I. Lettre de mademoipelle de Lespinasse du 3o octobre
LOUIS XVI KT TlîBGOT. 12V
L'acte historique dont on vient de lire le récit, dégagé des passions du jour et envisagé à distance, avec le recul des années, apparaît comme la première faute du règne de Louis XVI, et Tune des plus chèrement pavées; car, dans le domaine politique, renouer une tradition est fréquemment plus difficile, et non moins dangereux, que la rompre. Que le coup d'État de Maupeou eût été brutal dans la forme, cruel dans certaines de ses suites, scandaleux, si Ton veut, par quelques-uns des hommes dont il dut se servir, on ne peut songer à le nier; ainsi d'ailleurs s'explique Terreur d'un prince juste, honniHe et sensible. Mais le fait essentiel, c'est que Maupeou avait, somme toute, réussi dans son entreprise, et que, dans la période troublée que traversait alors la France, son œuvre servait puissamment l'inlérAt de la royauté. Le plus fort était fait; un mot du Roi, l'apparence d'une volonté ferme, eût achevé de briser les dernières résistances. Par l'infusion d'un sang nouveau, on eût aisément remédié au seul vice du nouveau régime, l'indignité du personnel improvisé au lendemain d'une bataille. Ainsi conservait-on en main un instrument souple, maniable, assez robuste pour aider l'action du pouvoir monarchique, et pas assez pour la contre-carrer. Au contraire, en rappelant les anciens parlements, le Roi relevait de sa ruine et reconstituait légalement un grand parti d'opposition, tracassier, méfiant,
ombrageux. Malgré les promesses faites et les précautions prises, les magistrats remontaient sur leurs sl^ges plus imbus que jamais de leurs prétentions séculaires, aigris par la persécution, enivrés de leur victoire, convaincus de leur toute-puissance, prêts à des séditions nouvelles. Comment compter, d'ailleurs, sur ces revenants d'un autre âge pour comprendre Tutilité d'un programme de réformes, sur cette antique institution pour rajeunir un État vieillissant? Le parlement, de ])ar sa nature même, tout en troublant la quiétude des partisans du statu quoy serait forcément un obstacle à ceux qui prétendraient agir, et le système cher à Turgol, la rénovation nationale opérée par le Roi lui-même armé du pouvoir absolu, rencontrerait, dans Tinerlie ou le mauvais vouloir de la magistrature, la barrière où il se briserait.
Sans aller jusqu'à dire que le rappel des parlements fut la cause essentielle de la chute de la monarchie, on peut admettre tout au moins, avec l'un des curieux qui, après le lit de justice, virent passer le cortège royal parmi les vivats de la foule, qu'en cette journée fameuse, Louis XVI a, de ses propres mains, « posé la première pierre de la Révolution * ».