‹ Au-dela du RhinChapitre 2 sur 65 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

qui échappe à la fatigue, savant sans faste, profond sans pédantisme, éloquent sans emphase. U acceptera

ru

par l'inépuisable réalité; il écrit pour être utile aujourd'hui , pour être oublié demain , pour recommencer toujours. Il écrit au milieu des convulsions contemporaines, passant sans effort de la solitude dans le bruit, du bruit dans le silence, portant dans la foule le calme de la méditation , et dans le cabinet l'animation de la foule.

Le livre est la pensée qui se recueille, qui s'élève, qui résume et qui juge. Il est des généralités et des profondeurs qui veulent être concentrées et scrutées, des pensées et des principes qui veulent être choisis et recueillis en faisceau , légère ; voilà le livre. Méthode et substance ; rien d'inutile ; les momens du siècle sont comptés.

.... Summa sequar fastigia rerum.

L'élévation de l'écrivain multipliera ses points de vue; et l'abondance des vues lui prescrira la mesure des phrases et des mots.

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AVAST-PROPOS,

Nous sommes aises d'avoir écrit ce livre sans nous séparer des soucis et des efforts généreux de notre époque pour la conquête du progrès et de la liberté. Nous sommes heureux qu'un épisode , estimé nécessaire , soit terminé , et que le mouvemeht de notre siècle nous trouve plus disponible encore.

Paris, le l«r juin 1835.

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L'Europe est d'autant plus facile à contempler qu'elle est moins tranquille. Sans doute il ne faut pas exagérer cette facilité, et l'intelligence de l'histoire a toujours ses labeurs; néanmoins, jamais, à aucune autre époque du monde , le spectacle des choses humaines n'a été moins obscur , ni moins avare d'émotions vives dont l'ébranlement passe de Famé à l'esprit.

C'est le résultat des guerres et des révolutions. Les guerres rassemblent les peuples; les révolutions font

monter à la surface les pensées que les hommes et les nations renfermaient dans leur cœur. Sous les tentes des croisés de la Palestine , la moderne Europe, pour la première fois , se sentit elle-même ; là commençait à se débrouiller le génie des peuples; là se fortifiaient leurs inimitiés, ces indices de leur génie: Philippe*Auguste et Richard y continuaient, pour les agrandir, les haines de Londres et de Pari» ; le duc d'Autriche, l'empereur d'Allemagne, étaient plus Allemands à la rue de l'oriflamme de France* Ainsi l'antique Grèce ne put se dénombrer et se compter que dans son expédition contre la Phrygie ; elle ne fut grande qu'après la guerre contre les Mèdes et les Perses ; elle ne se reconnut la proie de deux esprits irréconciliables, l'ionien et le dorien, que dans les déchiremens de la guerre du Péloponèse. Napoléon, par son épée, contraignit l'Allemagne à se rassembler et à se recueillir contre nous; il a contribué à lui préparer une conscience et une unité.

Les révolutions religieuses du seizième siècle et de la première moitié dti dix-septième , les révolutions politiques de la fin du dix-huitième et du dixneuvième, ont découvert les fondemens des Etats, des institutions et des idées.

H faut au moins profiter de ce résultat pour mieux discerner l'histoire et le caractère des peuples , et cette étude, facilitée par les guerres et les révolutions antérieures, pourrait, si dlle était générale et profonde, rendre plus justis, plus féoondes et plus

rares, les guerres et les révolutions que se réserve l'avenir.

Avec l'humanité a commencé son effort pour se comprendre et s'élever jusqu'à Dieu : cet effort n'est que le développement de la pensée. Depuis l'origine du monde, cette pensé es'est déroulée par des phases successives, par des époques, c'est-à-dire par des momens de déploiement et de halte ou les idées se construisent un tabernacle et n'en veulent pas sortir. Durant ces époques , les manifestations de la pensée, qui se répandent sur la terre, se ressemblent par une uniformité fondamentale qu'on ne saurait méconnaître. Le polythéisme couvre le monde, pendant un temps marqué, de ses innombrables figures; ses images varient selon le goût des nations, mais partout elles traduisent le polythéisme. Le culte des astres s'est étendu aussi loin sur la terre que les astres euxmêmes dans lé firmament. Les émanations du panthéisme , comme des nuages majestueux et bienfaisans , descendent à une époque sur le monde qui leur offre surtout trois réceptacles , l'Inde , la Chine etl'Égypte.

Aujourd'hui l'unité absolue et simple d'un Dieu a prévalu par la croix de Jésus-Christ et le sabre d'Ali : elle cherche aussi à paraître transparente à travers les symboles infinis de l'Inde; elle est puissante, car depuis dix-huit siècles son époque a commencé.

l'Europe est chrétienne ; elle croit à un seul Dieu annoncé par Jésus-Christ , à l'égalité fraternelle des hommes entre eux , à l'immortalité par-delà le tom-

beau : voilà pour les peuples un fondement commun. De cette façon les hommes et les nations de l'Europe se trouvent en communion de sentimens et de pensées ; et la religion a été la cause de la solidarité européenne.

Mais au sein même de cette vaste uniformité ont éclaté des hérésies , c'est-à-dire des opinions choisies de préférence à d'autres, qui sont devenues des schismes, se sont faites sectes dissidentes et se sont appelées églises réformées , reléguant dans l'erreur l'antiquité qui, à son tour, revendiquait pour elle seule l'orthodoxie. Aujourd'hui le christianisme est à la fois grec, arménien, romain, protestant, luthérien, calviniste, presbytérien, anglican, socinien, unitaire; l'inquisiteur espagnol et l'anabaptiste allemand ont le même nom ; l'habit sans boutons du quaker n'est pas moins chrétien que le chapeau du cardinal ; les hommes qui adorent la dame vierge de Lorette et ceux qui respectent la statue de Luther à Wittemberg sont également des chrétiens. On s'est battu long-temps; on s'est déchiré avec un acharnement raffiné ; mais comme on n'a pu s'exterminer , on a été contraint de se souffrir et de durer ensemble dans un contraste commun. Sur ces luttes et ces transactions, le dernier siècle a prononcé le mot tolérance; c'est à nous de prononcer lemot intelligence. Il faut comprendre ces divisions de l'idée divine : Dieu remplit l'espace intermédiaire qui sépare une de ces affirmations de l'autre par des analyses de détails qui consomment des siècles ; cependant , la dé-

composition une fois accomplie , un mouvement est imprimé, et par une rotation fatale , une affirmation nouvelle vient s'établir sur les débris de l'affirmation antique , débris vivans qui en périssant voudraient encore se faire la guerre.

Les passions humaines déconcertent, sans la détruire , l'unité fondamentale de la pensée : elles partent de l'ame qui est enveloppée dans l'organisme et le tempérament du corps humain , et constituent la sensibilité qui est tout ensemble morale et physique. Les passions ont un caractère aussi général que les idées ; elles en sont le reflet et l'application , mais leur activité ne s'exerçant que par les inégalités du tempérament et du corps , les différences s'élèvent pour devenir des inimitiés» L'homme est semblable à l'homme par les bases essentielles de l'organisme ; mais l'homme diffère de l'homme par le développement et le jeu de ses qualités et de ses dispositions. Ces variétés de l'espèce humaine se rassemblent, s'associent et forment des races. Une race est un système harmonique d'analogies et de dissemblances ; elle est un contraste déterminé qui en suppose et en provoque un autre ; elle est homogène comme un seul homme. Comme les hommes, les races étaient destinées à la guerre ; et on les a vues haineuses et belligérantes par la seule raison qu'elles étaient dissemblables.

Alors les pensées les plus générales sont devenues les aiguillons les plus irritans d'antipathies particulières; les races n'ont pu se pardonner d'adorer Dieu

12 AtJ*DELA DU BHIPf .

différera ment, d'avoir d'autres lois, des coutumes contraires; le sang a crié contre le sang; on l'a versé, on l'a bu ; c'a été l'époque de l'empire sans limites des instincts et des mœurs (1).

La décroissance de l'influence des races et le progrès de l'empire des idéessontlesigne visible du perfectionnement de l'humanité. L'identité morale corro* boreetredresse de plusen plusles analogies physiques, et gagne la force de contraindre les différences de demeurer des contrastes sans s'égarer en haines furieuses. Cependant des inimitiés, et même des guerres civiles, grondent encore au sein des races; le Slave a déchiré le Slave ; dans les races teutoniques le Souabe, l'Autrichien et le Brandebourgeois , s'aiment peu ; le Provençal et l'homme qui vit entre la Seine et la Loire , ont quelquefois de la peine à se supporter; mais si la patrie commune est menacée, les divisions intestines disparaissent dans une solidarité vivante et armée.

L'humanité , de plus en plus, acquiert la puissance d'effectuer la même harmonie que la patrie : et même les races ont peut-être aujourd'hui moins de haines extérieures que de dissensions internes : le Slave et le Gallo-Franc , loin de se haïr naturellement , ont les mêmes instincts de générosité, d'audace et d'aventure ; le Teuton et le Français s'estiment et se cherchent dans leurs différences. Si la guerre écla-

(l) Hérodote, Melpomène , lib. 4, $6. Le Scythe boit toujours le sang du premier homme qu'il vient d'abattre.

tait entre les trois races qui partagent l'Europe , la race slave, celle des Teutons et celle des Romand- Celtes, qui mettrait aux combattans les armes à la main , si ce n'est la mésintelligence apparente de quelques idées , et non celle des races ? Sans doute dans le conflit la différence des humeurs s'irriterait encore ; mais elle s'adoucit tous les jours et ne saurait redevenir une cause efficiente de déchire mens.

Entre les hommes et les climats il a régné des rapports continuels d'action et de réaction; c'est l'ordre de ces rapports qu'il est important de comprendre. L'homme a commencé et la nature a répondu. Le germe des premiers développemens de l'histoire est dans l'homme même et dans sa pensée : la nature extérieure a déroulé sous son œil ses instrumens et ses influences; et les relations de l'homme et du climat se sont établies. Il y a eu des momens dans les destinées de l'humanité où la nature a pu imprimer à l'activité de l'homme d'impérieuses directions qui, sans l'opprimer , la menaient despotiquement : ces momens n'ont pas duré ; la force humaine a pris le dessus ; et Fart , en modifiant la nature, s'est affranchi d'une domination excessive.

Le climat n'est pas seulement le chaud et le froid; il est un être collectif qui se compose delà température , de la lumière, de l'électricité , de l'humidité, des mouvemens de l'air , de la nature des lieux des productions du sol , de la situation du terrain et de la culture de la terre ; c'est-à-dire que l'homme a sur-le-champ modifié le climat dont on le disait l'es-

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