émeraude à moitié grillé par le feu. Au second plan, se détachant en sombre sur l'orange de la brousse, des montagnes d'un violet velouté, semées de taches bleues dans les parties boisées ; plus loin, enfin, de très vastes horizons gris pâles, aux ondulations légères.

A notre gauche, le massif de Palaballa se profile encore* sur le ciel brumeux, et nous voyons se développer sur ses croupes escarpées l'étroit ruban de la route des caravanes. Singulier contraste que celui de cet infime sentier, dont la longueur équivalait à trente journées de marche, et ce chemin de fer merveilleusement établi, qui transporte en vingt heures les voyageurs jusqu'au Stanley-Pool ! Avant le chemin de fer, on n'était jamais certain, en quittant Matadi, d'arriver au terme de son expédition. La route des caravanes fut jalonnée de cadavres et cet effrayant Palaballa fut, pour ceux qui voulurent en triompher à coups de pioche, le plus abondamment fourni des cimetières ; lorsque l'ingénieur

Paulissen sortait le matin de sa tente, il était toujours le témoin de plusieurs enterrements. Un jour, ses ouvriers chinois vinrent lui dire que le bois leur manquait pour faire des cercueils à leurs morts...

Après Palaballa, le paysage change encore. De vastes plaines s'étendent des deux côtés de la voie; des prairies roussies par le soleil, des marais qu'envahissent les pompons verts des papyrus, des brousses immenses et monotones se succèdent. Dans le lointain, quelques jungles, retraites favorites des éléphants, et, dépassant à peine la ligne d'horizon, les croupes mauves ou bleues de montagnes basses. A partir de Kenge, au kilomètre 40, le pays redevient plus accidenté et la voie s'engage pour la première fois dans la forêt tropicale.

La végétation y est infiniment touffue et inextricable ; aussi la première impression est-elle une impression de resserrement, d'obscurité, d'étouffement, si je puis m'exprimer ainsi. Les essences sont innombrables. L'élaïs entremêle les franges de ses palmes aux feuilles brillantes du parasolier et à la végétation aérienne du faux cotonnier. Le sol disparaît sous les bananiers, les touffes d'ananas sauvages et les fougères arborescentes. Parfois, un baobab géant détache sur cette verdure exubérante la masse blanche de son tronc et ses branches en forme de racines, qui lui donnent l'aspect d'un arbre planté .'1 L'envers.

D'innombrables plantes parasites s'enroulent autour des arbres ou descendent du haut des troncs jusque sur le sol, on longs serpents verts ou gris dont la tête se serait épanouie en bouquets de ver-

dure. Peu de fleurs. Les bananiers laissent retomber vers la terre leur épis d'un violet bleuté, qui rappelle une tête de vipère, et, de temps à autre, la verdure s'anime de la hampe rouge ou jaune des cannas ou d'une grappe d'orchidées mauves. D'ailleurs, la saison sèche n'est pas celle où les fleurs, — ces parures éclatantes que la Nature a répandues ici à profusion, — aiment à se montrer dans les jungles congolaises.

La forêt tropicale n'a rien de la majestueuse ampleur de nos forêts européennes. Les grandes masses de verdure, sombres ou claires, d'un coloris uniforme, sur lesquelles notre œil aime tant à se reposer, font généralement défaut. La variété des essences trop emmêlées, le papillotement des touffes exiguës, les amoncellements de liane cachant l'ossature des arbres, nuisent à l'ensemble. Quant au coloris, il présente peu de variété : c'est trop vert, trop éclatant et cela manque de soleil ; car, depuis ce matin, le ciel est gris et même il fait si froid que la plupart d'entre nous s'emmitouflent étroitement dans leurs pardessus et leurs plaids.

Au sortir de la forêt, le train s'engage de nouveau dans des plaines peu accidentées et généralement peu boisées. Le paysage est monotone et la voie se développe en des courbes moins accentuées. Nous profitons de cette . accalmie ménagée à nos admirations pour déjeuner ; même, plusieurs d'entre nous se laissent aller aux incomparables douceurs de la sieste et se transportent en rêve dans un Congo infiniment plus beau que celui que nous traversons. Et pendant leur sommeil, la locomotive

nous emporte à toute vitesse, franchissant les rivières sur trente-cinq ponts, volant par dessus les marécages, rampant dans les profondes tranchées, montant à l'assaut de cols invraisemblables. Parmi les beaux ouvrages d'art je signalerai le pont sur la Lufu et celui du Kwilu, larges, le premier de cinquante, le second de quatre-vingts mètres.

Puis, ce sont de nouvelles montagnes, des roches hérissant de leurs crêtes pointues les horizons bleus ; c'est la courbe de Kimpesse où la voie se replie sur elle-même de façon à décrire un double cercle ; c'est encore, sur la gauche, l'énorme massif du Bangu, qui prolonge jusque dans la vallée du Congo ses

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