UN CONTEMPORAIN DE LULLY
Un Contemporain de LuUy.
Il y a quelques années l'Eden transformé étant devenu un théâtre littéraire dirigé par M. Porel, celui-ci m'avait demandé de me charger de la partie musicale du Malade imaginaire qu'il désirait représenter dans toute sa pompe initiale. Je songeai immédiatement à restaurer la musique du temps, entreprise épineuse mais pleine d'intérêt. Je trouvai à la Bibliothèque Nationale cette musique, malheureusement incomplète, due à la plume de Marc-Antoine Charpentier. L'étude que j'en fis me causa de profonds étonnements. Il y a lieu en effet d'être surpris, quand on rencontre à une époque où la correction d'écriture, sinon l'élégance, était monnaie courante, des idées charmantes et originales soutenues par une écriture déplorable. Il ne s'agit pas en l'espèce de ces bizarreries comme Rameau nous en a montrées depuis lors,
maladresses de génie qui sont des traits de caractère. Les incorrections de Marc-Antoine Charpentier sont de vulgaires fautes, des gaucheries d'élève faciles à corriger. Chose étrange, lorsqu'il arrive à l'auteur de rencontrer sur son passage une difficulté — un trio pour trois voix de femmes par exemple, assez malaisé à bien écrire — , tout change comme par enchantement : l'écriture devient impeccable, alors qu'elle ne l'était pas pour les choses les plus simples.
Il y a là un mystère qu'il n'est peut-être pas très difficile de pénétrer,
LuUy a été un véritable fléau pour l'école française ; après avoir supplanté Perrin et Cambert qui durent s'exiler en Angleterre, il a régné sans partage pendant sa longue carrière, ne laissant de place à personne auprès de lui, et si Marc- Antoine Charpentier a pu se glisser dans son ombre c'est qu'il était son gendre et son protégé. Or il ne devait pas manquer en France de musiciens de talent, condamnés à l'inaction et à l'obscurité ; et l'on sait que pour les réalisations à cinq parties de son orchestre, si purement écrites, LuUy avait des collaborateurs : il n'aurait pu suffire seul à cet énorme travail.
Rien n'empêche donc de supposer que Charpentier, dont l'élévation était due à la faveur plus qu'au mérite, artiste très bien doué mais dont le talent laissait à
désirer, ait pris pour auxiliaire un de ces praticiens inconnus. Il y a une autre hypothèse, dont il faut tenir compte : Lully, lui-même, aurait collaboré à la musique du Malade imaginaire.
Marc- Antoine Charpentier a écrit un grand opéra, dont l'écriture est impeccable d'un bout à l'autre. On peut croire que pour une occasion aussi solennelle, il ne se sera pas fié une minute à ses propres moyens, à moins qu'à force de pratiquer son art il n'ait fini par l'apprendre.
Quoi qu'il en soit, il y a dans le bagage considérable de Charpentier des œuvres qui méritent d'être connues ; ses idées ont une fraicheur et une originalité des plus séduisantes. Pour celles que des incorrections déparent, il est facile de les en débarrasser sans les gâter, sans les moderniser ; elles ne peuvent que gagner à la suppression de fautes d'écolier sans intérêt.
Depuis la restauration du Malade imaginaire effectuée par M. Porel, M. Antoine en a demandée une plus complète encore, comprenant le Prologue et les Intermèdes, laissés de côté par M. Porel. M. Bretonneau, chef d'orchestre de l'Odéon, a bien voulu se charger de retrouver la musique de Marc-Antoine Charpentier et c'est avec sa précieuse collaboration que je l'ai mise au jour, en l'accommodant aux exigences de l'exécution moderne.