CHAPITRE PREMIER
L'avènement de Louis XYL — La première journée du règ^e. — Le départ pour Choisy. — État de la France à la mort de Louis XV : Tarmée, les finances, la magistrature, le clergé, Tesprit public. — La nouvelle Cour : Louis XVI, Ma rie- Antoinette, Mesdames tantes, les frères du Roi.
La matinée du 10 mai 1774» à Versailles, s'écoula dans l'attente de l'événement qui ne faisait doute pour personne*. Louis XV, dans la nuit précédente, avait bien, il est vrai, repris un moment connaissance, mais c'étaient ces minutes de lucidité fugitive qui précèdent parfois l'agonie. Il était prêt, d'ailleurs, pour
I. Pour les détails de cette journée du lo mai, voir les Souuenirs de Horeau, les Mémoires de madame Gampan, le Journal dn duc de Groy, la Correspondance secrète de Mercy-Argenteau publiée par le chevalier d^Ârneth, la Correspondance de madame du DefTand, etc., etc.
le redoutable passage, sa maîtresse renvoyée, les sacrements reçus, les ordres donnés, de sa bouche, pour que son petit-fils, Théritier de son trône, fût tenu éloigné du foyer d'infection qu'était sa chambre de mourant. Louis-Auguste, naguère duc de Berry, maintenant Dauphin de France, se conformait, en sujet respectueux, à cette injonction suprême. Confiné depuis Taube dans les appartements de la Dauphine, avec quelques personnes de sa suite ou de son service, il guettait, plein d'angoisse, les messagers qui se succédaient d'heure en heure. Une seule fois, dans cette matinée, il fit acte d'autorité: une lettre de sa main adressée à l'abbé Terray, contrôleur général, lui prescrivait de distribuer aux pauvres de Paris une somme de 200000 livres, afin qu'ils priassent pour le Roi : « Si vous trouvez, ajoutait-il, que ce soit trop, vu les besoins de l'État, vous les retiendrez sur ma pension et sur celle de Madame la Dauphine ». Cet ordre et les termes de ce billet, connus et publiés sur l'heure, excitaient déjà de toutes parts un attendrissement général.
Vers deux heures de l'après-midi, un fracas prolongé, « absolument semblable à celui du tonnerre », ébranla soudain les échos du palais silencieux; des pas nombreux, précipités, résonnèrent aussitôt après dans l'antichambre de la Dauphine. C'était le flot des courtisans qui désertaient en masse l'appartement du roi défunt pour se ruer vers le nouveau maître.
Louis XVI ni Marie-Antoinette ne se trompèrent au bruit. D un mouvement spontané, ils tombèrent à genoux, levèrent leurs mains au ciel : « Mon Dieu, s*écrièrent-ils, guidez-nous, protégez-nous, nous régnons trop jeunes! » D après quelques récits, le jeune prince, bouleversé, perdit un moment connaissance. En revenant à lui, il se jeta dans les bras de sa femme, la serra sur son cœur* : « Quel fardeau! lui dit-il, mais vous m'aiderez à le supporter ». Il resta ensuite un moment comme écrasé, les deux poings sur les yeux, et on l'entendit répéter : « Quel fardeau ! ... A mon âge ! ... Et l'on ne m'a rien appris ! d
Cette scène fut courte. Les devoirs commençaient, et tout d'abord les plus pressants, les devoirs d'étiquette. La comtesse de Noailles entra, pria Leurs Majestés de quitter leur chambre exiguë, pour venir, dans une pièce plus vaste, agréer les hommages des princes du sang et des grands officiers. Debout, appuyés l'un sur l'autre, la Reine tenant son mouchoir sur les yeux, ils reçurent ces premières visites. Puis ce fut un message du duc de La Vrillière, ministre de la maison du Roi; sur une large feuille de papier, il avait inscrit « à mi-marge » les questions dont la solution lui paraissait urgente au sujet du cérémonial. Louis XVI prit la note, l'étudia et,
1. Réflexions hUioriques êur Marie-Antoinette, par le Comte de ProTence. Manuscrit publié par H. E. Daudet dans la Revue des Deux Mondes du i5 juiUet 1906.
de sa main, écrivit les réponses avec calme et justesse d*esprit. Il s'occupa ensuite des préparatifs du départ, car une règle absolue lui interdisait tout séjour dans une demeure où la mort avait fait son œuvre. Il fut convenu qu'on irait à Choisy. Le Roi, la Reine et leur suite habiteraient dans le grand chftleau; Mesdames, filles de Louis XV, qui n'avaient point quitté leur père durant sa maladie et pour lesquelles on redoutait une contagion dangereuse, s'établiraient dans le petit château, pour subir l'inoculalion. Tandis qu'on attelait les carrosses, Marie- Antoinette, à la hâte, écrivit à l'Impératrice pour lui apprendre la nouvelle ; on conserve ces courtes lignes, qui trahissent le trouble sincère d'une âme jeune et sensible : « Madame ma très chère mère, que Dieu veille sur nous ! Le Roi a cessé d'exister dans le milieu du jour... Mon Dieu, qu'allons-nous devenir?
monsieur le Dauphin et moi, nous sommes épouvantés de régner si jeunes. O ma bonne mère, ne ménagez pas vos conseils à vos malheureux enfants ! »
Le départ des souverains eut lieu entre cinq et six heures du soir. Toute la cour de Versailles les suivit le jour même, et le lendemain vit débarquer les personnages demeurés & Paris. Sur la route de Choisy, pendant la journée du 1 1 mai, « la circulation fut immense » . Le mouvement des esprits était plus grand encore : la curiosité, l'espérance, l'inquié-
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tude, agitaient les ftmes ; mille questions se posaient, dont la réponse était incertaine et pour lesquelles on cherchait des indices. Quelle serait l'influence de Mes> dames, tantes du Roi? La Reine aurait-elle du crédit? Les ministres en place avaient-ils chance de rester au pouvoir? Ghoiseul allait-il revenir? L'adolescent couronné voudrait-il, au début, à l'exemple de son aieul, se donner un premier ministre, un guide pour son inexpérience? Allait-on voir surgir un second cardinal de Fleury?
En cette première journée, le seul acte du nouveau roi fut pour régler le sort de madame du Barry. Réfugiée depuis quelques jours dans le château de Rueil, chez son amie la duchesse d'Aiguillon, la favorite attendait avec anxiété l'événement qui allait consacrer sa disgrâce. Elle apprit la mort de Louis XV par l'arrivée d'une lettre de cachet qui l'exilait à Pont-aux-Dames, vieille abbaye de la Brie champenoise, qui servait quelquefois de Bastille pour les femmes. Elle partit sur-le-champ, sanglotante, résignée pourtant. Dans le désarroi général, ce petit coup d'État passa presque inaperçu. Sauf ce point, résolu d'avance, les affaires du royaume restaient comme en suspens. Les ministres en exercice, ayant, pour la plupart, approché le feu Roi dans ces dernières semaines, devaient, par ordre de la Faculté, demeurer pour neuf jours éloignés de Choisy. Seul M. de Sartine, lieutenant général de police, vit un
moment Louis XYI, qui lui recommanda deux choses : « une grande vigilance sur les mœurs » et, d'autre part, « le soulagement des pauvres » par l'abaissement du prix du pain. Mû par une pensée analogue, le Roi supprima du même coup, pour lui comme pour les siens, T extraordinaire de la bouche, « Je nourris ma famille, mais simplement », dit-il en formulant cet ordre. Et, de fait, tout le temps du séjour à Choisy, la table fut frugale, le train de vie sans faste. Tous ces détails, connus, colportés, commentés, produisaient sur l'esprit public l'impression la plus favorable.
C'est une vérité établie que chaque souverain rencontre, en montant sur le trône, une bonne volonté générale qui facilite ses commencements. Gomme les individus, les peuples goûtent la nouveauté, car tout changement implique une espérance» Ce sentiment se faisait jour avec une force toute spéciale après un règne de cinquante-neuf ans, dont le déclin, chargé de fautes sans nombre, avait fait oublier de tous, et jusqu'à l'injustice, les périodes de prospérité et de gloire réelle du début. Au jeune homme de vingt ans qui ceignait la couronne, il ne fallait pas moins que celte sympathie unanime et l'encouragement populaire pour compenser les périls et les embarras de la plus lourde succession qu'aucun prince héritier eût jamais recueillie.
La France, à la mort de Louis XV, était comme un homme vieillissant, dont le corps paraîtrait encore droit et robuste, mais dont tous les organes vitaux seraient attaqués et rongés par un virus subtil. Vers quelque endroit que Ton tournât les yeux, se révélaient les indices de ce mal funeste. L'antique instrument de nos gloires militaires, l'armée de Lawfelt, de Fontenoy, avait été profondément atteinte par les désastres de la guerre de Sept Ans. Les soldats sans doute restaient braves, les chefs prêts à faire leur devoir au feu, mais il manquait la confiance, le prestige, ce qui est l'âme de la victoire. D'ailleurs, l'argent faisait défaut pour réparer les brèches d'un armement insuffisant, comme l'énergie pour remédier aux vices d'une organisation reconnue défectueuse. La situation financière était encore plus déplorable. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire ce que M. d'Invau, xjontrôleur général, avant de prendre sa retraite, dans un mémoire confidentiel daté de 1769, ne craignait pas de dire à Louis XV : « Les finances de Votre Majesté sont dans le plus affreux délabrement. Il s'en faut aujourd'hui de cinquante millions que les revenus libres n'égalent les dépenses.... Chaque année a accumulé une nouvelle dette sur celle des années précédentes. Les dettes criardes montent aujourd'hui à près de 80 millions. Pour comble d'embarras et de malheur, les revenus entiers d'une année sont consommés par anticipation... Cette
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situation, concluait-il, est plus qu'effrayante. Il n est pas possible de la soutenir plus longtemps, et nous touchons au moment où elle jetterait le royaume dans les plus grands malheurs, sans qu'il restât de moyens pour y remédier. » L'abbé Terray, successeur de d'Invau, habile et dénué de scrupules, avait procuré au Trésor un soulagement précaire, en réduisant arbitrairement le revenu des sommes ducs par l'État à ses principaux créanciers; mais ce système de « banqueroute permanente », en irritant justement le public, achevait de détruire le crédit ; d'autre part^ les impôts, très inégalement répartis, écrasaient, en certaines provinces, les travailleurs et les propriétaires ruraux. Dans quelques régions des Cévennes, du Dauphiné, du Limousin, les paysans cessaient de cultiver leurs champs, les contributions, disaientils, dépassant le rapport des terres. Cette misère pi^ésentait un douloureux contraste avec le luxe de la Cour et les folles prodigalités de la Maison du Roi. On avait pu craindre un moment qu'une ruine irrémédiable atteignît le corps de justice. Les longues luttes soutenues par Louis XV contre les parlements, le coup audacieux de Maupeou brisant la plus ancienne des institutions du royaume, et la résistance acharnée opposée pendant quelque temps à la magistrature nouvelle, avaient jeté dans le pays un trouble inexprimable. Toutefois, dans les dernières années, le calme se rétablissait un peu; les
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cours instituées par Maupeou faisaient de sensibles progrès dans la confiance des justiciables, et certaines négociations secrètement engagées avec les chefs les plus connus de l'ancien parlement permettaient d'espérer une pacification prochaine.
Pour être moins publiques, les dissensions dans le clergé n'étaient guère moins vives et profondes. Bon nombre de prélats en vue sympathisaient hautement avec les philosophes, inquiétant les consciences et scandalisant les fidèles. D'autres, plus orthodoxes, se consolaient du déclin de la foi en menant une campagne ardente contre la religion réformée et réclamaient des mesures de rigueur, qui suscitaient, parmi les philosophes, des protestations véhémentes. Nous verrons ce fâcheux conflit se propager pendant toute la première partie du règne de Louis XVI. Le bas clergé, plus tolérant, mais de discipline relâchée, végétait trop souvent dans une indiCTérence inerte.
De tant de causes d'inquiétude, une des plus graves était l'état de décomposition et d'anarchie morale de Tancienne société française, jadis si vigoureusement constituée. Il est véritablement trop commode d'attribuer aux seuls philosophes le progrès effrayant, dans la seconde moitié du règne de Louis XV, des idées révolutionnaires. Les événements, il faut le reconaître, avaient singulièrement préparé le terrain. Les revers militaires, les déboires
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humiliants de la politique extérieure, TafFaire des parlements et les scandales publics de Texistence du Roi, avaient fortement ébranlé le respect de l'autorité, déconsidéré le pouvoir. Dans les salons, dans les cafés, dans les cénacles littéraires, dans les milieux bourgeois comme chez les grands seigneurs, tout était discuté, bafoué, battu en brèche, et le cynisme des propos rivalisait avec l'audace de la pensée, A cet état d'esprit d'un peuple dépris peu à peu de ses anciennes croyances, le « parti philosophe » vint apporter, à point nommé, € des chefs, des cadres, une doctrine * ». Réduit à ces limites, son rôle n'en reste pas moins grand, comme sa responsabilité. Cependant, si les fondations étaient profondément minées, la façade demeurait debout, intacte en apparence. « La forme, le simulacre de la durée, l'étiquette de la solidité, dit un contemporain*, subsistaient, et défendaient encore l'édifice, comme des murs de carton peint défendraient une ville, si l'ennemi les prenait pour des remparts de pierre. » La France, avec des aspirations et des idées nouvelles, conservait de vieilles mœurs. « Chacun avait et gardait son enseigne, qui le gardait à son tour. »
11 en était surtout ainsi à l'éggrd de la forme du gouvernement national. Nul ne songeait à renverser la monarchie traditionnelle. Malgré la désaffection
I. Albert Sorel, V Europe et la Réi^lution, t. I. a. Souvenirs du baron de Frénilly.
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grandissante, malgré l'impopularité trop réelle de la personne du Roi, la France, dans son ensemble, était encore foncièrement royaliste. « Ce louable sentiment est inné chez les Français, constate un clairvoyant étranger*. Le dernier des ramoneurs est transporté de joie quand il voit son souverain. Il gémit sous le poids des impôts, murmure, et pourtant donne son dernier sou... Ce qui, chez les Français, est digne de respect et mérite d'être imité, c'est leur amour pour leur patrie et leur souverain. » On en eut une preuve manifeste le jour de la mort de Louis XV ; Paris tout entier prit le deuil, dans les hôtels des grands et dans les boutiques des faubourgs, c L'artisan, le portefaix, ceux à qui il ne fait réellement rien qu'un roi soit mort, s'étudiaient à attrister leurs vêtements. Il semblait que chacun eût perdu son père *. »
Il est d'ailleurs permis de croire que cette force persévérante de l'esprit monarchique n'était pas sans danger pour le jeune prince sur les épaules duquel tombait le fardeau du pouvoir. On croyait tout possible au Roi; on attendait donc tout de lui. € Jamais on n'avait tant parlé d'Henri IV et tant vanté Richelieu. Les imaginations caressaient l'idéal d'un roi législateur', » De cette disposition, l'Impératrice