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Au dela du Jourdain

Ces souvenirs ont été communiqués à la Société de géographie de Genève , dans sa séance du icj avril 1895 et publiés ensuite dans le journal que cette Société édite , le Globe (tome XXXIV , 1895). Un tirage à part, de ce mémoire , accompagné de dix gravures, a été mis en vente et promptement épuisé.

La seconde édition que nous présentons aujourd'hui au lecteur na pas été modifiée quant au texte , à part quelques retouches de peu d’importance. En revanche , le nombre des illustrations a été considérablement augmenté.

Nous sommes redevables de la majeure partie de ces planches à M. Bonfils, photo-

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graphe à Beyrouth , dont les magnifiques collections ne sauraient être trop recommandées aux archéologues et aux touristes.

Quelques-unes de nos gravures (p. y y, il y , il y et 123) sont faites d’après des photographies du Palestine Exploration Fund. Le comité de cette Société savante a bien voulu m’autoriser à les reproduire : je lui en exprime ici ma vive reconnaissance.

Deux autres vues sont dues à T obligeance de mon hôte de Sait , M. le pasteur Sykes (p. y y) et de mon aimable compagnon de voyage , M. Cooke (p. 61).

La carte qui accompagne ce volume a été dressée principalement d’après la carte au 400,000e de MM. l’abbé Legendre et Thuillier, publiée à Paris, en 189 y, che ^ Letou- %ey et Anè. Il a été possible de compléter et de perfectionner ce travail au moyen de la carte spéciale, aussi au 400,000e, que M. Schumacher a jointe à son récit de voyage

PRÉFACE

à travers le Hauran, V A djloûn et la Belka, mentionné plus bas (p. 77).

Le plan de Djérach a été emprunté, avec la permission de Y éditeur, au Bœdeker de Palestine et de Syrie ( 2 de édition française,

Depuis Y apparition de notre première édition, la Zeitschrift des Deutschen Palæstina-Vereins a publié f XV IIP année, pages 67-72 J un article de M. Schumacher sur Sait, accompagné de plusieurs illustrations. Mais les travaux du même explorateur sur Djérach et Madèba ( voir plus loin, pages 77 et ioç)J n’ont point encore paru dans cette Revue.

D’autre part, la Revue biblique internationale a fait paraître dans son numéro de juillet 1877 (IVe année, pages 774-400) un savant mémoire du R. P. Germer-Durand, sous ce titre : Exploration épigraphique de Gérasa. Le même auteur a publié dans

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le Cosmos (nos 5 38-540, mai et juin 1835) un article illustré intitulé : Une journée à Gérach, dont il nous a gracieusement envoyé un tirage à part (11 pages).

M. le professeur R. Brünnow, qui a fait, le printemps dernier, avec sa femme, un voyage autour de la mer Morte et dans la Belka, en a commencé le récit dans les Mittheilungen und Nachrichten des D. P. V. (lre année, 1835, pages 65-73, 81-88); mais la portion qui traitera d’Ammân et de Sait na pas encore paru.

Lausanne, janvier 1S96.

Jéricho : Fontaine du Sultan ou d’Elisée.

Lorsqu’aux environs de Jérusalem le promeneur gravit quelqu’une des éminences qui entourent la ville, ou simplement lorsqu’il parcourt le faubourg qui s’étend au nord de l’enceinte, ses yeux se portent du côté de l’orient, vers une chaîne de montagnes bleuâtres, vaporeuses, qui bordent l’horizon d’une ligne uniforme et pourtant attrayante dans sa simplicité. Ce spectacle une fois aperçu, on veut sans cesse

le revoir, et je doute qu’aucun voyageur puisse l’avoir contemplé et n’avoir pas souhaité de l’admirer encore. Du haut du mont des Oliviers, tout spécialement, ce tableau se déroule aux regards avec un charme indéfinissable; et c’est d’un accent ému, avec des inflexions et des sous-entendus pleins de séductions cachées, que l’on se redit à soi-même les syllabes de ce nom devenu cher à la mémoire : les monts de Moab !

C’est en effet par cette appellation qu’à l’heure présente on désigne communément le territoire situé au delà du Jourdain, et qui, au cours des siècles, a porté des dénominations variées. Et ce n’est pas seulement comme paysage à regarder de loin que cette région exerce un attrait irrésistible. Il semble qu’elle appelle le voyageur, qu’elle sollicite sa visite, et lui suggère l’envie d’aller chevaucher sur ses versants moins dénudés que ceux de la Judée.

Durant toute la saison d’hiver que nous avons passée à Jérusalem (1893-94), j’avais caressé cette perspective, non point, il est vrai, dans la pensée de

faire au delà du Jourdain un voyage d’exploration prolongé et méthodique. Mais du moins je souhaitais de parcourir rapidement ces collines et ces vallées, et de visiter les quelques sites célèbres à divers titres qui s’imposent à l’attention et à l’admiration des voyageurs. Pour cette expédition, fixée au mois de mars, il était désirable que je pusse trouver un compagnon de voyage; mais pendant bien des semaines, mes recherches furent infructueuses, et mes efforts échouaient au moment où je croyais qu’ils allaient être couronnés de succès. Un instant, je crus avoir trouvé mon homme. Et quelle trouvaille que celle-là : il ne s’agissait de nul autre que du docteur Bliss, l’habile et sympathique « fouilleur » de Tell el-Hésy (l’antique Lakisch), celui-là même qui actuellement dirige les travaux d’investigation que le Palestine Exploration Fund poursuit à Jérusalem, au sud de la ville, à partir des cimetières chrétiens et delà mosquée de Nébi-Daoud (le « Cénacle »), et jusqu’en face de Siloé. Malheureusement, retenu à Jérusalem par la perspective quotidienne (et chaque jour

déçue) de voir arriver le firman impérial qui devait l’autoriser à commencer ses fouilles, M. Bliss fut empêché de m’accompagner. Et je venais de me résoudre à partir seul avec mon fidèle drogman Francis Karam, lorsque, grâce au docteur Bliss, j’eus le plaisir d’être mis en rapports avec un jeune fellow de l’Université d’Oxford, M. George-Albert Cooke, hébraïsant comme moi, et comme moi désireux de franchir le Jourdain et d’aller visiter les ruines de Djérach et d’Amman. Nous fûmes vite d’accord, et le vendredi 9 mars nous descendions ensemble la route qui conduit de Jérusalem à Jéricho.

Je n’essaierai naturellement pas de décrire ce trajet, si souvent dépeint dans les annales des voyageurs et des pèlerins, et que j’avais du reste déjà parcouru antérieurement. Qu’il me suffise de dire que nous fûmes salués, au sortir du Khân Hadrour (l’auberge traditionnelle du Bon Samaritain), par un violent coup de vent accompagné d’averses abondantes, et que nous fûmes heureux de pouvoir nous abriter, à la fin de l’après-midi, dans l’excellent hôtel du Jourdain à Jéricho. Nous y fûmes bientôt rejoints

par le Rév. J.-L. Hall, de Jérusalem, avec lequel nous devions poursuivre le lendemain notre course dans la direction de l’est.

jSamedi , 10 mars.

J’avoue volontiers que je n’étais pas sans appréhensions au sujet du temps. Nous n’étions point encore sortis de la saison pluvieuse, et nous risquions fort, en conséquence, d’être copieusement arrosés, ou même, ce qui eût été bien pis, d’être arrêtés dans notre voyage par des chemins complètement défoncés, peut-être aussi, qui sait? par une crue excep-

tionnelle du Zerka (Jabbok) que nous n’aurions pas pu franchir à gué. Certains connaisseurs émérites de la Palestine actuelle, dont j’avais pu au cours de l’hiver recueillir les impressions et enregistrer les témoignages, m’avaient mis en garde contre ces fâcheuses éventualités.

Et à vrai dire, le début de notre seconde journée de marche n’était pas fait pour nous encourager beaucoup. Il est vrai qu’il ne pleuvait plus, mais le ciel demeurait chargé de nuages menaçants, et le sol de la vallée du Jourdain, détrempé à fond, nous forçait de ralentir notre marche. Bientôt, une de nos montures glisse sur le sol humide et vaseux, et tombe, sans causer du reste aucun accident. Un peu plus loin, des indigènes, que nous rencontrons tandis qu’ils font paître leurs bestiaux, nous avertissent qu’il est inutile de persévérer dans la direction que nous suivons : à cause des pluies, il est impossible de songer à gagner le pont du Jourdain par la route habituelle, la plus directe. Nous devons nous résigner à faire un détour et, grâce à ces circonstances, nous arrivons au bord de la rivière au bout de deux heu-

Le pont du Jourdain.

res et quart seulement, tandis qu’en temps ordinaire, comme nous l’avons expérimenté la semaine suivante, une heure et demie suffit amplement pour effectuer ce trajet.

Le pont du Jourdain, appelé Djisr el-Ghôranieh, est une construction en poutres, qui, sauf la différence des matériaux employés, n’est pas sans présenter à l’œil une certaine analogie avec les ponts métalliques qui servent au passage des trains de chemins de fer, ou bien encore avec certains ponts couverts, en bois, de la Suisse allemande. Ce pont est fermé, à son extrémité occidentale, par une porte solide, dont la clef est entre les mains d’un gardien, algérien d’origine et qui sait quelques mots de français, en sorte que le voyageur a la surprise de s’entendre apostropher : « Bonjour, Monsieur! » Ce personnage, qui est un Hadji, un ancien pèlerin de la Mecque, habite avec quelques compagnons dans des huttes en roseaux dressées sur la rive droite. Le passage du pont se paie en vertu d’un tarif, tant par homme, tant par cheval, tant par bête de somme chargée ou non chargée, tant par tête de gros ou

menu bétail. Aussi les indigènes cherchent-ils à éviter le pont et passent-ils la rivière à gué, eux et leurs bestiaux, toutes les fois que le niveau de l’eau leur permet de le faire, ou bien encore ils cherchent par divers procédés à diminuer la somme, bien minime pourtant, qu’ils doivent payer pour le passage du pont K

Nous traversons la rivière; les planches du tablier résonnent sous les pas des chevaux, et nous voici sur l’autre rive, nous voici « au delà du Jourdain. » Nous longeons pendant quelque temps le bord de l’eau, au milieu de l’épaisse végétation qui recouvre tout. Arbres, broussailles, roseaux, tout foisonne ici et le sentier que nous suivons doit faire maints et maints détours. Nous traversons un affluent du Jourdain, qui descend du Ouadi Nimrîn, puis nous prenons à droite, tournant le dos à la rivière et chemi-

I Les bêtes sans charge payant moins que les bêtes chargées, on prétend que lorsqu’un Arabe arrive au Jourdain avec deux ânes chargés, il place provisoirement, pour traverser le pont, les deux charges sur une même bête, laisse l’autre cheminer à vide, paie de ce fait un péage réduit, et puis, arrivé à l’autre rive, rétablit les deux charges sur leurs porteurs respectifs et se félicite de l’économie réalisée.

nant vers l’est. Devant nous, s’étend, sur une largeur d’une lieue et demie ou deux lieues, la moitié orientale de la plaine du Ghôr, et nous apercevons à distance sur notre droite, près du pied des montagnes, un campement considérable de bédouins. C’est là, dans cet amas de tentes noires, que réside pour le moment le cheikh suprême de la forte et populeuse tribu des Adwân, Ali Diâb, avec lequel nous ferons plus ample connaissance quelques jours plus tard. Pour cette fois, nous laissons ces tentes assez loin sur notre droite, et nous nous avançons vers le nord-est. Notre but est d’atteindre aujourd’hui la petite ville de Sait. Pour y arriver, le plus naturel, mais aussi le plus long, serait de remonter la vallée appelée Ouadi Schaïb 1, qui passe à Sait même et finit par aboutir au Jourdain. Mais cette vallée fait un si grand circuit à l’est que nous perdrions notre temps à la suivre : mieux vaut couper directement à travers la montagne, en suivant du reste un chemin très bien tracé. Nous avons pour guide un indi-

I Le Ouadi Schaib, arrivé dans le Ghôr, se prolonge dans le Ouadi Nimrîn, susmentionné.

gène de Sait, nommé Eyyoûb, qui est venu à Jérusalem chercher M. Hall, et qui nous conduit par la même occasion. Nous passons auprès d’un puits, appelé Bîr Aïreh, et après avoir eu dans l’après-midi, à plusieurs reprises, à essuyer des averses, heureusement assez bénignes, nous arrivons enfin à quatre heures et demie à Sait.

La région au milieu de laquelle Sait est située est presque entièrement dépourvue d’habitations humaines stables, villes ou villages; seuls les bédouins y vivent, transportant de lieu en lieu leurs campements de nomades. Il est d’autant plus intéressant de trouver au centre de cette région inhabitée et inculte, une ville d’environ io à 12,000 habitants et dont les alentours sont cultivés : des champs labourés, des vignes aussi entourent Sait, et les raisins secs de l’endroit ont une réputation qui s’étend dans toute la Palestine. La position dans laquelle Sait est construite explique d’emblée qu’on ait eu l’idée de bâtir une ville en ce lieu. Le Ouadi Schaïb décrit en effet un contour, et forme pour ainsi dire une anse autour d’un contrefort élevé, et précisément au sud

Sait.

de cette colline un vallon latéral vient rejoindre la vallée principale. L’accès de ce monticule isolé n’est ouvert que d’un seul côté, à savoir vers l’ouest, et encore ce passage constitue-t-il une dépression, en sorte que le sommet de la ville forte domine de toutes parts les environs. Ce sommet, il est vrai, est actuellement désert : il n’y reste plus que les ruines d’une citadelle ou château-fort du moyen âge, construit par les musulmans ou peut-être par les croisés, et détruit seulement au cours du XIXe siècle. Mais les pentes de cette colline sont couvertes de maisons qui s’étagent sur ses versants escarpés. La mosquée avec son minaret est bâtie au fond même du vallon latéral susmentionné ; plus bas se trouve le sérail, le couvent latin avec son église, et plus bas encore l’église grecque. En effet, outre sa population musulmane, Sait compte environ 2000 à 3000 chrétiens, en majorité grecs, mais avec une communauté latine de plusieurs centaines de membres, et une congrégation protestante d’environ 300 âmes, à la tête de laquelle se trouve le pasteur Henry Sykes, de Cambridge, qui nous attendait et chez

lequel nous avons joui de la plus cordiale hospitalité. La maison qu’il habite est située sur le versant abrupt de la colline du château, à côté de la mosquée, dans la cour de laquelle le regard plonge du haut du balcon du presbytère. La cuisine et le bûcher — détail caractéristique — sont des cavernes creusées dans le flanc du rocher, derrière la maison, et le cheval de M. Sykes a également pour écurie une grotte analogue.

Au-dessous du presbytère se trouvent la chapelle et les bâtiments d’écoles. Outre ces institutions, la communauté protestante de Sait, qui n’existe que depuis une trentaine d’années, et qui a été fondée par l’évêque Gobât, possède encore une infirmerie à la tête de laquelle se trouve un médecin syrien, gradué du collège américain de Beyrouth, et assisté d’un pharmacien.

D’où vient le nom de Sait et quelle est l’histoire de cette cité ? Il est probable que l’origine de son nom actuel doit être cherchée tout simplement dans le mot latin Saltus, forêt, dénomination qui lui fut appliquée depuis l’ère chrétienne, sous la domination romaine, et qu’elle a conservée dès lors.

Mais existait-elle auparavant ?

La chose estvraisemblable.il est à présumer que, dans cette région si pauvre en localités habitées, une position aussi forte naturellement que celle de Sait n’est pas demeurée sans occupants jusqu’à une époque relativement récente.

Toutefois, aucune preuve décisive ne peut être donnée pour identifier Sait avec l’une ou l’autre des villes mentionnées dans les récits bibliques comme s’élevant dans la région transjordane. La tradition veut y voir la célèbre cité de Ramoth en Galaad, si fréquemment mentionnée dans l’Ancien Testament, l’une des six villes de refuge, et l’éternelle pomme de discorde entre le royaume de Samarie et celui de Damas, au temps de la dynastie des Omrides. Cette hypothèse ne peut du reste s’appuyer sur aucun fait précis, mais seulement sur le raisonnement suivant : Ramoth doit avoir été une ville marquante ; aucune autre localité moderne ne possède, dans les parages en question, autant d’importance que Sait, donc identifions Ramoth et Sait ! Cette argumentation est loin d’être décisive, on peut y opposer des

objections sérieuses. Faisons observer d’abord que d’autres villes ayant joué un rôle considérable dans l’antiquité ont disparu d’une façon complète et irrévocable, par exemple la cité philistine de Gath. Puis remarquons que d’après i Rois IV, 13, Ramoth semble devoir être cherché beaucoup plus au nord, puisque cette ville était le siège du gouverneur qui, au temps de Salomon, était préposé aux bourgs de Jaïr et au pays de Basan. Enfin relevons le fait que l’emploi des chariots de guerre est mentionné à plusieurs reprises comme caractérisant les opérations militaires autour de Ramoth : or un simple coup d’œil sur Sait et ses environs immédiats montre que de semblables véhicules seraient absolument impossibles à utiliser dans cette région. Les vraisemblances sont donc contre l’identification de Sait avec Ramoth.

2) nnanche } ii mars.

Sait est actuellement le siège d’un kaïmakâm (gouverneur ou préfet), dont la juridiction s’étend du Jabbok à l’Arnon, sur la région autrefois appelée territoire de Gad et de Ruben, et maintenant désignée sous le nom de

J’ai eu l’honneur de rendre visite à ce haut personnage, le lendemain de mon arrivée à Sait, et de lui présenter la lettre de recommandation que m’avait obligeamment remise pour lui le gouverneur de Jérusalem, Ibrahim Pacha. Le kaïmakâm de Sait voulut bien à son tour me donner une lettre que je

sollicitais pour le moudîr de Djérach, et il insista pour m’en remettre également une à destination du moudîr de Madéba. Tandis que son secrétaire les rédigeait, nous étions assis dans le divan ou salle d’audience du gouverneur, au sérail.

Comme nous nous trouvions en plein Ramadan, les cigarettes et le café traditionnels faisaient naturellement défaut, et la conversation allait son train, un peu languissante toutefois, et se tenant forcément dans les lieux communs1. J’ajoute volontiers que le gouverneur nous offrit des soldats de cavalerie pour nous accompagner, non pas il est vrai à Djérach, situé en dehors de sa province, mais à Amman par exemple ou plus au sud, offre que nous dûmes décliner avec remercîments, puisque notre prochaine étape devait être Djérach. Mais je suis heureux de dire à ce propos qu’à Sait, comme toutes les autres fois que j’ai eu affaire à des fonctionnaires turcs

i Comme petit trait de mœurs, je me permets de signaler la dextérité avec laquelle, au cours de notre entretien, le gouverneur sut ramener sous lui, sur sa chaise, l’une de ses jambes, puis l'autre, sans que son équilibre fût le mains du monde ébranlé par cette opération, effectuée avec autant d’aisance que s’il s’était tout bonnement agi de croiser les bras.

d’un rang supérieur, je n’ai eu qu’à me louer de leur courtoisie à l’égard des étrangers.

Je n’ai pas à décrire ici les deux cultes auxquels j’ai assisté à Sait dans la journée du n mars, dans la chapelle protestante; je me contenterai d’indiquer avec quel intérêt je les ai suivis, en particulier le service catéchétique de l’après-midi, dans lequel adultes et jeunes garçons, interrogés à tour de rôle, répondaient avec une promptitude et une lucidité qui auraient fait honneur à une congrégation vêtue d’un costume tout autre que celui de ces braves Arabes.

La journée se termina par une promenade au vieux château ruiné, d’où nous vîmes le soleil se coucher, et par une agréable causerie du soir dans le cabinet de travail de M. Sykes, au milieu de sa belle collection de livres, chose à coup sûr rare dans ces parages, pour ne pas dire unique en son genre. Nous écoutions avec le plus vif intérêt les récits que nous faisaient soit notre hôte, soit M. Hall, tous deux familiarisés, par une expérience déjà longue, avec les « choses de Palestine. »

'£undi, 12 mars.

Le temps, sans être encore devenu merveilleux, s’était cependant amélioré dans la journée du dimanche et nous avions bon espoir pour le lendemain. Et en effet, quand de bonne heure le lundi matin nous nous élançons sur le balcon du presbytère, nous apercevons à notre grande joie un ciel absolument pur, et la perspective délectable d’une belle journée nous apparaît comme à peu près assurée. Tant mieux, car il s’agit aujourd’hui de faire une journée d’environ neuf heures de cheval et de gagner Djérach. Nous prenons congé avec force remercîments très sentis de notre excellent amphitryon

M. Sykes, ainsi que de M. Hall qui reste avec lui à Sait, et nous nous ébranlons, dans la clarté naissante du jour, le cœur joyeux à la pensée que la partie essentielle de notre excursion s’annonce sous les plus heureux auspices. Ajoutons tout de suite, pour n’avoir plus à y revenir, que dès ce moment nous avons été favorisés d’un temps superbe, qui ne s’est pas démenti un seul instant jusqu’à notre rentrée à Jérusalem.

A la tête de notre petite troupe s’avance, sur son mulet, notre nouveau guide, Afnân, l’un des paroissiens de M. Sykes, un vigoureux paysan d’une cinquantaine d’années, avec lequel nous nous étions entendus la veille. Il doit nous accompagner, ou plutôt nous précéder, durant tout le reste de notre voyage, et je m’empresse de dire dès maintenant que nous avons été parfaitement satisfaits de lui et de ses services, en sorte que je puis, en bonne conscience, le recommander, cas échéant, à quiconque voudrait, en partant de Sait, entreprendre une course analogue à celle que nous avons faite.

Au sortir de Sait, la route monte au nord, le long

d’une pente escarpée. Après une demi-heure, il faut quitter le chemin qui conduit dans l’Adjloûn, ou bien, en traversant le Jourdain, à Naplouse. La ligne du télégraphe se dirige du même côté : en effet, il y a un bureau télégraphique à Sait, mais un bureau non international, c’est-à-dire limité à l’emploi des langues du pays, l’arabe et le turc.

Pour nous, nous prenons à droite. Nous avons en face de nous, au nord, le Djébel Oschâ, montagne au sommet de laquelle on jouit, dit-on, d’une vue remarquable (et je le crois sans peine). C’est là que la tradition musulmane place le tombeau du prophète Osée. Un peu plus haut, une heure après notre départ de Sait, le spectacle qui s’offre à nos yeux devient encore plus imposant et plus étendu : c’est tout le district de l’Adjloûn, borné au nord par le Yarmouk et au sud par le Jabbok1. Les contours d’un vieux château, Kalat er-Rabad, se dessinent à grande distance, et, bien plus loin encore, à l’horizon brumeux, apparaissent les montagnes des Druses

• Le nom moderne du Jabbok est Zerka ('rivière bleue).

et la vague silhouette d’une autre citadelle ruinée, Kalat es-Salhad.

Nous descendons ensuite graduellement et nous nous trouvons bientôt dans un site admirable : des arbres en grand nombre, des chênes verts d’une belle venue nous environnent et s’étagent sur les deux flancs d’une vallée dont nous suivons la pente doucement inclinée.

A 9 heures 50, trois heures par conséquent après avoir quitté Sait, nous traversons une petite localité, nommée Remémîn, qui offre cette particularité d’être exclusivement peuplée de chrétiens. A droite, sur une sorte de petit plateau, se trouvent les maisonnettes du village, assez chétives, mais toutes de construction récente. A gauche du chemin, nous apercevons, placée un peu à l’écart, la petite église avec l’habitation du prêtre latin qui se promène, solitaire, aux abords de son modeste sanctuaire. Nous nous arrêterions volontiers quelques instants, mais nous avons une longue étape à fournir, car nous n’avons fait encore que le tiers du chemin que nous devons parcourir aujourd’hui.

Au sortir de Remémîn, nous avons à descendre dans un ouadi, où coule un beau ruisseau. Ayant mis pied à terre quelques instants pour faire ainsi plus commodément une descente très rapide, je me vois forcé de me remettre en selle pour traverser le cours d’eau. En ce moment nous rencontrons un voyageur : c’est un Arabe, accompagné d’un petit garçon et menant un âne avec lui. Il porte un costume européen, du moins en partie, et ne présente aucune analogie avec les habitants accoutumés de ces parages. Je m’arrête à le questionner : c’est un chrétien indigène, natif de Naplouse; il parcourt la région située à l’orient du Jourdain, occupé à vacciner les populations. Je ne sais s’il trouve parmi les bédouins une clientèle bien nombreuse et bien rémunératrice, mais son dessein n’en est pas moins louable, et il mérite de faire de bonnes affaires. La petite vérole sévit en effet parfois parmi les tribus de bédouins, et certains voyageurs en parlent dans leurs récits b

i Voir par exemple Selah Merrill, East of the Jordan (Londres 1881), page 402.

Après ce premier ouadi, qui demeure pour nous le ouadi de la vaccine, mais dont le vrai nom est Ouadi Remémîn, nous avons bientôt à en traverser un second également arrosé et qui présente un phénomène d’une grande beauté et d’une non moins grande rareté en ce pays, nous voulons dire une cascade. Ce n’est pas, il est vrai, une chute d’eau abondante, comparable aux belles cascades que nous avons dans nos Alpes, mais c’est pourtant un spectacle qui réjouit les yeux. Le ruisseau, arrivé au sommet d’une espèce de falaise demi-circulaire, tombe à une grande profondeur dans un bassin qu’il s’est creusé. Un peu plus haut sont les ruines d’un vieux moulin, et sur la crête d’une paroi rocheuse à pic, qui nous domine à l’est, un bédouin, immobile et silencieux comme une statue de bronze, nous surveille du regard sans en avoir l’air. Plus haut, sur un versant gazonné de la montagne, se détachent quelques tentes noirâtres; mais ni troupeaux ni bergers n’apparaissent aux alentours.

Le terrain devient peu à peu moins accidenté, les pentes s’atténuent, les traces de culture reparais-

sent, et, chose extraordinaire, sur le chemin, mieux tracé et moins inégal, que nous suivons, voici des traces de roues! Des chariots ont passé par là. Bientôt un village se montre devant nous sur la gauche, et nous en approchons à grands pas. Mais quelle forme singulière revêtent ces habitations ! la paille et les roseaux jouent un rôle imprévu dans leur structure, et quand nous arrivons à proximité nous discernons aussi le costume spécial que portent ces villageois. A coup sûr ce ne sont pas des Arabes; ni leur architecture ni leurs vêtements ne permettent de les supposer tels.

En effet, ce sont des Turcomans. Musulmans zélés, issus d’une province lointaine, ils ont, par attachement pour l’Islam, quitté leur patrie, pour échapper à l’invasion de la Russie et par conséquent à la domination abhorrée d’un monarque chrétien. Ils se sont adressés au sultan pour obtenir une concession de terres, et ils ont reçu comme lot ce district où nous les trouvons. Il n’y a guère que trois ans, nous dit-on, qu’ils ont fondé cet établissement, appelé Roummân, mais déjà ils ont réussi à donner

aux champs avoisinants une culture plus productive, et Ton peut supposer qu’entre leurs mains ce territoire ne sera point mal partagé. Malgré leur fanatisme religieux, ils ne se montrent pas moins polis et prévenants sur notre passage, et nous apportent, pour nous offrir de les acheter, quelques antiquités, parmi lesquelles se trouve telle pièce de monnaie européenne moderne, égarée par je ne sais quelle aventure dans ces lieux écartés.

Midi vient de sonner (figurément parlant, car aucune horloge ne décore les huttes de Roummân), et le moment de prendre un peu de repos semblerait venu; mais d’un accord tacite nous avons résolu de marcher jusqu’au Jabbok, et pendant deux heures encore nous poursuivons notre marche. Il est vrai que la beauté du paysage vient sans cesse délasser nos regards et nous faire oublier la fatigue. Devant nous, c’est la vallée du Jabbok, tantôt encaissée, avec des gorges profondes, tantôt élargie, avec des contours sinueux et des rives couvertes d’une végétation luxuriante. Par delà, au nord, ce sont les collines et les vallées de l’Adjloûn, et enfin, dans l’un de ces

vallons en face de nous, voici, se profilant nettement au soleil, les hautes colonnades de Djérach. Cette vue nous électrise, car elle nous révèle déjà comme un avant-goût des jouissances que nous réserve la soirée, ainsi que toute la journée du lendemain.

Enfin, après avoir côtoyé encore maints contreforts de la montagne et passé près des ruines d’un ancien moulin, nous arrivons par un sentier extrêmement rapide dans la verte prairie qui s’étend immédiatement au bord de la rivière. Nous sommes à environ 230 ou 240 mètres au-dessus du niveau de la mer, 600 mètres plus bas que Sait 1.

Et nous sommes au bord du Jabbok! Ces eaux légèrement limoneuses, mais fraîches et agréables à voir, ce sont les eaux du Jabbok; ce gué, que tout à l’heure nos chevaux vont nous faire franchir, c’est le gué du Jabbok. Il faut un effort, et quelques moments de réflexion et de contemplation, pour bien réaliser que nous sommes là, dans ces parages aux-

1 Jérusalem est à -f- Tjom ; Jéricho à — 270“; la 111er Morte à — 39 4m ; Sait à -f- 835“; Djérach à -+- 52,ômi Amman à -1- 837“; Arak el-Amîr à -f- 446“.

quels les vieux récits de la Genèse 1 et du livre des Juges2 donnent un parfum d’antiquité et qu’ils revêtent d’un charme mystérieux. Le Jabbok ! c’est plus étrange encore que le Jourdain; si c’est moins important, c’est plus lointain, plus rare. Quels doux moments que cette heure passée au bord de la rivière, à jouir d’un repos bien gagné par sept heures de cheval, et à faire honneur aux provisions de voyage. De beaux buissons entourent le lit du Jabbok, sur l’une et sur l’autre de ses rives; mais par des baies entre les broussailles on arrive aisément au bord de l’eau. C’eût été le cas de s’y plonger, et je regrette de ne l’avoir pas fait. Mais la pensée m’en est venue trop tard, alors qu’un impérieux appétit nous avait déjà fait entamer le sac aux vivres, et le bain dut être abandonné.

J’avoue que d’avance je m’étais représenté la vallée du Jabbok beaucoup plus resserrée, plus sauvage, bien moins riante et agreste que je ne la trouve en

1 Gen. XXXII, 22-32.

2 Juges VIII, 4-17; XI, 12-28: comp. Nombr. XXI, 24; Dent. I', 37; III, 16: Jesué XII, 2.

réalité. Je crois bien que, plus bas, le ravin devient plus étroit, l’eau prend un cours plus impétueux, et peut-être en est-il de même en amont ? Mais en attendant nous jouissons pleinement du tableau doux et paisible qui se déroule devant nos yeux, et le souvenir de cette halte au bord du Jabbok demeure dans ma mémoire comme celui d’une heure exceptionnellement belle et réconfortante.

D’ailleurs nous n’avons presque plus de fatigues en perspective pour aujourd’hui. Encore deux heures de marche environ et nous atteindrons notre destination. Vers trois heures, nous nous remettons en route et commençons par passer le gué ; nos chevaux ont de l’eau à mi-jambe l. Puis commence aussitôt, sur la rive septentrionale, une grimpée très raide sur un sentier abrupt ; nous n’allons pas rechercher sur la droite, l’embouchure du Ouadi Djérach, ce qui nous ferait faire un inutile détour du côté de l’est; nous suivons un chemin qui monte directement au-dessus du gué, et bientôt nous jouissons, en

1 La largeur du Zerka en cet endroit est d’environ 8-io mètres.

nous retournant, d’un spectacle aussi beau que celui que nous avions devant nous en descendant de Roummân : la vallée du Jabbok se déroule toujours à nos yeux, mais à présent c’est son versant méridional qui nous apparaît.

Une heure, une heure et quart s’écoule, et voici que, par intervalles, au bord du sentier, commencent à se montrer des vestiges d’antiquités, des colonnes gisant dans l’herbe, des degrés taillés dans le roc, des blocs façonnés par la main de l’homme; nous ouvrons les yeux, nous épions à gauche et à droite, nous recueillons ainsi les symptômes précurseurs de notre arrivée dans un vaste champ d’admirables ruines. Enfin, un coude du chemin nous met en face de la partie méridionale de la ville de Djérach, et nous apercevons tout d’abord devant nous la grande porte triomphale à trois arches, l’arche du milieu beaucoup plus haute que les deux ouvertures latérales. Le chemin, qui jadis passait sous la voûte, s’écarte maintenant à droite, non point par respect, mais par nécessité, de nombreux blocs écroulés barrant l’entrée princi

Djérach : Porte triomphale, côté extérieur.

pale. Nous voici donc sur le sol même de l’ancienne cité. Nous distinguons à notre gauche les ruines que demain nous viendrons visiter en détail ; mais, pour aujourd’hui, il faut aller au plus pressé et arriver à la maison du moudîr, ou sous-préfet de l’endroit, pour lequel nous sommes porteurs d’une lettre de recommandation. Nous gagnons bientôt le bord du cours d’eau qui traverse la ville et qui partageait l’ancienne enceinte en deux moitiés à peu près égales. Nous passons de la rive droite sur la rive gauche, sans toutefois nous servir d’un pont. Le pont existe bien, ou plutôt il existait; il subsiste même encore à l’état de ruine imposante, mais il est devenu tout à fait impraticable. Force nous est de traverser l’eau courante à gué, et de gagner ainsi le côté actuellement habité de la vallée. Là, en effet, s’élèvent les maisons des habitants actuels de Djérach. Ils sont au nombre d’environ 3000, et leur établissement en ce lieu date d’une vingtaine d’années. Leur histoire est analogue à celle des colons de Roummân; seulement, au lieu de Turcomans, ce sont des Tcherkesses. Eux aussi ont émigré, eux

aussi sont venus de fort loin pour demeurer fidèles à leur foi, eux aussi ont obtenu du sultan un apanage dans le pays des bédouins. Au début, ils se sont casés, que bien que mal, dans les ruines de l’ancienne Gérasa. Plus tard, ils se sont construit des maisons, dont le style diffère notablement de celles qu’habitent les Arabes, à Sait par exemple, sans être non plus identiques à celles des Turcomans de Roummân. Comme matériaux, hélas! ils ont employé les pierres des édifices antiques, et leurs mains intéressées ont poursuivi l’œuvre destructrice commencée par les anciens conquérants et par les tremblements de terre, continuée par la griffe du temps. Dans les parois de leurs demeures, nous retrouvons encastrées, parfois la tête en bas, des pierres portant des inscriptions grecques \

C’est le moment de sortir la lettre du kaïmakâm de Sait. Elle est reçue avec déférence, mais non décachetée ; en effet, son destinataire, le moudîr Hamid-Beg, est absent. Il est allé percevoir les contri-

1 Ainsi dans le mur de la maison même du moudîr, ces lettres

A..AOHTY..À2m..

butions des chefs bédouins du voisinage, et campe probablement à l’heure qu’il est sous la tente des Beni-Hassan. A défaut de ce personnage, son domestique, qui est en même temps son parent, et son jeune fils, Schaubak-Beg, un petit bonhomme à la mine éveillée, nous accueillent hospitalièrement et nous introduisent dans la Sj/lêdafeh, c’est-à-dire dans la maison destinée aux hôtes de passage. La recommandation du gouverneur de Sait a donc produit son effet.

La îèdàfeh se divise en deux pièces fermées, séparées par une sorte de halle ouverte. Cette dernière servira d’abri à notre moukre A\i et à notre guide Afnân. Quant à nous-mêmes, avec Karam, on nous met en possession de la chambre d’honneur, avec son divan rembourré en noyaux de pêches et ses tapis. Le tout du reste est d’une propreté suffisante et je me plais à le constater. A ce point de vue, la pièce qu’on nous assigne contraste d’une façon frappante avec l’autre chambre de la maison, celle qui est située dans l’autre aile et qui est destinée aux voyageurs indigènes. Nous avons passé deux

nuits dans la chambre hospitalière du moudîr de Djérach, et la seconde nuit surtout, où j’ai pris le sage parti de coucher par terre, au lieu de me martyriser sur les prétendus coussins du divan, m’a laissé d’excellents souvenirs de repos et de sommeil. Un autre souvenir, c’est celui du grand samovar qu’on nous apporte pour préparer notre thé. Si les Circassiens de Djérach n’aiment pas le czar de toutes les Russies, en revanche le thé à la russe et le samovar en métal jaune leur sont familiers et leur paraissent indispensables. Ils en ont importé l’usage dans ces régions transjordanes où jusqu’alors, en fait de boisson chaude, le café noir, préparé à l’arabe, avait seul régné sans doute.

La soirée est magnifique. Mais, comme il est passé 5 heures au moment où nous descendons de cheval et qu’il nous faut un certain temps pour procéder à notre installation, la nuit vient, et nous ne pouvons songer à entreprendre la moindre promenade du soir dans la direction des ruines. Ce sera pour le lendemain matin. Du reste, de la petite esplanade sur laquelle s’élève la maison du moudîr,

Djérach : Vue générale prise de l’ouest.

la vue s’étend sur la vallée, et c’est un spectacle solennel que celui que nous contemplons ce soir-îà : une petite bourgade, toute moderne, peuplée d’habitants venus de fort loin, retenant leurs mœurs et leur costume national, et cela sur l’emplacement d’une cité gréco-romaine, dont les restes grandioses rendent encore témoignage de sa splendeur passée.

Si l’on feuillette un dictionnaire de géographie et d’histoire, on y trouvera ceci à peu près : « Gérasa, ancienne ville de la Décapole de Palestine, dans la demi-tribu orientale de Manassé. Aujourd’hui Djérach. Belles ruines. » Et c’est tout ! deux lignes, alors qu’il n’est pas de sous-préfecture qui ne puisse être assurée d’occuper plus de place dans ces mêmes colonnes l. Etrange destinée ! Jadis il y a eu ici une grande ville, populeuse, riche, influente. Ses dimensions, ses monuments, ses inscriptions, son forum,

1 Si l'identification de Djérach avec Ramoth, défendue par M. Merrill (ouvr. cité, pages 284-290), pouvait être démontrée comme certaine ou simplement comme probable, du coup Djérach acquerrait un passé, une histoire. Il en serait de même si Djérach était l’ancienne Mahanaïm (Gen. XXXII, 2; 2 Sam. 11,8, 12, 29; XVII, 24, 27: etc.), opinion que le R. P. Germer-Durand considère comme « ne manquant pas de vraisemblance. » (Art. cité du Cosmos, p. 4. ^

ses portiques, ses théâtres, ses temples, ses thermes, ses multiples colonnades, tout cela rend témoignage de sa grandeur. Qu’en reste-t-il dans les annales de l’humanité? une mention, en quelques mots. Pour le voyageur, c’est une véritable révélation.

J ytardi , 7o mars.

Cette journée contraste d’une manière frappante avec les autres journées de notre voyage. Nous ne nous mettons point en selle, nos chevaux chôment et jouissent de leur repos. Et pourtant, pour nous, c’est aussi une journée de fatigue et de travail; nous la passons tout entière dans les ruines, escaladant les pans de murs, copiant et tâchant de déchiffrer

les inscriptions grecques, transportés d’une admiration toujours croissante au milieu de toutes ces merveilles de l’architecture antique. Il serait impossible d’entreprendre ici une description détaillée ou quelque peu technique des ruines grandioses de Djérach. Je me contenterai d’en donner un aperçu général.

Nous avons déjà mentionné, au sud de la ville, la grande porte triomphale. Nous en donnons deux vues, l’une prise de l’extérieur, l’autre de l’intérieur (pages 47 et 61). Au moment où M. Cooke a pris ce dernier cliché, notre brave Afnân s’était perché, fort adroitement, au sommet un peu vertigineux de l’arche médiane. Quand il redescendit et découvrit que la photographie avait été prise tandis qu’il occupait cette position élevée, sa joie fut grande, et il nous arracha la promesse de ne pas manquer de dire, en Europe, en exhibant cette vue : « C’est Afnân qui est là-haut. » — Je tiens parole.

Tout près de la porte, se trouve un immense bassin, rectangulaire, mais un peu arrondi à ses quatre extrémités, et entouré d’un talus en gradins.

Djérach : Porte triomphale, côté intérieur.

C’est un amphithéâtre, mais un amphithéâtre aquatique, avec les restes encore très visibles d’une canalisation qui y amenait les eaux du Ouadi Djérach : il servait aux naumachies, les galères s’y livraient des combats aux applaudissements des spectateurs, ravis de goûter un plaisir si rare, si invraisemblable à une telle distance de toute mer.

Si de la grande porte nous remontons vers le nord, nous trouvons bientôt sur la gauche un temple dont les murailles, avec leurs niches, sont admirablement conservées. Quant aux énormes colonnes qui l’entouraient, elles sont presque toutes tombées à terre, et leurs débris colossaux jonchent le sol aux alentours. Aucun indice ne permet de déterminer la divinité à laquelle fut consacré ce sanctuaire; faute de tout renseignement, on se résigne à l’appeler prosaïquement le temple du sud. 'Fout à côté, se trouve le grand théâtre de Djérach, avec ses gradins en hémicycle, ainsi que sa scène, dont les colonnes sont encore partiellement debout h Nous avons fait

1 Ce: deux édifices, le temple du sud et le gran-l théâtre, sont visibles sur la planche de la page 55, et sur une plus grande échelle sur la planche de la page 65.

dans ce théâtre une expérience destinée à constater ses mérites au point de vue de l’acoustique. Tandis que l’un de nous prenait place au gradin supérieur, l’autre, debout sur la scène, commençait à parler à voix haute, puis, baissant graduellement le ton, finissait par ne plus faire entendre qu’un murmure. A notre grande surprise et à notre non moins grande admiration, nous nous sommes assurés que l’auditeur entendait parfaitement tout, quelque éloigné qu’il fût.

Au nord des deux édifices que nous venons de mentionner, s’étend un espace horizontal qu’entoure une magnifique colonnade en demi-cercle1. Cinquante-cinq colonnes demeurent debout autour de cette place qu’on appelle le forum de Djérach2. Du milieu de cet hémicycle, du côté du nord, part la via sacra , l’artère médiane de la cité, avec sa double rangée de colonnes parallèles, dont un grand nombre sont étendues sur le sol, mais dont il reste

1 Voir les planches des pages 55 et 69. Celle-ci est prise en regar dant du sud au nord ; l’autre en regardant du nord-ouest au sud-est.

2 Beaucoup d’autres gisent sur le sol. Sur l’un de ces fragments étendus à terre, nous relevons cette inscription : AHMHTPIAN02 EIlAHPflSEN.

Djéiach : Temple du sud et grand théâtre.

encore un chiffre respectable debout ; et, parmi ces dernières, il en est qui sont encore surmontées de leurs chapiteaux et des blocs de pierre qu’elles supportaient et qui les reliaient les unes aux autres h Cette longue rue s’étendait sur un parcours de plusieurs centaines de mètres. Suivons donc cette antique voie et nous aurons bien des surprises agréables à signaler, tant à gauche qu’à droite.

Citons d’abord, sur la hauteur, à l’ouest, le grand temple, ordinairement appelé temple du Soleil, non pas en vertu d’un témoignage positif, indiquant sa destination, mais tout simplement en se conformant à l’adage connu « à tout seigneur, tout honneur, » adage assez naturel ici. Après tout pourtant, ce pourrait aussi bien être un temple de Zeus ou d’Artémis qu’un temple d’Hélios, ce dernier n’ayant pas à Djérach les mêmes raisons d’occuper le premier rang qu’à Baalbek (Héliopolis). Ce magnifique édifice, aux colonnes corinthiennes admirablement conservées — elles ont cinq mètres de circonférence —

Voir la pl.nche de la page 83.

se trouve sur une élévation, Chose curieuse, à l’inverse de ce qui s’est passé pour le temple du sud, les colonnes ici ont moins souffert que le temple lui-même, dont les murailles se sont en bonne partie effondrées. Ce qui en reste suffit néanmoins pour donner une idée de l’aspect grandiose qu’il devait offrir au temps où, intact et splendide, il était visité par de nombreux adorateurs1.

Au sud du grand temple, se trouvent d’autres ruines plus insignifiantes en apparence ; l’édifice qu’elles représentent est en grande partie écroulé et pourtant il mérite d’attirer l’attention et d’éveiller l’intérêt. En effet, sur les pierres qui jadis formaient sans doute la frise de cette construction, se trouve une inscription grecque, dont nous retrouvons trois morceaux sur trois blocs distincts, et cette inscription nous apprend que nous avons aft aire à un édifice chrétien, la croix s’y trouve gravée à plus d’une reprise, et le nom d’un martyr, Théodore, y apparaît. Étaitce une église? Nous ne savons, la chose pourtant pa-

1 Voir la gravure, page 73. Sur celle de la page 69, le temple du Soleil est visible tout à gauche.

Djérach : Vue générale prise du sud.

raît probable, en tout cas le caractère chrétien de ces restes ne saurait être contesté. C’est quelques instants seulement avant le coucher du soleil que nous découvrons cette triple inscription, et nous nous hâtons de la transcrire, après beaucoup d’autres recueillies précédemment durant le cours de la journée. Elle nous intéresse d’une façon spéciale, mais nous n’osons pas entretenir l’espoir d’être les premiers à la copier. Et, en effet, revenus en Europe,

nous avons pu constater qu’elle avait déjà été plusieurs fois publiée. Néanmoins, je ne regrette pas le temps que nous avons mis à en prendre rapidement copie, dans des postures fort peu commodes et talonnés par la chute imminente du jour, Il y a quelque chose d’attrayant et même de passionnant dans toute occupation de ce genre; quiconque s’y est jamais livré ne me contredira pas.

Entre la grande colonnade rectiligne de la voie sacrée et le temple du Soleil se trouve un édifice de grande dimension et d’un aspect monumental, que l’on a décoré du nom de Propylées. Il forme la voie d’accès pour monter au sanctuaire supérieur, et il

est orné d’un grand nombre de détails de sculpture et de motifs d’architecture vraiment remarquables par leur beauté b Ici aussi, au milieu de blocs épars et gisant pêle-mêle à terre, nous avons copié quelques inscriptions.

Au nord des Propylées, se trouve le plus petit des deux théâtres de Djérach. Il ressemble beaucoup à celui que nous avons déjà décrit, et se trouve dans un meilleur état de conservation. Tandis que nous l’examinons1 2, et que nous errons sur les gradins, deux Tcherkesses, qui nous ont rejoints et qui s’entretiennent avec nous, nous demandent gravement si ce sont des trésors que nous cherchons et si nous espérons en trouver. L’instant d’après, comme je suis debout sur une grande dalle et que je laisse accidentellement retomber sur la pierre l’extrémité ferrée de mon bâton, voilà que le choc produit un son métallique et que mes deux hommes s’élancent vers moi en s’exclamant : « Masâri » (de l’argent) ! ! !

1 La planche de la page 77 en fournit un exemple.

2 Nous avons renouvelé ici, avec le même succès, l’expérience d’acoustique déjà décrite plus haut à propos du grand théâtre.

Djérach : Grand temple du soleil.

J’ai beau leur expliquer qu’il n’en est pas question, je ne garantis pas qu’ils ne soient pas revenus, par quelque nuit obscure, soulever la dalle ou même la briser, et chercher le trésor. Ne l’ayant pas trouvé, ils auront probablement conclu que nous avions réussi à l’emporter.

Un édifice encore à signaler, celui sans lequel on ne peut se représenter une cité de l’époque grécoromaine, les thermes. Les voilà , sur notre droite , tandis que nous continuons à suivre la colonnade après avoir laissé derrière nous le petit théâtre. C’est un assemblage compliqué de chambres et de voûtes, appropriées sans aucun doute à toutes les exigences de cette civilisation raffinée qui avait fait du bain un des besoins et des luxes les plus accoutumés de l’existence.

Et que d’autres constructions encore 1, moins re-

1 Depuis deux ans environ, la Zeitschrift des Dents chen Palcestina- Vereins annonce un article (que nous nous réjouissons de lire) de M. G. Schumacher sur Djérach, pour faire suite aux articles si intéressants et instructifs qu’il a publiés dans cette Revue (XVI, p. 62-83, I53-I7°)> sous ce titre : Ergebniss meiner Reise durch Haurau, Adschlun und Belkâ, et dans lesquels il décrit, avec sa compétence habituelle, entre autres, le trajet de Djérach à Sait.

marquables, plus détériorées, mais dont nous pouvons encore discerner les restes, les arasements tout au moins. Et tout cela c’est, si je puis m’exprimer ainsi, la partie officielle de la ville, ce sont les édifices publics. Les demeures des particuliers devaient remplir le périmètre si étendu de l’enceinte, et leurs matériaux, dispersés mais encore utilisables, ont servi aux Circassiens à ériger leurs habitations rectangulaires, munies parfois d’une sorte de galerie extérieure ou de véranda.

Nous avons passé une heureuse journée, mais une journée bien remplie et fatigante, au milieu de ces augustes débris, et nous emportons, gravé dans notre mémoire, le souvenir de tous ces glorieux vestiges, la fière silhouette du temple du Soleil, les innombrables colonnes de la voie sacrée et du forum, les ornements pittoresques des Propylées, et tant d’autres détails entrevus d’abord, puis examinés avec soin. Le soleil a éclairé cette journée d’une lumière chaude et dorée; pas un nuage, pas un souffle de vent n’est venu troubler la sérénité de l’atmosphère. Volontiers nous poursuivrions nos promenades au

Djérach : Les Propylées.

travers des décombres et des pans de murs, à l’affût de nouvelles inscriptions peut-être..., mais le temps est compté, et demain matin il faut se remettre en route pour franchir à nouveau la vallée du Jabbok et gravir les pentes des collines qui se dressent à l’horizon, du côté du sud 1.

On les aperçoit sur la gravure de la page 55.

^j/lercredi lA mars.

Le temps continue à être admirablement beau. Nos chevaux, qui n’ont pas passé la journée de la veille à grimper dans les ruines, sont parfaitement reposés et n’auront pas de peine à fournir aujourd’hui la traite d’environ dix lieues qui nous mènera à Ammân.

Pour le dire en passant, rien n’avait été plus difficile que de découvrir, tandis que nous étions encore à Jéru-

salem, quelle était la durée exacte du trajet entre Djérach et Ammân. Les témoignages de ceux-là mêmes qui avaient visité ces lieux différaient sensiblement. L’un évaluait la distance à 17 lieues. L’autre affirmait au contraire qu’on pouvait aller et revenir en un seul jour! La vérité était entre deux, et cette fois encore le Bædeker avait raison dans son estimation (neuf lieues et demie). En revanche, si la distance est très exactement indiquée dans cet excellent manuel, le tracé de l’itinéraire est donné en termes trop vagues ou plutôt trop sommaires pour que je puisse être sûr d’avoir suivi précisément le même chemin. Si, d’autre part, je compare notre route avec celle qu’a prise M. Le Strange l, je crois que la nôtre est un peu plus à l’ouest que la sienne. Notre point de départ étant Djérach même, et non pas, comme pour lui, le Ouéli de Nébi Hoûd, situé

1 Voir le volume intitulé : Across the Jordan, by G. Schumacher (Londres 1886), où se trouve (p. 268-328) un récit de Guy Le Strange, A ride through Ajlun and the Belkà during the autumn of 1884. Comp. en particulier p. 298-308. Chose curieuse, dans ce récit, vivement enlevé et ordinairement exact, les Circassiens de Djérach sont considérés comme chrétiens et, à ce titre, odieux à leurs voisins musulmans.

Djérach : La grande colonnade.

sur une colline plus à l’est, nous avons aussi passé le Jabbok un peu plus en aval, et tout notre trajet s’en est ressenti. Nous avons pourtant abouti comme lui à la plaine de la Bekeya et aux ruines de Yâdjoûz. Mais n’anticipons pas.

On nous avait fait espérer que le moudîr de Djérach rentrerait peut-être chez lui avant notre départ, et que nous pourrions ainsi lui exprimer notre reconnaissance pour l’hospitalité que, quoique absent, il nous avait accordée par procuration et dont nous avions profité avec empressement. Il fallut nous contenter de présenter nos remercîments à son jeune fils et à son personnel subalterne.

Une fois de plus, nous constatons qu’on a beau vouloir partir au lever du soleil, il surgit toujours une circonstance ou une autre qui retarde le départ. Levés dès cinq heures, nous ne pouvons nous mettre en route qu’à 6 h. 30. Nous traversons le village comme nous l’avions fait l’avant-veille, mais naturellement en sens inverse, revoyant sur notre passage, d’un œil d’admiration et de regret, ces superbes monuments du passé, jusqu’à la grande arche

triomphale. Arrivés là, nous continuons encore pendant une demi-heure environ à suivre notre route du lundi ; puis, brusquement, nous prenons à gauche et nous descendons, par un sentier abrupt, dans le ravin du Ouadi Djérach. Nous traversons ce petit cours d’eau, puis nous le longeons sur sa rive gauche jusqu’à son embouchure dans la rivière principale, et là, un peu plus en amont que la première fois, nous repassons le Jabbok à gué, environ une heure trois quarts après notre départ de la demeure du moudîr.

Arrivés sur la rive méridionale, nous commençons aussitôt à gravir les pentes assez raides des collines qui barrent notre passage du côté du sudest. Le sentier est escarpé. Par-ci par-là, nous rencontrons des bédouins et des bédouines avec leurs bestiaux. La montée se prolonge. Vers 9 h. 15, nous passons auprès d’une ruine, Khirbet Djouba. Trois quarts d’heure plus tard, nous apercevons au loin, sur la droite, le village turcoman de Roummân, que nous avons traversé il y a deux jours. A 10 h. 15, nous rencontrons un puits, situé dans une petite dé-

pression ou plaine minuscule, qu’on nous dit se nommer Merdj Abou Semwer. Là se trouve un campement abandonné de bédouins : les tentes et leurs habitants ont disparu; seuls, demeurent en place les amoncellements de pierres, recouverts de broussailles, qui servaient de couches, et puis les restes des feux. A 10 h. 45, nous passons près d’un campement de bédouins, en pleine activité celui-là, et un quart d’heure plus tard, auprès d’un deuxième plus considérable : l’un et l’autre appartiennent à la tribu des Beni-Hassan. Nous nous informons du moudîr de Djérach, mais on ne l’a point vu, et d’ailleurs, en y réfléchissant, nous nous rendons compte que ce n’est pas au sud du Zerka qu’il faut le chercher, sa juridiction ne s’étend pas si loin. Entre les deux campements, une ruine, Khirbet el-Kamsheh. Enfin, à 11 h. 30, en nous retournant vers le nord, nous demeurons fascinés par un spectacle qui se dessine à l’horizon, tout là-bas : une immense, une magnifique coupole neigeuse se profile sur le ciel : c’est le Grand Hermon, (pie nous saluons avec enthousiasme. Il y avait alors quatre mois et demi que

j’avais quitté la Suisse et que je n’avais plus aperçu aucune montagne couverte de neige. Cette belle cime de l’Hermon m’apparaît comme un reflet de nos Alpes. Environ trois semaines plus tard, nous devions revoir ce dôme étincelant de blancheur, entre Naplouse et Dothan, et, à partir de ce moment, ne presque plus le perdre de vue pendant des semaines consécutives, tandis que nous en faisions lentement le tour presque complet1.

Après une halte d’une petite heure, nous repartons, restaurés et reposés, et, vers une heure, nous passons auprès d’une source qui coule dans le Ouadi Oumm Roummâneh. Plus loin, du côté de l’est, ce ouadi s’appelle Ouadi el-Khalla. A droite, au contraire, s’ouvre le Ouadi Taabkera que dominent des ruines du même nom. Tandis que nous chevauchons

1 Du sommet de la tour russe du mont des Oliviers, où nous nous trouvions un jour d'hiver (19 janvier 1894) par un ciel absolument sans nuages, nous avions aperçu, dans la direction voulue, au nordest, à l’extrême horizon, une montagne blanche, et nous avions cru possible que ce fût le Grand Hermon. Mais, ayant pu remonter à la même tour le 7 mars, nous avons constaté que l’objet blanc avait disparu : c’était sans doute un simple nuage. D’autres voyageurs peuvent avoir été dupes de la même illusion et c’est pourquoi je signale ce fait.

le long de ces pentes gazonnées, nous remarquons avec une certaine satisfaction que le chemin, comparé avec celui de la matinée, s’est sensiblement amélioré et qu’il y a moyen à présent de s’avancer sur deux de front au lieu de la sempiternelle file indienne des mauvais sentiers. Et voilà que tout à coup nous discernons, gisante au bord de la route, une colonne milliaire et, à quelque distance, après avoir cheminé le nombre voulu de minutes, nous en apercevons une deuxième. Et, par intervalles, nous retrouvons, sous les pas des chevaux, quelques traces de l’ancien pavé et même les vestiges laissés dans la pierre par les roues des chariots : nous sommes sur une ancienne voie romaine, précisément ici où nous venons de constater exceptionnellement que le chemin est devenu meilleur. Ce fait nous a frappés, ai-je besoin de le dire? Il a accru notre admiration pour ce puissant empire de Rome, admiration déjà si vive en présence des édifices de Djérach et que devait confirmer encore le spectacle des ruines d’Ammân. Apostrophant la colonne Vendôme

et lui parlant du grand conquérant auquel elle doit son existence, le poète a dit :

... Ce pouce de géant dont tu portes l’empreinte Partout sur ton airain !

Ne pourrait-on pas aussi, légitimement, en s’adressant au monde connu des anciens, lui rappeler qu’il porte, indélébile, l’empreinte laissée par un autre « pouce de géant, » celui de cette hère nation dont le rôle a été de s’assujettir les peuples. Quelque temps après notre retour en Europe, nous lisions, dans le journal de °Çeneve du 14 août 1894, une correspondance de Bosnie. L’auteur racontait avoir entendu le gouverneur général de Bosnie et d’Herzégovine, comte de Kallay, s’exprimer ainsi : « Oh ! les Romains, je les retrouve partout. Quand je fais construire une route, je suis certain, si elle est bien comprise, qu’elle reprendra le tracé d’une ancienne route romaine. » Cette expérience que font les Autrichiens dans la péninsule des Balkans, on peut la faire aussi dans cette région lointaine et aujourd’hui à peu près déserte, le pays au delà du Jourdain, qui

a été une terre de bédouins jusqu’à l’époque romaine et qui est redevenu depuis lors une terre de bédouins. Le temps de la civilisation due au grand empire de Rome forme ainsi comme une parenthèse ou une oasis dans l’histoire de cette contrée.

Après avoir passé, vers 1 h. 25, près d’une source et avoir vu, un quart d’heure plus tard, six colonnes couchées les unes près des autres, nous rejoignons une route qui vient de l’ouest. C’est celle qui sert de débouché à une région appelée la Bekeya, qui s’étend entre Sait et Amman, région relativement plane et assez fertile. La carte qu’ont levée avec tant de soin et au milieu de si réelles difficultés le lieutenant (actuellement major) Conder et ses compagnons pour le compte du Palestine Exploration Fund, ne s’étend malheureusement pas sur tout ce territoire. Les vaillants topographes dont nous parlons ont été obligés d’abandonner leur œuvre non encore achevée, et il en résulte que pour le trajet de Djérach à Ammân le voyageur n’a pas entre les mains une carte aussi sûre que celle dont il a le privilège de pouvoir se servir dans toute la Palestine

occidentale et dans une partie tout au moins de la contrée transjordane *.

Un peu plus loin, nous nous séparons, bien à regret, de la route romaine et nous arrivons (2 h. 25) dans une localité riche en ruines et débris de genres divers. Cet emplacement s’appelle aujourd’hui Yâdjoûz. Que représente ce nom ? Quelle ancienne cité se dissimule sous ces restes de murailles? Y a-t-il eu ici une ville au temps des Ammonites ou des fils d’Israël? ou bien tout au moins un établissement important de l’époque romaine? Les archéologues n’ont pas de réponse à donner à ces questions, et aucune hypothèse un peu plausible ne vient s’imposer à l’attention.

Il faut poursuivre. Les chevaux, que nous n’avons cessé de stimuler tout le long de cette journée bien remplie, cheminent encore avec entrain, quoique sans aucun doute la perspective d’un repos prochain soit faite pour réjouir bêtes et gens. Enfin, à 4 h. 30, nous mettons pied à terre au sommet de la colline

1 Lire C. R. Cottder, Heth and Moab, Explorations in Syria in 1881 and 1882 (3* édition, Londres, 1892).

qui domine Amman du côté du nord et qui portait autrefois la citadelle de la ville.

Ammân est l’ancienne capitale des Ammonites. Elle s’appelait alors Rabba, ou plus complètement Rabbath-Ammon. Elle est mentionnée à plusieurs reprises dans les Ecritures1, mais spécialement dans le récit de la campagne de Joab, général de David, contre Hanoun, roi des Ammonites2. C’est sous les murs de Rabba, alors assiégée par l’armée israélite, que, d’après les instructions perfides envoyées par le roi, le malheureux Uriefut placé intentionnellement dans un poste dangereux et perdit la vie, victime des passions d’un monarque et de la coupable complaisance d’un officier dévoué à son maître.

Le texte biblique mentionne un peu plus loin que, la « ville des eaux » étant tombée entre les mains du général assiégeant, le roi David fut mandé en toute hâte, et qu’arrivé au camp, ce fut lui qui,

1 Deut. III, II; Jos, XIII, 25 : 2 Sam. XVD, 27; I Chron. XX, 1; Jér. XLI, 2, 3 ; Ez. XXI, 20.

2 2 Sam. XT-XIT.

sans avoir été à la peine, fut à l’honneur : il présida à la prise de la citadelle et s’empara de la couronne des Ammonites, qu’il plaça sur sa propre tête.

Cette « ville des eaux » existe encore actuellement. C’est la ville basse, située au bord du Jabbok, que nous retrouvons ici après l’avoir quitté le matin. Après avoir traversé Amman, en allant de l’ouest à l’est, il décrit un vaste circuit (un arc dont notre trajet de ce jour formerait la corde) et s’en va passer au sud de Djérach, là où nous l’avons traversé deux fois et où il coule de l’est à l’ouest pour aller finalement se jeter dans le Jourdain.

Au-dessus de la ville basse, ou ville des eaux, se dresse donc la colline de la citadelle. Elle s’élève à une grande hauteur et porte sur son sommet des ruines considérables, mais mal conservées, restes probables de temples et de châteaux forts. On y voit aussi une antique piscine et l’entrée d’une caverne, au fond de laquelle est un puits de grandes dimensions et qui communiquait avec la forteresse par un couloir souterrain.

Le seul édifice qui, dans cette enceinte jadis en-

Amman : Édifice arabe (d’après une photographie du Palestine Exploration Fund, reproduction autorisée par le Comité).

tourée d’une puissante muraille, soit encore dans un état de conservation relative, est une construction qui date du moyen âge et qui porte le caractère de l’architecture arabe. On lui a donné divers noms, les uns en faisant une église byzantine, (selon toute apparence à tort), d’autres l’appelant le kiosque d’Amman, d’autres encore pensant y retrouver une mosquée. La question demeure en suspens. Ce qui est certain, en revanche, c’est que, pour juger de l’élégance de ce bâtiment, il ne faut pas se contenter de le contempler du dehors; envisagé ainsi, il est tout à fait insignifiant. Il faut pénétrer dans l’intérieur, et alors les détails intéressants et vraiment artistiques de cette architecture se montrent aux yeux h

Il ferait bon s’attarder au sommet de cette colline, à laquelle les ruines qui la couvrent donnent un cachet fort curieux et du haut de laquelle une vue étendue et pittoresque se présente aux regards. Mais le jour commence à décliner et nous avons encore deux tâches à accomplir, visiter les ruines de la ville

1 Voir la gravure de la page 95.

basse et nous assurer un abri pour y passer la nuit. Nous descendons de la citadelle et arrivons au milieu des habitations modernes.

Comme àDjérach, nous voici en présence des Circassiens. Ici, comme là-bas, se trouve installée une de ces colonies d’hommes venus de fort loin, et qui ont apporté avec eux et importé dans leur nouvelle résidence le costume et les mœurs de leur ancienne patrie, tout en apprenant pourtant la langue de leur pays d’adoption. Les Tchevkesses d’Amman sont moins anciens dans la Belka que ceux de Djérach, leur arrivée remonte à quelques années seulement. Ils ont, disent volontiers les voyageurs et les explorateurs du pays, une forte dose de fanatisme, et n’accueillent pas les chrétiens avec faveur. Nous n’étions donc pas sans quelque appréhension, d’autant plus que nous n’avions pas la moindre lettre de recommandation pour qui que ce fût à Ammân, localité d’ailleurs dépourvue d’un moudîr. Mon drogman, F. Karam, avait, il est vrai, fait précédemment à Jérusalem la connaissance d’un notable d’Ammân, nommé Mohammed Efifendi, venu dans la ville

sainte je ne sais à quelle occasion. Nous profitons de cette circonstance et demandons que l’on nous indique la maison de ce Mohammed. « Il est à Damas, » nous répond-on. Surprise peu agréable ! Heureusement, Karam ne perd pas la carte et demande le frère de Mohammed Effendi. Je n’ai jamais bien compris si Karam connaissait l’existence et le nom de ce frère, ou bien si ç’a été de sa part un trait de génie d’improviser ainsi cette ressource inopinée ; quoiqu’il en soit, la réussite a été complète. On nous dit que Mahmoud Effendi est chez lui et l’on nous conduit à sa demeure. Nous attendons quelques instants à la porte, parce que Mahmoud est à la prière ; puis, quand enfin il paraît, nous voyons un homme d’âge moyen, maigre, élancé, le corps emprisonné dans une de ces étroites redingotes russes munies sur la poitrine de pochettes pour les cartouches, et coiffé d’un bonnet de fourrure. Tel est, en effet, le costume que portent les Circassiens d’Amman et de Djérach. A nos salutations et à notre demande d’hospitalité, il répond avec une dignité froide qui toutefois n’exclut pas la bonne grâce, et

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dès ce moment nous pouvons nous considérer comme ses hôtes. Il prend même tellement au sérieux ses devoirs d’amphitryon que, lorsque notre drogman veut déballer le sac aux provisions, Mahmoud l’arrête : « Que fais-tu là, lui dit-il? Rentre tout cela; ces étrangers sont mes hôtes, c’est à moi de fournir tout ce qui leur sera nécessaire. » Ainsi fut fait, Mahmoud pourvut à tout, et encore nous fit-il ses excuses de ne pouvoir faire davantage et mieux, notre arrivée imprévue l’ayant pris par surprise.

Profitant de la dernière heure dujour, nous nous empressons, M. Cooke et moi, d’aller faire le tour des ruines situées dans la ville inférieure. Déjà en arrivant, nous avions pu y jeter un coup d’oeil. Il faut longer le Zerka, aux flots limpides, que franchissait jadis un beau pont, maintenant en ruines, et dont le lit est en bonne partie encaissé entre des quais de provenance ancienne. Sur sa rive gauche, s’élève une belle basilique, dont les trois nefs sont encore très faciles à discerner, avec leurs trois absides; un peu plus loin, des thermes, avec d’élégantes colonnes encore debout et des niches d’une belle architecture.

Amman : Vue générale, grand et petit théâtre, colonnade.

Dans l’intérieur du village actuel, un édifice d’un aspect assez énigmatique, une mosquée, qui date du moyen âge.

A travers la bourgade, se prolonge une grande colonnade, moins bien fournie, il est vrai, que celle de Djérach, mais pourtant encore remarquable, surtout dans sa partie orientale. Enfin, tout à l’extrémité de la voie sacrée et sur la rive droite du Jabbok, le grand théâtre d’Ammân, excavé en demi-cercle dans la paroi de la montagne qui domine la ville au sudest. Les gradins sont encore en bon état, la scène a souffert davantage. Et malheureusement, les Tcherkesses, en quête d’abris, se sont installés dans le théâtre et s’y sont créé des habitations dont l’aspect ne cadre pas d’une façon harmonieuse avec l’apparence imposante de l’édifice.

Nous évaluons le nombre des places destinées aux spectateurs à six mille environ. Le Bædeker, il est vrai, dit trois mille. Mais, d’autre part, nous avons lu depuis dans un article du P. Séjourné 1 le chiffre de

1 Revtie biblique, II (Paris. 1893), p. 143. Dans cet article (p. 119- 145) intitulé Chronique, le savant dominicain raconte un voyage au

six mille, dans le livre du professeur George Adam Smith1, le chiffre de sept mille, et dans celui du Dr Merrill2 nous avons même trouvé dix mille. Nous croyons donc pouvoir maintenir notre estimation première, que nous ne croyons point exagérée.

Un peu au nord du grand théâtre 3, se trouve un petit théâtre, également à ciel ouvert et que l’on appelle communément l’Odéon d’Ammân. Dans ses ruines, nous ne rencontrons qu’un chacal qui se hâte de fuir à notre approche. Au retour, nous sommes salués par quelques cailloux que la jeunesse d’Ammân se fait un devoir et un plaisir de nous lancer.

A l’époque gréco- romaine, de laquelle date la majeure partie de ces ruines, Ammânne s’appelait plus Rabbath-Ammon , mais Philadelphie, nom qu’elle avait reçu de Ptolémée II Philadelphe, roi d’Égypte, qui l’avait conquise et embellie. Le nom primitif a

delà du Jourdain. II a publié le compte rendu sommaire d’un second voyage dans la même région. Revue biblique, III (1894J p. 615 et suivantes.

1 George Adam Smith, the Historical Geography of the Holy Land (Londres, 1894), p. 604.

2 Ouvr. cité, p. 477-478.

3 Au premier plan à gauche, sur la planche de la page loi.

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été remis en vigueur par les Arabes, il est même à présumer qu’il ne s’était jamais perdu complètement dans la bouche des indigènes des environs. Mais pendant de longs siècles, la ville est demeurée inhabitée et c’est seulement depuis peu que ses nouveaux colons y sont installés. Leur présence a déjà occasionné et occasionnera encore des détériorations regrettables de ces belles ruines, et le moment ne tardera pas à venir où les photographies prises actuellement ne représenteront plus qu’un état de choses disparu.

Vers la tombée de la nuit, nous rentrons dans la demeure hospitalière de Mahmoud, et nous trouvons ce dernier dans la chambre spacieuse et remarquablement bien entretenue de la ^ Hèdafeh que lui-même et son frère absent ont fait bâtir pour recevoir les étrangers, ainsi que l’a fait le moudîr de Djérach. Notre hôte ne laisse pas que d’être impatient de se mettre à table, car sa journée de jeûne a été longue et son appétit a eu tout le temps de grandir. Le nôtre ne laisse rien à désirer non plus après une journée si bien employée. Nous nous déchaussons

donc pour prendre place sur le tapis, et nous voici, sinon précisément attablés, du moins assis ou accroupis autour d’un grand plateau posé sur un petit tabouret. Notre hôte partage notre repas, et nous nous régalons de viande, de riz et de légumes, vraiment très bien apprêtés. Puis le grand samovar de cuivre jaune fait son apparition, et alors commence une soirée qui se prolonge fort tard et pendant laquelle les verres de thé ne cessent de circuler à la ronde, beaucoup de Tcherkesses venant les uns après les autres se joindre à notre cercle et participer, plus ou moins activement, à notre conversation. Cette salle, éclairée par une lampe à pétrole suspendue au plafond, et dans laquelle le thé est libéralement versé à tous les assistants, cette salle où nous parlons arabe avec des hommes vêtus de costumes russes ou tartares, tout cela forme un ensemble étrange et inoubliable.

L’un des gros sujets à l’ordre du jour, c’est notre voyage du lendemain. Notre plan, formé avant de quitter Jérusalem, avait été de poursuivre notre excursion au sud d’Amman, pour visiter Hesbân et

Madéba, et de rentrer de là à Jéricho en passant par le Mont Nébo et les célèbres fontaines de Moïse. Le seul inconvénient de cet itinéraire était de nous faire manquer l’ancienne Tyros, Arak el-Amîr, située exactement sur une ligne droite qu’on tirerait d’Ammân au pont du Jourdain, et que nous aurions ainsi dû laisser de côté. Mais on ne peut pas tout avoir ni tout voir, et il faut savoir se contenter.

Toutefois, notre guide Afnân, qui avait jusqu’alors si efficacement rempli son rôle d’escorte, ne pouvait plus suffire à nous piloter au sud d’iVmmân. Il nous en avait loyalement avertis dès le moment de son engagement, et étant données les conditions particulières qu’implique la notion d’escorte, c’était en effet très naturel. Il faut que les voyageurs aient avec eux quelqu’un qui soit du pays. Aux alentours de Sait, jusqu’à Djérach et Amman, Afnân satisfaisait aux exigences voulues pour être notre porterespect. Plus au sud, il en était autrement. Mais nous pensions que les Circassiens, nos hôtes, si courtois et si bienveillants, ne nous refuseraient pas de nous faire accompagner par l’un des leurs.

Nos prévisions furent déçues. Après s’être concerté avec ses compagnons, Mahmoud nous explique que les parages voisins d’Hesbân sont actuellement occupés par une tribu de bédouins avec lesquels eux-mêmes sont en mauvais termes. En d’autres temps, si nous manifestions le désir d’aller dans la direction du sud, les Circassiens nous escorteraient volontiers. Mais, actuellement, une rencontre avec leurs ennemis serait inévitable, et Mahmoud ne veut pas prendre, vis-à-vis du gouvernement et visà-vis de nous -mêmes, la responsabilité d’avoir impliqué des voyageurs européens dans une aventure où il y aurait probablement des coups de fusils échangés. Nos Tcherkesses refusent donc de nous servir de guides, et ils savent bien, et nous aussi, que sans eux nous ne pouvons pas exécuter notre plan. Force nous est donc de modifier nos projets, et nous nous y résignons d’autant plus volontiers qu’il y a amplement compensation. Nous ne verrons pas Hesbân, les ruines de l’ancien Hesbon, la capitale du roi Amoréen Sihon 1 ;

1 Comp. Nombr. XXI, 21-32; Deut. II, 24-37, etc.

nous ne verrons pas non plus Madéba *, et nous laisserons sans emploi la lettre que m’avait donnée le kaïmakâm de Sait pour le moudîr de Madéba, ainsi que la recommandation qui m’avait été remise pour le prêtre catholique de l’endroit par le Père Séjourné, le savant et aimable archéologue du couvent dominicain de Sl-Etienne à Jérusalem. Enfin, nous devrons nous passer de visiter la montagne fameuse à laquelle le souvenir de Moïse, expirant sur le seuil de la Terre Promise, demeure indissolublement attaché. En revanche, nous verrons Arak el-Amîr, cette curieuse cité taillée dans le roc, avec ses ruines inexpliquées et ses inscriptions mystérieuses, et nous irons passer la nuit prochaine sous la tente d’Ali Diâb, le chef de la tribu bédouine des Adwân. Cette double perspective nous réconcilie avec la nécessité de devoir abandonner notre itinéraire primitif.

1 Voir sur Madéba, Revue biblique , T, p. 617-644, un article (avec plans et figures) exclusivement consacré à cette ville par le P. Séjourné. M. Schumacher a aussi annoncé un article sur Madéba (comp. Z. D. P. V, XVI, p. 162). — Je renvoie ici comme plus haut aux derniers articles publiés et je suis loin de méconnaître ou d’ignorer l’existence de nombreux récits de voyages et d’explorations dans la Belka, plus anciens et plus généralement connus déjà.

La soirée est maintenant avancée, l’heure du repos a sonné. Les visiteurs du dehors se sont peu à peu éclipsés, mais Mahmoud ne prend pas congé. Pour faire honneur à ses hôtes, au lieu de rentrer dans sa propre habitation, il va partager notre chambre. Et pour accentuer encore cette marque d’estime et de déférence il invite un de ses cousins à en faire autant. Leurs lits vont donc se dresser, ou, pour parler plus exactement, s’étendre aux côtés des nôtres. Seulement, tandis que les serviteurs de Mahmoud prépareront sa couche et celle de son parent, ce sera Mahmoud lui-même qui, manu propria , arrangera le lit de ses hôtes, qui étendra par terre les tapis et les couvertures et disposera jusqu’aux draps blancs avec une dextérité que pourrait lui envier mainte femme de chambre experte en son art. Tout est prêt, la lampe est non pas éteinte mais baissée, et nous nous endormons d’un sommeil profond et réparateur, bien gagné après toute une journée de cheval, maints circuits dans les ruines et quatre heures de conversation en arabe.

Nous nous réveillons après une excellente nuit et savourons encore, avant de partir, le délicieux thé de notre hôte. Puis nous nous séparons de lui en le remerciant chaleureusement pour sa très courtoise hospitalité. Nous étions arrivés à Amman prévenus contre les Tcherkesses, dont on ne dit pas beaucoup de bien, nous étions quelque peu anxieux sur l’ac-

cueil qui nous serait fait. Eh bien ! nous avons trouvé là des gens tout à fait aimables et bien disposés.

Nous partons vers six heures quarante-cinq, et nous gravissons d’abord une pente très raide pour sortir de la vallée du Zerka. Puis nous atteignons le plateau qui la domine et qui nous apparaît revêtu d’un ravissant tapis de fleurs aux couleurs les plus variées. Tantôt c’est le rouge vif des anémones qui domine, tantôt c’est le bleu pâle d’une autre fleur, si abondante par places qu’on croirait apercevoir de petits lacs aux eaux azurées.

Nous sommes bientôt rejoints par le Circassien Ali, que Mahmoud Eflendi nous a donné comme guide et qui nous accompagnera jusqu’au terme de notre journée, c’est-à-dire jusque chez Ali Diâb. Afnân, en effet, connaît bien la route jusqu’à Arak el-Amîr, mais non pas au delà.

Deux heures après notre départ, nous croisons la route qui va de Sait à Madéba. Dans le proche voisinage de ce carrefour, se trouvent des tombes appelées Koubour el-Amara, sépulcres des émirs. Dix minutes plus loin, nous commençons à descendre

dans le Ouadi Sîr, et voilà que, soudain, se dévoile à nos yeux tout un tableau à grande distance : c’est la chaîne des montagnes de Judée, c’est en particulier le mont des Oliviers, surmonté de la grande tour russe. A ce spectacle, nous nous sentons décidément sur le chemin du retour, et nous mesurons du regard, dans l’éloignement, ces lieux bien connus qui se présentent à nous à l’improviste et que nous revoyons avec joie, par-dessus la profonde dépression du Ghôr. Un peu à gauche, sur la hauteur des montagnes de Juda, apparaît une bourgade aux maisons blanches : c’est Bethléhem.

A neuf heures, nous atteignons les premières maisons d’une nouvelle colonie circassienne. C’est le village de Ouadi Sîr, de création toute récente et qui ne recouvre l’emplacement d’aucune ancienne cité. Pas de ruines en cet endroit, mais une bourgade moderne, aux cases rectangulaires, présentant tous les caractères du bon ordre et de la prospérité. Ces Circassiens sont certainement laborieux et intelligents. Nous traversons leur village, puis nous franchissons le cours d’eau limpide et bouillonnante qui

coule au fond du ouadi, et nous continuons notre route en le longeant sur sa rive septentrionale. A plusieurs reprises, nous rencontrons sur notre parcours des ruines d’anciens moulins. Le premier s’appelle el-Basset. Sur la hauteur à gauche, donc sur la rive méridionale, nous apercevons une curieuse caverne qui a servi d’habitation et qui est munie non seulement d’une porte, mais d’une fenêtre grillée dont les barreaux semblent taillés dans le rocher. Cet endroit s’appelle Mouallakat Ouadi Sir1. Deux autres vieux moulins en ruines se présentent encore sur notre chemin, tandis que nous chevauchons dans cette vallée bien arrosée et verdoyante, véritable oasis au milieu d’un pays auquel font défaut les eaux courantes. Enfin, vers onze heures, nous arrivons à Arak el-Amîr.

Qu’on se représente, dominant le ravin profond où se précipitent les eaux impétueuses du Ouadi Sir, une haute terrasse, couverte d’une herbe épaisse, et

1 C’est à cette localité que se rapporte l’indication «Sîr» sur la carte qui accompagne le présent récit. Le village tout récent de Ouadi Sîr, dû aux Tcherkesses, est situé sensiblement plus en amont, à l’est.

Arak ei-Amir : Les rochers et les cavernes (d’apres une phot. du Palestine Exploration Fund, reproduction autorisée par le Comité).

s’étendant sur une longueur d’au moins un kilomètre. Cette esplanade, que le torrent borde du côté du sud, est fermé par une paroi rocheuse, demi-circulaire, dans les flancs de laquelle sont taillées des cavernes en grand nombre, qui jadis ont servi de demeure à toute une population x. Laissant nos chevaux au pied des rochers, nous en commençons l’escalade. Il faut se munir de luminaires et ne pas craindre la fatigue pour explorer ces nombreuses grottes. Il en est sur le nombre qui sont comme de véritables salles de festins, ou comme des sanctuaires religieux, avec leurs voûtes ou bien leurs plafonds à deux pentes, creusés dans le roc. Des bancs, taillés aussi dans la pierre, servaient de siège le long des parois. Ailleurs, ce sont des crèches, elles aussi pratiquées dans le flanc du rocher, et qui dénotent d’antiques écuries. De quelle époque datent ces excavations, ces résidences de troglodytes, c’est ce qu’on ne peut préciser. Mais à un moment donné dans l’histoire, à une date connue, entre 182 et 176

I Voir la gravure, page 115.

avant Jésus-Christ, ces lieux ont eu leur heure de célébrité. Le prêtre juif Hyrcan, s’étant querellé avec ses frères, quitta Jérusalem et vint s’établir en ce lieu, auquel il donna le nom de Tyros. Ce n’est pas lui sans doute qui le premier a utilisé ces grottes et les a transformées en habitations humaines, mais il a tout au moins étendu et développé cette singulière cité dont il a fait sa résidence, et c’est de là, de ce nid d’aigle dans les montagnes, qu’il a exercé pendant un temps sa juridiction sur les contrées d’alentour. Il prit même le titre de roi, dit-on, et vécut quelques années dans la libre possession de son territoire. Mais ensuite, assailli de difficultés et de mécomptes, trahi, découragé, Hyrcan termina son étrange carrière par le suicide.

Est-ce de son temps, est-ce d’une époque plus ancienne ou au contraire plus récente, que date une inscription qui se trouve, répétée deux fois, sur les parois de roc de l’ancienne Tyros? Après beaucoup de peine, j’ai réussi à me faire conduire, par un bédouin de la localité, auprès de l’une de ces deux inscriptions dont il nous a été facile de prendre co-

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