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CHAPITRE III

En vue de Banane. — Triste impression. — Le brave Docteur Etienne. — Le genièvre au Congo, c'est la mort des microbes.

— Petit « Borna » deviendra grand. — Merci, Meuleman ! — De ci, de là, cahin-caha. - Mort du Docteur Petit. — « Vous devez être très fort en artillerie »! — La i" batterie congolaise.

— Chasses aux antilopes à coups de canon. — Mon dernier fait d'armes remarquable comme commandant d'artillerie.

Le dimanche 30, après vingt-huit jours de traversée, nous sommes en vue de Banane.

La voilà donc, cette terre du Congo, terre vers laquelle depuis si longtemps ont teudu toutes nos aspirations. Le voilà donc, ce minotaure, comme les journaux de l'époque ont l'habitude de le nommer.

Sera-t-elle pour nous une terre clémente ? Sera-t-elle pour nous le monstre impitoyable qui, né sans cœur, fera pleurer nos mères ?

Dieu, seul, pourrait nous répondre !

En attendant, nous sommes réduits à nos seules impressions. Elles furent plutôt tristes. Je me trouvais dans ma cabine quand on vint me dire que l'on était en vue de Banane.

Monté de suite sur le pont, j'éprouvai une amère déception. Après Las Palmas, si riant et si pittoresque, après Sierra-Léone, toute débordante de vie et d'animation, la mélancolique Banane, sur sa lagune de sable,

au bord d'un fleuve boueux ! Comme habitations, quelques maisons blanches paraissent jetées au hasard sur un sol aride ! Gomme habitants, quelques blancs pâles, à l'air maladif. Gomme végétation, quelques palmiers et le funèbre palétuvier.

Un petit frisson me secoue, mais je me garde bien de parler de mon impression aux camarades, redoutant trop de trouver la leur conforme à la mienne.

Enfin, le navire stoppe et un canot nous conduit à terre, où, ayant quelques marchandises à décharger, nous pourrons rester jusqu'au lendemain. Aussitôt débarqués, nous allons présenter nos respects au commissaire de district, M. Sterpin, qui nous reçoit de la façon la plus aimable.

Mais quel n'est pas mon étonnement et ma joie en reconnaissant dans un promeneur le docteur Etienne, dont j'avais fait la connaissance à Gembloux. Jamais je n'oublierai son accueil si franc et si réconfortant.

Petit, trapu, la barbe longue en éventail, une petite calotte indigène sur le sommet de la tête et, derrière ses lunettes, un regard franc, loyal et bon ; tel est le docteur Etienne. A se montrer ainsi, il représente bien l'athlète, le savant et l'apôtre dont la mission est toute de cœur et de dévouement.

A peine m'a-t-il aperçu qu'il s'avance vers moi les deux mains tendues, et me dit toute sa joie de me revoir.

Navire contournant la pointe de Banane

Docteur ETIENNE

Canot du Commissaire maritime à Banane

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Tatouage des femmes dans le Mayombe

Vue de Borna en 1879

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La même rive trente ans plus tard

Rive de Borna en 1912

Avenue des cocotiers et rivière des crocodiles à Borna

Après les premières étreintes, comme je lui parlais de la triste impression que la vue de Banane m'avait produite, il se mit à rire. « Ah ! oui, me dit-il, les malades ? Je vais t'expliquer. »

— Ici, vois-tu, c'est une station très tranquille, une station de second ordre et qui, maintenant depuis que les navires remontent à Borna et à Matadi, a perdu toute son importance au point de vue commercial ; voilà le motif pour lequel cela t'a paru si triste. Seulement, comme il y fait très sain, à cause du voisinage de la mer, on y envoie tous les malades et tous les convalescents des aulres stations, c'est pour cela que tu as vu tant de gens déprimés et amaigris.

Mais, me dit-il en riant, cela ne te concerne pas, c'est bon pour les chétifs, les malingres, ou ceux qui étaient déjà malades en quittant l'Europe : quand on a une constitution comme la tienne, on vit tout aussi bien ici, si ce n'est mieux, qu'en Belgique.

La nuit étant venue, mon brave docleur me réservait une surprise. Rentré avec lui dans ses appartements, il

me sert un grand verre de Hasselt. Très surpris,

je lui fis la remarque qu'à Bruxelles on m'avait dit, avant de partir : « surtout, jamais d'alcool, c'est la mort assurée, le suicide. »

— Oui, me dit-il, on dit tant de choses, mais crois-moi, si l'alcool est très dangereux pris pendant la chaleur du jour, ou en trop grande quantité, il est au contraire très

bienfaisant pris le soir et raisonnablement, et quand tu auras l'occasion d'en prendre dans ces conditions, ne manque jamais de le faire.

J'ai suivi son conseil et m'en suis bien trouvé. Le lendemain matin, notre déchargement étant terminé, le cœur bien gros mais l'esprit réconforté, je pris congé de ce bon, de ce brave docteur Etienne, non sans qu'il m'eût remis une lettre de recommandation pour son confrère et ami le docteur Ruyter, de Borna. Partis d'assez bonne heure de Banane, nous comptions bien arriver dans l'après-midi à Borna, quand nous vînmes piteusement nous échouer sur le banc de Mateba.

Dans le moment, j'en fus profondément contrarié; aujourd'hui, j'en suis presque heureux, puisque ce petit accident me procura l'occasion de faire la connaissance d'un compatriote qui devint plus tard un bon camarade. Comme 1' « Ambriz » tâchait de se désensabler,j'obtins l'autorisation de me rendre à terre, où je rencontrai sur la berge un grand garçon, quelque peu efflanqué, vêtu d'un costume en coutil de traite, le bord du pantalon passé dans les chaussettes et chaussé de grandes bottines de chasse.

J'avais devant moi le futur et élégant directeur de la Belgica. Nous étions pays ; la connaissance fut vite faite et, dans la suite, j'ai toujours trouvé dans Hallet, car c'était lui, un brave camarade.

Mais, revenons à Y « Ambriz ». Le capitaine, après avoir constaté l'inutilité de ses tentatives pour se dégager, résolut d'envoyer son steam lunch à Borna pour demander du secours.

Comme mes bagages n'étaient pas encombrants, j'obtins l'autorisation de partir sur ce petit bateau et c'est avec lui que je fis mon entrée à Borna.

Il n'y avait à celte époque qu'un bateau postal par mois ; or, nous arrivions avec plusieurs jours de retard et nous étions porteurs de tous les souhaits et de tous les vœux du nouvel an. Je vous laisse à penser si l'on nous attendait avec impatience.

Il n'y avait dans le port de Borna que trois petits vapeurs faisant le service du fleuve et, comme tous étaient bien connus de la colonie, vous comprendrez facilement quel remue-ménage et quels potins, tant à Borna-Rive qu'à Borna-Plateau, quand, ayant contourné l'ile de Mateba,nous apparûmes en face de Fétiche-Rock.

Aussi tous les habitants de Borna étaient-ils sur le pier pour nous recevoir. Aussitôt que nous fûmes à portée de la voix, nous les mîmes en deux mots au courant de la situation et, pour calmer leur impatience, nous eûmes soin d'ajouter que nous étions porteurs du courrier.

La réception fut assez cordiale et mon impression première ne fut pas trop mauvaise.

Borna était tout petit, c'est vrai, mais, contrairement à Banane qui périclitait, on voyait que lui, qui venait

de naître, réclamait sa place au soleil et sur la carte d'Afrique. Les maisons étaient encore peu nombreuses, mais elles étaient neuves, bien construites et disposées d'après un plan d'ensemble parfaitement conçu.

Les allées étaient à peine tracées, mais on voyait qu'on les voulait grandes, larges et ombreuses. Les marais étaient infects, mais on travaillait à les combler. Jardins et plantations étaient presque nuls, mais autour de chaque maison, on bêchait, on plantait, on arrosait.

Somme toute, on sentait la volonté d'être, d'embellir, de parvenir et, dès cette époque, on pouvait déjà prévoir que, quelques années plus tard, l'Etat indépendant pourrait être fier à juste titre de sa jeune et coquette capitale.

Je ne me souviens évidemment plus de tous ceux qui étaient là pour nous recevoir, mais quelques-uns me sont encore très présents à la mémoire, tels que : le major Cambier, qui faisait fonction de gouverneur ; MM. Rezette, Delcommune, Yan den Plas, Fievet et mon concitoyen le vétérinaire Meuleman ; celui-ci, haut de six pieds et pas mal de pouces, sortait de maladie et était maigre comme un hareng ; en le regardant marcher, je me demandais en le voyant si long, comment il faisait pour garder son équilibre.

Mais assez de plaisanterie, je lui dois trop pour parler de lui autrement qu'au sérieux. Il fut en quelque sorte mon parrain en Afrique. A peine débarqué, il me trouva

une chambre qu'il fit meubler d'un lit, d'une table et d'une chaise, il me procura un boy et me donna tous les renseignements dont j'avais besoin.

Grâce à lui, j'avais quelqu'un chez qui je pouvais me renseigner, et avec qui, à l'occasion, je pouvais causer du clocher. Il y a dix-sept ans de cela, mais le souvenir de cet accueil est encore bien vivace dans ma mémoire et c'est encore de tout cœur que je dis : Meuleman, merci de ce que tu as fait pour moi lors de mon arrivée à Borna.

Trop peu, hélas ! imitent cet exemple, et l'indifférence avec laquelle sont reçus, la plupart du temps, les nouveaux arrivants a dû causer bien des déceptions et provoquer bien des découragements.

C'est cependant si peu de chose pour ceux qui sont sur les lieux d'accorder quelques attentions, de donner quelques indications, quelques témoignages d'intérêt ou d'amitié à ceux qui arrivent et sont tout à fait dépaysés, parfois malades, démoralisés même ; car, une bonne parole relève un courage qui chancelle, un peu d'amitié vous réconforte, un bon renseignement peut vous éviter des fautes ou des erreurs qui, commises, vous auraient cloué pour des jours, des semaines et peut-être pour toujours sur votre lit de douleur, car ne l'oublions pas, ici la lièvre vous guette et profite de toutes vos imprudences pour vous saisir et vous terrasser.

Le lendemain de mon arrivée à Borna, mes camarades débarquaient aussi du Héron qui avait été les chercher à bord de 1' « Ambriz », et, tous, ensemble, nous nous rendîmes chez le major Cambier, qui, comme je l'ai dit, faisait fonction de gouverneur, ce dernier, M. Janssens, étant en tournée d'inspection dans le haut Congo.

Cette visite terminée, MM. Gofïin, Paulissen, Poncelet et Finsch se rendirent à leur poste respectif, tandis que Vander Linden et Bureau reçurent l'ordre de se mettre à la disposition du commandant de la force publique, le commandant Fiévet, pour servir d'instructeur aux nombreuses recrues qui se trouvaient au camp de Borna.

Quant à moi, on crut ne pouvoir mieux utiliser mes aptitudes d'olficier de cavalerie qu'en me donnant le commandement et la haute surveillance de dix-sept mules et baudets qui formaient toute la cavalerie de Borna.

C'était charmant, d'autant plus que cela me laissait de nombreuses heures disponibles dont je profitais pour aller, avec mon brave Pitch, battre la brousse des environs à la recherche de la faune congolaise.

C'était trop beau et je voyais le Congo d'un trop bon œil, cela ne pouvait pas continuer.

Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis dès le matin chez le docteur Ruyter afin de lui présenter mes respects et lui remettre la lettre du docteur Etienne. Il me reçut très bien et, ayant appris par moi que je

pouvais disposer de ma matinée, il me proposa de l'accompagner dans ses visites aux malades. J'acceptai de tout cœur. Il avait un àne, j'eus vite fait d'en faire seller un et, de-ci de-là, cahin-caha, tels les héros de a Véronique », nous voilà trottinant dans Borna.

Nos visites étaient à peu près terminées lorsque nous arrivons à l'hôpital militaire des. soldats noirs ; le docteur s'adressant au sergent-major qui faisait l'office de directeur lui demande :

— Quoi de neuf, major ?

— Oh ! rien de bien particulier, docteur, deux soldats sont morts pendant la nuit, et je les ai fait transporter à l'amphithéâtre.

— C'est bien, allons les voir.

A peine suis-je sur le seuil de la porte, que je recule épouvanté. Les deux cadavres sont là ; mais, à la place dos youx, il n'y a plus que deux trous béants et sanguinolents, le nez et les lèvres ont disparu et les dents blanches semblent nous narguer dans un horrible rictus.

Le docteur a aperçu mon mouvement de recul et, assurément, il en a deviné la cause, car, se tournant vers moi le plus tranquillement du monde, il me dit :

— Ce n'est rien ; ici nous sommes littéralement a mangés par les rats », et les cadavres aussi, comme tu le vois.

Brrr ! j'en ai encore des frissons. Ce diable de docteur, il vous avait une façon si calme de vous parler de ces

choses, qu'il vous en faisait venir des picotements à la peau.

En sortant de l'hôpital, nous allâmes voir le docteur Petit. Le docteur Petit, arrivé depuis un mois à peine, gardait le lit depuis trois jours ; il nous reçut très gentiment, mais nous restâmes très peu pour ne pas le fatiguer : ceci se passait vers 9 heures du matin. A midi, nous étions tous réunis sous la véranda du mess, où nous prenions l'apéritif en attendant le diner et l'on me plaisantait un peu sur les rats, quand tout à coup un boy arrive en courant et s'adresse bas au docteur. Celui-ci se lève précipitamment et prend sa course vers la chambre occupée par Petit ; poussé par la curiosité, je le suis et, quand nous arrivons dans la chambre, nous ne trouvons plus qu'un cadavre !

Je ne sais pas ce que vous auriez fait à ma place, mais pour mon compte, je vous jure bien que ce jour-là je n'ai pas dîné. Je ne dirai pas que j'ai eu peur, ni que j'ai été découragé, pas plus que je n'ai pensé à partir, c'eût été me rendre ridicule, mais, ce qui est certain, c'est que si j'avais encore été en Belgique en ce moment-là et sachant ce que je savais, je crois que j'aurais réfléchi à deux fois avant de partir au Congo.

En tin, tout passe, tout s'oublie et au Congo plus vite que partout ailleurs ; deux jours ne s'étaient pas écoulés que j'avais oublié et Petit et les rats ou, du moins, si j'y pensais encore parfois, ce n'était plus que de la façon dont on pense à un mauvais rêve.

Défilé de la Force publique à Borna

L'avenue Royale à Borna

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