‹ Au couchant de la monarchieChapitre 56 sur 148 · Journal de l'abbé de Véri · texte numérisé non relu

Journal de l'abbé de Véri

Aussi, en laissant entrevoir les mesures qu'il aurait à prendre pour prévenir la disette, faisait^il appel, par avance, à la fermeté du souverain, a sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est absolument impossible d'éviter en cette matière, quelque système qu'on suive, quelque conduite qu'on tienne ». Sur les c clameurs », il voyait juste; mais ce qu'il n'imaginait pas, c'étaient les dan«^ers que l'on court à résoudre trop brusquement, selon la rigueur des principes, certains problèmes qui demanderaient, pour être conduits à bonne fin, une main souple, légère, et une adaptation flexible aux nécessités du moment.

Le prix du pain, l'approvisionnement on blé, furent toujours, sous l'ancien régime, le principal souci de l'administration royale. L'insuffisance des routes, peu nombreuses et mal entretenues, la difficulté des charrois, la lenteur des transports, mettaient les provinces éloignées et les villes populeuses à la merci d'une récolte manquée. Ces mômes raisons facilitaient le métier lucratif d'accapareur de blés ou de farines. Aussi voit-on sans cesse, sous Louis XIV et sous Louis XV, les intendants occupés à traquer d'avides spéculateurs, les contraignant à rendre gorge, les punissant parfois des peines les plus sévères. Jusqu'à cette heure, le régime adopté pour le commerce et pour l'exportation des grains avait varié d'après les circonstances, tour à tour large ou restrictif — on dirait aujourd'hui libre-échangiste ou

protectionniste — , selon qu'on craignait la disette ou qu'on prévoyait l'abondance. Mais' jamais les fluctuations n'avaient été aussi rapides qu'au cours des dix dernières années. La législation libérale de juillet 1764, qui autorisait les échanges de province à province, et même, jusqu'à un certain point, l'exportation hors des frontières de Franco, avait fait place, six ans plus tard, sous le ministère de Terray, à une réglementation sévère. Une vaste société avait été formée, dont les membres, assurait-on, n'étaient que les prôte-nom de plus grands personnages, une société à laquelle le ministre avait, en quelque sorte, remis le monopole du commerce des blés. C'est ce qu'on a nommé, d'un nom beaucoup trop gros, le pacte de famine, et c'est ce dont , quinze ans plus tard, tireront un si dangereux parti les premiers chefs de la Révolution*. D'ailleurs, devant le murmure général, Terray lui-même avait bientôt dû baisser pavillon. Force lui fut d'abroger la « ferme des blés » et d'instituer à sa place une c régie », dont le but était à peu près semblable. Ce but, louable en lui-même, était de procurer dans la mesure possible l'égale répartition des grains, en attribuant aux provinces pauvres le superflu des pays riches, cl d'éta-

I. Consulter û ce propos le livre %i documenté de M. Gustave Bord, Le Pacte de famine ^ où il démontre rinvraisemblance des accusations les plus graves portées contre Louis XV et quelques-uns de ses ministres.

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blir ainsi, par une équitable balance, le prix moyen du pain sur toute la surface du royaume.

A ces divers systèmes, dont aucun n'était sans défaut, ïurgot, fidèle à la doctrine économiste, prétendit substituer une formule fixe et invariable, en fondant sans retour le réfçime de la liberté, a II faudra établir des lois sur tout cela, répétait-il d'un ton dogmatique... Il faut en venir là-dessus aux grands principes et déshabituer le peuple de s'effrayer de voir sortir les blés *. » C*est justement cette frayeur de l'exode des blés, au milieu d'une période de récoltas médiocres, qui provocpia les premières résistances. Au conseil même du Roi, les craintes se faisaient jour. Bertin, directeur de l'agriculture, oubliait sa timidité pour adresser à son collègue d'assez sages remontrances : « Je vous exhorte, lui écrivait- il, à mettre dans votre marche toute la lenteur de la prudence. J'irai jusqu'à vous inviter à masquer vos vues et votre opinion, vis-à-vis de l'enfant que vous avez à gouverner et à guérir. » Et il le suppliait de prendre pour modèles les précautions et les ruses « du dentiste ».

Turgot recevait en même temps d'autres avis d'un ton plus grave. Necker, dont la réputation conmiençait dès lors à grandir et de qui V Éloge de Colhert venait de recueillir les suffrages de l'Académie, ren-

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