Albert Sorel, l'Europe et la Révolution
Marie-Thérèse se félicitait naïvement : t II y a des abus énormes, mandait-elle à sa fille, mais ils augmentent en ce moment les ressources (c'est-à-dire les moyens de popularité), en les abolissant et en s*attirant par là les bénédictions du peuple ^ » Le mal était que ces abus, consacrés par un long usage, servant de puissants intérêts, seraient peu faciles à détruire. Il y faudrait, dans tous les cas, du temps, de la patience, des ménagements, du tour de main. La confiance du début, pour n'être pas assez rapidement justifiée, risquait de se tourner en déception amère. On serait d*autant plus sévère, que l'on aurait espéré davantage.
Ces écueils, ces obstacles, ces embarras de toute espèce, entrevus par Louis XV, avec cette clairvoyance lucide et inutile qui lui découvrait le péril sans lui donner la force, ni même Venvie d'y échapper, lui faisaient dire, peu de semaines avant sa fin, avec une mélancolique ironie : c Je vois bien comment va la machine, mais j'ignore ce qu'après moi elle deviendra et comment Berry* s'en tirera ». Paroles qui, travesties et détournées de leur vrai sens, sont devenues la célèbre formule : c Après mol, le déluge! Ti>
I. Lettre du 3o mai 177^. Correspondance publiée par d'Arneth.
3. Louis XVI, avant d'avoir reçu le titre de Dauphin par la mort de son père, portait, ainsi qu'on sait, le titre de duc de Berry, sous lequel son grand-père avait conservé l'habitude do le désigner.
LOUIS XYI BT TURGOT. 13
A quelles mains le vieux Roi passait-il ce sceptre pesant, il convient, pour s'en rendre compte, d'étudier d'un peu près la personne de celui que la haine politique des uns, la fidélité dynastique et la pitié des autres, ont peint sous des couleurs si violemment disparates, que l'on a peine à dégager, parmi tant de portraits divers, la physionomie véritable.
Louis XVI n'était pas, à vingt ans, l'être épais, le « lourdaud », la € masse inerte et mal taillée », que contemplèrent avec stupeur les populations assemblées autour du carrosse de Varennes. Des témoignages autorisés le représentent, à l'époque de son avènement, sous un aspect plus sympathique. Le léger embonpoint qu'il tenait de son père, et qui le vieillissait un peu, lui donnait, assure-t-on, dans les cérémonies publiques, une certaine majesté précoce; sur le trône, il avait « bon air ». Mais sa marche pesante, l'habitude, au repos, de « se dandiner d'un pied sur l'autre », lui retiraient, quand il était debout, une partie de ces avantages. Son visage plein, au nez busqué, à la carnation colorée, n'avait « rien de désagréable », n'était que les dents, mal rangées, ôtaient de la grâce au sourire. Ses yeux voilés de myope n'étaient pas sans douceur; il s'en dégageait même parfois, quand il suivait sa pensée intérieure, un certain charme de mélancolie. Par malheur, sa timidité, en l'empêchant de regarder les gens en face et avec assurance, détruisait l'apparence de cette fran-
chise qui était dans son cœur. La voix, sans être dure, était peu harmonieuse et passait, dès qu'il s'animait, du médium à Taigu avec une rapidité discordante. Sa tenue était simple, et telle qu'elle eût convenu au plus obscur de ses sujets : un habit gris le matin, et, après la toilette, un uniforme brun ou bleu, de nuance toujours foncée, de drap uni, sans broderies ni dentelles; une épée d'acier ou d'argent; les cheveux arrangés sans art; et quelquefois une négligence qui lui valait les semonces de la Reine, quand, au sortir de son atelier mécanique, il entrait chez sa femme, dépeigné, couvert de poussière, les mains noircies par le travail.
Ce penchant qu'il montrait pour les travaux manuels est ce qui, dès les premiers temps, lui a valu le plus d'attaques, et les attaques les plus injustes. « Hélas! observait Marmontel*, lorsque Louis XIV s'amusait à engloutir des millions dans Versailles, Trianon ou Marly, on applaudissait; et lorsqu'un jeune roi s'amuse à tourner une boîte ou à limer une clé, qui ne coûtera que cinq sols à son peuple, on y trouve peu de décence. En vérité, les hommes méritent d'être malheureux ! io II est certain que sa constitution sanguine, et le soin même de sa santé, lui faisaient une nécessité de l'exercice et du mouvement, robuste au point que, dans l'intimité, il se divertis-
I. Lettre du 37 avril 177G à madame Necker. Archives de Goppet.
sait à jucher un jeune page sur une énorme pelle à feu et à faire le tour de la chambre en le portant à bras tendu. A la chasse» assure d*Allonville, on le voyait souvent « descendre de cheval pour couper du bois et exercer sa force par d'autres violents travaux ». La même raison explique son extraordinaire appétit. Peu raffiné d'ailleurs, il ne mangeait que des mets les plus simples, de même qu'il ne buvait de vin pur qu'au dessert. Ce qu'on a raconté de son intempérance parait n'être qu'une calomnie, que rien ne justifie. Disons encore que, dans le début de son règne et avant le découragement résultant de tant d'insuccès, les heures qu'il consacrait aux exercices du corps ne furent jamais dérobées au travail. La chasse, sa grande passion, était fréquemment délaissée pour le devoir royal, et, informé des plaisanteries qui couraient dans la capitale sur son goût pour la serrurerie, il renonça pour de longs mois à ce passetemps inoffensif.
Le moral était, chez Louis XVI, en accord avec le physique : un défaut absolu de brillant et de séduction, un esprit sain, solide et lourd. € Cet homme est un peu faible, mais point imbécile, mandait l'empereur Joseph II à son frère Léopold après son séjour à Versailles*. Il a des notions, il a du juge-
I. Lottre du 9 juin 1776. Introduction à la Correspondance de Hercy-Argenteau publiée par le chevalier d*Arneth.
ment, mais c'est une apathie de corps comme d*esprit. Il fait des conversations raisonnables; il n a aucun goût de s'instruire, ni curiosité. Enfin le fiât lux n*est pas venu; la matière est encore en globe. » Ce jugement d'un beau-frère, bien qu'assez juste en soi, pèche néanmoins par la sévérité. L'esprit du nouveau Roi ne manquait en eflfet ni d'étendue ni de lucidité; sa mémoire était remarquable, et, bien qu'il eût été médiocrement instruit, il avait en histoire, en géographie, en science mathématique, des lumières supérieures à celles de la plupart de ses sujets. Avec cela, de la méthode, de la réflexion, du bon sens, mais une lenteur de conception et une gaucherie intellectuelle qui l'empêchaient souvent de mettre ces dons à profit, et le laissaient déconcerté, ou cabré brusquement, devant une objection, une difficulté imprévue.
Même maladresse à employer ses qualités de cœur et ses réelles vertus. Sensible et bon, voulant le bien avec sincérité, il blesse à chaque instant les gens par des mots malheureux, des plaisanteries brutales et d'inutiles coups de boutoir. Il n'est jamais aussi fâcheux que lorsqu'il est de belle humeur. € Au coucher, rapporte le duc de Croy*, il tournaille plus d'une demi-heure, cherchant à ricaner sur tout, à faire des plaisanteries sur rien. J'aurais bien désiré