OBSERVATIONS D UN AMI DES BETES
Observations d'un ami des bêtes.
Un jour, à la tribune de la Chambre, Monseigneur Dupanloup, se croyant en chaire, tonnait contre les abominations du siècle ; et parmi les propositions impies qu'il livrait à l'indignation publique, figurait celle-ci :
Il y a des animaux qui réfléchissent.
Parole imprudente, défaut de la cuirasse, qu'il eût mieux fallu ne pas montrer ! car, s'il était nécessaire à la théorie spiritualiste que les animaux fussent incapables de réflexion, cette théorie serait bien malade. Depuis le discours de celui qu'on appelait le «fougueux prélat», les études sur l'intelligence des animaux se sont multipliées ; et cette intelligence est apparue avec une telle évidence, que seuls les aveugles de parti
pris refusent de la voir. Nous ne sommes plus au temps où M™^ de Grignan, s'appuyant sur Descartes, refusait l'offre d'un joli petit chien sous prétexte qu'elle ne voulait pas «s'embarrasser de semblables machines». Des machines, ces pauvres petites bêtes si affectueuses et si dévouées !
Disons-le tout d'abord, nous ne partageons pas les idées spiritualistes, non plus que les idées matérialistes ; nous avons exposé là-dessus nos idées dans un opuscule. Problèmes et mystères, dans la Nouvelle Revue. Ces hypothèses sont peu connues, comme de juste, parce qu'elles ne rentrent pas dans notre spécialité, et que l'autorité nous manque pour les imposer; elles attendent sous l'orme qu'un philosophe veuille bien les reprendre à son compte.
Le fond de ces hypothèses, c'est que les noms de « matière » et d' « esprit » sont donnés à de simples phénomènes dont la cause nous est inconnue, et que les phénomènes psychiques commencent avec ce qu'on appelle la matière vivante. « Psychique » vient de «l>uy>j, âme ; mais l'âme distincte de la matière ne saurait rentrer dans cet ordre d'idées ; il faut bien pourtant se servir du mot «psychique», à défaut d'un autre qu'il est inutile de créer, tout le monde comprenant clairement ce dont il s'agit.
Or, je pense que les phénomènes psychiques
forment une longue chaîne, un ensemble comparable au spectre solaire, avec l'Instinct à une extrémité et l'Intelligence à l'autre, ensemble qu'aucun être vivant ne posséderait complètement. On est d'accord pour ne plus voir, dans l'Instinct et l'Intelligence, deux entités irréductibles, et Ion a substitué au mot «instinct ^> le mot « inconscient », en reconnaissant que l'Inconscient jouait un grand rôle dans la nature humaine. A mesure qu'on s'éloigne de l'homme, l'Instinct gagne en étendue ce que perd l'Intelligence ; et dans bien des cas l'Instinct pénètre en des régions où l'Intelligence ne saurait atteindre : il arrive même, dans le monde des insectes, à des résultats incompréhensibles pour nous. Mais, de même que chez l'homme le plus intelligent l'Instinct, bien que dégénéré, est loin d'avoir entièrement disparu, de même chez les animaux où l'instinct est le plus développé, d'indéniables lueurs d ' intelligence apparaissent . Il faut descendre jusqu'à l'amibe, jusqu'au végétal, pour trouver l'instinct pur de toute intelligence, à ce qu'il nous semble du moins ! et peut-être, dans des millions d'années, si la terre est encore habitable, surgira-t-il, sous l'empire de nouvelles conditions d'existence, un être d'intelligence pure et absolument consciente.
Les signes d'intelligence donnés par les animaux m'ont intéressé dès ma plus tendre enfance, et j'ai fait
à ce sujet de nombreuses observations. Je vais essayer d'en retracer quelques-unes.
Bien que, zoologiquement, l'araignée ne soit pas un insecte, je la rangerai pour plus de commodité dans cette classe, dont elle est voisine.
Malgré l'admiration dont on ne peut se défendre pour ses travaux, l'araignée m'a toujours causé une horreur insurmontable ; et dans l'espérance de vaincre cette aversion gênante, j'ai parfois apprivoisé quelqu'une de ces bestioles. Il faut pour cela une certaine patience. Aux premières tentatives, l'araignée effrayée se laisse tomber au bout d'un fil, ou s'enfuit rapidement dans une cachette. Il faut trois ou quatre jours pour qu'elle commence à se rassurer ; il faut toute une semaine pour qu'elle arrive, après des expériences habilement graduées, à prendre une mouche dans les doigts de l'observateur. Elle est alors complètement rassurée. On a parlé du goût de l'araignée pour la musique ; je l'ai observé plusieurs fois à la campagne, où j'attirais bien malgré moi, en jouant du piano, de grosses araignées dont le voisinage ne m'était nullement agréable.
Le signe le plus curieux d'intelligence m'a été donné par des araignées de Cochinchine. Dans ce
pays , des araignées d ' une grandeur énorme , peu redoutables parce qu'on ne les voit jamais que de loin, tendent d'un arbre à l'autre, à des distances relativement considérables, des fils horizontaux et parallèles ; sur cette chaîne elles tissent de place en place une trame sur laquelle elles se tiennent, la tête en bas. Or, quand les Français, occupant le pays, y eurent placé des fils télégraphiques, ces bestioles, trouvant une «chaîne» toute préparée, en ont profité; elles se sont établies sur ces fils qui leur épargnaient la plus grosse part de travail, se contentant de tisser la trame sur laquelle elles se mettent à l'affût. Il est difficile de ne pas voir dans ce fait le résultat d'une observation et d'une réflexion.
Tout a été dit sur les fourmis, leurs travaux et leurs combats. Je n'en parlerai pas, mais seulement d'une observation montrant qu'il peut y avoir, de fourmi à fourmi, ainsi que d'homme à homme, des différences de tempérament et de caractère.
C'était dans la forêt de Fontainebleau, J'observais, sur une pierre, une demi-douzaine de fourmis attablées autour d'une crotte d'écureil dont elles se régalaient. De temps en temps j'approchais mon doigt de ce groupe de gastronomes ; toutes s'écartaient du festin,
avec des vitesses inégales marquant des degrés de frayeur différents, et toujours les mêmes à chaque alerte ; une seule fourmi ne daignait pas s'interrompre dans son occupation.
Après plusieurs essais , j ' approchai mon doigt tout près du groupe : cette fois , toutes s ' enfuirent pour ne plus reparaître, à l'exception de celle qui ne s'était jamais dérangée. Celle-ci se retourna vivement, se dressa en me menaçant de ses mandibules, puis fondit sur moi, tête baissée, de toute la vitesse de ses pattes. Et je reculai, vaincu par cette prodigieuse énergie morale ! Où est l'homme qui oserait braver un géant plus grand que la tour Eiffel ?
Il est vrai que l'insecte, bien plus que nous, peut ignorer le danger ; l'homme se blesse en tombant simplement de son haut ; l'insecte léger et cuirassé peut tomber de hauteurs énormes sans se faire aucun mal. L'audace de la fourmi n'en est pas moins remarquable, surtout par ce fait qu'elle était individuelle et que les autres fourmis ne la partageaient pas.
Le chat est indignement calomnié. L'homme ne lui pardonne pas sa fierté ; il trouve au-dessous de lui d'être forcé de gagner l'affection d'un être supérieur, qui connaît son prix et ne donne son amitié qu'à bon
escient. Rien de plus caressant, de plus fidèle qu'un chat, quand on a su mériter ses bonnes grâces ; mais il ne supporte pas les mauvais traitements et sa jalousie est ombrageuse à l'excès.
Un été que j'habitais la campagne, une jeune chatte du voisinage avait pris l'habitude de venir me voir et me faisait mille caresses, tandis que j'étais occupé à écrire le sombre drame lyrique de Proserpine. Un beau jour on m'apporte, pour me le faire voir seulement, un ravissant petit chien de trois ou quatre mois ; je prends le chien et l'embrasse. La chatte voit cela : elle fait le gros dos et part en colère ; elle fut trois jours sans revenir.
Dans une autre villégiature, j'habitais un petit pavillon, entouré de nombreux voisins pareillement logés; chiens et chats ne manquaient pas dans ce voisinage, et un tout jeune chien me tenait compagnie. Les animaux se réunissaient tous les matins dans une grande cour : les chiens jouaient, gambadaient, se livraient à ces joyeuses et in offensives batailles que tout le monde connaît. Les chats s'établissaient comme au premier étage, sur des caisses d'emballage du haut desquelles, groupés et immobiles, ils contemplaient ces jeux ; et rien ne saurait rendre l'expression à la fois amusée et dédaigneuse avec laquelle ces personnes contemplaient les ébats grossiers du vulgaire.
Une haie me séparait d'un jardin voisin, et je défendais à mon petit chien de la franchir. Rien n'était plus amusant que ses ruses pour déjouer ma surveillance. Il feignait de penser à toute autre chose, de poursuivre les mouches, pour profiter d'un moment d'inattention de ma part, réelle ou feinte, et filer comme un trait. Je le mettais près de moi, sur une chaise, pendant mon déjeuner. Si je le grondais pour une raison quelconque, il prenait un air triste, et refusait obstinément les meilleurs morceaux tant que je ne lui avais pas prouvé, en l'embrassant, que je lui avais pardonné.
Transportons-nous dans une villégiature un peu plus lointaine, à Orotava, la perle de l'île de Ténérife, pendant un de mes hivernages dans cette île merveilleuse. J'avais pris pour but de mes promenades un admirable jardin botanique, riche en curiosités végétales. Le gardien de ce jardin avait un chien dont j'avais naturellement fait la connaissance. Comment cet animal comprit-il, un jour, que j'y venais pour la dernière fois ?
Il y a là un mystère impossible à pénétrer. Ce jour-là, le chien m'accompagne sur la route, ce qu'il n'avait jamais fait, et ne veut plus me quitter. Je le chassais, il revenait toujours. D'aucuns lui auraient jeté des pierres ; mais cette façon de répondre à des témoignages d'affection n'est pas dans mes habitudes.
Je ne savais comment faire. De guerre lasse, je m'agenouillai près du chien, je l'embrassai, je lui expliquai que je ne pouvais pas l'emmener; et il s'en retourna tristement chez lui.
On voudra bien me permettre de dire quelques mots de ma chienne Dalila, griffon noir aux beaux yeux profonds, qui pendant dix ans a charmé mon existence de vieux solitaire. J'en dirai peu de chose : on est trop partial pour les êtres qu'on a aimés ; je craindrais de dire des choses qui n'auraient d'intérêt que pour moi.
Elle n'était pas d'une intelligence extraordinaire, mais comme elle n'a jamais été corrigée, elle était très originale et montrait des délicatesses particulières. Sa grande amie fut sa mère Lisette, excellente bête qui avait, entre autres qualités, celle de ne pas connaître le vertige auquel les chiens sont d'ordinaire si sujets. Elle avait pour sa mère, dans certains cas, d'étonnants égards. Ni l'une ni l'autre ne furent jamais quémandeuses ; mais quand par hasard l'idée leur venait de prendre part à mon dîner, Dalila laissait Lisette s'avancer, et s'asseyait derrière elle à distance respectueuse pour que sa mère fût servie la première ; jamais elle n'y a manqué. Un jour, Dalila, ayant trouvé un sucrier découvert et accessible, y prit un morceau de
sucre pour le porter à sa mère Lisette et fut ensuite en prendre un pour elle. Quand Lisette mourut, dans un âge peu avancé, Dalila faillit mourir de chagrin ; elle ne mangeait plus et avait perdu la moitié de son poids. C'était en hiver et j'étais absent de Paris. A mon retour, — ce retour était toujours pour elle l'occasion de cris, de manifestations de joie qui duraient plusieurs heures — elle avait repris un peu de gaieté, mais elle donnait encore de grandes inquiétudes pour sa vie. Il ne fallut rien moins que l'arrivée d'une balle en caoutchouc, rapportée de Londres et toute nouvelle pour elle, pour lui faire oublier ses chagrins et la ramener à la santé. Son plus grand plaisir était de monter sur les tables et elle savait, comme les chats, se promener sur une table couverte d'objets fragiles sans jamais en renverser un seul.
Elle ne pouvait entendre le son du piano sans pousser des cris perçants. L'aimait-elle, le détestaitelle, je ne sais ; car elle accourait dès qu'on jouait, au lieu de fuir, mais pour pousser de tels hurlements qu'il fallait l'emporter au plus vite à l'autre bout du logis. Cependant ni les autres instruments, ni le chant ne la mettaient dans cet état fâcheux d'excitation.
J'ai connu un chien qui adorait, au contraire, la musique de piano ; dès qu'on en jouait, il arrivait et se fourrait sous les pédales, ce qui ne laissait pas
d'être fort gênant; mais il suffisait pour s'en débarrasser, de jouer n'importe quel morceau de Chopin : Au bout de huit mesures il avait quitté la chambre, l'oreille basse et la queue entre les pattes. L'expérience ne ratait jamais. Dalila connaissait le son du canon de la Tour Eiffel, et dès qu'il retentissait, elle se dirigeait vers la cuisine pour réclamer son déjeuner.
Je ne puis terminer sans protester de toutes mes forces contre les cruautés envers les animaux, contre les tueries inutiles auxquelles se livrent tant de chasseurs, tuant sans utilité pour le plaisir de tuer ; contre Tabus que l'on fait des animaux domestiques.
Il est à remarquer que les peuples sont d'autant plus cruels aux animaux qu'ils sont plus fanatiques : en Europe, les Italiens et les Espagnols se distinguent en ce genre, où ils sont largement dépassés par les Arabes ; j'ai vu, en Afrique, des horreurs qu'on ne saurait imaginer et que ma plume se refuse à décrire. Bouddha, en enseignant à ses sectateurs la métempsycose, a protégé merveilleusement l'animal que le Christianisme abandonne à toutes les brutalités, en proclamant qu'il est fait pour l'homme et le mettant à sa merci. Jamais je ne me consolerai qu'on ait réussi à introduire chez nous les courses de taureaux, cette
école de barbarie qui fait un plaisir du spectacle de la mort et de la souffrance et met sur cet admirable pays d'Espagne une tache sanglante. Peu m'importe qu'on se moque de ma sensiblerie. On devait en dire autant des rares habitants de la Rome impériale qui ne se plaisaient pas aux jeux du Cirque, aux combats de gladiateurs et aux festins de lions dont les chrétiens faisaient les frais.