Lettre du la mai 177G. Journal de l'abbé de Vérî
le pensiez. Il y a un mois que cet orage gronde sur sa tête, sans qu'il ait voulu s'en apercevoir. Je lui ai parlé de façon à lui faire voir que le Roi n'était pas prévenu pour lui ; il n'a pas voulu me croire. Enfin, voilà tous vos amis hors de la Cour. Il n'y reste plus que nous; l'âge et les infirmités nous en feront bientôt sortir. » Il n'est jusqu'à Maurepas qui, le même jour, n'ait essayé, assez gauchement d'ailleurs, de donner le change àTurgot : « Si j'avais été libre, monsieur, de suivre mon premier mouvement, ne craignit-il pas d'écrire, j'aurais été cliez vous. Des ordres supérieurs m'en ont empêché. Je vous supplie d'être persuadé de toute la part que je prends à votre situation. » Ce qui lui valut cette réplique, d'une ironique amertume : « Je reçois, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc. Je ne doute pas de la part que vous avez prise à Tévénemcnt du jour, et je vous en ai la reconnaissance que je dois... Quand on n'a ni honte ni remords, quand on n'a connu d'autre intérêt que celui de l'Etat, quand on n'a ni déguisé, ni tu aucune vérité à son maître, on ne peut être malheureux. »
Si peu sincères qu'elles fussent , les excuses déguisées témoignaient tout au moins d'une espèce de pudeur. On n'en peut dire autant des courtisans et des privilégiés. La chute du ministère fut saluée à ^ersaillcs par une explosion d'allégresse. A peine la nouvelle du renvoi se n'|)andit-ello au chûteau, ce
furent, dit Dupont de Nemours, c des rires bruyants et multipliés, des félicitations réciproques, dans la galerie, dans Tantichambrc, dans la chambre même du Roi ». Les princes du sang montraient l'exemple : € Monsieur* et le Comte d'Artois manifestent leur joie a\<'c une indécence que quelques personnes regardent comme le plus bel éloge qu'on pût laire du ministre tombe ». Le comte de Saint-Germain, que Turgot, Tannée précédente, comme le rappelle Véri, avait c tant désiré, si amicalement accueilli », oublie toutes ses obligations pour < se réjouir publiquement de sa chute ». L'archevêque de Paris, par allusion à l'événement du jour, déclare dans une audience < qu'il faut attribuer ce succès aux prières du Jubilé ». Quant au parti Choiseul, il faut, une fois de plus, recourir a la plume de madame du Deffand pour connaître de quelle façon on y piétine sur les vaincus : « Le Malesherbes* est un sol, bon liommc sans talent, mais modeste, qui n'avait accepté sa place que par faiblesse. Il eût voulu faire le bien, mais il ne savait comment s'y prendre. 11 aurait fait le mal qu'on lui aurait fait faire, faute de lumière, et par déférence pour ses amis... Pour le Turgot, il aurait tout bouleversé. Il avait les plus beaux systèmes du monde, sans prévoir aucun moyen. Qui est-ce qui lui succédera, je l'ignore,