TOME II
naître pour ma souveraine , toi qui , en paraissant , as su conquérir l'empire et le trône.
Je veux te parler , répond Hélène , viens à mes côtés : la place vide appelle le seigueur et assure la mienne. Faust tient à Hélène le langage de l'amour moderne ; il lui apprend que la poésie sort du cœur et de l'amour. Dans l'extase de leur passion , Hélène s'écrie :
Ich scheine mir verlebt und doch so neu, !n dich verwebt, dera Unbekannten treu (1).
Je me trouve à moi-même un long passé ; et en même temps je me sens si jeune; je suis enlacée dans toi, et fidèle à l'inconnu.
Tout à coup Phorkias vient annoncer l'arrivée de l'armée de Ménélas; les trompettes guerrières sonnent de toutes parts. Faust est au milieu de ses généraux; il leur partage la Grèce; les Francs auront Élis, les Saxons Messène ; l'Allemand défendra Corinthe. Pour lui, il se retire avec Hélène en Arcadie; adieu les trônes et les combats ! Un château fort ne doit pas renfermer Hélène : l'amour a besoin des beautés et de la liberté de la nature.
Dans les montagnes de l'Arcadie, après longues années, Phorkias annonce au chœur la naissanced'un
(l) Faust, seconde partie, page 220.
enfant d'Hélène et de Faust. C'est Euphorion qui bondit sans cesse, qui, pareil à Àntée, prend de la force en touchant la terre, qui saute de rocher en rocher , et semble aspirer toujours à la voûte des cieux. Le chœur répond à cette peinture d'Euphorion par un tableau de l'enfance de Mercure , opposant la grandeur des anciens jours aux pauvretés d'aujourd'hui.
Euphorion paraît avec Hélène et Faust. Laissezmoi bondir, dit-il à ses parens : j'ai le désir de poursuivre les vents et les airs; je ne veux pas rester plus long-temps enchaîné sur la terre. Euphorion n'écoute les remontrances ni de Faust ni d'Hélène; il entre dans le chœur des jeunes filles , et les entraîne à la danse. Il leur dit : Je suis le chasseur, et vous êtes la proie :
Willst du uns fangen Sey nicht behende, Denn wir verlangen Doch nur am Ende Dich zu umarmen Du schônes Bild (1).
Veux tu nous prendre, ne sois pas si pétulant, car nous désirons, mais seulement h la fin, t'embrasser, toi, bel enfant.
EUPHORIOU.
Nur durch die Haine Zu Stock und Steine !
(I) Faust, seconde partie, page 237.
170 AU-DELA D€ RBIPI,
Das leicht Errungene Das widert mir, Nur das Erzwungene Ergôtgt mich schier (l).
Ah! seulement la haine! le combat et la lutte! Ce qui s'obtient facilement me répugne; ce qui s'arrache me délecte.
Il saisit une jeune fille et s'écrie : J'en ravis une ici pour des plaisirs que je saurai conquérir. Ma volupté, mon bonheur est de presser un sein qui résiste, de baiser une bouche qui se refuse, montrant ainsi ma force et ma volonté. Laisse-moi, répond la jeune fille, crois-tu donc m'emprisonner dans tes bras? Elle s'enflamme et s'évanouit dans les airs. Euphorion entre alors dans un accès d'enthousiasme et de fureur; il chante en bondissant de rocher en rocher :
Immer hôher mues ich steigen, Imraer weiter muss ich schaun.
Weiss ich nun wo ich bin !
Mitten der Insel drinn, Mitten in Pelops Land, Erde wie seevervandt (2).
Je dois toujours monter plus haut; je dois toujours regarder plus loin. Je sais maintenant, je sais où je
(1) Faust, seconde partie, page 237.
(2) Faust, seconde partie, page 239.
suis ; je suis au milieu de l'île , au milieu de la terre de Pélops , parent de la terre et de la mer.
Euphorion entend le bruit des armes; la guerre l'appelle; il veut partager les périls des combattans; du haut d'un rocher il s'élance dans les airs : il tombe. Icare! Icare , s'écrie le chœur. Malheur! malheur! Cependant une auréole parait aux cieux, et il ne reste du poète sur la terre que son manteau et sa lyre* Le chœur déplore sa mort avec une sublime tristesse.
Hélène , s'adressant à Faust , reconnaît que le bonheur et la beauté ne peuvent être long-temps unis. Tous deux malheureux , je te dis un douloureux adieu , Faust ; je me jette dans tes bras pour la dernière fois. Proserpine a pris le fils ; elle prend aussi la mère. Hélène embrasse Faust; elle disparaît, et ne laisse à son amant que ses vêtemens et son voile. Ces vêtemens d'Hélène deviennent de vaporeux nuages qui enveloppent Faust et l'enlèvent à travers les airs. Ainsi les formes et le culte de la beauté exaltent l'homme jusqu'au ciel. Panthalis annonce aux jeunes filles qu'il est temps de disparaître ; les jeunes filles se confondent avec les élém eus ; elles chantent encore , eHes célèbrent l'abandon de leur personnalité; elles se réjouissent de ne plus se sentir que comme forces et puissances de la nature; elles entonnent Fhymae du pan-' théisme.
Phorkias, restée seule, descend du cothurne, jette
son masque et son voile , et paraît sous les traits de Méphistophelès. Tout ce que nous avons vu est une illusion et une plaisanterie faite à Faust par Méphistophelès.
Le quatrième acte s'ouvre par une conversation entre Faust et Méphistophelès , conversation interrompue par le bruit des trompettes» Encore une guerre, Faust et Méphistophelès considèrent du haut d'une montagne l'ordonnance de Tannée dans la vallée; ils partent pour se rendre au camp de l'empereur. Au milieu de ses généraux et de ses trabans, l'empereur délibère sur les moyens d'échapper à l'ennemi qui l'a cerné de toutes parts. Méphistophelès , sur sa prière , travaille à sa délivrance ; Faust décrit l'inondation qui tout à coup vient surprendre et submerger l'armée ennemie dans la pleine. Méphistophelès répond :
Iche she nichts von dieseu wasserliigen, *Nur Ittenschen-Augen lassen sich betrûgen, TJnd mi ch ergôtzt der wunderliche Fall (l).
Je ne vois rien de cette inondation imaginaire ; il n'y a là qu'une illusion qui trompe les yeux des hommes, et cette magie me réjouit fort.
Après la ruine de l'ennemi, l'empereur, dont la tente est assise dans une riche contrée, distribue des récompenses; il comble de faveurs le général en chef, le chambellan , le chancelier et tous les princes
(1) Faust, seconde partie, page 282.
séculiers, et les congédie. L'archevêque reste seul avec l'empereur ; il déplore les malheurs de la guerre; il gémit de voir Sa Majesté Impériale en alliance avec Satan. Le digne homme ne tarit point sur les outrages faits à la religion et à l'Église par la licence des armes : l'empereur, par une riche dotation, convertit ses gémissemens en bénédictions.
Philémon et Baucis reçoivent dans leur cabane un voyageur, et s'empressent autour de lui avec les habitudes de l'antique hospitalité. Cette scène est une image des vieilles mœurs qui doivent s'effacer devant les penseurs nouveaux du genre humain..
Faust, parvenuàune extrême vieillesse, estplongé dans ses méditations : il est arrivé à la satiété des choses humaines. Le son d'une cloche l'importune et l'irrite. Méphistophelès brûle sans façon la chapelle qui fatiguait Faust par sa sonnerie. Philémon, Baucis et l'étranger périssent dans l'incendie, ruine symbolique des religions vieillies.
Cependant à minuit quatre vieilles femmes apparaissent , la Pénurie, la Dette, le Souci , la nécessité. Le souci seul entre chez Faust qui ne peut l'éloigner. Le Souci tourmente Faust et lui fait ainsi ses adieux : Les hommes sont aveugles toute leur vie; Faust le devient seulement à la fin.
Faust est aveugle ; il expire dans la plénitude des jourset desdestinées, avecunpressentimentdélicieux de la vie nouvelle qui l'attend. Les Lémures le couchent dans un superbe tombeau.
Méphistophelès court aux enfers réclamer l'exé-
cation du pacte «igné avec Faust. Mais tout à coup, au milieu d'une gloire qui illumine l'atmosphère, un chœur d'anges fait irruption dans les enfers; contre eux les diables et Satan sont impuissans : les anges arrachent aux diables Famé de Faust et l'enlèvent au ciel,
Dans un désert peuplé de dévots anachorètes, le Pater ex taticus commence une effusion mystique ; le Pater prof undu s et le Pater seraphicus lui répondent par d'autres strophes béates. Ils sont interrompus par les anges qui apportent l'essence immortelle de Faust. Le doctor Marianus invoque la sainte Vierge; la grande Pécheresse, magna peccatrix , prie pour Faust; la Samaritaine, Mulier Samaritana, et la Mafia Egyptiaca sont également en oraison. Une pénitente prie avec plus d'ardeur encore ; c'est Marguerite; elle a reconnu son bien-aimé; ses accens touchent la Vierge ; et la mère divine , Mater gloriosa , dit à Marguerite :
Komro, hebe dich au hôhern Sphâren, Wenn er dich ahnet, folgt er nach (l).
Viens; élève-toi à de plus hautes régions; quand il sentira ta présence, il te suivra.
Voilà le mystère de l'amour attirant l'intelligence pour se confondre avec elle.
(I) Faust, seconde partie, page 343.
Çoethe, par la seconde partie du Faust, a complété la divine Comédie de l'idéalisme et de l'intelligence. Faust représente la science aux prises avec la pratique de la vie* Il marche sur la terre armé de la pensée ; il y a des passions, il s'y livre ; mais en les satisfaisant, il les domine par l'intelligence ; et au milieu de tous les plaisirs il joint encore le plaisir de comprendre ce qu'il sent. Il a rencontré Marguerite $ il l'a aimée, puis oubliée. Pouvait-il emprisonner sa pensée dans lé cœur de cette jeune fille ? Après l'abandon qu'il en fait, il n'y songe plus ; a-t-il le temps de s'occuper de ces choses? Faust est sans remords : a-t-on des remords quand on a tant d'intelligence? Le remords comme le regret doit tomber devant la souveraineté de la pensée. Quand il s'éteindra chargé de jours, Faust n'aura que ces soucis et cette inquiétude inhérens à la condition terrestre de l'humanité; mais le remords ne «aurait approcher de cette es* sence divine. La science donne la fermeté dti cœur, et soustrait celui qu'elle anime aux vulgaires tourmens de la foule.
Faust poursuit la beauté; qu'aimerait l'intelligence, si ce n'est le beau ? Hélène, type terrestre de l'éternel idéal , allume dans le cœur de Faust une inextinguible flamme; il brûle; mais il sait pourquoi ; il comprend le feu qui le dévore; et il s'abandonne a sa passion, parce qu'il sent què sa passion l'élève encore. Il possède Hélène , et il tire de ses flancs Euphorion ; Euphorion , l'indompté jeune homme , fou» gueux et sans frein comme un coursier sauvage , èt
dont on ne saurait enchaîner ni les ardeurs ni les chants ; c'est-à-dire que la poésie naît de l'union du génie et de la beauté. 11 est né le poète, mais il étouffe sur la terre ; il répudie les plaisirs faciles et les voluptés ordinaires ; donnez-lui les cieux, à peine si la pleine éthérée ne lui semblera pas une prison. Il veut s'élancer dans l'infini , mais il retombe sur la terre ; de sa chute son génie remonte aux cieux ; et le poète n'a laissé aux stupides mortels que son manteau et sa lyre. Tel a été aussi le don du prophète à son disciple Elysée.
Faust se mêle à tout le fracas de la vie ; un instant il fait la guerre , puis il s'en dégoûte , et préfère aux agitations stériles de la fougue martiale le repos et TArcadie; il voit aussi les cours, les cabinets des ministres et les secrets de la politique ; il perce tout à jour. Il vieillit dans l'exercice de la pensée. — Il n'a agi dans la vie qu'en refléchissant et après avoir agi , il réfléchit long temps avant de mourir.
Si Méphistophelès est à la fin du drame vaincu par les anges, c'est que le mal n'existe pas en soi, et doit disparaître au dénouement suprême des choses terrestres. Méphistophelès au fond n'est pas si diable qu'il le paraît; cet honnête personnage sera converti un jour; car toutes lès différences d'esprit et de moralité se résoudront dans l'unité souveraine.
Marguerite aime toujours Faust; c'est-à-dire que l*amournesauraitsemettreen guerre cIveeTintelligence. Le divorce du sentiment et delà pensée, qui a caractérisé des religions et desphilosophies incomplètes ,
doit disparaître ; les passions et les idées doivent vivre dans une harmonie solidaire.
Que dire enfin? La seconde partie de Faust est le drame du panthéisme moderne , de ce panthéisme idéal qui met la pensée à l'origine et au dénouement des choses. Par une convenance exquise des rapports de Fart avec la métaphysique , Goethe a composé une tragédie qui concorde avec la philosophie de Schelling et de Hegel ; sa pièce est comme le chœur lyrique de l'ontologie allemande , comme une prophétie des révolutions intellectuelles qui attendent l'humanité. Dans le drame de Goetbe le christianisme est enfermé entre un passé dont il est sorti, et un avenir qui doit le transformer et l'agrandir. Les formes changent, mais l'esprit est un et éternel; les actions des hommes se croisent et se contredisent; leurs passions se déploient , leurs vices débordent , leurs têtes travaillent ; leurs idées se heurtent , leurs systèmes se succèdent et se surpassent : tout ce mouvement est nécessaire: toutes ces vicissitudes sont bonnes parce qu'elles mènent au dénouement suprême. En soi le$ actes des hommes sont indifîerens; ils ne contractent de valeur que dans la somme totale des destinées du genre humain ; ce qui est individuel n'est rien ; il n'y a qu'un intérêt digne d'occuper la pensée, l'intérêt de l'histoire universelle et du monde. L'intelligence ne peut se satisfaire que par l'universalité ; nous périrons comme individus , et nous nous réjouirons de périr; le dernier acte et le dernier désir de notre individualité sera d'aspirer à s'anéantir dans
le sein de l'éternelle substance qui est aussi l'éternelle idée.
Voulez-vous encore mieux connaître Goethe? Voici quelques pensées de ce grand homme que l'Allemagne n'a pu lire qu'après sa mort.
« In den Werken des Menschen , wie in denen der Natur , sind eigeritlich die Absichten vorzûglich
der Aufrnersamkeit werth. »
Dans les ouvrages de l'homme comme dans ceux de la nature , l'intention et le dessein veulent surtout être remarqués,
u Das Beste was wir von der Geschichte haben ist der Enthusiasmus den sie erregt, »
Ce que l'histoire peut nous donner de mieux, c'est l'enthousiasme qu'elle élèye dans nos cœurs,
« Eigenthùmliekeit ruft Eigenthûmlichkeit her* vor. »
^'originalité appelle et provoque l'originalité.
« Litteratur ist das Fragment der fragmente; das Wenigste dessen, was geschah uud gesproohen worden, ward geschrieben, wqm Gçsçhriçbenen ist das wenigste ùbrig geblieben. »
La littérature est le fragment des fragmens; de tout ce qui s'est fait et de tout ce qui s'est dit, on a écrit peu de choses; et de ce peu qui s'est écrit, il est encore resté très peu de choses.
« Shakspeare ist fur auf keiraende T al en te gefâhrlich zu lesen; er nôthigt sie ihn zu reproduciren, undsie bilden sich ein, sich selbst zu prodaciren. »
Shakspeare est dangereux à lire pour les talens
naissans; il les force à le reproduire, et dans leur
imitation, ils s'imaginent se produire eux-mêmes. ♦
« Wer fremde Sprachen nicht kennt, weiss nichts von seiner eigenen. »
Celui qui ne connaît pas de langues étrangères ne sait rien de la sienne.
« Was man nicht versteht, besitzt man nicht. » On rie possède pas ce qu'on ne comprend point.
« Keine Nation gewinnt ein Urtheil, als wenn sie ûber sich selbst urtheilen kann. Zu diesem grossen Wortheil gelangt sie aber sehl spath. »
Une nation ne gagne le juge nient que lorsqu'elle
peut se juger elle-même; et elle arrivé tard à ce
grand avantage.
Ton h* 17
« Ailes Lyrische muss im ganzen sehr vernûnflig, im Einzelnen ein Bischen unvernûnftig sein. »
Le lyrique doit dans l'ensemble être rationnel ; mais dans les détails, il doit y avoir quelque chose d'un peu irrationnel.
« Der Roman isteinesubjective Êpopoein welcher der Verfasser sich die Erlaubniss ausbittet die Welt nach seiner Weise zu behandeln. Es fragt sich also nur, ob er eine Weise habe, das andere wird sich schon finden. »
Le roman estune épopée personnelle, dans laquelle l'auteur demande la permission de représenter le monde à sa manière. Il s'agit seulement de savoir s'il a une manière.
« Der Irrthum ist viel leichter zu erkennen, als die Warheit zu finden; jener liegt auf der Oberflâche, damit lâsst sich wohl fertig werden; dièse ruht in der Tiefe, danach zu forschen ist nicht jedermans Sache. »
Il est beaucoup plus facile de reconnaître l'erreur que de trouver la vérité : l'erreur est à la superficie, et l'on peut bientôt en finir avec elle; la vérité est cachée dans les profondeurs, et la chercher n'appartient pas à tout le monde.
« Das Sohône ist eine Manifestation geheimer Naturgesetze, die uns ohne dessen Erscheinung ewig wàren verborgen geblieben. »
Le beau est une manifestation des lois secrètes de la nature, et sans son apparition, ces lois nous fussent demeurées éternellement cachées.
« Die Zeit ist selbst ein élément. »
Le temps est lui-même un élément.
« Der Mensch begreift niemals wie anthropomorphisch er ist. »
L'homme ne peut jamais concevoir combien il est anthropomorphique.
« Ein Unterschied, der dem Verstand nichts gibt, ist kein Unterschied. »
Une différence qui ne donne rien à l'intelligence n'est pas une différence.
« Allés Spinozistiche in der poetischen Production wird in der Reflexion Machiavellismus. »
Tout ce qui est spinosisme en littérature est machiavélisme dans la réflexion.
« Es giebt eine entusiastiche Réflexion, die von dera grôssten Werth ist, weiro jjiau sich von ihr nurr niccht hinreissen làsst. »
Il y a une réflexion enthousiaste qui a une grande valeur, pourvu quoi* ne fie laisse p?# trop emporter par elle.
h Die Sentimentalitàt der En glander ist humoristich und zart, der Franzosen populâr und weinerlich , der Deutschen naiv und realistich. »
La sentimentalité des Anglais est humoristique et dure; celle des Français populaire et larmoyante; celle des Allemands naïve et réelle. 1
« Der Mysticismus ist die Scholastik des Herzens, die Dialectik des Gefûhls. »
Le mysticisme est la scolastique du cœur, la dialectique du sentiment.
« Das wahre ist gottânhlich , es erscihemt nicht unmittelbar, wir mûssen es aus seinen Manifestation errathen. »
Le vrai est semblable à Dieu : il ne nous apparaît pas immédiatement, et nous ne pouvons le deviner que par ses manifestations.
« Eine eklektische Philosophie kann es nicht geben, wohl aber eklektische Philosophen, »
Il ne peut y avoir de philosophie éclectique, mais seulement des philosophes éclectiques.
m Aile Gesetze sind von Alten und Mânnern gemacht. Junge und Weiber wollen die Ausnahme, Aile die Regel. )»
Toutes les lois sont faites par des vieillards et des hommes mûrs * Les jeunes gens et les femmes veulent l'exception, les vieux la règle.
<c Es ist nicht genug zu wissen , man muss auch anwenden ; es ist nich genug zu wollen, man muss auchthun.» s
Il ne suffit pas de savoir , il faut aussi appliquer ; il ne suffit pas de vouloir , on doit aussi agir.
« Neuere Poeten thun viel Wasser in die Tinte. >» Les nouveaux poètes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.
« Die originalisten Autoren der neuesten Ziet sind est nicht dessvegen, weil sie etwas neueshervorbringen, sondera allein, weil sie fàhig sind, dergleichen Dinge zu sagen , als wenn sie vorher niemals wàren gesagtgewesen. »
Les auteurs les plus originaux des temps modernes ne le sont point parce qu'ils émettent quelque chose de nouveau, mais parce qu'ils ont le don de dire les mêmes choses , comme si personne ne les eût dites avant eux.
Il semblerait qu'en écrivant cette dernière pensée, Goethe songeait à lui-même : en effet , le caractère de son génie n'apas été la nouveauté, mais la profondeur et l'étendue. Paraissant à la (in du dix-huitième siècle , publiant Gœtz de Berlichingen en 1778, et Werther en 1774, il arrivait dans un monde rassasié d'idées et de sentimens. Toutes les pensées avaient été conçues, toutes les passions répandues ardemment. Quoi faire? déserter la lice? renoncer au génie ? Oh! non pas, mais doubler la mesure. Goethe sera cet homme qui entrera plus avant dans tous les replis de l'idéalité et de la sensibilité humaine ; il sera double; il aura l'inspiration et la réflexion ; il reproduira sous son propre masque les grands hommes venus avant lui; pour l'Allemagne et son siècle, il sera Shakspeare , avec moins d'abondance et de naïveté , mais avec une discrétion et un calcul que le succès couronnera ; il sera Rousseau avec moins de fougue et d'âcreté , mais avec une chaleur brillante qui échauffera ses contemporains suffisamment; il sera Voltaire , avec moins d'audace et de cynisme , mais avec plus de profondeur et de convenance. Ne vous étonnez pas de cette initation élevée à une haute puissance ; elle est une loi de l'humanité. Les grands hommes se succèdent les uns aux autres , liés entre
eux par une analogie qui est leur titre de noblesse. Seulement ils. sont obligés de grandir encore en se ressemblant, et de mêler à une fraternité glorieuse les traits d'une originalité personnelle.
Il était fatal que Goethe , Tenant à la On du dixhuitième siècle, fût l'artiste de la réflexion : il y a deux hommes chez lui , celui qui chante et celui qui écoute. Une femme , dont la vive imagination était çncore enflammée par un culte fanatique pour le génie de Goethe (1), a proposé aux sculpteurs qui doivent un jour élever le tombeau du poète une heureuse idée. Goethe est assis sur une chaise culure; une robe antique laisse voir la majesté de sa poitrine et de ses épaules; il est calme, serein, presque radieux ; d'une main il tient sa lyre sur ses genoux ; un génie , en fait vibrer les cordes et en tire des accords que Goethe écoute tranquillement; c'est-à-dire qu'en chantant le poète se juge lui-même. De l'autre main qui s'abaisse , Goethe- tient la couronne qui lui a été décernée sans montrer pour elle ni trop de dédain ni tiîop de reconnaissance.
Goethe avait un sens d'une droiture excellente ; il répétait souvent cette pensée qu'il a laissée écrite en français dans ses manuscrits : Le sens commun est le génie de V humanité. Jean-Paul, qui se porta son rival , eut la mortification de voir les bizarreries de son génie primées par la supériorité désespérante d'une raison qui ne connut jamais le divorce de la profondeur et de la popularité.
(!) Madame cTArnim, veuve du célèbre poète.
Goethe exerça sur son siècle et son pays une influence révolutionnaire; en vain il fut accusé de manières et d'habitudes aristocratiques; à la cour de Weimar, il était, quoique chambellan, tribun de l'intelligence et de l'idéalisme. Si au seizième siècle Luther a répandu en Allemagne le goût du christianisme, au dix-neuvième Goethe a propagé l'empire de la philosophie. La haine que lui portent les piétistes et les dévots n'est pas injuste , car il leur a été fatal : il a fait descendre le christianisme au rang des choses humaines ; il n'a pas invectivécontrelui comme Voltaire; mieux, il l'a mis à sa place ; il l'a jugé, il a été équitable entre les religions, on l'a appelé païen , à tort ; il est neutre entre Jupiter, Brahma et Jésus- Christ; et jamais les agens de l'humanité, qu'ils soient révélateurs, philosophes, politiques ou poètes, n'ont comparu devant un juge moins suspect d'entraînement et de partialité.
Si Hegel a consommé la philosophie de son pays , Goethe en a consommé la littérature. En vérité , on croirait avec ces deux hommes avoir abouti à toutes les possibilités de la pensée , si l'éternelle inquiétude de la raison humaine ne nous garantissait de futures conquêtes. C'est là le souci, die Sorge, qui visite Faust; inquiétude dans laquelle l'homme doit se complaire, comme Dieu dans son repos.
Il y a environ douze ans , la philosophie idéaliste avait produit ses grands résultats, tant dans la métaphysique que dans la littérature même. Hegel et Goethe, plusieurs années avant de mourir, avaient
terminé leur œuvre. D'un autre côté, le patriotisme germanique sentait ses ardeurs se refroidir au souffle d'une liberté plus humaine et plus cosmopolite. L'usage des constitutions représentatives, si modeste qu'il fût , tournait les esprits vers des pensées plus pratiques, et, par une conséquence naturelle, vers la France. Déjeunes écrivains, pleins de verve et d'audace, réagirent contre la dictature de Goethe, l'idéalisme de Hegel, et les excès du patriotisme germanique. Ils empruntèrent à la France une allure plus vive , une exposition plus claire , et pour le fond même , des idées plus positives et plus applicables. MJI. Bœrne, Heyne, Menzel, Pfizer, sont au premier rang de cette littérature nouvelle.
Peut-être les jeunes novateurs , qui s'autorisaient de la France pour apostropher et remuer l'Allemagne , pour lui souffler le goût de la liberté politique, ont-ils traité trop cruellement les susceptibilités et les lenteurs de l'esprit allemand ; c'a été de leur part un dévouement véritable, car ils ont encouru le risque d'être méconnus par l'irritation du génie national.
L'école libérale et française dont nous parlons rend à l'Allemagne et à la France un service éminent, qui non seulement est un titre littéraire, mais un mérite social : elle rapproche les deux nations, et ses écrivains sont d'autant plus dignes de la gloire qu'ils la courtisent moins dans leur propre patrie.
Car l'Allemagne, qu'ils réprimandent si verte-
ment , résiste à la main qui la châtie ; leurs écrits la blessent tout en l'instruisant , et elle semble attendre quelque chose qui parle mieux à son imagination et à son cœur.
Dans cette disposition , elle s'est mise à aimer un poète qui, dans les rangs des défenseurs de la liberté nouvelle , a su rajeunir les accens du vieil esprit allemand, et les concilier avec les désirs et les instincts de notre temps Uhland a trouvé Fart d'émouvoir l'ame germanique. Ses accens patriotiques, la manière dont il célèbre le vieux droit de sa patrie, en le mêlant au droit nouveau , la naïveté de ses chansons de soldat et de chasseur, ont assuré sa populaire immortalité qui a déjà pour échos les forêts, les maisons ët les chaumières.
Voici une petite chanson qu'on entend souvent en Allemagne :