‹ Au-dela du RhinChapitre 37 sur 65 · LOUIS HAUHAN ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

LOUIS HAUHAN ET COMPAGNIE

La nàturé opprime l'homme, ët Vhômme lui résiste par la science, ou plutôt la lutte n'est qu'apparente; et l'harmonie est au fond le but et la récompense.

Qui nous délivrera de ces éternelles déclamations sur l'impuissance de l'homme et de son génie, quand l'homme prouve à toute heure , à lui-même et aux autres* sa force par sa vie même ? Descartes fait dire à l'homme abstrait : Je pense, donc je suis. Le genre humain peut dire : Je suis, donc je suis grand. Sa

durée atteste sa grandeur, et il respire dans la magnifique identité de son être et de sa gloire.

Ce n'est plus le temps aujourd'hui pour l'humanité de plier les épaules sous le poids d'une fausse et triste humilité : l'exaltation persévérante de la force est un devoir ; c'est par elle désormais que nous nous rapprocherons de Dieu, et que nous pourrons entrer avec lui dans une véritable communion.

La pensée est l'échelle de Jacob, par laquelle nous allons de la terre au ciel et du ciel à la terre. L'homme pense Dieu naturellement, parce qu'il est Dieu luimême ; il conçoit et désire le bonheur et la gloire, parce qu'en vertu de sa nature, il a le droit d'être heureux et glorieux.

Pour être heureux et glorieux, l'homme est poète et savant ; il a l'élan du génie et le repliement du génie sur lui-même ; il s'inspire, il réfléchit; il s'enthousiasme et se recueille ; mais soit dans l'exaltation, soit dans le recueillement de la force, c'est toujours de lui-même qu'il est plein et préoccupé.

Comment connait-il Je monde, si ce n'est par lui? Par quelle autre nature que la sienne conçoit-il Dieu* et les analogies qui le ramènent à Dieu? Au fond il s'estime plus que les astres et il se reconnaît l'égal de l'essence divine.

\ Il n y à pçs de milieu : l'idée n'est pas, ou elle est Dieu même. L'homme dans la plénitude de sa force ne conçoit ni ne pense à demi : or la pensée pure et complète n'est autre chose que Dieu même.

Que les poètes nous disent si dans leur inspiration

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ils étaient Dieu à demi : Convoquez Dante, Pindare, Virgile et Byron, qu'ils s'ouvrent à nous et nous racontent leurs inomens de divinité. Écoutez bien à la porte du temple, vous tous que vos inquiétudes et vos douleurs rendent avides d'harmonie, et qui vous êtes couchés sur les degrés du sanctuaire, comme Oreste agité par le démon de ses passions.

Furiis agitatus Oreates.

II est vrai, la divinité de ces hommes ne peut persister sur la terre ; mais enfin elle a lui d'intervalle en intervalle; elle nous a illuminés, radieuse étoile disparaissant d'une fuite trop vite. La poésie devine, prophétise, éclate, déchire, remue et subjugue. Musique immortelle, elle tonne ou s'insinue; puis elle s éteint et meurt : et l'ame abandonnée se prend à pleurer sur elle-même et sur l'absence de son hôte divin.

C'est alors que la science se lève pour la consoler: ni sa voix n'est si belle, ni son abord si aimable; elle a quelque chose de paisible qui ne réchauffe pas le cœur sur-le-champ; mais peu à peu pénètre avec elle dans l'intelligence et dans l'ame une douce chaleur, d'autant plus précieuse qu'elle persévère, et qu'en persévérant elle s'augmente. Les effets qu'elle produit, loin de cesser brusquement, doublent à toyte heure de charme et d'autorité; elle persuade,

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elle soutient, eîle console, elle affermit; elle mène à la vérité, elle montre la réalité ; et il dépend de l'homme qu'elle ne le quitte jamais, et s'attache toujours davantage à lui.

Servons donc la science , nous à qui la poésie n'a pas été donnée, et continuons à la reconnaitre comme la maitresse du genre humain. Aimons cette science idéale et sans bornes , vivante , passionnée , populaire; cette science, qui, loin d'étouffer les grandes affections du cœur, les alimente et les agrandit ; cette science qui se fait l'ouvrière des destinées sociales, ensevelit les superstitions, change les religions de l'humanité , et atteint par sa persévérance les divinations de la poésie , sa céleste sœur*

Le genre humain fit son éducation dans le temple, puis dans l'école. Dans le temple habitait la poésie, cette devineresse des choses invisibles , cette magicienne inspirée, qui change les phénomènes de la nature en symboles , qui peuple les temples d'images, et élève les cultes comme des autels consacrés à l'Éternel. La religion n'est pas autre chose que la poésie de l'esprit humain; par elle l'homme devine et prophétise ce qu'il désire et ne sait pas ; par elle 1'hypothèsç devient lyrique et s'écrit en traits de flamme. Dans le temple l'homme croit d'abord pour mieux comprendre ensuite; et l'initiation s'effectue par la foi. La parole inspirée s'impose à l'esprit et s'en fait obéir.

L'école est le séjour de la science : là l'esprit parle à l'esprit , dans la forme et suivant la méthode qui

loi conviennent le mieux. Il n'y a point d autre autorité que celle de l'intelligence elle-même , qui est à la fois le sujet et l'objet, l'agent et le théâtre des travaux de l'école. €e qui dans le temple avait été ohanté et promulgué sacerdotalement est soumis dans l'école au jugement delà raison réfléchie; la vérité religieuse est comprise et redressée; puis de nouveaux élémens sont élaborés lentement pour la compléter elle-même et la renouveler. Plus l'âge du monde accumule les siècles, plus les religions de l'humanité se rapprochent de la science et multiplient leurs emprunts.

L'Orient fut le temple du genre humain, et la Grèce en fut l'école. La philosophie suivit la religion. Mais voici une vicissitude nouvelle : une religion 8piritualiste sortit des travaux de la philosophie et de la conscience instinctive de l'humanité. Il est nécessaire qu'une autre religion sorte un jour de la science nouvelle et de la conscience réfléchie du genre humain.

Dans les premiers siècles du christianisme, l'Eglise prima l'école, ou plutôt l'école existait à peine : quand par un progrès naturel de l'esprit humain , elle voulut s'élever , elle rencontra dans l'Eglise une haine puissante. Ce n'est pas l'école qui se mit d'àbord à combattre l'Eglise, mais l'Eglise à persécuter l'école. L'école ne méprisait pas la religion, elle la comprenait, elle découvrait sous les emblèmes des mystères sacrés les caractères généraux de la nature des choses ; elle adorait donc elle-même la religion

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par l'intelligence; mais ce culte déplut. Qui a pHs Finitiative du combat, delà polémique et de là per sécution, de saint Bernard ou d'Abeilard ?

Au surplus, la rencontre était inévitable, et l'Eglise, en attaquant là première l'école* obéissait à un juste instinct. Elle sentait que de l'école devait sortir une philosophie dont le dernier effort serait de comprendre la religion ; or, à ses yeu*, une'religion comprise était une religion détruite. :s

L'école enfanta effectivement l'idéalisme moderne; et si l'idéalisme de Platon avait préparé le christianisme, celui de Descartes et de Spinosa l'outrepassait.

L'école des jours antiques, dont les maîtres sont Pythagorç, Platon et Aristote, expliquait le poly* théisme, le détruisait en l'expliquant, et préparait a l'humanité une autre crédulité plus pure et plus haute. L'école des temps modernes, dont les maîtres sont Abeilard, Anselme, Descartes, Spinosa et Kant, a compris le christianisme, et préparé une autre conception de l'humanité plus idéaliste, plus vaste et plus réfléchie.

: Mais ce travail demande des siècles, et nous sommes à l'œuvre. L'école des temps modernes s'est développée par les différentes universités dont se glorifient la France , l'Italie et l'Allemagne. Dans le travail intellectuel de l'Europe, l'Angleterre a payé sa dette plus par la valeur isolée de quelques hommes que par la fécondité originale de ses écoles. Mais la France, l'Italie et l'Allemagne ont possédé et possèdent encore des établissemens de science et des

séminaires d'idées auxquels la pensée moderne doit sa grandeur et sa liberté.

La France a commencé l'émancipation moderne par la théologie et la philosophie ; elle a sur-le-champ opposé les deux termes, dualisme apparent d'une indestructible unité. Elle a deux institutions représentant deux esprits et deux époques, la Sorbonne et le Collège de France. Robert Sorbon était contemporain de saint Louis, qui en fit, selon l'expression de Pasquier, un des principaux outils de sa conscience, et fonda, sur sa prière, un collège de théologie. François Ier avait souvent déclaré publiquement, non par hasard, « ains de bon sens et propos délibéré, »» qu'il voulait bâtir dedans Paris les villes de Rome » et d'Athènes, pour y planter à bon escient la lan~ » gue latine et la grecque, et tout d'une main im- » mortaliser sa mémoire dedans la postérité (1). » La Sorbonne représenta le treizième siècle , et le Collège de France le seizième ; l'une fut l'école du moyen-âge, de la théologie et de la scolastique; l'autre des temps modernes, de la philosophie et des sciences» La Sorbonne disparut devant le génie du dix-huitième siècle et de la révolution. Le Collège de France, depuis son origine jusqu'à nos jours, a toujours servi la cause de l'émancipation moderne. C'est dans cet établissement illustre que se sont toujours produites les innovations de la scieùce française.

(1) Pasquier, Recherches de la France, Ht. IX, chap. XVIII.

La jurisprudence européenne se releva en Italie, berceau et patrie du droit romain. Irnérius, contemporain d'Abeilard, Azon, Accurse, Bartole, contemporain de Pétrarque et de Boccace, donnèrent à l'Europe la science des lois romaines. Plus tard les Grecs de Constantinople, Bessarion, Théodore Gaza, Lascaris, apportèrent aux écoles italiennes l'antiquité elle-même qu'ils avaient sauvée de leur patrie en flammes. L'Italie instruisit donc le monde moderne avec la jurisprudence, la philologie, la philosophie et les lettres antiques ; n'oublions pas la médecine.

Les universités allemandes sont venues les dernières à l'originalité; mais, par un dédommagement nécessaire, elles ont tout embrassé ; elles ont repris le mouvement général de la science européenne pour le poursuivre et l'augmenter. Ainsi la France avait inauguré dans les universités la théologie et la philosophie; l'Allemagne a dans les siennes, depuis trois quarts de siècle, donné une impulsion nouvelle à la philosophie et à la théologie. L'Italie avait étudié la première la jurisprudence; et la France, au seizième siècle, l'avait surpassée dans cette étude : l'Allemagne a depuis cinquante ans restauré la jurisprudence historique et philosophique.

Lesuniversitésallemandes sont aujourd'hiles premières de l'Europe, parce qu'elles ont brillé les dernières : elles ont été lentement originales comme le génie même de la nation ; au plus fort des crises de l'esprit et de la société moderne, elles nous ont con-

tinué les formes et les prospérités scientifiques du moyen-âge.

Nous choisissons ici sur ces établisssemens célèbres les traits qui nous ont le plus frappé. Assurément quand un jeune Romain revenait d'Athènes, où il était allé chercher l'éloquence et la philosophie, on s'enquérait de lui de ce qui se passait dans les écoles de la cité de Minerve : la patrie de Kant et de Hegel est digne de la même curiosité que celle de Socrate et de Platon.

Il n'est pas pour l'homme de moment plus heureux que celui où, sortant de l'adolescence , il ouvre son esprit et son ame aux premières impressions de la science et de la vie. Son cœur se gonfle , et son imagination s'exalte. Il voudrait tout comprendre et tout aimer; pourquoi ne marcherait -il pas à la conquête du monde? qui pourrait résister à l'ardeur qui fait bouillonner son sang et battre son cœur ? Les trésors de l'intelligence et de l'ame n'ont-ils pas été destinés à satisfaire les nobles avidités de la jeunesse qui s'épanouit et de la vie qui déborde?

Cette belle exubérance des forces de l'humanité a toujours été la même dans tous les temps et dans tous les lieux. Dans les écoles d'Athènes, d'Alexandrie , de Berlin et de Paris , la même impétuosité pousse les jeunes disciples, dont les flots inondent les portiques de la science. Epoque privilégiée de la vie ! délicieux momens ! Prolonge-les , jeune homme, ou plutôt sache en doubler les charmes par l'énergiede ta volonté; car les épreuves et les ennuis de la vie approchent ,

Déjà sont à ta porte et demandent sa proie.

La science est un dédommagement heureux mis par la Providence au début de la vie ; elle est aussi une arme présentée par la société à ceux qui sont destinés à s'agiter au milieu d'elle ; la science est comme le rameau d'or magique dont la puissance est infaillible; sachez vous en saisir, et vous dissiperez les ombres mensongères qui veujent intercepter la lumière et le bonheur dont a besoin le genre humain.

Berlin offre un riche développement d'études, de sciences et d'idées. Quand on visite cette belle université, la première de l'Allemagne, on ne peut se rappeler sans sourire le temps où le père du grand Frédéric parcourait sa capitale la canne à la main , traitant les bourgeois et les femmes avec aussi peu de cérémonie que ses tambours et ses caporaux. Aujourd'hui Berlin est le théâtre d'une science forte et régulière ; toutes les connaissances de l'esprit humain

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y sont cultivées avec une assiduité féconde : le génie y est original , et la science universelle.

La théologie , la jurisprudence , la médecine , la philosophie, les mathématiques, les sciences naturelles, les sciences financières et économiques, l'histoire , la géographie, l'esthétique, l'histoire de l'art, la philologie, sont florissantes dans l'université fondée en 1813 : la Prusse put éprouver à la même époque l'enthousiasme de la science et de la patrie. Tout est nouveau dans la moderne université; rien du moyen-âge et de ses disciplines, mais tout ce que la science du siècle, tout ce que le rationalisme et l'idéalisme allemands ont de plus vigoureux et de plus déterminé.

La plus grande différence qui marque à Berlin les doctrines et les enseignemens , c'est d'appartenir a l'école de Hegel, ou au parti de l'impartialité et de l'indifférence historique. Etes-vous hégélien? Adoptez-vous ce système immense et profond qui a des formules pour toutes les sciences et pour toutes les applications de l'esprit humain? Ou bien étudiezvous les faits de l'ordre moral et physique sans un parti délibéré d'avance, et donnez-vous le pas à l'observation sur le dogmatisme?

En théologie , en jurisprudence , en histoire , eu littérature, même question, même litige. Voici un grave jurisconsulte qui rappelle les maîtres du seizième siècle; il en a la science et l'autorité. Sa parole est grave et harmonieuse ; sa figure , où reluit une douce lumière, ressemblerait presque à la tôte

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