Souvenirs do Moreau
avait écrit, avec Miromesnil, le préambule des neuf édits qui devaient rétablir les magistrats exilés sur leurs sièges, en leur imposant certaines règles destinées à prévenir le retour des écarts d antan. Le morceau se termine ainsi : « Nous sommes assuré que les magistrats se rendront recommandablcs par la sagesse de leur conduite, que l'esprit de corps cédera en toute circonstance à l'intérêt public, que noire autorité, toujours éclairée sans être jamais combattue, ne se trouvera obligée dans aucun temps de déployer toute sa force, et que, par les précautions dont elle veut s'environner, elle n'en deviendra que plus chère et plus sacrée, i> Espérance généreuse et vœu plein de candeur, dont un prochain avenir allait démontrer l'illusion.
Pour donner plus d'éclat à cette mesure réparatrice, le Roi s'était déterminé à déclarer ses volontés avec l'appareil solennel usité dans les m lits de justice ». On désignait ainsi les assemblées, traditionnelles en France, où le souverain, venant au parlement, lui faisait connaître en personne son intention de promulguer une loi, et ordonnait son enregistrement pour qu'elle eût toute sa force. Les anciens rois, dans ces séances, occupaient im trône d'or; on y substitua par la suite un vaste siège formé de cinq épais coussins et surmonté d'un dais, que l'on appelait jadis « un lit », d'où le nom de lit de justice donné par extension aux assemblées clles-mê-
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mes '. Ce trône monumental, fabriqué sous Louis XII, était de velours violet parsemé de lis d'or ; la salle entière était tendue d*étoflFe également violette; le Roi portait un habit de même nuance, avec des plumes blanches au chapeau.
Maurepas craignait que la timidité naturelle de Louis XVI ne paralysât ses moyens dans cette imposante circonstance. Il se rappelait Louis XV, si fortement impressionné quand il prenait la parole en public, qu'à peine pouvait-il balbutier quelques phrases inintelligibles. Il cita cet exemple à son royal élève : « Et pourquoi voulez-vous que j*aic peur? » lui répondit Louis XVI. Maurepas, par précaution, lui fit pourtant répéter sa leçon, « en l'accompagnant d'un mouvement de la main comme pour marquer la mesure : « Trop vite, lui dit-il à la fin, on ne vous a pas bien entendu. — Vraiment? reprit le Roi avec simplicité. Ah! si j'avais la bonne grâce et la tenue du Comte de Provence, ce serait à merveille! Mais, moi, je bredouille,* et cela n'ira pas bien*. i> Une plus sérieuse cause d'anxiété fut l'avis qu'on reçut, de sources difiérentes, que la salle du Palais où se tiendrait le lit de justice était minée et sauterait sous les pas du Roi. On visita les caves et les souterrains du Palais, et l'on ne trouva rien. Mais quelque chose de cette histoire avait
I. Souvenir» d'un page, par le comte d^Hézeckes. a. Journal de l'abbé de Véri.
transpiré dans le public, et il en résulta, pendant toute la séance, un trouble f^énéral qui nuisit à l'eflFet.
Le 12 novembre, à sept heures du matin, Louis XVI, escorté de ses frères, des grands officiers de la couronne et d'un immense cortège, quitta la Muette, en carrosse d'apparat, et suivit la route de Paris. Il traversa sa capitale parmi des acclamations enthousiastes et se rendit à la « grand'chambre » du Palais, qu'on avait disposée pour cette solennité. Il présida d'abord une assemblée particulière des princes du sang et dés pairs du royaume, auxquels il annonça « sa résolution prise de rétablir dans leurs fonctions les anciens membres de son parlement. Ce bienfait, ajouta-l-il, est une preuve de ma tendresse pour mes sujets, mais je ne perds point de vue que leur tranquillité et leur bonheur exigent que je conserve mon autorité dans toute sa plénitude ». Miromesnil prit ensuite la parole pour expliquer et commenter les mesures ainsi décidées. Louis XVI termina par ces mots : « Messieurs, je suis assuré de votre attachement et de votre zèle pour donner à tous mes sujets l'exemple de la soumission. » Après quoi, le grand maître des cérémonies s'en fut chercher les « officiers de l'ancien parlement » et, de la part du Roi, les invita à reprendre leurs places.
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Les magistrats entrèrent, en grand costume, et reprirent en silence les sièges d'où, quatre années auparavant, ils s'étaient vus brutalement arrachés. Louis XVI s'exprima alors en ces termes : « Messieurs, le Roi mon très honoré seigneur et aïeul, forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce que le maintien de son autorité et l'obligation de rendre la justice à ses sujets exigeaient de sa sagesse. Je vous rappelle aujourd'hui à des fonctions que vous n'auriez jamais dû quitter; sentez le prix de mes bontés et ne les oubliez jamais... » Après une rapide allusion à l'ordonnance destinée à prévenir le retour des anciennes révoltes, il concluait par ces paroles : « Je veux ensevelir dans l'oubli tout ce qui s'est passé, et je verrais avec le plus grand mécontentement des divisions intestines troubler le bon ordre et la tranquillité de mon parlement. Ne vous occupez que du soin de remplir vos fonctions et de répondre à mes vues pour le bonheur de mes sujets, qui sera toujours mon unique objet. » Cette harangue fut débitée posément, d'une voix nette, et sur un ton de fermeté qui surprit l'assistance*. Suivit la lecture des édits rétablissant, avec le parlement, le Grand Conseil et la Cour des Aides, et de l'ordonnance rela-
I. « Sa voix a été forte, presque menaçante ■•, écrit M. Barthès, g-ouverneur des pagres de Madame, présent ù la séance. — Lettre du i3 novembre 177&. Archives du dépt. de TAube.
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live a la discipline de ces c()q>s. 11 no fut pas question dans cette journée des parlements de province ni des autres juridictions supprimées par Maupeou. Ce fut l'œuvre des mois suivants; près d*un an s'écoula avant que l'œuvre entière de l'ex-chancelier fiU définitivement détruite.
Le départ du Palais et le retour du cortège royal à la Muette furent salués par des ovations plus frénétiques encore rjue l'arrivée. « La canaille de Paris, écrit un spectateur sceptique, se réjouissait sans savoir pourquoi. » Louis XVI jouissait innocemment de cette allégresse populaire. On voit le reflet de cette joie dans les lignes triomphantes que Marie- Antoinette, à quatre jours de là, adressait à sa mère : « La grande affaire des parlements est enfin terminée ; tout le monde dit que le Roi y était à merveille. Tout s'est passé comme il le désirait... J'ai bien de la joie de ce qu'il n'y a plus personne dans l'exil et le malheur. Tout est réussi, et il me parait que, si le Roi soutient son courage, son autorité sera plus grande et plus forte que par le passé. » Combien plus clairvoyante est cette autre contemporaine, qui écrit à la même époque : « Il s'agit de savoir si ce sont des juges ou des tyrans qu'on va remettre sur les fleurs de lys*. »