TOMI I
clave passif et dompté; et sa première victoire fut d'altérer le terme qui lui était opposé.
L'esclavage et la liberté politique ont pu dépendre du climat pendant un point de temps, c'est-à-dire durant des siècles; mais cette dépendance a cessé par la prépondérance de l'art.
Il n'y a rien de plus naturel à l'homme que l'art ; et l'humanité n'a pu subsister un moment sur la terre que parce qu'elle a commencé sur-le-champ d'être artiste.
Il ne fallait donc pas dire, comme l'ont fait quelques penseurs, que la nature se montre tellement maîtresse, qu'elle impose à l'homme des destinées infranchissables et éternelles : non ; l'intelligence et la volonté d'une société la convient à son développement naturel ; elles rencontrent des conditions extérieures qui la favorisent; la contrarient ou la précipitent; la lutte s'engage, mais l'homme la termine par son ascendant comme il l'a commencée par son audace.
L'influence du climat a décru comme l'influence des races, et cette décadence salutaire atteste la progression triomphante de l'art et de l'esprit.
Les institutions de l'Europe moderne se sont développées à leur origine par des hasards irréguliers. Les élémens de la sociabilité étaient au cinquième siècle les mœurs barbares et le spiritualisme chrétien. Les mœurs nouvelles furent amollies dans leur excessive crudité par le christianisme; mais il ne leur imprima pas une direction persévérante qui sût
les envelopper, les mener et les suivre partout. Le plus grand effort politique de la doctrine du Christ fut de s'ériger en théocratie papale au milieu de l'Europe ; mais cette théocratie ne put ni la dominer, ni se la concilier. Elle lui montra seulement un signe d'unité morale, ce fut sa gloire; elle s'empressa de conclure de l'unité morale à l'unité politique et revendiqua l'empire de la terre, parce qu'elle tenait les clefs du ciel; logique erronée qui se fit renier par son impétueuse précipitation. En vain Grégoire VII réclame le royaume du monde tout en le flétrissant; en vain écrit-il : « Assis à la droite de son père, Jésus ne regarde qu'avec mépris ces couronnes temporelles qui enflent le cœur des en fans du siècle. Mais Jésus est le chef des prêtres, et la puissance sacerdotale est son ouvrage. Les ducs, les rois, tirent leur origine de quelques barbares que l'orgueil , les rapines , la perfidie , l'homicide , que tous les vices, tous les crimes et le démon, premier prince du monde, ont élevés sur leurs pareils et investis d'une puissance
aveugle Les prêtres, qui peut en douter? sont
les pères et les maîtres des fidèles, des princes et
des rois Les rois sont les sujets des démons , et
les démons sont les esclaves des exorcistes. Donc les exorcistes, maîtres des diables, sont maîtres aussi , et à plus forte raison , des sujets et des membres de ces esprits immondes ; et si telle est la prééminence d'un exorciste sur les rois, quelle sera celle d'un prê tre , d'un évéque , du pontife universel et souverain?.... Quel empereur , quel prince a fait des mi-
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racles ? Lequel pourrait-on comparer , je ne dis pas aux apôtres et aux martyrs, mais à des bienheureux d'un ordre inférieur, par exemple, à saint Benoît, à saint Martin ? et quel roi enfin vaut saint Antoine? » Il y avait dans ce prêtre un sentiment puissant et confus de la généralité spirituelle et idéaliste qui doit animer les choses humaines; il demandait à ce* dues, à ces rots, qui tirent leur origine de quelques barbares , s'ils pouvaient égaler en légitimité les représentai des idées divines; il dénonçait tout ce qu'avaient d'irrégulier et d'accidentel les pouvoirs qui étaient en spectacle au monde ; il les dégradait du premier rang et les humiliait devant la tiare, ce symbole de la pensée. Les puissances et les monarchies bravèrent ces menaces, mais après avoir évité le choc de la théocratie catholique , elles rencontrèrent l'influence et les yeux de la pensée même qui se mit à les examiner. Cette fois elle n'avait plus les insignes du sacerdoce souverain, elle était simple et nue ; elle pouvait se glisser partout , 6'accommoder de toutes les formes et de toutes les fortunes ; elle frappa la féodalité au cœur; elle s'établit au sein des monarchies; elle altéra les mœurs antiques; elle suscita des révolutions; elle a fait signer à plusieurs rois des pactes semi-populaires ; elle est à peine au milieu de sa tâche.
Au milieu des formes historiques vit l'esprit du monde qui, de jour en jour, devient plus consciencieux de lui-même. Quand cet esprit, sorti du sanctuaire des théocraties orientales, se fut répandu
, EPtCHAlNEMEPIT DES TEMPS. 17
dans les contrastes éclatans de la liberté antique, il chercha son expression la plus pure dans une unité idéale, et voilà le sens profond de la philosophie païenne; d'idéale, cette unité devint morale et pratique, et voilà la valeur du christianisme; mais cette unité voulut reprendre les hauteurs de la pensée, et voilà le rôle de la philosophie moderne. Les religions orientales, l'idéalisme antique, le christianisme et la philosophie moderne , sont les quatre dispositions par lesquelles a passé l'esprit du monde.
Aussi de tous les points s'élève un vaste cri pour demander l'unité. Ne sentons*nous pas se remuer au fond des esprits et des a mes quelque chose de sym-» pathique et d'analogue? Les langues se confondent, les littératures se mêlent et se volent. Le monde commence à se mouvoir comme un seul homme à travers le temps et l'espace; l'orient et l'occident se penchent pour s'embrasser; les temps s'enchaînent et s'emboîtent pour fonfcer une indestructible soli* darité ; l'humanité est remuée au fond de sa conscience et de sa nature. L'office de l'histoire est de lui montrer à elle-même sa propre conscience; l'office de la pensée vivante est de renouveler cette nature : ces deux devoirs s'accomplissent dans une florte de simultanéité; cependant nous sommes encore aujourd'hui plus occupés à l'histoire qu'à l'innovation même, et nous ne saurions encore suspendre le récit du passé et du présent.
Voilà pqurquoi il nous paraît opportun dans ces
conjonctures de nous arrêter au spectacle d'une na-
tion vraiment glorieuse et forte, établie au milieu de l'Europe, et qui en est pour ainsi dire l'école et l'université, pendant que la France doit en être le forum.
L'Allemagne a commencé l'histoire moderne en accablant la société romaine sous le poids de ses Goths et de ses Francs. Nous donnons les Goths à l'Allemagne parce que nous la projetons jusque sur les bords de la Baltique, d'où partirent ces enfans du nord, poussés par ces violentes inquiétudes qui font les voyageurs et les conquérans. Ils marchent, ils ne cherchent pas à engager le combat avec les legions romaines campées sur les bords du Danube et du Rhin; ils veulent un champ de bataille plus lointain , d'autres cieux , un autre soleil qui darde ses rayons ardens sur leurs hordes, leurs ravages et leurs plaisirs; sans les connaître, ils aspirent à l'Italie, à l'Espagne et à l'Afrique; ils vont, ils campent, ils tuent, ils font parler d'eux; mais ils ne tiennent nulle part, ils passent toujours; je ne sais quelle inconstance fatale les incite et les déplace; ils apparaissent sans durer. Considérez les faits et les gestes des hordes gothiques, leurs établissemens, leur manière d'être religieux et d'avoir des lois; l'inconsistance brillante de ces choses vous frappera. Les nations gothiques ressemblent à ces valeureuses avant-gardes qu'une armée envoie devant elle; de brillantes prouesses assurent le champ de bataille, et l'armée peut dans un silence sérieux entamer l'action définitive : ainsi les Germains après les Goths ;
ainsi Clovis après Àlario; ainsi Charlemagne après Attila.
Quand V Allemagne eut rempli ce devoir de répandre ses races sur le monde, elle put, après la mort de Karl, travailler à devenir une nation. Elle eut à définir son génie; elle se trouvait enclavée entre des différences et des analogies qui l'obligeaient également à se trouver elle-même. Le Danemarck, la Pologne, l'Helvétie et la Hollande, la limitaient; puis elle avait devant elle deux nations et deux barrières qui semblaient à la fois l'appeler et la repousser : l'Italie et les Alpes, la France et le Rhin. Elle-même dans son sein associait des variétés nombreuses. Le Souabe et le Saxon, l'homme de la Thuringe et celui de la Franconie, furent lents à se reconnaître pour les enfans d'une commune patrie.
Les grandes nations sont destinées à de longues aventures; il semblait que l'unité, le soin de la construire intérieurement, devaient surtout occuper l'Allemagne et la retenir dans ses foyers. Mais un mouvement inattendu remporta au-delà dos Alpes et la mit aux prises avec l'Italie. La Germanie voulut traiter le Latium en vassal; les empereurs élus à Aixla-Chapelle vinrent prendre la couronne impériale sur l'autel de Saint-Pierre; les dynasties Saxonne, Salique, de Hohenstaufen se fatiguèrent à visiter le Capitole; sublime fantaisie! magnifique audace! l'Allemagne ne commença pas par s'enfermer en ellemême; elle en sortit avant de se recueillir; elle se manifesta au dehors, et pour se sentir, elle alla cher-
cher un terme contraire, l'Italie. Rien de plus héroïque que l'histoire allemande depuis Othon-le- Grand jusqu'à la mort de Frédéric II (936-1251). C'est le temps de* ambitions hardie?, des pensées vastes, des fatigues glorieuses qui 6e mettent au service des nobles envies; on se bat, non pas tant pour de matériels intérêts, que pour des imaginations et des idées, pour l'empire, pour la suprématie, pour le tombeau de Jésus-Christ : une poésie ardente circule dans les veines des hommes, et comme ils ont le tempérament do l'héroïsme, ils en prennent l'habitude, Alors aussi les chansons héroïques et populaires retentissaient , et les poètes étaient aimés ; ils pouvaient partager leurs voyages et leur séjour entre les cours des princes et des électeurs, entre les villes bourgeoises, les nobles manoirs et les cases rustiques; on les écoutait avidement, et ils chantaient les grands gestes de leurs contemporains, à mesure qu'ils s'accomplissaient.
Jtyais les époques éclatantes n'ont pas seulement de poésie pour ceux qui lee voient; elles en tiennent erç réserve pour ceux qui viennent après ; les temps moins illustres qui suivent, trouvent, comme des provisions faites , des sources profondes de merveiK< leux pt 4e sublime, et peuvent, en s'y plongeant, y distraire leur infirmité. Quand la chute des Hohenstaufen eut terminé tragiquement les teaips épiques de l'empire allemand, le peuple put toujours agrandir son imagination par sa mémoire, et corriger par ses souvenirs la médiocrité du présent; Rodolphe de
Habsbourg cessa de prétendre à l'Italie et commença pour l'Allemagne une époque positive et, pour ainsi parler, bourgeoise.
Le quatorzième et le quinzième siècle sont l'intermédiaire entre le grand moyen-âge et les temps modernes. Avec le Dante mort à Ravenne en 1321, disparaissait le génie des temps qu'il avait chantés, de ce monde partagé entre le pape et l'empereur, et qui se déchirait avec une foi passionnée. Tout devint local et particulier : l'Allemagne vit ses princes lutter les uns contre les autres; les électeurs enviaient toujours l'empereur qu'ils faisaient; ils cherchaient le plus souvent à ne couronner qu'une impuissance et un jouet. Charles IV, dans les diètes de Nuremberg et de Metz, travailla à régler l'ordre et la forme de l'élection impériale : la bulle d'or attacha irrévocablement le droit de suffrage à certaines principautés qui devinrent indivisibles. Les régi emens et les institutions de l'empereur Charles IV eurent cet inconvénient de violer souvent les traditions et les mœurs du moyen-âge sans avoir l'énergie et la maturité de l'esprit moderne ; ce fut quelque chose d'arbitraire et d'incertain, de violent et de stérile, qui ne pouvait s'autoriser ni du temps ni de la raison. Les derniers et tristes représentons de la maison de Luxembourg ayant fait place aux descendans de Rodolphe, Maximilicn prépara Charles-Quint, comme Philippe annonçait Alexandre, comme d'Herstall précéda Charlemagne. La grandeur humaine s'engendre par un travail successif et nécessaire;
elle ne tombe pas comme une pierre de la voûte du ciel. Le quinzième siècle ne s'est nulle part plus fidèlement exprimé que dans Maximilien : comme son siècle, le grand -père de Charles-Quint est partagé entre un passé qui tombe et un avenir qui n'est pas encore; chevaleresque, ambitieux, aimant le plaisir et l'action, tantôt il rêve l'imitation des anciens âges et les aventures d'une croisade, tantôt il aspire à la tiare, tantôt il serait tenté de prêter l'oreille aux nouveautés de Luther; contemporain de Louis XI, de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, il assure la fortune de la maison d'Autriche contre celle de la monarchie française, mais il échoue dans la tentative de fonder, en l'agrandissant, l'unité germanique, et d'enlever à la France la Bretagne, qui, depuis trois siècles, nous prodigue le dévouement, le courage et le génie. Maximilien ne peut asseoir son caractère et consommer ses entreprises; il meurt pendant que Luther commence. Il est douloureux d'être ravi au spectacle des choses humaines, au moment où elles redoublent de grandeur et de vivacité, à moins que le dégoût de la terre ne vous donne la soif de Dieu.
Depuis Othon-le -Grand, l'Allemagne manquait d'un empereur qui la mît et la maintînt à la tête de l'Europe. Elle retrouva par Charles-Quint la puissance positive et morale qu'elle exerçait au moyenâge. A cette tâche le Flamand ne s'épargna pas; il avait commence dès dix-sept ans à se donner du mouvement pour l'ambition ; durant sa vie, il traversa
onze fois la mer, il passa dix fois en Espagne, quatre fois en France, sept fois en Italie, dix fois dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, et deux fois en Afrique : Tunis le reçut une première fois en vainqueur dans ses murs ; Metz le vit au pied de ses murailles. Par Charles-Quint l'Allemagne mêla son nom à toutes les affaires du monde ; elle s'aboucha avec Madrid, Turin, Rome et Milan; elle eut le pas sur les autres nations. François Ier ne peut venir dans Tordre de la gloire qu'après Charles-Quint, comme Calvin suit Luther. Le Saxon plus encore que l'empereur rendit l'Allemagne puissante, il renonvela la face du christianisme en lui imprimant l'originalité du génie germanique, et il montra jusqu'à quel point la pensée peut changer les choses humaines ; c'a été le Marins de la théologie. L'Allemagne du seizième siècle porte dans une main le globe du monde, et dans l'autre la traduction de la Bible : elle pousse jusqu'aux plus vastes proportions le génie politique et le génie religieux ; elle donne en même temps la dernière représentation de l'empire du moyen-âge et le signal des révolutions modernes.
La théologie de Luther amena trente années de bataille, et la réforme eut son baptême de sang. Tout fut mêlé dans cette vaste lutte, l'ambition et la foi, l'empire et la religion, des soldats venus des bords de la Seine et des armées des rives de la Baltique ; le Danemarck, la Suède et la France s'occupant violemment des affaires allemandes ; Gustave- Adolphe et Richelieu; Tuvenne et le duc d'Enghien, poursuis
van t les projets du cardinal, Torstenston, etWrangel pratiquant les leçons de Gustave ; l'héroïque Wallenstein interrogeant les astres sur les mystères de sa grandeur; la Bohême inondée de sang, Magdebourg cruellement outragée; les croyances sincères et fanatiques, les licences de l'épée, les calculs de la politique , les principes d'une nouvelle économie européenne qui parvinrent enfin à se faire écrire dans les traités de Westphalie. Le résultat des conventions signées à Munster et à Osnabruck, où figurèrent si notablement les grands diplomates d'Avaux et Oxenstiern, fut rétablissement politique et désormais inviolable de la réforme, la maison de Brandebourg devenue puissante , un huitième électorat érigé, la maison d'Autriche affaiblie, la France (1) touchant au moment de s'étendre jusqu'au Rhin, et nouant avec l'Allemagne des rapports indestructibles commencés par la politique et Richelieu, continués par la révolution et Napoléon, et que cultiveront désormais la pensée et la liberté.
Durant le dix -septième siècle, la maison d'Autriche maintint l'Allemagne contre les entreprises de Louis XIV, et la fortune lui donna un grand homme de guerre qui vint se placer au premier rang des capitaines entre Turenne et Frédéric. C'était un jeune homme de la maison de Savoie, condamné à
(1) La France acquit la souveraineté des trois évèchés, Metz, Toul et Verdun, et l'Alsace. (Voyez plus bas.)
ÊNCHAilfEMEKT DES TEMPS. 23
la théologie et au petit collet, jnais qui préférait un régiment au séminaire ; il s'offrit à la France, et sur le refus de Louis XIV, il s'enrôla sous les drapaux de l'Autriche. Ce petit abbé n'était ni Français, ni Allemand; il inclinait même plus à Versailles qu'à Vienne; mais il choisit pour patrie l'endroit où il trouva les facilités de la gloire. On a souvent payé cher, dans les choses humaines, l'imprudence de ses mépris, et Eugène arracha souvent la victoire du sein de nos bataillons, comme il enleva Villeroi de Crémone. Eugène ne porta pas dans la guerre la réflexion de la science; il a peu laissé d'exemples qui pussent devenir des préceptes ; il était poussé dans l'action par une fureur divine, par des impétuosités invincibles , par un génie imprévu comme l'éclair, éclatant avec fracas comme la foudre.
Au moment où nous écrivons, il y a précisément un siècle (1784) que le jeune Fritz do Brandebourg visitait Eugène, deux ans avant que ce capitaine emportât avec lui la grandeur de la maison d'Autriche. L'Allemagne vit s'élever une monarchie nouvelle et forte qui vint demander à la vieillesse de l'Empire le partage de la suprématie ; elle apprit à se tourner, non plus seulement du coté de Vienne, mais vers Berlin, et l'empereur eut un égal. Vaquer à la guerre et à la philosophie, aux idées et aux batailles, courtiser Voltaire et battre Soubise, voler des provinces et savoir les garder, durer sous l'épreuve du trône et du temps, donner au protestantisme germanique une tête et un empire, à l'Allemagne des émotions
TOBB I. 3
fécondes qui frappèrent l'enfance de Goethe : ains se comporta Frédéric.
Enfin la pensée allemande éclata dans sa richesse et dans sa force, comme un torrent long- temps contenu, Il semblait que la littérature dût être immédiatement docile à l'impulsion que Luther avait imprimée à 6on idiome ; mais la guerre de trente ans vint la suspendre en lui préparant pour l'avenir d'héroïques sujets. Pendant la guerre, Opitz, qu'on pourrait appeler le Malherbe de l'Allemagne, assouplit les formes de la langue et du mètre; mais le génie germanique ne trouva d'expression personnelle que vers la moitié du dix-huitième siècle. La guerre de sept ans, l'insolente domination de l'esprit français et de Vol* taire, l'ardeur et l'ironie de Frédéric qui se moquait de son pays en le glorifiant, et même en prophétisant son avenir littéraire, une immense attente, des forces long-temps recueillies, et doublées en silence, amenèrent enfin une irruption triomphante. Lessing fit de la critique une inspiration féconde; Klopstock chanta Hermann et Jésus-Christ, la religion et la patrie; Kant changea l'état delà philosophie ; les poètes arrivèrent, Herder, Schiller et Goëthe.
La révolution française intervint au milieu des développemens de l'esprit germanique, elle intéressa Kant, elle émut Fichte et Schiller ; elle rendit attentif, mais immobile, Goëthe qui dès lors prit l'habitude d'assister aux débats des choses humaines, entre les rois et. les peuples, avec la majestueuse impartialité du maître des dieux entre les Grecs et les
Troyens. Cependant les masses recevaient dans leurs vastes profondeurs les éclats de nos principes et de nos idées.
Les quinze années des guerres napoléoniennes à travers l'Allemagne lui donnèrent les mêmes impressions que la guerre de trente ans, revers, douleurs, conscience d'elle-même, én'ergie, lutte et victoire. Pendant ce choc terrible, une femme écrivait et peignait l'un des combattans dans la langue de l'autre.
Ces choses sont suffisamment connues , et notre dessein n'est pas de les répéter ; nous ne voulons pas reproduire ici l'Allemagne que Napoléon s'ouvrait à Ma r en go, dont il s'assurait l'empire à Iéna, qu'il perdait à Leipsig, et dont il était obligé de subir le panégyrique tracé par la main d'une femme qu'inspiraient la colère et le génie. Nous nous occuperons de l'Allemagne depuis les dix -neuf années qui se sont écoulées depuis Waterloo jusqu'à nos jours.
Sur la rive gauche du Rhin s'étend une ville qui élève entre la France et l'Allemagne l'aiguille de sa merveilleuse cathédrale. Strasbourg a toujours servi de passage de la Gaule à la Germanie, et Julien combattit les Allemands sous les murs ftArgentoratum. C'est dans cette patrie de Guttemberg et de Kleber qu'il nous est arrivé de passer plusieurs années de notre enfance et de notre première jeunesse : j'y vins dans cette année fatale où Napoléon courait en Russie, et j'y recueillis les premières rumeurs qui annonçaient à la France d'irréparables revers. Non,
et ma mémoire est fidèle, je ne pouvais croire aux malheurs de l'empereur et de notre armée ; l'empereur me semblait devoir être victorieux incessamment, par la même raison que le soleil se lève tous les jours, et je ne pouvais concevoir comment Dieu ferait fléchir ses lois et nos destinées. Cinq années s'écoulèrent jusqu'à mon adolescence dans cette belle et vigoureuse Alsace, dont j'admirais les paysans à l'habit noir, à la veste rouge, au large chapeau, les femmes aux tresses flottantes, aux flèches d'or légèrement suspendues dans leur chevelure. Mon oreille s'habituait aux sonsdel'idiome allemand, et je ne sais quel vent vif et frais, venu des bords du Rhin, me rendait dispos et allègre. Cependant, enfant de Paris, j'y revins, et j'y mis à fin mes études classiques. Dès lors, je pris l'habitude de mêler l'étude de la littérature allemande à celle des lettres grecques et latines ; et sans parler la langue d'Hermann et de Luther, je la goûtais comme celle de Sali us te et de Thémistocle. Je lus les philosophes, je lus les jurisconsultes ; je revins plusieurs fois à Strasbourg, je visitai Heidelberg, je m'épris du génie gew manique, je nouai commerce avec de nobles ames et de grands esprits; je vis à Paris d'illustres Allemands ; je me promis de les visiter un jour chez eux, dans leurs foyers, dans leurs cabinets, dans leurs universités ; et l'an dernier, avide d'apprendre, de constater et de reconnaître, je me suis mis en route et en quête de ville en ville, heurtant à chaque sanctuaire d'étude et de science, accueilli partout comme
un ami, comme un frère, le plus heureux et le plus enchanté des voyageurs. Noble hospitalité germanique, eomment {'oublier? comment perdre le sou-» venir de ces mâles serremens de mains, de ces amitiés promptes et tenaces, de ces longs épanchemens, de ces banquets affectueux où coulent à flots les idées et le vin, de ces foyers domestiques où l'étranger est religieusement honoré, de ces mœurs où la vertu semble si aimable et si facile, où la science et l'enthousiasme se soutiennent en échangeant assidûment leurs ardeurs et leurs trésors?
Voilà comment nous avons été amenés à écrire sur l'Allemagne : nous tâcherons de représenter avec fidélité les caractères généraux de sa civilisation , tels que nous avons cru les reconnaître et les voir ; nous n'écrivons pas ici un voyage, mais nous choisissons pour les offrir aux autres parmi les résultats de nos études et de nos voyages. Nous n'avons ni le désir, ni le goût de traîner le lecteur à notre suite dans les détails et les accidens de nos petites aventures; nous rougirions de profaner par des indiscrétions les intimités hospitalières, les foyers de famille et les amicales confidences; nous dirons ce qu'il importe à tous de savoir ; c'est assez.
Nous ne sommes pas non plus de ces hommes qui s'occupent plus d'eux-mêmes que des affaires du monde, qui vous contraignent impitoyablement d'assister à la dissection de leurs fibres les plus déliées et les plus molles, qui s'étonnent de leur singularité
au moment où ils subissent l'uniformité des communes
nés faiblesses, et qui se préfèrent à la cause de l'humanité. À notre avis, s'oublier soi-même, est de la force, et se perdre dans la foule, pour la servir, est un devoir.
Le Rhin, depuis Cologne jusqu'à May ence, s'étend et se replie comme un serpent onduleux ; il court, il vous entraîne au milieu des merveilles accumulées de la nature et de l'histoire, et il vous jette en Allemagne.
La Germanie moderne offre au voyageur la même variété de peuples que la Grèce antique. Les contrastes affluaient dans cette Grèce étendant ses limites jusqu'à la chaîne de l'ÛEta et du Pinde> dessinant la presqu'île du Péloponèse, associant l'Attique, la
Mégaride, la Béotie, la Phocide, et semant ses îles sur les mers. A Sparte , on parlait la même langue qu'à Athènes, mais la constitution et la république ne se ressemblaient pas; la Grèce du nord se comportait autrement que les villes de la mer Egée , et Thessaliotis avait d'autres règles, d'autres coutumes que Délos. Cependant une vaste et profonde analogie de mœurs religieuses et nationales soutenait toutes les diversités qui s'agitaient à la superficie ; la Grèce se sentit une vis-à-vis de l'Asie; la civilisation italique, plus rapprochée delà sienne, concourait néanmoins à lui affirmer à elle-même son originalité.
Ainsi l'Allemagne se trouve une entre la France et la Russie, mais au dedans d'elle-même, elle a peine à saisir sa propre unité. Le Souabe frémit à la pensée de subir jamais le joug du Brandebourgeois; Munich se raille de Berlin qui lui envoie avec usure ses dédains et ses mépris. Cependant on parle la même langue depuis la riante Bade jusqu'à l'austère Kœnigsberg. Quand, dans la guerredu Péloponèse, Alcihiade alla porter ses conseils et ses talens aux Lacédémoniens, il agit comme un général prussien qui passerait aux intérêts de l'Autriche ou de la Bavière dans une guerre intestine de l'Allemagne.
J'entreprends de donner une expression concise et vraie à ces choses si diverses : puissé-je les écrire aussi sincèrement que j'ai cru les sentir!
Francfort est comme les Propylées de l'Allemagne. C'a été la route des Francs pour entrer dans les Gau les; c'est aujourd'hui le passage traversé en tous
sens par les voyageurs de l'Europe. Ville allemande, Francfort semble néanmoins appartenir à tout le monde ; on y entre, on en sort comme d'un lieu public dont la propriété n'est à personne ; on s'y coudoie, on s'y rencontre, Anglais, Américains, Russes, Allemands, Polonais, Italiens, Français; on se sert de cette ville comme d'une hôtellerie.
Là, cependant, a régné, dans sa pompe et sa majesté, le génie germanique; là on a fait des empereurs ; les électeurs s'y rassemblaient pour choisir la main capable de porter le globe des Césars. Aujourd'hui Francfort est sous la double discipline de l'Autriche et de la Prusse ; cette ville est libre sous la baguette impériale et prussienne. Mais pourquoi regretter sa liberté quand elle-même n'y songe guère? Avec son sénat qui gouverne , son corps législatif qui discute et vote les lois, et ses députés permanens de la bourgeoisie , Francfort a toute la police nécessaire à un caravansérail.
Goethe y naquit : admirable occurrence ! Goethe ne saurait être ni Prussien, ni Saxon, je vous laisse à penser s'il pouvait être Autrichien; il devait être le moins Allemand possible, en poussant à son apogée le génie de l'Allemagne. Dans Francfort Goëthe passa son enfance ; il écoutait les rumeurs venant de la Saxe et delà Silésie qui répandaient en Europe le nom de Frédéric; il nous a raconté lui-même dans sa vie (1) comment les entreprises du roi de Prusse
(l) Mcin Lcben.
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avaient mis la division dans toutes les familles et dans la sienne ; on se partageait entre l'Empire et la nouvelle monarchie ; le père de Goethe tenait pour l'Empereur ; l'enfant bondissait à la lecture des victoires de Frédéric. L'oreille de Goethe devait encore être remplie par le bruit d'autres triomphes. Les habitans de Francfort ont à peine aujourd'hui pardonné à Fauteur de Werther et de Goëtz de Berlichingen de les avoir quittés de bonne heure pour ne plus les revoir. Eh ! messieurs , il allait vaquer loin de vous et de votre négoce aux affaires de son esprit; contentez-vous d'être ses concitoyens; briguez encore l'honneur de lui élever un tombeau qui témoigne de votre gloire, ou plutôt gardez vos statues, bourgeois et bourguemestres , elles semblent trop vous coûter, et vous les faites trop attendre.
Sur les rives du Rhin régnent des contrées fertiles où l'homme, pour répondre à la force de la nature , s'est toujours montré énergique et actif. Là se sont passées les grandes scènes des migrations germaniques du cinquième siècle ;les hordes qui s'apprêtaient, à devenir des nations se serrèrent les unes contre les autres sur ces terres dont la beauté les invitait ; la puissance humaine s'y établit bientôt en maîtresse, n'ayant pas assez de les traverser comme un torrent furieux : elle y sema des villes pour l'homme , des cathédrales pour Dieu; elle y développa des Etats florissans, des mœurs robustes et pures, une religion tendre et fortifiante, une poésie naïve, superstitieuse et idéale. L'Allemagne méridionale n'a jamais été
oisive et languissante dans la continuité de la civilisation européenne; elle a brillé au moyen-âge, et ne s'est pas éteinte dans les temps plus modernes ; le voyageur français éprouve en la parcourant un contentement indicible , car il y rencontre l'originalité attrayante d'une sociabilité qui n'est pas la sienne, et il y trouve en même temps une inclinaison sensible vers les idées et le génie de la France.
Il est remarquable de voir le droit constitutionnel moderne prendre racine dans la terre des Francs , des Ripuaires et des Allemanni. Nous tenons cette importation pour salutaire a la France et à l'Allemagne , non par un fol engouement des transactions constitutionnelles: mais ces formes sont ici une enve-
tre dans le cours légal des choses quelques-uns des principes généraux du siècle et de l'humanité.
Les petites principautés constitutionnelles de l'Allemagne jouent un rôle plus considérable que leur puissance effective. Quelquefois dans l'ensemble des affaires générales on méprise les petits Etats ; mais ici le dédain doit céder la place à l'estime. Si l'on rit en voyant une frêle existence vouloir se donner la même importance et la même attitude qu'un grand corps, le ridicule doit être réservé tout entier aux ducs et aux princes, qui , dans les compartimens étroits de leurs cours et de leurs châteaux , imitent et enferment la royauté. Mais il faut honorer les hommes courageux qui se donnent la peine d'une grande énergie sur un petit théâtre et qui combattent
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à l'étroit. Ainsi dans le duché de Hesse-Darmstadt , le pouvoir se pavanant dans une capitale en miniature est risible , mais la liberté parlant à une tribune peu retentissante est sacrée. Quant à Mayence, qui depuis 1815 appartient an grand-duché, c'est une tête de pont , un poste militaire gardé par la Prusse sur les bords du Rhin. Il est douteux que cette ville ait donné le jour à l'inventeur de l'imprimerie ; mais il est certain qu'elle n'a guère produit elle-même de chefs-d'œuvre et d'auteurs dignes de cette invention ; à Mayence on lit peu, on se remue pour le commerce et la navigation; il y règne une sorte d'agitation sourde; on semble toujours y attendre le Français.
Où la nature a-t-elle pris plus de souci du bonheur et de l'habitation de l'homme que dans cette vallée du Rhin, qui s'étend depuis Baie jusqu'à Manheim? Descendez un jour des hauteurs de Schwarzwald, quittez la triste etchétive Freudenstadt qui, pour se railler elle-même , s'appelle ville de la joie , avancez toujours sur la pente des monts, et vous découvrirez à vos pieds le plus riant vallon qui puisse porter l'allégresse au cœur. Descendez encore de ruine en ruine, de village en village, vous vous trouverez enfermés dans un dédale de moissons, de rochers, de vignes et de torrens.
Une fois à Baden , quittez Taccoutrement du voyageur pédestre , la guêtre, la casquette et le bâton ; bien qu'aux pieds de la forêt Noire , vous êtes comme dans Portland-Place , au Kohlmarck, ou dans la rue de la Paix. Les bains ne ressemblent-ils pas à ces
salons d'où Ton est heureux de s'enfuir après y avoir paru? espèce d'infirmerie et de bazar où la santé se répare et se perd tristement , où le plaisir semble prendre à tache de se discréditer par sa facilité , par les fastidieuses avances dont il vous assiège à toute heure.
Carlsruhe et ses vingt-quatre rues qui dérivent toutes du château ducal , présentent une physionomie si monotone , qu'il ne serait guère possible d'y rester plus de deux heures sans les graves intérêts qui s'y agitent d'intervalle en intervalle. Depuis 1818, l'Europe a accordé son estime à la tribune parlementaire de Carlsruhe. Le caractère germanique s'y est essayé noblement à l'opposition constitutionnelle et à la pratique de la liberté : il a montré de la persévérance, du tact, de l'adresse et de la dignité : les difficultés sont grandes; les hommes politiques de Baden vivent sous l'œil soupçonneux et menaçant de l'Autriche et de la Prusse; jusqu'ici presque tous les écueils ont été tournés ; M. de Rotteck , par l'éclat de son éloquence et de son style, M. Mittermaier , par les tempéramens de sa modération, ont également servi la liberté.
Comment la science ne sortirait-elle pas de cette terre comme une plante précieuse et nécessaire? Heidelberg la cultive. Oh! si vous êtes jeune, si les idées et le sang circulent dans vos veines et dans votre tète par des ardeurs accélérées; si vous aimez la science avec la fureur qui précipite dans les bras d'une maîtresse , et la nature avec l'impétuosité qui
vous fait chercher le sein d'un ami ; si encore vous désirez lier commerce avec le génie germanique , sans trop vous éloigner de la douce patrie, afin que, de temps à autre , il vous en revienne à l'oreille et à Famé des sons affaiblis et purs ; oh ! courez dans la vallée du Necker vous y enfermer et y vivre ; la pensée y sera toujours fraîche comme le torrent qui jette à vos pieds son écume ; la science y prendra la saveur et la fermeté d'une nourriture vivante bénie par le soleil ; studieux et inspiré, vous contracterez de l'érudition et vous doublerez la vie. L'histoire semble planer sur vos têtes , sous l'image d'une raagniûque ruine ; de nobles vieillards passent auprès de vous , que vous pouvez interroger sur les temps et l'antiquité des choses, le philologue Creuzer , le jurisconsulte Zachariœ, le théologien Paulus; de plus jeunes serviteurs de la science ravivent de temps à autre les traditions de ces vénérables maîtres; là rien des connaissances humaines ne saurait vous échapper, et vous y puisez pour les épreuves futures de la vie, pour les jours moins rayonnans et plus sévères, des souvenirs, des émotions et des espérances qui ne sauraient mourir.
Une civilisation intelligente anime le pays de Bade, Freybourg qui met sa petite cathédrale à côté de celle de Cologne et de Strasbourg comme un gracieux échantillon, met aussi son université à côté de celle de Heidelberg. Manheim et Constance ont des lycées, des gymnases, et les écoles abondent dans l'étendue du duché. Cette terre est heureuse; elle a les pros-
pérités da présent et dans le passé des réminiscences glorieuses , car enfln elle a été le champ de bataille des Romains et des Allemands, de Turenne et de Montecuculli , de Moreau et de l'archiduc Charles; ell e a donc le droit d'être féconde, puisque toujours J'épée , la charrue et la pensée la remuèrent.
Quand du pays de Bade le voyageur passe dans celui de Wurtemberg , la nature reste belle en de- Tenant plus sévère. Lespentes ombreuses de la forêt Noire impriment à la contrée une mâle gravité , et puis le travail de l'homme , dont on rencontre le témoignage , redouble la vigueur du tableau. Dans les montagnes sont des fabriques d'horlogerie; dans les sinuosités des vallées , des forges et des usines ; partout la force, partout la fécondité, tant celle de Dieu que celle de l'homme. Le Wurtembergeois est revêtu d'une puissante nature : il aie front haut, les épaules larges, l'œil vif. La terre du Wurtemberg produit avec abondance le froment, le vin et le génie. Schiller, Hegel et Schelling sont souabes, et aussi Wieland, Spittler, Moser, Paulus, et encore le poète Uhland, le Béranger de l'Allemagne.
Les libertés constitutionnelles n'ont point été en 1819 une nouveauté pour le Wurtemberg; dès le commencement du seizième siècle , les princes qui gouvernaient le duché étaient soumis à de nombreuses restrictions de leur pouvoir, et les Souabes avaient leurs franchises (1). Aujourd'hui ils se mon-
(l) Voyez note n. 1.
trent plus fermes que d'autres Allemands dans la défense de leurs droits ; ils y portent la constance et la facilité de l'habitude. Les députés Uhland, Menzel, Pfizer sont l'honneur de la seconde chambre de Stuttgard; les discussions y sont ingénieuses; le ton en est plus vif qu'à Carlsruhe.
On ne saurait porter trop d'estime aux hommes politiques de l'Allemagne qui défendent la liberté. Ils prévoient pour leur pays une longue oppression, plusieurs me l'ont dit, mais ils persistent dans leur devoir avec une gravité qui n'est pas sans tristesse.
Le caractère national sème aussi autour d'eux des difficultés douloureuses. Le loyal Allemand n'a pas l'habitude , mais la peur de la résistance constitutionnelle contre le pouvoir ; il la tient presque pour un scandale ; c'est toujours le fidèle Germain, le féal des anciens jours. Prendre en Allemagne le rôle de l'opposition, c'est accepter le martyre pour les grandes accasions comme pour les petites circonstances de la vie: en dehors des situations officielles du gouvernement, l'Allemand vit, pour ainsi dire, en paria. A Londres, à Paris, l'opposition est une puissance, et les hommes qui la représentent se meuvent dans une sphère indépendante ; ils traitent d'égal à égal avec les détenteurs du pouvoir. Et puis les distractions d'une large vie, les longues distances qui , séparant les hommes, leur épargnent les désagrémens et les aigreurs de trop fréquentes rencontres, tout concourt à corriger l'amertume et les irritations de la carrière politique ; mais à Stuttgard, à Carlsruhe,
l'opposant et le ministériel se croisent à toute heure. V oilà un de nos jacobins y me disait, en me conduisant dans les rues de Stuttgard, un honnête banquier; j'appris le soir que ce jacobin était, de tous les députés de l'opposition, l'homme le plus accommodant et le plus doux.
Le pays de Wurtemberg est parsemé de petites villes qui prospèrent par le travail et de beaux villages d'une propreté resplendissante. A Esslingen, qu'environne une ceinture de vignobles et de forêts, la mention qu'en fait De Thou dans ses Mémoires me revint en la pensée. . . « Pour venir à Esslingen, dit-il, De Thou passa sur le Necker un pont de coranAinication avec Stuttgard. Esslingen est un lieu renommé par la fabrique de l'artillerie , et par l'abondance de ses vins. Dans les celliers de l'hôpital on en conserve une grande quantité dans des tonneaux d'une grandeur extraordinaire ; le plus grand est placé le premier, et les autres dans une longue suite, diminuant à proportion : le vin s'y garde très long-temps. On en but à la santé de M. de Thou, du numéro 40, d'un vin qu'on disait être de quarante années. Les princes d'Allemagne le prennent par remède, et, à mesure qu'on en tire du plus grand tonneau, on en remet du tonneau voisin, mais qui est plus nouveau (1). » C'était en 1579 que Jacques Auguste de Thou parcourait une partie de l'Allemagne méridionale; il avait salué
(1) Mémoires de la vie de Jacques-Auguste de Thou. Amsterdam, 1713.
le duc Louis à Stuttgard avant d'arriver à Esslingen, puis il vit Ulm, Augsbourg, Lindaw, Constance, suivit le Rhin jusqu'à Bade, et par Colmar, revint à Plombières, où l'attendait sa famille. Au seizième siècle , comme dans le nôtre , on jetait de rapides voyages au milieu des agitations de la jeunesse et de la vie.
Stuttgard, comme assemblage de mon u mens et de maisons, est une pauvre capitale; c'est un grand village dégingandé où l'on est surpris de trouver une rue à proportions royales, un beau château et l'atelier du grand et vieux sculpteur Dancker, qui a fait vivrfe par le marbre Schiller, Ariane et Jésus-Christ. Mais l'animation et la vie, un peu absentes de la capitale, se retrouvent entières dans l'esprit et dans l'ame des Wurtembergeois. Ces Souabes, dont on raille aujourd'hui le ton brusque et le dialecte un peu grossier, se rappellent avec orgueil le rôle de leurs ancêtres dans l'histoire de la poésie de l'Allemagne, lis supportent en frémissant l'insolente suprématie du Nord; l'orgueil de Berlin les offusque de loin, et quelquefois dans leur colère, ils appellent les Prussiens des Russes allemands.
L'alliance de la France et de l'Allemagne méridionale est cimentée par la nature des choses. La France, méditant la conquête au-delà du Rhin, serait folle; refusant son appui, elle manquerait à un devoir européen. L'intérêt de l'humanité peut réunir un jour sous le même drapeau la patrie des Hohenstaufen , de Schiller, et la nation de Napoléon et de Mirabeau.
La Franconie, l'un des neuf cercles de l'ancienne Allemagne, s'est illustrée depuis l'occupation des Francs jusqu'à la fin du seizième siècle. Là, les grands corps de l'empire germanique, la féodalité, tant ecclésiastique que séculière, assirent leur puissance, le grand maître de Tordre teutonique de Mergentheim, l'évèque de Wurtzbourg, Tévêque de Bamberg, puis les états séculiers et les villes impériales. C'est la Franconie que Goethe nous montre rerouée par la main de fer de Goëtz de Berlichingen : cette terre eut plus qu'une autre toutes les agitations de la fin du quinzième siècle et celles du seizième : elle reçut l'empreinte fraîche et profonde de la foi de Luther; les passions envahissantes de la réforme et les résistances de la religion catholiques s'y choquèrent avec violence. Ces émotions passées ont un témoignage dans les églises qui au seizième siècle cessèrent d'être le sanctuaire du vieux culte pour devenir l'écho des croyances de Melanchton. On demeure long-temps rêveur et pensif dans l'enceinte de ces temples dont les murs semblent s'être émus comme les ames des hommes pour enfermer comme elles une expression plus nouvelle et plus vivante de la vérité. La Franconie offre partout les souvenirs et les inspirations de l'esprit allemand. Schiller a mis en Franconie le château du vieux Moor, il y a mis aussi le berceau et la patrie de cet indomptable Charles qu'il érigeait, huit ans avant la révolution française, en vengeur de l'humanité. Quand Schiller écrivait ses Rauber, il avait en dégoût son siècle qu'il appelait un siècle
de castrats , siècle ne sachant autre chose que commenter les actions de l'antiquité, incapable lui-même d'en produire qui lui appartinssent. Schiller appelait un changement; une vengeance. D'honnêtes personnes ont élaboré contre le poète des déclamations édifiantes, mais certains critiques, blâmant les œuvres du génie, ressemblent à ce professeur vaporeux qui tient sous son nez à chaque mot un flacon de vinaigre en faisant un cours sur la force (1).
Nuremberg est l'ornement de la Franconie. Dans ses murs l'histoire du passé vous enveloppe ; cette ville a résisté au temps qui n'a pu parvenir à lui déchirer encore sa robe des jours antiques. Vous reconnaissez Nuremberg, qui au treizième siècle, de compagnie avec Augsbourg et Ulm, commerçait a?ec Venise, que Rodolphe de Habsbourg déclarait ville impériale, où Charles IV décrétait la bulle d'or; cité du moyen-âge qui s'épanouit radieusement sous la bénédiction de la réforme, qui rajeunit le christianisme avec les enseignemens nouveaux, qui l'exprime par le pinceau d'Albrecht Durer, le ciseau de Kraft, et le génie de Fischer élevant en bronze le tombeau de saint Sebald. A Nuremberg seulement, l'esprit germanique apparaît tout entier; il semble s'élancer devant l'œil comme la fusée de sculpture de l'église de Saint-Laurent. Ici rien de grec ou d'italien , tout
(1) Ein schwindsûchtiger professor hait sich bei jedem Wort ein Flftschen Salraiakgeist vor die Hase, und liest ein collcgiutn ûber die Kraft. Schiller.
est allemand : vous êtes face à face avec les rivaux et les contemporains de Raphaël et de Michel-Ange, et il devient sensible qu'au seizième siècle, l'art, l'art moderne, frappait à sa gloire, dans la même époque, deux types différens, en Italie et en Allemagne, à Rome et à Nuremberg. Mais devant ces signes du passé on éprouve , du inoins nous l'avons enduré , une douleur sdurde ; car on n'a plus la foi de ces hommes qui élevèrent ces monumens et qui s'en délectèrent; les sentimenset les idées qui les animaient ne sont plus les nôtres; aussi l'admiration première se convertit en satiété du spectacle; elle se convertit encore en avidité d'œuvres et de simulacres qui représententdes idées à nous, nos aspirations, nos élans. Non, nous ne sommes pas religieux aujourd'hui à la manière de Melanchton; nous ne concevons plus ni la religion, ni l'art comme Durer; envoyez-nous d'autres émotions, artistes et penseurs. Jamais on ne sent mieux la vie et l'avenir qu'en présence des témoignages des âges écoulés; car ces testamens vous irritent après vous avoir charmés, et vous demandez au génie de votre siècle pourquoi il ne s'est pas encore fait l'architecte de ses propres inspirations. Adieu, Nuremberg, adieu, ma chère, nous reviendrons peut-être te voir un jour, mais quand nous aurons vécu , et s'il nous est donné jamais de choisir après les ardeurs du jour un lieu de recueillement et de repos, nous pourrons hésiter entre toi, Rome et Athènes. Adieu, aujourd'hui ton séjour ne nous convient pas; partons, tu n'as pas la vie de notre siècle à
nous donner, vénérable aïeule du moyen -âge.
Quarante lieues plus loin, Munich oppose un contraste frappant à la merveille de la Franconie. Si à Nuremberg tout est vieux et porte l'empreinte du temps, à Munich , tout est nouveau, frais et blanc; on est au milieu de monumens élevés à demi , on se croirait transporté dans ces villes naissantes de l'antiquité que se bâtissaient les sociétés dans leur enfance vigoureuse.
Instant ardentes Tyrii : pars ducere muros Molirique arcera et manibus subvoWere saxa.
Hic alta theatri
Fundamenta locant alii, immanesque columnat Rupibus excidunt, scenis décora alta futuris.
La monarchie Bavaroise a été créée en 1806 par l'empereur Napoléon, après la bataille d'Austerlitz ; mais le duché de Bavière est, de tous, le plus ancien de l'Allemagne. Du mélange des Boit, race gauloise qui avait émigré vers le Danube , des Romains , et des hordes germaniques, sortit un peuple qui fut appelé Bojaaren. Voilà les Bavarois. Le duché dépendit d'abord des Francs , puis de l'empire germanique : au treizième siècle, il fut divisé en deux parties ; à la fin du dix-huitième siècle , il retrouva l'unité : la Prusse l'a protégé, l'Autriche Ta déchiré, la France en a fait une monarchie. Napoléon , par
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le traité de Presbourg, donnait à la Bavière, déclarée royaume, le Burgau, le territoire de Lindau , le Tyrol : la nouvelle monarchie obtint encore plu» tard Nuremberg, Àugsbourg, Ratisbonne et Salzbourg. Par quelle étrange ingratitude les Bavarois voulurent-ils fermer le chemin de la France à Napoléon malheureux? Mais à Hanau ils furent hachés : châtiment Mérite par ceux qui oubliaient qu'en politique le succès final appartient toujours à la raora~ hté do dévouement et de la fidélité.
La Bavière a quatre millions d'habitans et une armée de quarante-cinq mille hommes : elle a trois universités. En 1818 , elle reçut une constitution où la liberté lui était parcimonieusement mesurée. Deux chambres convoquées tous les trois ans , l'aristocratie siégeant dans la seconde (1), comme dans la première, indiquent avec quelles restrictions les franchises constitutionnelles ont été octroyées. Le Bavarois est franc et généreux ; sa gaité le fait parfois tomber dans des facéties un peu lourdes; il aime à danser , a boire cette bierre de Munich qui lui semble si bonne et qui le plonge dans une douce quiétude , ou dans des joies bruyamment paisibles , qu'il termine volontiers par d autres plaisirs.
Je voudrais peindre avec vérité le roi. On ne saurait nier que Louis de Bavière n'ait toujours aimé sincèrement la gloire : il la désirait quand à la fête
(1) La chambre des députés se compose de 115 membres, dont un huitième est pris dans la noblesse.