‹ Au courant de la vieChapitre 12 sur 15 · IMPRESSIONS D'AMERIQUE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS D'AMERIQUE

Impressions d'Amérique,

On m'avait dit beaucoup de mal du Nouveau Monde.

« L'Amérique ne vous plaira pas, me disait-on. Tout vous choquera, tout y froissera vos goûts artistiques »... Des relations de voyages m'avaient montré des foules affairées, nerveuses, quelque chose comme une Angleterre exaspérée...

Il est certain que si l'on va chercher en Amérique les mêmes émotions qu'à Rome ou à Florence, on ne les y trouvera pas. Or, comme on sait, tous les touristes voyagent à la recherche des antiquités : vieux monuments, anciens tableaux. La quantité d'archéologues et de connaisseurs en peinture que possède l'univers est vraiment étonnante; et quand j'y pense, je revois toujours une jeune femme plantée devant la fameuse Madone de Raphaël, à Dresde, et regardant obstiné-

ment les lames du parquet. Ne parlez pas aux touristes de ce qui n'est pas ancien ! A Barcelone, j'ai découvert dans les nouveaux quartiers des chefs-d'œuvre d'architecture que je ne me lassais pas d'étudier et d'admirer : personne ne les regarde. On les regardera dans cent ans.

Comme je n'allais pas chercher en Amérique les vestiges du passé, je n'ai pas été mal impressionné par leur absence. En revanche, en arrivant à New- York, le Hudson, ce grand fleuve sillonné de tous côtés par d'énormes bateaux à plusieurs étages, traversé par des ponts gigantesques, m'a paru très beau ; à défaut de la beauté de la forme, c'est la beauté de la force et de la vitalité qui est encore une beauté. La ville est étrange, avec ses maisons qui, parfois, ressemblent à des tours ; certaines de ces maisons géantes n'ont d'intéressant que leur fabuleuse dimension, mais d'autres sont à voir ; il fallait trouver du nouveau pour ces constructions nouvelles, et les Américains ont trouvé. D'habiles architectes, parmi lesquels brille au premier rang notre correspondant de l'Académie des beaux-arts, M. Whitney Warren, aussi parfait gentleman que grand artiste, rêvent de faire de New- York une ville artistique et ils y arriveront. Ils n'épargnent ni les plus beaux marbres ni les bois les plus précieux. La nuit, quand les fenêtres s'éclairent

à d'invraisemblables hauteurs, quand les feux électriques s'allument de tous côtés, on assiste à un spectacle fantastique et merveilleux. Notez que New- York possède un parc immense et admirable, où des écureuils gris, circulant en liberté, viennent gentiment solliciter l'aumône d'une amande ou d'une noisette.

Pour moi, le grand attrait d'un pays est dans la nature et dans les habitants. La nature est souvent belle en Amérique, pour qui sait l'admirer naïvement et pour elle-même, ce qui n'est pas, en général, le fait des voyageurs.

A beaucoup de gens le plus beau site ne dira rien, s'il n'est pas célèbre, s'il ne rappelle pas un fait historique. Sans vouloir contester l'intérêt qu'un grand souvenir peut ajouter à un paysage, j'avoue que les Alpes me paraîtraient toujours belles quand même d'illustres armées ne les auraient point traversées...

Pour ce qui est des habitants, je ne les ai pas vus tels qu'on me les avait dépeints. Circulant à l'aise dans des rues toujours spacieuses, ils m'ont paru plutôt tranquilles, comparés aux citadins agités de certaines villes du Nord ; je les ai trouvés courtois et sympathiques. Et puis, comment ne se plairait-on pas dans un pays où toutes les femmes sont char-

mantes ? Et elles le sont toutes ! Celles qui, par hasard, ne sont pas belles trouvent moyen de faire illusion. Je craignais de rencontrer des femmes garçonnières, aux cheveux courts, au regard dur. Quelle agréable surprise ! La femme règne en Amérique, il est vrai, un peu trop même, à ce que l'on dit ; mais elle reste essentiellement femme, elle règne comme elle a le droit de le faire, par son charme, sa grâce, son irrésistible séduction.

Revenons à l'art. Oserai-je le dire ? J'ai trouvé souvent là meilleur goût que dans certaines villes d'Europe que je me garderai bien de nommer. Les Américains imitent les Romains, les Grecs surtout, le quinzième siècle, la Renaissance. Est-ce à nous de leur en faire un crime ?

Il m'a semblé que leurs imitations n'étaient pas toujours maladroites, et que, notamment, les constructions de style grec dont s'orne actuellement la ville de Washington étaient d'une grande élégance. Le mauvais goût, je l'ai trouvé au théâtre, dans les opérettes où d'affreuses habitudes, nées, si je ne me trompe, dans le giron de l'opérette italienne, gâtent des œuvres légères qui, sans cela, ne manqueraient pas d'agrément.

Je ne vous décrirai pas ces habitudes ; vous ne les connaîtrez que trop tôt, car on vous les imposera,

comme on vous a imposé les danseuses anglaises, leurs perruques et leurs contorsions hideuses, malgré les protestations du bon Sarcey.

Il y a d'admirables musées à New- York ; des musées d'histoire naturelle qui m'ont vivement intéressé, mais dont je ne vous parlerai pas, faute de compétence, et un musée d'art dont la description demanderait un volume. Plusieurs salles sont consacrées aux instruments de musique de tous les temps et de tous les pays.

La sculpture n'est pas très riche, mais il y a de nombreuses salles de peinture où notre école française du dix-neuvième siècle brille d'un merveilleux éclat. Ne croyez pas que les Américains aient acheté sans discernement les œuvres de nos artistes, en se contentant de les payer très cher ! C'est le dessus du panier qu'ils ont pris. Et si j'avais quelque mélancolie en constatant que ces peintres, dont j'ai connu la plupart, sont entrés dans l'éternité, j'éprouvais une grande consolation en constatant qu'ils entraient en même temps dans la gloire.

J'ai revu là le Marché aux chevaux de Rosa Bonheur, des Meissoniers et des Gérômes de tout premier ordre, un admirable Lemercier de Neuville, de fins portraits de Manet, un Cazin exquis, deux superbes Desgoffes, des Decamps, des Isabeys et tant

d'autres ! Tous ces tableaux ont un grand défaut : ils ne sont pas anciens. Patience ! ils le seront bientôt. Pour les hommes de ma génération, les peintres du dix-huitième siècle étaient anciens; ceux du dix-neuvième siècle le seront pour les hommes qui naissent aujourd'hui, et je n'ai pas d'inquiétude sur la place que notre école du dix-neuvième siècle prendra devant la postérité.

Notre école musicale, elle aussi, fera bonne figure ; nous avons, dans la seconde moitié du siècle, toute une glorieuse pléiade que domine Berlioz, sinon comme musicien au sens précis du mot, du moins comme artiste ; nous avons Reber, l'amoureux du passé, dont on oublie à tort les gouaches un peu pâles, mais délicates et finement dessinées ; nous avons toute cette brillante école du commencement du siècle, le genre qu'on a dénommé, avec orgueil d'abord, avec dérision plus tard, le genre national, école un peu trop bourgeoise et terre à terre, je le veux bien, mais si fraîche et si gaie !

L'étranger, qui a travaillé à nous en dégoûter pour mieux nous imposer sa musique, continue à s'en régaler, et l'amateur qui franchit le Rhin en rêvant de la Walhalla et de ses vierges guerrières est tout étonné de voir sur les affiches la Dame blanche, le Domino noir et le Postillon de Longjumeau.

La curiosité tient une grande place dans le musée de New- York. Objets japonais et chinois anciens, faïences orientales, bois sculptés, les pièces rares et curieuses y abondent ; la perle des collections me paraît être celle des jades qui tient une salle entière et dont le catalogue illustré, qui a coûté 150.000 francs, tiré à cent ex:emplaires, est une étonnante merveille ; on peut le voir à Paris, à la bibliothèque de l'Institut.

Toutes ces richesses sont des dons ou des prêts de particuliers qui dépensent des fortunes pour enrichir le patrimoine artistique de leur pays ; ils travaillent ainsi à l'éducation de ce peuple, qui, plus tard, n'en doutez pas, quand il sera devenu homogène, donnera, lui aussi, sa floraison d'art. Déjà Cincinnati, ville au doux climat, pittoresquement située, fabrique d'admirables poteries, que nos Expositions ont récompensées ; et vous serez surpris en apprenant qu'il n'y a là aucune spéculation : tous les bénéfices de l'entreprise sont consacrés à de nouvelles études, à la recherche d'incessants perfectionnements.

Pour en venir à l'art que je cultive, sachez que j'ai trouvé partout d'excellents orchestres, où figurent souvent des artistes français, et partout aussi d'excellents chefs. J'ai été ravi de rencontrer à New- York

M, Walter Damrosch, amené tout enfant par son père, avec qui Liszt, qui en faisait grand cas, m'avait mis en relations au moment même où il se disposait à quitter l'Allemagne pour l'Amérique. M. "Walter Damrosch tient sa place en digne successeur de son père ; comme lui, et comme le regretté Théodore Thomas, il est sympathique aux compositeurs français, et il n'est pas le seul. Pendant que j'étais à New- York, on a exécuté avec succès la Croisade des enfants, de M. Gabriel Pierné, sous la direction du frère de M. Walter Damrosch, et j'ai vu dans toutes les villes que j'ai visitées les œuvres de César Franck et les miennes au répertoire.

A Philadelphie, mon passage a heureusement coïncidé avec une fort belle exécution de Samson et Dalila en oratorio par une société d'amateurs de deux cent cinquante choristes. La Dalila, comme voix et comme talent, était la perfection même, et l'orchestre, dans la Bacchanale du dernier acte, est arrivé au summum de la chaleur et de l'éclat.

On me permettra d'être bref sur l'accueil que j'ai reçu personnellement. Qu'il me suffise de dire que nulle part je n'ai rencontré un public plus attentif, plus silencieux et plus enthousiaste. Il m'a fallu retrouver mes doigts d'autrefois pour jouer mon Concerto en sol mineur, que tout le monde voulait entendre interprété

par l'auteur. Cela ne me plaisait guère, car aujourd'hui les jeunes gens le jouent naturellement mieux que moi, et j'aime mieux faire entendre le cinquième, plus approprié à mes moyens actuels et plus symphonique.

J'ai donc exécuté mon Sol mineur, à "Washington, devant le célèbre Président Roosevelt, qui, après m'avoir reçu de la façon la plus affable, m'a fait encore le rare et insigne honneur de venir m'entendre. En ce même Washington j'ai eu, de plus, l'inappréciable avantage de faire la connaissance de notre ambassadeur, M. Jusserand, et de sa charmante femme. Ecrivain des plus distingués, M. Jusserand est un homme d'infiniment d'esprit. Il était grand ami du Président, qui l'emmenait dans des excursions dont les récits, faits par lui, sont d'invraisemblables épopées.

Mais dirai-je le plaisir que j'ai éprouvé en voyant, à "Washington, la statue de La Fayette et, lui faisant pendant, celle de Rochambeau ? Les Américains ont une qualité qui m'a beaucoup touché : ils ne sont pas ingrats; ils n'ont pas oublié la part que la France a prise à leur indépendance.

Partout en rencontre des statues, des bustes, des portraits, des souvenirs, des reliques de La Fayette. Et puisque nous sommes à "Washington, hâtons-nous, avant de quitter cette ville, de dire combien elle est charmante ; si son Capitole, sa Bibliothèque (admira-

blement meublée, d'ailleurs), son Obélisque ne m'ont pas enthousiasmé outre mesure, j'ai été charmé de la ville elle-même, oasis de verdure où les larges avenues sont bordées de coquettes maisons, où il n'y a ni bruit ni fumée, peu de tramways et peu de « gratte-ciel » à vingt étages. Ces hauts bâtiments sont d'ailleurs fort agréables à habiter ; de ces hauteurs, on plane comme en ballon, on se grise d'espace et de lumière. On y accède en quelques instants au moyen de l'ascenseur électrique, un de ces outils à faciliter l'existence qui rendent la vie si agréable là-bas.

Nous n'avons pas idée, en Europe, d'un tel confortable. Chaque chambre d'hôtel a pour annexe une chambre de bain, des cabinets pour loger les malles et suspendre les habits.

Chacun a son téléphone, avec lequel il peut converser avec toute la ville et toute la journée. Les voyages en chemin de fer — n'était l'épée de Damoclès des accidents trop fréquents — sont bien moins pénibles qu'en Europe. Chaque billet porte un numéro, et ce numéro est celui que vous trouvez libre dans une immense voiture où l'on circule à l'aise, sans qu'il soit besoin de se presser ou de s'ingénier pour retenir une place. La nuit, ce sont des lits spacieux, moelleux, munis de chaudes couvertures ; et si l'on y met le prix, on a une grande cabine où deux et même trois

personnes peuvent se loger ; une circulation de vapeur ou d'eau chaude vous assure en hiver une température estivale. Aussi les Américains se déplacent-ils avec une étonnante facilité ; à chaque voyage, je rencontrais des gens que j'avais laissés à deux cents lieues la semaine précédente. Quand vient le moment' du repas, au lieu du menu que vous connaissez, on a le choix dans une carte de mets variés et excellents servis avec une fastueuse abondance et à des prix très modérés. A Détroit, je n'ai pas été peu surpris de me trouver au milieu de l'eau : le train entier, sans crier gare, avait pris place sur un bateau, pour reprendre sa course de l'autre côté de la plaine liquide.

Au commencement de mon séjour à New-York, j'ai été fort malade, à tel point que mon médecin, qui est celui de tous les chanteurs et de tous les artistes, le docteur Curtis, voulut me donner une garde. Je protestais, craignant de voir arriver quelque maritorne. Quel fut mon étonnement quand je vis apparaître une exquise créature, mince comme un roseau et fraîche comme le printemps, d'éducation parfaite, discrète et gracieuse, sans coquetterie comme sans pruderie, dont la vue seule était un réconfort et un soulagement. Elle apparaissait au milieu de la nuit, roulée dans une robe

ito

de chambre japonaise, pour voir si la fièvre n'avait pas augmenté, si les prescriptions du docteur étaient bien observées.

Il paraît que ces délicieuses gardes épousent parfois leurs malades, quand ils sont guéris...

Pendant mon séjour, notre charmant ténor Rousselière a remporté, dans Roméo, au Metropolitan Opéra, un grand succès, car là, comme à Londres, on chante les ouvrages dans leur langue originale, Roméo en français, Aïda en italien, Lohengrin en allemand ; on évite ainsi la traduction, si souvent trahison, qui défigure plus ou moins les œuvres, en altère toujours le caractère. La mise en scène, au Metropolitan, n'est pas à la hauteur de l'exécution musicale, et même dans la Traviata, — où j'ai entendu une admirable artiste, M'"^ Marcella Sembrich, — on avait supprimé la musique sur la scène, cet effet si original du premier acte, cette valse lointaine qui accompagne le dialogue des deux amants. Peut-être cette suppression était-elle due à quelque accident indépendant de la volonté directrice?... Je me plais à le croire.

Il est de mode, après le théâtre, d'aller souper chez les Chinois. Ceux-ci habitent dans un quartier assez lointain quelques petites rues où ils ont installé des restaurants. On y boit d'excellent thé, et l'on y mange des ratatouilles qui ressemblent à la vraie

cuisine chinoise (j'ai connu celle-ci à Saigon) comme les repas que font nos maçons dans leurs crémeries ressemblent aux dîners de Voisin ou de Paillard. La différence est plus grande encore ; car rien n'approche comme délicatesse de ces dînettes chinoises, servies dans des tasses minuscules, peintes et fragiles, qui semblent préparées pour des fées, dont la succulence n'a d'égale que la variété. Potages aux algues marines, graines de lotus, jeunes pousses de bambou, précieux nids d'hirondelles, délicieuses pâtes de crevettes moulées en forme de fleurs et d'étoiles, sauces parfumées, petites tomates confites, bâtonnets légers d'écaillé et d'ivoire, cuillères de porcelaine fleurie : le barbare Occident n'est pas digne de vous !

Je ne voulais pas vous entretenir du Jardin zoologique; j'y reviens malgré moi, ramené par un spectacle affligeant que j'ai vu là comme partout, et dont la hantise me poursuit depuis longtemps.

Il s'agit des animaux carnassiers, traités d'une façon injuste et barbare, sous prétexte qu'ils sont « féroces ».

Pourquoi « féroces » ? En quoi le lion qui dévore un mouton, l'aigle qui chasse une colombe sont-ils plus féroces que la cigogne qui mange une grenouille,

que l'hirondelle qui mange un insecte ? En rien ; mais ils sont redoutables pour l'homme, et celui-ci, fléau des animaux, n'admet pas que ses victimes puissent l'attaquer à leur tour. Les carnassiers sont traités comme des criminels. Pour les herbivores, pour les échassiers et les oiseaux aquatiques, la liberté relative, l'espace et l'exercice; pour eux, l'étroite captivité, souvent même la privation d'air et de lumière.

Fosses aux lions, fosses aux ours. A New- York, j'ai vu des renards et des loups renfermés dans d'étroites cages où ils pouvaient à peine se mouvoir. C'est pourtant parmi ces carnassiers que se trouvent les plus beaux animaux de la création. Ne serait-il pas plus intéressant de les voir bondir et s'ébattre que de les voir tourner sans fin dans une geôle? Le lion, le renard sont extrêmement intelligents et s'apprivoisent aisément. Tandis que l'ours et le tigre font les cent pas dans leur étroite prison, le lion s'assied, se couche et regarde les visiteurs. Osez le regarder sérieusement vous-même et dites s'il est possible de ne pas être impressionné par cette tête admirable, ce regard profond, cet air indéfinissable de majesté déchue et résignée ; dites s'il n'est pas abominable de condamner cette belle créature à mourir d'anémie et de consomption ! Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas la cause de l'animal que je plaide ici, mais celle de l'homme,

de l'homme civilisé pour qui c'est une honte de se conduire comme le sauvage, incapable de réfléchir et de comprendre la nature. Les carnassiers sont dangereux, d'accord. Il suffit de les loger de façon à ce qu'ils ne puissent pas s'échapper, sans pour cela les

mettre au cachot. La question n'est pas insoluble,

Sortons du Jardin et rentrons dans la ville, qui m'a laissé de si bons souvenirs. Comment n'être pas touché par tant de témoignages de sympathie ? Comment oublier ce public, m applaudissant à l'Opéra quand il m'apercevait dans une loge, tandis que l'orchestre me gratifiait d'une fanfare ? Comment oublier cette réception chez un vieil ami, M. Hermann Klein, où tant de notabilités sont venues pour me serrer la main ; comment oublier la fastueuse fête du Lotos Club, le savoureux banquet auquel assistait la fine fleur des artistes et de la presse, ovi l'on m'a dit des choses si flatteuses qu'il me serait impossible de les répéter ?

Oui, l'Amérique m'a plu et j'y retournerai volontiers ; mais est-ce là que je voudrais vivre ? comme dit la chanson. C'est une autre question. Né dans la première moitié du dix-neuvième siècle, que je le veuille ou non, j'appartiens au passé; à tout le confortable de la jeune nation, je préférerai toujours nos vieilles

villes, nos saintes reliques du vieux continent. En revenant de New- York, Paris m'a fait l'effet d'un joli bibelot ; mais quelle joie de le revoir !

Ce qui m'a plu là-bas, c'est moins l'Amérique telle qu'elle est que l'idée de l'Amérique telle qu'elle pourra être un jour. Il m'a semblé voir un grand creuset où mille ingrédients s'amalgament pour former une substance inconnue ; et dans ce travail, quelle activité dépensée, que de richesses en mouvement, que de progrès scientifiques, dans la science utile et pratique, dans la science pure ! Une chose est faite pour étonner : l'importance donnée par ce peuple aux questions religieuses ; car, enfin, cette poursuite de la richesse, cet appétit de domination, cet amour immodéré des jouissances terrestres, tout cela est le contraire de l'esprit évangélique qui prêche le renoncement, le détachement, l'humilité, le mépris des biens temporels. On s'étonne moins quand on réfléchit qu'en tout temps l'âme humaine a su concilier les plus étranges contradictions. La cruauté d'un Louis XI, l'orgueil démesuré, la vie scandaleuse d'un Louis XIV faisaient bon ménage avec la plus haute dévotion, et la naïve M'"^ de Caylus nous montre, comme une chose toute naturelle, l'Aigle de Meaux entretenant le Roi dans l'embrasure d'une fenêtre et s'occupant à le raccommoder avec M*"^ de Montespan,

Les Américains pensent sans doute qu'en chassant les vendeurs du Temple le Christ ne leur a pas interdit de s'enrichir ailleurs. Il est néanmoins quelque peu déconcertant de voir, dans un pays où se dépensent tant de millions pour la science, prospérer une secte qui a déclaré la guerre à la médecine et prétend guérir toutes les maladies par la prière. Elle compte, paraît-il, plus d'un million d'adhérents !

Tout ce que l'on voit là-bas apparaît, à distance, comme une espèce de mirage, comme quelque chose d'irréel, parce que ce monde est dans un état transitoire, parce qu'il n'est encore, en définitive, que la préparation d'un monde nouveau. Peut-être ne sera-ce pas trop de plusieurs siècles pour lui donner sa forme parfaite. Pendant ce temps, n'est-il pas à craindre que le vieux monde, alourdi par tout ce passé dont il ne peut se déprendre et dont le fardeau augmente toujours, n'aboutisse à la décrépitude et à la mort ? Questions insolubles, que le temps seul résoudra.

Quand, dans sa lente spirale, au lieu de la pâle étoile de la Petite Ourse, le pôle Nord montrera dans le ciel la brillante étoile de la Lyre, l'humanité sera bien changée.

.En même temps que le pôle terrestre, le pôle de la civilisation sera déplacé.

Table des Matières

Pages

Musique et Musiciens :

Un contemporain de LuUy 5

Rameau 11

Liszt pianiste 21

Gounod 29

Sarasate 35

Une sonate 39

Divagations musicales 43

Le métronome 53

Les faux chefs-d'œuvre de la musique 59

Quelques Souvenirs :

Hélène 69

Les deux « Déjanire » 77

Observations d'un ami des bêtes 83

Impressions d'Amérique 97

Achevé d'imprimer le 25 janvier 1914

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