CHAPITRE IV
La question dc9 parlements. — Le coup d'État de Maupeou, la réorganisation de la magistrature, la situation à la mort de Louis XV. — Sympatliic secrète de Maurepas pour Tancien parlement. — Les d^Orléans et le catafalque du feu Roi. — Disgrâce de Bourgeois de Boynes. — Turgot au ministère de la Marine. — Tenace défense de Maupeou et de l'abbé Terray. — Pression exercée par Maurepas sur Louis XVL — La Saint- Barthélémy des ministres, — Miromeshil aux Sceaux, Sartine à la Marine, Turgot au Contrôle général. — Déchaînement populaire contre le parlement Maupeou. — Le lit de justice du ri novembre. — La première faute du règne.
En ces débuts pleins de promesse, ce qui faisait encore défaut, sans que nul y paràt songer, c'était un plan d'ensemble, un programme de gouvernement. Changer le personnel, infuser graduellement dans un organisme affaibli un sang pur et vivace, c'était sans doute l'œuvre la plus pressante, et Louis XVI ni Maurepas n'entendaient faillir à cette tâche. Mais, dans la crise dangereuse qui menaçait la
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monarchie, la probité et la capacité des hommes î^craient des remèdes sans vertu, §i l'on ne sentait au sommet une pensée directrice et la volonté ferme d*appliquer des principes étudiés à l'avance. Deux partis différents s'offraient au choix du Roi, dont aucun n*était sans péril, mais qui, suivis avec persévérance, auraient pu l'un et Tautre consolider, prolonger tout au moins, Tédifice vermoulu des \ieilles institutions françaises. On pouvait essayer de <"onser\er le moulo ancien et les formes traditionnelles, en se bornant à réformer quelques abus criants, à remplacer quelques rouages usés, à introduire dans Tadministration l'ordre et l'économie, et >ivre ainsi au jour le jour, sans grande gloire et sans grand éclat, mais avec chance d'éviter les écueils etd'échapl)er aux catastrophes. On pouvait également, si l'on croyait avoir assez de force et de courage, rompre avec une part du passé, trancher hardiment dans le \if, opérer proprio niotu les réformes fondamentales, se servir de l'autorité pour assurer le règne de la justice et de la Hberté, exercer en un mot, selon une expression heureuse, « la dictature du bien public ». De ces deux méthodes de conduite, dont Tune répondait mieux au caractère du Roi et l'autre au vœu de la nation, la première, semble -t-il, était la plus aisée, la seconde la phis sûre. Chacune avait ses avantages et ses inconvénients. L'hésitation était donc naturelle, (lie qu'il fallait craindre avant tout,
Sfy At COUCHANT 0£ LA MONARCHIE.
c'était de les mêler ensemble et d'en essayer tour à tour, en s'exposant ainsi à courir tous les risques et à ne contenter personne. La question se posera si Louis XVI et Maurepas ne tombèrent pas justement dans cette faute, si, après de timides et stériles expériences des deux seuls systèmes rationnels proposés à leur choix, ils n'en adoptèrent pas finalement un troisième — en honneur sous plus d'un régime — et qui s'appelle l'incohérence.
En juin 1774, après quelques semaines de recueillement et de mesures préliminaires, un premier problème se posait, qu'il était urgent de résoudre et dont la solution paraissait devoir indiquer l'orientation du règne. On entend qu'il s'agit de la question des parlements, le plus épineux des litiges que le feu Roi laissât au jugement de son successeur.
Le duel du pouvoir royal et de la haute magistrature était, depuis un siècle et demi, le drame de notre histoire. Cette lutte, tragique et sanglante sous la Fronde, calmée en apparence — mais en apparence seulement -r- sous la main puissante du Grand Roi, vile ranimée sous la Régence, avait rempli de ses péripéties le long règne de Louis \V et entretenu en France une agitation permanente. Affaires de Law, bulle Unigenitus^ querelle de d'Aiguillon avec La C ha Iota i s, ces épisodes retentissants avaient encore aggravé la discorde et fomenté dans toute
l'étendue du royaume une guerre civile qui, pour se faire sans canons ni mousquets, n'en était pas moins redoutable. Six ans avant Favènemcnt de Louis XVI, un homme avait surgi, qui s'était cru de taille à terminer à lui seul le conflit, à rétablir la paix publique par le triomphe définitif du trône sur la magistrature factieuse. Qu'il eût, du premier jour, envisagé tout le péril et toute la grandeur de la tâche, il l'a dit lui-môme en ces termes : « Il fallait* déployer toute la force de l'autorité, ou la perdre sans retour. En effet, ce n'était pas une affaire d'administration, c'était la base même de la constitution et le trône de la monarchie. Existait-il une puissance publique? Ou n'existait- il qu'un fantôme? Avionsnous un seul souverain? Ou la France était-^Ue soumise à douze aristocraties? Tel était le problème inouï qu'avait créé la résistance des parlements. »
Celui qui tenait ce langage se nommait René de Maupeou, fils d'un premier président du parlement de Paris, qui fut garde des sceaux pendant quelques années. Ce « petit homme noir », aux yeux durs, aux sourcils broussailleux, au teir\t bilieux, à la figure chafouine, cachait sous des manières doucereuses une âme ardente, dévorée d'ambition, ime singulière audace, une ténacité indomptable. Homme d'affaires de métier, mais surtout homme de main,
I. Mémoire rédigé par M. de Maupeou pour Louis XVI. — Le chancelier Maupeou^ par Flammermont. Appendice.
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sucliant ce qu'il voiilait et le voulant par tous iiio>cns, sans peur, sans faiblesse, siins scrupule, le personnage était peu sympathique, mais il n'était po'uii méprisable, serviteur précieux, en tout cas, dans une période crilique, pour un prince faible et mou. 11 dut son élévation à Clioiseul, qui, en 1768, le fit chancelier de France. A peine installé dans ce poste, il préparait pendant deux ans, avec une merveilleuse adresse, le coup qu'il méditait et, lorsqu'il jugeait l'heure venue, n'hésitait pas, pour se donner les coudées franches, à jeter bas son prolecleur. Ce seul trait suffit à le peindre.
Je n'ai pas à rappeler ici le détail des opérations qui lui assurèrent la victoire, cette nuit fameuse du 19 au 20 janvier 1771, où chaque membre du parlement, réveillé par deux mousquetaires, reçut une lettre de cachet portant ordre du Roi de se soumettre ou de vendre sa charge; puis, sur le refus opposé par la plupart des magisirals, l'envoi des rebelles en exil, exécuté sur l'heure avec une dureté implacable; enlin l'installation d'une sorte de cour transitoire, dont les membres délibérèrent sous le couvert des baïonnettes. Vinrent ensuite tour à tour la suppression de la Cour des aides, la suppression du Grand Conseil et des juridictions spéciales, l'épuration des parlements de province, la transformation radicale des corps inférieurs de justice, tels que le Chàtelet de Paris, les bailliages d'Auxerreet de Troves,