Souvenirs de Moreau
Dépêches » tenu dans cette première période, tiraillé de côtés divers, embarrassé au milieu d'un débat confus, le Roi se levait soudainement, gagnait la porte et s'esquivait, « plantant là » ses ministres, consternés, « bouche béante ». Il fallut courir après lui, le conjurer d'assigner tout au moins une date pour le prochain conseil *.
Ces incartades et ces enfantillages tournaient au profit de Maure pas. Louis XVI, au sortir de ces scènes, le trouvait indulgent et grave, mi-souriant, mi-sérieux, prompt et habile à remettre les choses au point, inépuisable en belles maximes, en judicieuses leçons. A écouter ces paroles de sagesse, pleines d'une modération tempérée par le scepticisme, on croirait ouïr Ulysse parlant par la bouche de Nestor : « Sire, disait -il, ne vous pressez pas, jusque dans le bien que vous faites. Suspendez toujours vos décisions, ne précipitez rien... Vous voulez restaurer la religion et les mœurs? Soit, mais rappelez-vous bien que l'exemple peut tout, et que la rigueur gâte tout. » Il lui disait encore, le prenant par son faible : « Ayez de la justice, de l'amour pour la vérité, de l'application pour vous instruire, de l'économie, un accès facile; et vous ressemblerez à votre aïeul Henri IV, auquel on vous compare déjà '. »
!• Soui^enirt de Moraau.
s. Lettret de la marquite da Boufflert à Deyaiti ^ /oHrni^l 4h 4ttQ 4» Gro^. * Journal de Viiihé d» Y«fi.
Ces conseils tiraient une grande force d'un désintéressement qui n*était pas seulement une apparence. Maurepas, riche, sans enfants, chargé d*années, en prenant le pouvoir n'avait voulu ni traitement, ni pension, ni honneurs d'aucun genre. Un appartement d'entre-sol au château de Versailles, situé au-dessus de la chambre du Roi, avec un escalier de communication — l'appartement autrefois occupé par madame du Barrv, — ce fut tout ce qu'il accepta pour salaire de ses peines, c Par cette conduite, remarque l'abbé Georgel, il prouvait au jeune monarque que, s'il rentrait à son âge dans les affaires, il ne s'y déterminait que pour se dévouer à son service, sans considération d'aucun intérêt personnel. » Il éloignait de même tout soupçon d^ambition pour soi ou de complaisance pour les siens. Il refusa péremptoirement de prendre un portefeuille, c Je ne vous dirai rien sur ceux qui composent votre ministère, répétait-il souvent au Roi. Les uns sont mes proches parents, les autres ne me sont connus que par les idées du public. Mais, quand je suis seul avec vous, je dois répondre à votre confiance en n'ayant ni parents, ni amis, ni ennemis ^ »
C'est à Maurepas que Ton doit faire honneur d'une décision qui valut au souverain une heure de popula-
^i. Journal de l'abbé de Véri.
tOUIS XVI ET TURCOT. 63
rite réelle. Un édit daté du oo mai, le premier qu*ail signé Louis XVI, porta suppression de Timpôt, prétendu volontaire, perçu à chaque changement de règne et connu sous le nom de don de joyeux açènement. C'était une somme d'environ vingtquatre millions à laquelle le Roi renonçait au profit de son peuple. Le préambule de cet édit se terminait par ces paroles : « Il est des dépenses qui tiennent à notre personne et au lustre de notre Cour. Sur celleslà, nous pouvons suivre plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà, des moyens de les réduire à des bornes convenables ; de tels sacrifices ne nous coûteront rien, dès qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets. » L'abbé Terray avait tenu la plume, mais il n'avait fait que traduire les sincères intentions du Roi ; nous en avons pour preuve la lettre généreuse que ce dernier adressait, au sujet de ce préambule, à son contrôleur général : c Je suis heureux, lui disait-il*, de pouvoir, sans compromettre aucun service public, suivre dès à présent les mouvements de mon cœur, voulant, pour soulager d'autant mon bon peuple, retrancher le plus qu'il est possible sur les frais et dépenses de ma maison... L edit donne plutôt à pres-
I. Lettre du i*' juin 177^1. Correspondance publiée par FeaiHet de Conchee. — Cette publication, dont on ne peut faire usage qu*ayec certaines précautions, renferme cependant une quantité notable de lettres d'une authenticité certaine, et celleci semble bien deToîr être du nombre.
r/* AU COUCHANT DE LA MOXAnCIIlE.
sentir les bienfaits d'une bonne adniinislratien qu'il ne les promet. Nous aurons à tenir ce qu'il ne promet pas. » Pour ne pas demeurer en reste, Marie-Antoinette, en même temps, déclarait vouloir refuser le bénéfice d'un impôt analogue, ancien et assez onéreux, que Ton appelait le droit de ceinture de la Reine \ « Qu'en ai-je besoin? aurait-elle dit, on ne porte plus de ceinture. » Vrai ou faux, le mot fit fortune.
Ces mesures, louables par elles-mômes, réalisées avec bonne grâce, impressionnaient bien le public. « Louis XVI, écrit le nouvelliste Métra, semble promettre à la nation le règne le plus doux et le plus fortuné. » La joie et l'espérance allaient s'accroître encore, à quelques jours de là, par le renvoi de l'un des hommes les plus impopulaires qu'eût légués le feu Roi, renvoi où chacun voulut voir le gage et le présage d'une épuration plus complète.
Armand de Vignerot-Duplessis, duc d'Aiguillon, arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu, avait eu la mauvaise fortune d'attirer sur sa tête l'inimitié des trois partis les plus puissants, les plus bruyants surtout, qui, dans ces derniers temps, dirigeassent l'opinion. II était la bête noire des amis du duc de Choiscul, dont il avait hâté la chute et recueilli la succession; il était eu horreur aux partisans do
I. Gat utage remontait au tempt où la bonne, ou Rnq)Onîèr«| p» portait à ^ ç#iAtur«t (l*où loa apneUattoQ.
rancicn parlement, à raison de ses démêlés avec La Chalotais, auxquels on rattachait le coup d'Etat de Maupeou; il était également brouillé avec les philosophes, qui , sans motif fondé, voyaient en lui un agent secret des Jésuites. Par un malheur plus grand, c'était pendant son ministère qu'avait eu lieu l'acte le plus inique qui eût déshonoré la politique européenne, le dépècement de la Pologne et son partage entre l'Autriche, la Prusse et la Russie. Bien qu'en cette occasion il n'eût guère commis d'autre faute que d'être informé un peu tard, il portait cependant la peine de ce qu'il n'avait pu empêcher; car la malchance, en politique, se paie souvent plus cher que la malhonnêteté.
Parmi tant de déboires et malgré les attaques acharnées sur son nom, on doit, en bonne justice, reconnaître au duc d'Aiguillon certaines qualités d'homme d'Etat. 11 était actif, laborieux, d'intelligence alerte. Méthodique et observateur, il possédait le maniement et le discernement des hommes, s'entourant dans chaque branche de spécialistes éclairés dont il prenait l'avis et utilisait l'expérience. 11 avait pu ainsi, bien que c novice en politique », supporter sans faiblir le poids de deux lourds ministères, mener de front la guerre et la diplomatie. « Les ambassadeurs étrangers, dit l'abbé de Vëri*,