‹ Au couchant de la monarchieChapitre 41 sur 148 · Journal de Tabbc de Vérî · texte numérisé non relu

Journal de Tabbc de Vérî

qui, du fond de son monastère, conjurait son neveu de ne point céder aux instances des « ennemis de la religion » et des suppôts de la philosophie. L'archevêque de Paris et quelques ecclésiastiques notoires tenaient un langage analogue. Le chancelier, de son côté, se défendait avec adresse. Sans entrer lui-môme dans la lice, il poussait son ami Vergennes à lire dans le conseil du Uoi un long mémoire qui justifiait la suppression de l'ancien parlement et exposait éloquemment les dangers du rappel. Louis XVI, dans cette mêlée, ne savait trop auquel entendre. 11 se hornait, selon sa méthode ordinaire, à classer et à étiqueter notes , lettres * et mémoires sous deux rubriques, intitulées: Opinions /àçorables au retour des anciens parlements^, Opinions favorables aux parlementé actuels, serrait le lout dans une armoire, et ne se décidait sur rien.

Le lo août, Maurepas, voyant le temps couler sans rien produire, prit le parti d'aborder franchement la question. Le Journal de Véri reproduit ce long enlrelien, dont je donne ici des fragments : « Les délais, dit M. de Maurepas, accumulent et gâtent les affaires. Il ne faut pas croire que vous n'ayez que celle-ci à arranger. Le jour où vous l'aurez résolue, il en naîtra une autre; c'est un moulin perpétuel, qui sera voire ]3ar(age jusqu'à votre dernier soupir. L'unique moyen d'en soulager l'imporlunité, c'est une décision expédilive, pourvu

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que la rcllcxion ail précède. Je ne vous parlerai plus des arrangemenls parlementaires, jusqu'à ce que votre parti soit pris pour le chancelier, parce que ce seraient des paroles perdues... Mais lui avez-vous parlé, à lui, des parlements et de la ipagislralure? — Pas le moindre mot, dit le Roi. A peine, ajouta-t-il en souriant, me fait-il Thonneur de me voir; il ne me fait pas celui de me parler. . . Mais l'embarras du successeur! » Sur cette exclamation, le « Mentor » propose divers noms, en premier lieu Malesherbes, Fami intime de Turgot et l'honnête homme par excellence : « Je sais bien, répond Louis, que c'est celui que tout le monde porte, mais il ne me convient pas, à moi *. — Je vous proposerais encore monsieur Turgot lui-même, reprend Maurepas, si vous ne le gardiez pour la finance, pour laquelle vous seriez encore plus embarrassé. — Il est bien systématique, objecta le Roi, et il est en liaison avec les Encyclopédistes. » La conférence prit fin sans aucune décision formelle, mais avec l'aveu arraché qu'il en fallait une prompte, et la promesse réitérée que ce serait chose faite avant le départ de Compiègne.

Une conversation identique, et sans résultat plus certain, eut lieu, à quelques jours de là, au sujet de l'abbé Terray. Louis XVI, sans accorder d'estime à

I. Les préyentions de Louis XVI contre M. de Malesherbes dataient de lepoque où co dernier, directeur de In Librairie, avuit été accusé de soutenir les intérêts de rKnc;»'clo|>édic.

son contrôleur général, rendail justice à ses talents, à son expérience des affaires. « Il se défend bien! » disait-il, en lisant ses rapports sur la gestion financière du royaume, et il murmurait tristement : <x Je voudrais bien pouvoir le garder, mais c'est un trop grand coquin! C'est fâcheux*. »

De fait, cynique et débauché, «c l'un des plus mauvais prêtres qu'on ait connus », Tabbé ïerray nï'tait pas moins un administrateur habile, d'esprit délié, fertile en ex[)€dients, incomparable, dit Tabbé de Véri, « pour donner une tournure honnête aux démarches les plus iniques ». Trois ans après l'avoir fait renvojer, M. de Maurcpas déclarait en entendant son nom : < iNous vivons encore sur ses moyens », justiFiant ainsi cette boutade attribuée au duc de Choiseul ; « A la place du Roi, je l'aurais gardé, et j'aurais fait mettre sur son bureau un chapeau de cardinal et une potence; je suis sur qu'entre les deux il aurait bien fait. »

Tcrray ni Maupeou, comme on pense, n'étaient sans se douter du coup qu'on méditait contre eux. A défaut d'autre indice, le visible embarras du Roi, le soin qu'il apportait à fuir tout tètc-à-tète, eussent suffi pour les mettre en garde. « Ils me chasseront, disait Torray à son ami Cromot, mais je ne >eux pas être

i. Journul inédit de i'ubbc de Vérii

LOUIS XVI Bï TURGOT. Ul

la dupe des sottises que je les vois disposés à commettre. » Maupeou, de son côte, avec sa rudesse coutumière, s'écriait en parlant du Roi : « D'ici quelques joui^s, il me renverra; mais, une fois moi parti, il est f...* » 11 continuait pourtant la lutte et appelait de ses vœux une discussion publique dans le conseil du Roi. Il prépara même dans ce but une sorte de discours, dont on a retrouve le texte* : « Tout changement est un mal, } lit-on, quand il n'est pas nécessaire. Rappeler les anciens parlements, c'est condamner le passé, c'est anéantir un exemple qui devait être le frein éternel des parlements, c'est peutêtre anéantir la possibilité de renouveler un pareil exemple, si jamais il devenait nécessaire... » — « Si trois années, ajoutait-il plus loin, n'ont pu affermir une résolution si nécessaire dans son principe, si complète dans ses effets, il en résultera. Sire, la conviction que tous les efforts de l'autorité contre les parlements ne sont que des efforts passagers, que ces corps surnagent toujours; et des lors, qui de vos sujets osera jamais se hasarder sur la foi de l'autorité? Qui de vos sujets acceptera des places, dont bientôt il ne lui resterait que le triste souvenir, la honte, et peutêtre la persécution? » Et, dans une période saisissante, il évoquait dans le lointain de sombres et trop réelles

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