‹ Au-dela du RhinChapitre 38 sur 65 · TOMB II · texte numérisé non relu

TOMB II

du Christ. Il enseigne les textes du droit romain avec une intelligence et une profondeur qui le laissent sans égal et sans pair au milieu des jurisconsultes de l'Europe. M. de Savignynous semble, dans ce siècle de rénovation et de jeunesse, représenter la majesté à la doctrine des hommes des anciens jours. Sa conversation est pleine d'attrait et de science; ses jugemens historiques sont admirables. Il est précieux de jouir de son approche et de son commerce dans la maison et dans la famille même de ce grand jurisconsulte; là tout est noble et pur, et Ton ne peut sortirde ce sanctuaire domestique sans se trouver plus honoré, plus instruit, et plus satisfait de soi-même.

M. de Savigny ne croit qu'à l'expérience de l'his^ toire; il a imprimé à l'étude de la législation une direction purement historique. Il devait soulever contre lui l'esprit métaphysique. Quel est cet homme ardent, inquiet, spirituel, aimant à parler, et se donnant toujours ce plaisir à lui-même et aux autres? c'est le professeur Gans, l'adversaire inflexible de l'école historique. Il l'a assaillie avec une impétuosité singulière ; il continue ses hostilités avec une persévérance enflammée ; il parle et écrit abondamment; il est fécond; il est éloquent; son caractère est aimable et considéré; il s'est fait des ennemis qu'il aurait pu s'épargner; il n'a pas songé qu'il ne faut soulever contre soi dans la vie que les inimitiés nécessaires, et qu'il ne faut pas affecter de luxe dans les haines que provoque une supériorité naturelle.

Son amitié est chaude et sincère, sa haine plus bruyante que dangereuse. Par ses discours il a parfois nui plus à lui-même qu'aux autres, et ses ennemis se sont quelquefois permis la satisfaction d'appeler bavardage une verve intarissable et originale.

Avec ses qualités et ses défauts , M. Gans est bien placé à Berlin : il fallait un tel homme pour se pré r cipiter avec furie contre l'imposante majesté de l'école historique. M. Gans était enèore nécessaire pour parler aux Allemands des Français , pour les entretenir de nos deux révolutions. D s'est pris d'en* thousiasmepour Napoléon; il a voulu même, durant l'hiver de 18S3, exposer l'histoire du conquérant dans un de ses cours de l'Université. Mais l'annonce de ce dessein effaroucha des souvenirs trop susceptibles ; il n'était pas agréable à Frédéric-Guillaume d'entendre réveiller dans sa capitale le noin d'an homme qui faillit effacer sa monarchie de la carie de l'Europe. * i

L'anxiété de M. Gans, ses inquiétudes d'esprit, qui quelquefois en fdnt un tapageur dans le monde des idées, ont leur source dans le plus noble sentiment, dans on amour de la gloire que le célèbre professeur laisse éclater avec une candeur estimable. Il voudrait augmenter encore sa renommée d'historien du droit par un nouvel Esprit des Lois qui pourrait l'associer à l'immortalité de Montesquieu. Il gémit de voir sa patrie destituée d'institutions politiques qui lui don-* lieraient une tribune et la parole. En attendant, il

travaille, il parle, il s'agite, il se tourmente, grossissant a la fois le nombre de ses ennemis, de ses admirateurs , de ses fautes , et de ses titrés à la gloire.

C'est autour de M. Gans que depuis la mort de Hegel se réunit l'école ; les hommes distingués qui la composent semblent avoir besoin de l'agitation dont leur ami les alimente; leurs aptitudes différentes trouvent dans le commerce de M. Gans un foyer commun dont la flamme est assez vive et assez largement ondoyante pour les animer tous. Là figure le théologien Marheineke , qui avec une froideur impassible fait passer la science de Dieu (Gottesgelartheit) sous le joug de fer de la logique hégélienne ; M. Hotho, dont Famé et l'imagination , pleines de profondeur et de charme, n'ont pas encore mis en lumière tous les trésors qu'elles recèlent; M. Henning, qui cultive fortement l'économie politique; M. Michelet, qui rédige avec une exactitude scrupuleuse et savante les déductions de la doctrine du nouvel Aristote.

A côté de l'école de Hegel brillent des hommes supérieurs qui ont gardé l'indépendance de leur pensée dans leurs profondes études : le célèbre orientaliste Bopp; Neander, quia commencé dans notre siècle la meilleure histoire du Christianisme ; le Norwégien Steffens, qui applique le mysticisme à la science de la nature et de l'homme; le géographe Ritter , occupé aujourd'hui à décrire l'Asie ; le philologue Boëkh , qui a retrouvé l'économie politique

et les finances d'Athènes , et qui a l'honneur de voir ses eours suivis par M. de Humboldt.

On ne saurait parler de Berlin sans se souvenir de M. de Humboldt, une des natures les mieux douées pour le culte de la science humaine. Où trouver plus d'attention , plus de finesse et de mémoire , une répartition plus industrieuse du temps? M. de Humboldt assigne à chacun des instans de sa vie un emploi volontaire. Il concilie avec une persévérance heureuse la familiarité du roi et les devoirs de la cour avec le commerce de l'étude. Sa conversation est célèbre; elle a mille qualités brillantes; elle est profonde, ingénieuse, caustique; une médisance spirituelle en aiguise le goût et la saveur. M. de Humboldt a l'habitude de n'épargner guère que la personne à laquelle il parle. En l'écoutant, on est toujours plus avide de l'entendre, et l'on tremble de le quitter.

M. de Humboldt a promené ses facultés sur toute rétendue des connaissances humaines ; rien ne lui est échappé; mais l'on ne saurait s'étonner si sur tous les points il n'a pu percer jusqu'à la même profondeur. Il n'aura pas la gloire d'un génie primitif et initiateur, mais la renommée d'une aptitude encyclopédique, qui au moins dans beaucoup de choses lui assure la seconde place. Il n'a jamais non plus donné à ses travaux une de ces formes resplendissantes et immortelles qui survivent même à la vérité du fond; mais il a l'honneur d'avoir mis en face du système des choses naturelles et humaines une intel-

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ligence assez vaste pour les contenir et les apprécier* Personne plus que lui n'a mieux tempéré les habitudes de la science par un art exquis de conduire In vie. Jamais une lecture ou une rédaction ne lui a fait négliger un de ses devoirs, soit auprès du roi à Berlin , à Potsdam , à Tœplitz , soit auprès de son frère Guillaume , homme d'état retiré dans sa belle retraite de Tegel (1). M, de Humboldt forme avec les autres savans de l'Allemagne un contraste peutêtre unique , car il n'a pas permis à la science de l'engloutir, mais il la maîtrise et la mène à travers la vie.

En aucun autre endroit de l'Europe l'intelligence historique des choses ne peut se satisfaire mieux qu'à Berlin. Il y a une sève de raison et d'idéalisme abstrait qui circule dans toutes les parties de renseignement et de la science : nulle part le protestatisme germanique n'a porté des fruits plus vigoureux et plus beaux. Ce ne fut pas en vain qu'en 1589 le margrave de Brandebourg se convertit à la foi de Luther : cette foi a fécondé dans Berlin une science rationnelle et idéaliste qui doit exercer sur la pensée européenne une action puissante.

Sous l'influence du catholicisme fleurit l'université de Munich, récente aussi et fondée par Louis- Maximilien. Elle n'offre pas la même foule d'hommes

(1) Au moment où ces feuilles sont livrées à l'impression, nous apprenons en France la mort de M. Guillaume de Humboldt.

emmena que la capitale delà Prusse, mais au milieu de professeurs distingués s'élève l'originalité de quelques-uns. La philosophie a Schelling; le mysticisme, Gœrres et Baader.

Rien de plus calme et de plus digne que l'appro* che et la conversation de Schelling. Cet homme, dont la tête exprime la majesté et la force, a vieilli dans l'exercice des idées. 11 est la tradition vivante de la philosophie germanique. Depuis qu'il se sépara de l'école de Fichte pour créer l'antithèse la plus complète de la pensée du professeur d'Iéna ; depuis qu'il donnai à Hegel lui-même la première impulsion , il a vu passer devant lui les révolutions des hommes, des idées et des choses; il a blanchi dans la méditation et le spectacle des vicissitudes et des conceptions humaines, et pendant que d'autres agissaient, il a toujours pensé. Que de monologues et de combats dans cette grande ame! que de révisions il a dû faire de son propre système! 11 a tout vu, tout pesé, il a survécu à Napoléon, à Goethe,à Hegel; il restedebout, mélancolique et pensif, entre une grande époque qui s'éteint , et les temps nouveaux qui cherchent à naître; et au moment de donner aux hommes le testament immortel de sa vie, qui n'a été qu'une pensée, il hésite : oh ! sincérité de la force, puissante incertitude du génie, il hésite : tant le parti à prendre dans les choses et les idées humaines est aujourd'hui douloureux! Nous ne connaissons rien de plus grand que cette hésitation de Schelling; elle est le signe du temps; il fallait un homme qui eût la force de

porter long-temps le poids du doute ayant le dogme nouveau, avant la lumière de la prophétie nouvelle.

Voilà Schelling. Ce n'est ni un congréganiste ambitieux, ni un jésuite hypocrite. Ah! purgeons notre esprit de ces indignes soupçons. Ce n'est pas non plus un homme dont le cœur a été saisi par l'indifférence et l'égoïsme. Non. Mais Schelling, après s'être livré long-temps aux émotions des choses humaines, a enfln fermé sur son ame les portes de marbre. La flamme n'est pas éteinte, mais elle brille au fond du sanctuaire, et le sanctuaire est fermé aux profanes.

Si vous allez visiter M. Baader dès le matin, à sept heures, vous le trouvez disposé à épancher devant vous sa verve et son esprit : il est animé, vif, ardent; il donne aux matières les plus graves une chaleur qui étonne et qui charme; il parle de philosophie et de religion avec une excitation entraînante; avec lui le mysticisme, le grave mysticisme, a une ardeur scintillante qui pourrait, Dieu me pardonne, vous monter à la tête comme une pointe de Champagne. Mais dans cette conversation du mystique de Munich, que de traits, que d'imprévu, que de rapprochemens nouveaux, que d'inductions piquantes ! Jacob Boehra et Saint-Martin ne pouvaient rencontrer un propagateur plus intelligent et d'une verve plus envahissante.

Le mysticisme de Gœrres s'enfonce dans les profondeurs des traditions du monde, même dans les traditions an té -diluvien nés. On ne saurait refuser à

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secret de communiquer aux hommes le Dieu dont il

il Ta été par des passions fougueuses. Il a passé du culte de la philosophie et de la révolution aux autels du catholicisme, et il s'est mis à haïr sans mesure les premiers objets de ses affections : c'est une nature sincèrement sauvage, et dont la sensibilité a surtout pour forme la haine et l'antipathie; elle ne manque ni de franchise ni de grandeur; elle est ardente et immense; mais il ne lui sera pas donné de laisser aux hommes quelque belle et lumineuse manifestation d'elle-même, car, malgré toute sa force, elle n'a pour cela ni assez de poésie, ni assez d'amour.

À Munich on est continuellement assailli de la pensée de la Grèce, puisque Athènes aujourd'hui est comme une colonie bavaroise. La science y envoya au moins un digne représentant, M.Thiersch, savant aimant la liberté et la civilisation avec autant de chaleur que les débris de l'antiquité, et dont la loyauté pleine de candeur fut bientôt disgraciée par ceux qui l'avaient envoyé comme une dupe et un instrument.

La capitale, de la Bavière est belle; chaque jour lui apporte un ornement nouveau : elle a Schelling; elle possède des hommes éminens; elle peut montrer aux regards les merveilles de l'art antique, et les modernes travaux d'une école qui cherche l'esprit de notre siècle dans les testamens du passé : mais, malgré toutes ces richesses de l'art et de la science, on se sent cbmme oppressé; le despotisme secret de

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la bigoterie vous enlace et vous gêne; il faut séjourner à Munich et vivre à Berlin,

Après les deux universités récentes et centrales de l'Allemagne, Gottingue est une des plus importantes. Fondée au commencement du dix-huitième siècle, elle a toujours été remarquable par un grand fond d'érudition et de connaissances politiques; on Ta parfois accusée, non sans raison, d'un peu de retard dans les conceptions théoriques, dans l'intelligence des systèmes qui se sont produits à diverses époques; mais Gottingue a toujours trouvé sa valeur dans les richesses sérieuses de ses disciplines et de son érudition.

1 H y a là des vieillards émérites qui assistent depuis long-temps à leur célébrité': l'érudit et excellent Hugo, fondateur illustre des études historiques de jurisprudence, et qui oublia bientôt avec moi dans desconversations amicales nos dissentimens scientifiques; Heeren, historien profond et clair du commerce de l'antiquité, qui a blanchi paisiblement dan» l'étude, et qûi a gardé, de la France et du séjour de Benjamin Constant à Gœttingue, de vifs souvenirs; le théologien Planclc vient de succomber.

La philologie a dans l'université de Gœttingue de célèbres représentons : M. Auguste Ewald se montre nouveau dans l'étude de l'hébreu et de l'arabe, et compare avec originalité le perse avec le sanscrit. Les frères Grimm (Jacob et Guillaume) approfondissent ensemble les antiquités germaniques, ayant su fortifier leur amitié fraternelle par les mêmes études

et les mêmes sympathies. M. Dahlmann cultive avec distinction l'histoire politique. . v

C'est à Gœttingue que professe le célèbre auteur des Doriens; Otfrid Mûller, que sans doute réclamera un jour l'université de Berlin. On ne saurait avoir 1 esprit plus juste et plus aimable que ce grand philologue, et sentir avec un tact pîfcs affectueux et plus sûr le génie de l'antiquité.

La philosophie de Kant règne encore à Gœttingue; M. Wendt l'applique plus particulièrement à l'histoire; Her bar t l'expose dogmatiquement et l'a enrichie de ses propres travaux. N'oublions pas que Blumenbach» le plus vieux des grands naturalistes de l'Europe, n'a pas encore, à Gœttingue, disparu de la vie.

II n'y a pas dans cette ville du Hanovre d'édifice qui appartienne à l'université; les professeurs tiennent leurs cours dans une salle de leur maison, awditorium. A Gœttingue on trouve, non pas l'Allemagne du moyen-àge, mais l'Allemagne du dix-huitième siècle, dans cet état qui précédait la révolution française. C'est pour notre époque même une antiquité relative. Là les étudians ont plus gardé leurs anciennes mœurs, les professeurs leurs anciennes méthodes : c'est un esprit différent de celui des universités nouvelles.

Ainsi Bonn a un autre caractère ; là tout est frais et nouveau; cette fleur de la science, que la Prusse a fait épanouir avfec des soins un peu dispendieux , embellit les bords du Rhin , et peut vously retenir

long-temps. Là enseignent le savant Brandis, si profond dans la connaissance d'Aristote; l'ingénieux Welker, qui doit un jour nous montrer la Grèce antique sous la triple face du mythe, de Fart et de la poésie. Nous ayons aussi visité le vieil Hûllman, que recommandera surtout son Histoire des villes du moyen-âge; le jurisconsulte catholique Warter, qui expose avec une méthode lumineuse l'histoire du droit canonique; le professeur Puggé, qui goûte à la fois intimement Savigny et Schelling ; M. Bethman Holveg , excellent juriste , professe aussi dans cette université.

Mais Bonn a perdu sa gloire ; Nicbuhr n'est plus; on y sent douloureusement le vide immense laissé par ce grand homme: le faste et la vanité de M. Guillaume de Schlegel ne le remplissent pas, et l'on déplore que l'historien de Rome ait succombé à lèémotion des journées de Paris , et qu'il ait pour ainsi dire , comme Romulus, disparu dans la tempête.

La force de la science allemande consiste surtout dans sa variété infinie : pas une petite ville qui n'ait, même sans université , un foyer d'études et de pensées. Dans un coin obscur souvent l'homme le plus inconnu est le plus original. L'Allemagne qui pense ne se connaît pas véritablement elle-même; elle ignore ses propres richesses , et ne peut en faire encore le dénombrement.

C'est surtout depuis soixante ans que l'Allemagne a brillé par ses universités; c'est de nos jours qu'elle a effacé les autres établissement de l'Europe : pour

elle l'illustration universitaire et la grande époque de sa littérature ont été contemporaines , taudis qu'en France l'éclat des écoles du seizième siècle a lui avant l'âge de Louis XIV et de Voltaire,

On peut juger, par le tableau qui va suivre, des phases de l'esprit européen. Voici la chronologie des fondations universitaires.

Salerne, Bologne et Paris, possédèrent seules dès le douzième siècle le privilège universitaire. Avec le treizième siècle s'ouvre la succession des grandes écoles dans les différentes parties 4e l'Europe.

L'université de Naples fut fondée en 1224

Toulouse 1228

Salamanque 1240

Padoue dans* la première moitié du siècle. Montpellier • 1289

Maeerata f

Oxford Cambridge

jouissaient dans le treizième siècle du privilège universitaire. L'époque précise de leur fondation est inconnue.

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