I. Mémoire» da comte d'ADon^ilic
sait, que la comtesse était partie pour se rendre en exil. Or, Thoslilité déclarée de Marie- Antoinette contre l'ex-favorite — sans mentionner d'autres grieifs d'un genre plus personnel — devait faire craindre au duc de rencontrer de ce côté une opposition redoutable.
Une première question se posait : fallait-il conserver, du moins temporairement, les ministres en exercice? Les derniers choix faits par Louis XV étaient sujets à la critique. C'étaient, avec d'Aiguillon, le chancelier de Maupeou, béte noire des vieux parlementaires, l'abbé Terray, contrôleur général, adroit, mais décrié — deux hommes sur lesquels il nous faudra prochainement revenir, — plus trois personnages secondaires : Bertin, directeur de l'agriculture, suppléant-né de ses collègues empêchés ou absents, homme à tout faire et médiocre partout. Bourgeois de Boynes, ministre de la Marine, dont rincapacilc notoire excitait la risée de ses subordonnés, enfin le duc de La Vrillière, ministre de la Maison du Roi, esprit frivole et courtisan servilc, sans talents, sans savoir, sans vices et sans vertus.
Malgré l'insuffisance de ce personnel politique, bien des gens estimaient que le plus sage était d'attendre et de laisser toutes choses provisoirement en place, pour se doimcr le loisir de la réflexion. C'est le conseil que donnait a sa fille l'impératrice Marie-Thérèse :
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€ Ne précipitez rien ; voyez par vos propres yeux ; ne ciiangez rien ; laissez tout continuer de même * ». Cette attitude d'expectative convenait à l'humeur indécise du Roî. Des scrupules cependant agitaient sa conscience : les ministres actuels, ayant tous approché Louis XV pendant sa maladie, étaient, comme je l'ai dit plus haut, bannis pour une semaine encore hors de la présence du souverain, qui se voyait avec effroi, pendant toute celte période, privé de direction et livré à ses propres forces. Sa jeunesse, son inexpérience risquaient, se disait-il, de lui faire commettre des fautes. Dans cette perplexité, un expédient s'offrit à son esprit : ne pourrait-il se choisir un guide, un « mentor », un homme d*Etat d'une autorité reconnue, et le prendre pour conseiller sans lui conGer de portefeuille? Ainsi parerait-il au présent sans engager l'avenir.
Le surlendemain de l'avènement, celte résolution était prise. L'homme restait à trouver, et là commençait l'embarras*. Faire ce choix à hii seul, son caractère y répugnait; mais où se renseigner? Consulter Marie- Antoinette? Il connaissait par avance sa
I. Lettre du i8 mai 1774. Correspondance publiée par d*Arneth.
3. Pour le récit qui suit, j'ai consulté les Mémoires de Soulavie, de madame Gampan, de Tabbé Georgel, de Morellet, de madame de Genlis, les Souvenirs de Moreau, le Journal du duc de Croy, le journal inédit de Tabbc de Vcri, la Correspondance de Mcrcy-Argenteau, do madame du DcfTand, etc., etc.
réponse : elle indiquerait Choiseul, « Tami de sa famille », le confident de son arrivée à Versailles, et toutes les préventions du Hoi se soulevaient contre cette idée. Il lui %inl alors la pensée de recourir aux lumières de ses tantes. Elles se trouvaient précisément à sa portée, et dans son voisinage. L'ordre, d'abortl donné, d'expédier les princesses au pavillon de Trianon, où elles seraient inoculées, avait été, sur leur demande, changé au moment du départ; elks occupaient le petit château de Choisy, au grand ennui de Marie-Anloinelte, qui flairait un péril dans cette proximité.
Jamais soup<;ons ne furent plus promplement justifiés. Dans l'après-midi du 12 mai, à l'insu de la Heine, un petit conseil de famille se tint, mvstéricusenicnt, dans les appartements privés du Roi. Louis \VI et ses trois tantes \ délibérèrent en commun. Là, on ouvrit et on lut en secret un document émané du Dauphin, écrit par lui, dit-on, à la veille de sa mort, sorte de testament politique, où il désignait à son fils, avec les raisons à Tappui, les personnages qu'il estimait dignes de sa confiance. Qui apporta ces Instructions posthumes? C'est un détail (|ui nesl pas érlairci ; mais, sur l'existence de la note et sur son authenticité, il n'existe aucun doute. Trois noms s'y détachaient : en première ligne, le comte de Maurepas, « qui, disait le Dauphin, a conservé, à ce
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que j'apprends, son attachement aux vrais principes de la politique, que madame de Pompadour a méconnus et trahis », coup droit contre Choiseul et la € politique autrichienne ». Le second nom inscrit était celui du duc d'Aiguillon; puis venait M. do Machault, a homme roide de caractère — je cite les termes du Dauphin, — avec quelques erreurs dans Tesprit, mais honnête homme. Le clergé le déleste pour ses sévérités contre lui; Tt^ge Va beaucoup modéré. »
A ces trois noms. Mesdames, de leur propre mouvement, en voulaient joindre un quatrième, celui du cardinal de Bernis, leur ami, alors ambassadeur à Rome : « Non, répliqua vivement Louis XVI, c'est un poète, je n'en veux pas! » D'Aiguillon, ministre en fonctions, se trouvant hors de cause, la discussion fut circonscrite entre MM. de Maurepas et de Machault. Tous deux, nés en 1701, étaient plus que septuagénaires; tous deux, longtemps ministres, étaient rompus au maniement des affaires de l'État; tous deux, mis en disgrâce pour avoir perdu la faveur de la marquise de Pompadour, avaient vécu depuis éloignés delà Cour, dans une obscure retraite; tous deux, enfin, passaient avec raison pour probes et désintéressés. Leurs caractères offraient d'ailleurs le plus parfait contraste : Maurepas souple, habile, insinuant, mobile dans ses résolutions, sceptique dans ses idées, vite consolé par un bon mot de toutes
les calaslrophos; Machault rigide, austère, un peu cassant, ferme dans ses desseins, immuable dans ses vues. Malgré madame Adélaïde, qui opina pour le comte de Maurepas, Louis XVI se prononça nettement en faveur de Machault. Sans doute comprenait-il, avec son bon sens naturel, 1 utilité pour sa faiblesse d'un appui résistant et l'avantage d'une main robuste pour redresser le gouvernail du navire en détresse. Ce parti déclaré, il se retira un moment j)our rédiger la lettre qu'un page irait porter, dans sa terre d'Arnouville, au futur directeur du cabinet du Roi.
Cette lettre, souvent reproduite, est, dans sa naïve modestie, l'expression trop fidèle des intimes sentiments du Roi, pour que je puisse me dispenser d'en donner le texte complet : « Dans la juste douleur qui m'accable, et que je partage avec tout le royaume, j'ai do grands devoirs à remplir. Je suis Roi : ce nom renferme bien des obligations, mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires. Je ne puis travailler avec les ministres, tous ayant vu le Roi pendant sa maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre profonde connaissance des affaires m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible. Sur ce... Louis, à Choisy, ce 12 mai 1774. »
Dans la chambre où étaient demeurées les princesses, les minutes qui suivirent la sortie du Roi
furent pleines d'agitations et de conciliabules. Le trouble s'aggravait par suite d'une circonstance spéciale. Madame Adélaïde avait pour dame d'atours la comtesse de Narbonne, en qui elle avait toute confiance et qui passait pour être de longue date l'amie intime, « l'âme damnée » du duc d'Aiguillon. C'est cette d«rnière qui, soufflée par le duc, avait prôné auprès de sa maîtresse les mérites de Maurepas, oncle de madame d'Aiguillon, nul choix ne pouvant mieux servir les intérêts de l'ambitieux ministre*. Vive fut la déception de madame de Narbonne lorsqu'elle apprit la volonté royale; elle mit sur-le-champ tout en œuvre auprès de la princesse pour exciter son humeur batailleuse et la décider à l'action. Soit hasard, soit calcul, il se trouva à point nommé, pour appuyer son éloquence, un puissant auxiliaire, l'abbé de Radonvilliers, ex-sous-précepteur de Louis XVI, maintenant l'un de ses secrétaires. Naguère Jésuite, depuis sorti de l'Ordre, mais sans
1. Voici ce que rapporte à ce sujet la Correspondance secrète publiée par Métra : « Deux jours avant la mort de Louis XV, la Comtesse de Narbonne dit à Madame Adélaïde : « Vous devez. Madame, vous attendre à la mort du Roi votre père, et sans doute Monseigneur le Dauphin ne pourra se dispenser de chasser les ministres de son aïeul ; mais il ne peut faire justice que lentement et après s'être mis au fait avec eux du courant des affaires. 11 a cependant besoin de quelqu'un qui puisse le gnider, et je ne vois personne qui puisse mieux remplir cette tâche que M. de Maurepas. » Cette idée fut saisie avidement par Madame Adélaïde, qui la communiqua au Roi dès que Louis XV eut fermé les yeux. »
éclat et sans rupture, c'était un homme honnête, éclairé et disert. Le nom de M], de Machault — suspect do jansénisme et mal vu du clergé, dont il avait jadis diminué la richesse par des édits fiscaux — ne pouvait manquer de déplaire à ce digne ecclésiastique et de choquer ses convictions sincères. 11 s'éleva fortement contre l'élévation d'un homme aussi funeste et acheva d'échauffer Madame Adélaïde. Tous deux, de compagnie*, s'en lurent trouver le Roi pour le faire revenir sur sa résolution.
Les informations manquent au sujet de la scène qui se passa entre ces personnages ; mais on se représente sans peine la pression exercée sur l'esprit du jeune prince, les appels faits à sa conscience, a ses sentiments religieux, les scrupules éveillés de la sorle en son âme et, bientôt après, sa défaite, l'abdication de sa volonté. Il fut convenu qu'on essaierait de a rattraper » la lettre, et que M. de Maurepas aurait la place offerte a M. de Machault. Le sieur Campan, beau-père de la lectrice de Marie-Antoinette, fut expédié en hâte pour arrêter le messager, s'il n'était pas encore en route, et reprendre l'écrit du Roi. Il Y eut un moment d'attente et de vive anxiété. « Si la lettre eût été partie, a dit plus tard Marie- Antoinette -, M. de Machault eût été
I. D'après certaines versions, Madame Adclaïde serait sente aUée trouver le Roi dans sa chambre.