CHAPITRE II
Un ex=cisailleur de haies improvisé coiffeur. — Entente peu cordiale entre les mules achetées à Las Palmas et leurs conduc° teurs anglais. — Une bande de marsouins fait escorte au navire.
— Coups de feu dans la nuit. — Sierra-Léone à l'heure du marché. — Une distribution des prix chez les petites négresses.
— « Est-ce bon, ûoffin ?» — Mort tragique de Smith. — A la lueur des éclairs.
Le lendemain de noire départ de Las Palmas, nous nous levons assez lard et le soleil est déjà très haut à l'horizon lorsque nous faisons notre première apparition sur le pont. Il chauffe ferme et, d'un commun accord, nous décidous de nous faire tondre ; seulement, comme il n'y a pas de coiffeur à bord, la question est assez embarrassante.
Nous dénichons cependant un matelot qui a déjà cisaillé des haies dans son jeune temps et celui-ci, moyennant un juste tribut, consent à nous débarrasser de notre toison. Armé d'une formidable paire de ciseaux, le brave homme y va de tout cœur ; il coupe avec rage, avec passion et, d'escaliers en escaliers, il arrive triomphalement au sommet de notre occiput.
C'est presqu'aussi pittoresque que le Resco de Las Palmas. Aussi chaque nouveau tondu est-il accueilli par un éclat de rire.
Hilarité aussi, sur le pont, lorsque les matelots conduisent à l'avant du navire les mules achetées à Las Palmas. Celles-ci, têtues comme toutes leurs consœurs, refusent d'avancer et ruent avec une conviction remarquable, malgré les remontrances que leurs conducteurs leur font en anglais. Goflîn prétend que le manque d'entente entre eux provient uniquement de la diiîérence de leur nationalité.
il y a aujourd'hui huit jouis, nous débarquions à Las Palmas et c'est encore un de nos sujets de cou versa lion favori.
Vers le soir, nous apercevons une bande de marsouins.
Ils suivent le navire par bandes cl ne l'abandonnent guère, lis aagenl presque à fleur d'eau avec une grâce et une vélocité extraordinaires; à chaque instant, ils font Av^ bonds de plusieurs mètres hors de l'eau ; à ce moment, on ne peut mieux les comparer qu'à des chevaux sautant des obstacles, tant leurs bonds sont réguliers et faits avec ensemble.
Mais voici la nuit : tout se tait à bord, le ciel est serein cl s'illumine de milliers d'étoiles ; la brise est si douce que c'esl à peine si elle nous caresse, la mer est aussi calme et aussi unie qu'une glace.
Pour mieux jouir de ce grand repos, de ce calme parfait au milieu de l'immensité, je vais m'asseoir seul à l'avant du navire.
La mer étant précisément ce soir très phosphorescente; les marsouins qui nagent en avant du navire semblent s'y atteler. Ils sont rendus lumineux par le frottement de l'eau et figurent réellement des poissons de feu, dont les formes sont parfaitement dessiuées.
Ils laissent derrière eux un sillage phosphorescent, donnant l'illusion que des serpents enflammés les poursuivent.
Imagiuez-xous une vingtaine de marsouins, chacun poursuivi de son serpent, le tout décrivant des méandres gracieux avec une vitesse considérable et se maintenant en avaiil du navire, cl vous aurez une idée du spectacle magnifique qu'il m'était donné d'admirer.
Le bonheur d'être, de respirer, de me sentir vivre, de contempler ce spectacle unique, toutes ces sensations i ', si neuves étaient si fortes qu'elles m'en avaient détendu les nerfs.
Je voyais le tout comme dans un rêve délicieux, que l'on craint de voir finir ; ma jouissance était telle que j'en ais presque une douleur physique.
Dans mon extase, je ne trouvais qu'un mot pour dépeindre mon admiration, pour crier mon bonheur; des deux mains me comprimant la poitrine, je me surpris à murmurer : « Mon Dieu, que c'est beau ! que c'est donc beau !... »
.Mais voilà le capitaine et mes camarades qui viennent me retrouver ; ils ont discuté la vélocité des marsouins
et mon adresse comme tireur. Un pari s'est même gagé ; on a parié qu'en deux coups de fusil, je ne pourrais pas tuer deux marsouins. Quelle aberration mentale me saisit alors, quelle sotte gloriole me tente, je ne sais. Mais le fait est que, saisissant mon fusil, en deux coups de feu je tue deux de ces beaux marsouins.
Les autres s'eu fuient dans toutes les directions et 1' <( Ambriz », privé de par ma faute de son cortège lumineux, vogue maintenant tristement dans le silence de la nuit.
Mes camarades me félicitent vivement de ce beau coup et ils veulent à toute force m'en traîner avec eux, pour aller boire le Champagne que je leur ai fait gagner, mais, furieux contre eux, furieux contre moi-même surtout, je refuse tout et je vais m'enfermer dans ma cabine, me traitant de sot, de bourreau, regrettant ma vision, mon beau rêve, comme un enfant qui a cassé son jouet.
Le lendemain matin, nous étions en vue de Sierra- Léone.
C'est moins beau que Las Palmas, mais la rade est très pittoresque.
Ce qui attire surtout l'attention de tout Européen, qui n'a jamais vu l'Afrique, c'est la végétation qui est réellement magnifique. Quelques spécimens d'arbres sont tellement hauts, que nos plus beaux peupliers paraîtraient à côté d'eux de simples arbrisseaux.
Mais revenons à la rade, où beaucoup de barques à mat de bambou se balancent indolemment. Dans l'une d'elles, une lady passée au cirage et abritée sous un immense parasol blanc, daigne à peine nous regarder.
Il y a assez bien de navires en rade, entre autres deux garde-côtes anglais. Très jolis ces gaf de-côtes blancs avec leur équipage tout de blanc habillé.
Mais le plus gai va commencer. Nous sommes entourés de barques remplies de moricauds.
En un clin d'œil, tous ces démons noirs escaladent le pont de F « Ambriz » et nous offrent en vente des hamacs et des fruits. Ils nous offrent également de nous conduire à terre et tout cela au milieu de cris, de disputes, de rires, de danses el de contorsions invraisemblables ; c'est à se croire au milieu d'une troupe de démons en goguette. Nous en sommes presque ivres, rien que de les voir, de les i-ntendre.
Enfin, après force coups de poing, nous parvenons à nous caser dans une barque, car tous veulent nous avoir dans la leur : ils nous enlèvent réellement de force.
Nous voilà à terre, nous visitons rapidement la ville européenne peu intéressante et nous nous enfonçons de suite flans la ville indigène.
C'est l'heure du marché et il y règne une animation extraordinaire. On y vend là des fruits de toutes espèces, du tabac, du vin de palme, du poisson, du pain, etc.
Tous les noirs adultes sont habilles ; les enfants, eux, sont complètement nus.
Nous examinons et sommes examinés curieusement. Hommes et femmes engagent avec nous, en mauvais anglais, des bouts de conversation où l'on ne se comprend guère et qui se terminent toujours par des rires d'un large, qui ne finit qu'aux oreilles.
Des jeunes iiîles de dix ans, complètement femmes, du reste, et velues .seulement d'un pagne, exécutent devant nous, dans l'espoir de ii' col ter quelques pièces, des danses aussi monotones que fascinantes.
En somme, de bons enfants ces nègres; seulement, ne pas oublier que dans toute transaction avec eux il est de règle de toujours offrir le quart de ce qu'ils vous demandent.
Faute d'un hôtel convenable, nous rentrons à bord v vers minuit, l'esprit dispos mais le ventre creux. Le lendemain malin, nous retournons à terre, chacun va de son côté, je voyage avec Goffin et je m'en félicite, car pendant que les autres flânent dans les cafés de l'endroit, nous visitons la viile et les environs, voulant tout voir et goûter à tout. Cette manie nous a même valu une petite aventure dont nous avons bien ri depuis.
11 faisait 1res chaud, nous avions soif, et passant devant une boutique, nous y remarquons des fruits gros comme des cerises et d'un rouge si beau qu'on les mangeait des yeux : « Dis-moi, Golïin, quel fruit cela
peut-il bien être? — Je ne le connais pas, niais il mo paraît très rafraîchissant. — Si nous entrions ? — Je le veux bien. — Ces fruits qui sont à la vitrine, est-ce bon, ■madame? Est-ce que cela se mange? — Mais certainement, monsieur. — Veuillez nous en servir pour six pence, s'il vous plaît. »
Goflîn en prend un, le croque. « Est-ce bon? — Délicieux ! goûte. »
J'en prends un également, niais à peine i'ai-je mis en bouche qu'il me semble avoir l'enfer dans la gorge, tant cela me brûle.
Je regarde Goflîn d'un air effaré, celui-ci se tordait de rire. Nous venions de manger chacun une gousse de piment ; seulement, comme Goffin avait été la première victime «le la méprise, il n'avait rien voulu me dire afin que je le fusse à mon tour; deux heures après, nos bouches brûlaient encore.
Ce qui nous a quelque peu consolés de celte petite mésaventure, c'esl la connaissance que nous avons faite, quelques instants après, du directeur de la mission catholique.
Etant par hasard entrés dans l'église, nous y avons rencontré cet excellent homme, qui nous a donné tous 1rs renseignements que nous désirions.
Entre autres choses, il nous a dit qu'il y avait seize ans qu'il habitait l'Afrique et, comme il est doué d'une excellente santé, c'est rassurant pour l'avenir. 11 nous a
dit aussi que primitivement son église n'était fréquentée que par vingt fidèles, alors que maintenant elle l'est par huit cents.
Il nous conduisit ensuite à la maison dirigée par les Sœurs. C'était justement la distribution des prix. Là, nous avons été réellement émerveillés. Tous les murs de la salle étaient couverts de différents ouvrages de mains exécutés par les petites négresses. C'était magnifique et d'un fini parfait.
C'est égal, il en aura fallu du temps et de la patience aux bonnes sœurs pour arriver à ce résultat.
Nous remarquons parmi les jeunes mulâtresses des types réellement beaux, entre autres une toute petite fille qui a bien les plus beaux yeux que j'aie jamais vus. Ce sont deux véritables diamants noirs.
La sœur supérieure est Française, les autres sont irlandaises, l'une d'elles est un vrai type de grâce et de beauté.
Nous causons gaiement avec elles et le Père supérieur. On se sent tout réconforté par l'amabilité française si différente de la politesse froide des Anglais, avec qui nous sommes en contact depuis Anvers. Aussi, est-ce à regret que nous quittons ces bonnes sœurs. Ce sont probablement les dernières femmes blanches que nous verrons d'ici trois ans.
Nous allons ensuite visiter les casernes et les forts qui sont en construction. Diable, il chauffe sur la montagne.
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Le Lieutenant Général Baron WAHIS
Gouverneur Général du Congo
T'ne partie des clichés contenus dans cet ouvrage m'ont été obligeamment prêtés, et je tiens à remercier tout particulièrement :
L'Expansion Belge ; le Directeur Général Leplae ; le Commandant adjoint d'Etat-Major René Dubreucq ; le lieutenant Armand Ht tf.heai; ; M. Rodigas, du Ministère des Colonies.
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En descendant, nous voyons le Palais du gouverneur, qui est assez joli, et est entouré d'un très beau parc.
En route, nous rencontrons un officier anglais qui se fait porter en hamac par quatre nègres. Les pauvres diables marchent tout le temps à une espèce de pas gymnastique assez raccourci et, chose curieuse, au lieu de porter le bois du support sur les épaules, comme cela se ferait chez nous, ils le portent sur la tète.
Nous rencontrons aussi des nègres et des négresses habillés de la façon la plus originale et l'on ne peut mieux les comparer qu'aux caricatures américaines exposées aux vitrines des magasins de cigares.
Les ladies affectionnent surtout les chapeaux multicolores et à plumes,ainsi que les tournures gigantesques.
Quant aux gentlemen, j'en ai vu un en pantalon noir, gilet blanc, redingote et gibus, mais les pieds nus ; il est vrai qu'il en avait d'énormes et qu'il n'avait peut-être pas trouvé de bottines à sa pointure.
Ce qui est aussi très caractéristique, c'est que tous ont une canne à la main. Les nègres de Sierra-Léone peuvent au besoin se passer de chemise ou de souliers, mais pour rien au monde ils ne sortiraient sans leur stick, ils se croiraient déshonorés.
Vers le soir, nous rentrons à bord, fatigués, mais très contents de notre excursion.
Maintenant, en route pour Borna, où sauf imprévu, nous serons dans huit ou dix jours.
Nous avons embarqué à Sierra-Léone trente-cinq nègres pour participer au service du bord, car il fait trop chaud pour faire effectuer ce service par notre équipage européen.
La mer est assez mauvaise et nous roulons et tanguons d'une façon très désagréable.
Deux jours après notre départ de Sierra-Léone, vers 7 h. 1/2 du soir, nous étions tous assis sur le pont à l'arrière du navire; le steward, un nommé Smith, apporte aux matelots leur seconde ration de rhum.
Brusquement, il revient A^ers nous en titubant, épanchant le rhum et s'accrochant aux bastingages. On se précipite vers lui et on le descend dans sa cabine, où le docteur lui reconnaît les prodromes d'une attaque d'apoplexie. 11 est vrai que Smith est énorme et des plus sauguins ; il devait s'attendre à un accident.
Il revient cependant à lui et, le voyant causer avec le docteur, nous remontons sur le pont.
Dix minutes après, le second steward vient parler bas au capitaine, qui, en passant devant nous, nous dit : « The chief steward is dead ».
En effet, nous précipitant tous dans la cabine, nous ne trouvons plus qu'un cadavre.
La face est un peu bleuie, mais l'expression est calme, il n'a donc, probablement, que très peu souffert. Il est étendu sur le dos, le ventre ballonne la chemise, les jambes sont nues.
Une décomposition rapide étant à craindre, le capitaine décide que l'immersion aura lieu dans la nuit.
L'orage commence à gronder comme si la nature voulait ajouter au tragique de la scène à laquelle nous allons assister.
Ainsi que dans les romans, la cérémonie se fera à minuit, à la lueur des éclairs. Quatre matelots apportent le corps et le déposent sur le pont.
Le bosman lui attache, avec des cordes fortement serrées autour des chevilles dans lesquelles elles tracent de profonds sillons, quatre morceaux de fer, afin qu'il s'enfonce plus vite dans la mer.
Le ventre oscille de bâbord à tribord, sous l'action du roulis, et prend des aspects lamentables sous le blanc de la chemise. Le chef d'équipage coud ensuite le cadavre dans une toile, pendant que les oiliciers du bord, les matelots et les passagers découverts font en commun la triste veillée du mort.
Les figures, insuffisamment éclairées par deux lanternes, sont blafardes. De temps à autre, des éclairs illuminent le navire et le roulement grave et profond du tonnerre, trouble lugubrement le silence de la nuit.
La toile étant cousue, le chef steward est placé sur deux' planches mises en travers du pont, les pieds du cadavre sont contre les bastingages, la tête vers l'axe du bâtiment.
Il suffît de soulever les planches du côté de la tête pour que le corps glisse à la nier.
En attendant, on le recouvre du drapeau anglais avec une lanterne à la tête et une aux pieds. Tout le monde s'éloigne, sauf un matelot qui veille, assis sur l'écoutille.
Nous nous asseyons à l'arrière avec le capitaine, tous, comme cela se comprend, péniblement impressionnés.
L'orage se rapprochant de plus en plus, la cérémonie funèbre, qui devait avoir lieu à minuit, est avancée.
Il est onze heures et demie.
Le navire stoppe et il règne à bord un silence absolu, interrompu seulement par le bruit des vagues, qui viennent battre les flancs du bateau et qui semblent lui réclamer leur proie.
Le capitaine se place devant le corps entouré de ses officiers, du médecin et du commissaire du bord, ce dernier est scandaleusement ivre ! En arrière, les hommes de l'équipage et nous. Le capitaine lit lentement les prières des morts à la lueur d'une lanterne qu'un matelot tient au dessus du livre.
A ce moment, tombe une pluie diluvienne ; l'orage atteint toute son intensité. Tout le monde se retire sous la tente de l'arrière, laissant le corps seul, inondé, comme foudroyé, par les éclairs qui se succèdent furieusement à de courts intervalles. Tout paraît s'acharner sur ce pauvre cadavre ! !
Le capitaine, reprenant alors sa prière, dit en anglais : « C'est pourquoi je confie ce corps à la mer. »
Des matelots s'avancent sous l'averse qui fait rage, retirent le drapeau mortuaire et soulèvent les planches.
Le corps glisse rapidement, presque sans bruit, dans la vague, laissant après lui une trace phosphorescente. Mais tout à coup un cri d'horreur s'échappe de toutes les bouches.
Le corps qui, ai-je dit, est énorme, a été mal lesté et, véritable fantôme, il vient de nous apparaître au sommet d'une vague.
Grandi par l'optique, grandi par notre imagination frappée, il est immense. Tantôt nous le voyons couché sur une vague et comme bercé par elle, tantôt il nous apparaît debout sur son sommet ; balancé d'arrière en avant, il semble nous faire de profonds et macabres saluts.
Nous voudrions en détourner les yeux, mais la peur nous cloue sur place. Les yeux hagards et démesurément ouverts, les poings crispés, une sueur froide au front, nous le regardons malgré nous, tout en souhaitant de ne plus le voir.
Enfin, il disparaît brusquement. L'un de nous émet l'idée qu'il vient probablement d'être happé par un requin. La prière des morts continue alors dans le recueillement général, interrompue seulement de temps à autre par les hurlements d'une chienne.
Le 25 décembre, quatre jours après la mort de Smith, nous passons sous l'Equateur, mais nous étions tous encore trop émus pour nous livrer à des manifestations de fête. Il n'y eut donc pas de baptême et la journée s'écoula plutôt tristement.
Le soir au dîner, nous avons, suivant l'usage en Angleterre, de l'oie, du dindon et da plumpudding ; mais il n'y a pas d'entrain à table, car la plupart d'entre nous, traversant l'espace par la pensée, se reportent un an en arrière et se revoient, a pareille date, entre têtes blanches ou têtes blondes, à qui ils distribuent des baisers par douzaines ; aussi si les ondes sympathiques ou magnétiques existent, plus d'un cœur en Belgique a dû se resserrer en mangeant le gâteau familial.