Mémoires de madame Campan
LOUIS XVI ET TUnCOT. 41
premier ministi'e, car jamais le Roi n eût pris sur lui d'écrire une seconde lettre contraire ù sa première volonté. » Le hasard fit qu'au moment de se mettre en selle, le page porteur du billet eut constaté la perte d'un éperon * ; les quelques minutes employées à en chercher un autre permirent à Campan d'arriver et de signifier le contre-ordre. Cette futile circonstance eut, selon l'apparence, une influence peut-être décisive sur toute l'orientation du règne et sur le sort de la monarchie ^
Le billet repris par Campan et rapporté au Roi, on reconnut que sa teneur convenait parfaitement pour Maurepas. L'adresse seule fut changée. Le message, ainsi rectifié, fut envoyé, par l'office du même page, au château de Pontchartrain, résidence seigneuriale de son nouveau destinataire. Le lendemain vendredi i3 mai, Maurepas débarquait à Choisy, où l'attendait Louis XVL
I. Tradition rapportée par M. le marquis de VogUé, arrièrepetit-fils de M. de Hachault.
a. Seal de tous les contemporains, Augeard, dans ses Mémoires, conteste, avec quelques réticences de langage, le récit qu*on vient de lire. Cette dénégation ne peut tenir devant ^ les affirmations unanimes et précises de tous les autres documents du temps, notamment les récits de modome Campan, du duc de Groy, de Tabbé Georgel, de Morellet, de Soulavie, de Moreau, de Mercy-Argenteau, de Cbamfort, du comte de Ségur, et d^autres encore, tous gens bien informés. *— D*après une anecdote racontée par Moreau, Madame Adéloïdo regretta par la suite, a la lumière des événements, la part qu^elle avait prise à Télévation de Maurepas. Bien des années après, revenant sur cet épisode : « C'est moi qui ai fait la faute! » disait-eUe avec repentir.
L'audience dura « cinq quarts d'heure », et la conversation roula sur la politique générale : « Fallait-il conserver ou non le ministère du dernier roi? Fallaitil le changer entièrement? Quels choix nouveaux pourrait-on faire? Enfin quel rôle faire jouer à monsieur de Maurepas lui-même? » Tels furent, dit Tahbé de Véri *, les principaux points abordés. De ces questions, la plus pressante comme la plus grave était la dernière indiquée. Le public, on ne peut le nier, attendait un premier ministre. Maurepas en prendraitil le titre et la fonction? Habileté ou prudence, il est certain qu'il en déclina le fardeau. Rester, sinon dans la coulisse, au moins dans le fond de la scène; jouir de la plus grande influence sans porter entièrement les responsabilités; recevoir en un mot, autant que
I. Jean-Alphonse de Véri, né en i^^k, mort à Avignon le a8 août ' 7gg, d'abord grand vicaire de Tarchevèque de Bourges, puis auditeur de rote à Rome, plus tard retiré à Paris, était Tami du comte et de la comtesse de Maurepas, dans Tintimité desquels il vivait, et le condisciple de Turgot, avec lequel il se trouvait également en liaison étroite. Initié par ces personnages à tous les secrets de la politique de son temps, il contracta l'habitude d^écrire chaque soir ce qu'il avait appris dans la journée d'un peu intéressant. L'énorme manuscrit qu'il a ainsi laissé contient le récit détaillé des événements de cette époque, la sténographie, pour ainsi dire, des entretiens qu'il avait eus avec ses amis au pouvoir, et la copie des lettres importantes qui avaient passé sous ses yeux. Ce précieux document, dont quelques fragments ont été jadis utilisés par le baron de Larcy dans un article sur Turgot, paru en 1866, a été mis à ma disposition, avec la plus gracieuse obligeance, par son propriétaire actuel, H. le marquis des Isnards-Suze, et j'y ai puisé les cléments d'une grande partie de la présente étude.
faire se pourrait, les bénéfices et non les charges du pouvoir, Maurepas, en vieillard égoïste, rêva déjouer ce rôle, qui convenait, pensait-il, à son âge et à son humeur. Il en développa l'avantage devant son auguste auditeur avec une subtile éloquence.
L'abbé de Véri, qui vit M. de Maurepas le soir même, a consigné dans son journal le texte des paroles qui, assure-t-il, terminèrent l'entretien : « Les temps les plus heureux du dernier règne, dit Maurepas à Louis XVI, ont été sous le ministère du caixiinal de Flcury. On l'accusa pourtant d'avoir prolongé l'enfance de votre grand-père, pour être plus longtemps le maître. Je ne veux point mériter ce reproche et, si vous le trouvez bon, je ne serai rien vis-à-vis du public. Vos minisires travailleront avec vous; je ne leur parlerai pas en votre nom et je ne me chargerai point de vous parler pour eux. Suspendez seulement vos résolutions, dans les objets qui ne seront pas de style courant. Ayons une conférence ou deux par semaine; et, si vous avez agi trop vite, je vous le dirai. En un mot, je serai votre homme, à vous tout seul, et rien au delà. Si vous voulez devenir vous-même votre premier ministre, vous le pourrez par le travail, et je vous offre mon expérience pour y concourir. — Vous m'avez deviné, lui répondit le Roi. C'est précisément ce que je désirais de vous. * »