LE BON CAMARADE
J'avais un camarade; on n'en pouvait avoir un meilleur : le tambour battait, il arrivait à mon côté ; même allure , même pas.
Une balle a volé; est-ce pour moi? est-ce pour toi ? Elle l'a renversé : il est étendu à mes pieds comme une partie de moi-même.
Il veut encore me tendre la main ; dans le même temps je charge mon arme ; je ne puis te donner la main : repose dans la vie éternelle , mon bon camarade.
Durant cette espèce d'interrègne littéraire, une femme , qui ne se proposa pas la conquête de la renommée, mais seulement le développement libre d'une pensée supérieure , jetait dans des lettres particulières des traits de génie et des semences d'avenir. Nous parlons de madame Rachelde Varnhagen, dont le mari, un des hommes les plus distingués de Berlin, vient' de publier la correspondance. Rachel de Varnhagen, qui naquit à Berlin le jour de la Pentecôte 1771, sortit de la vie le 7 mars 1838. Elle
avait vécu dans le commerce de ce que l'Allemagne possédait de plus illustre. Elle écrivit beaucoup à ses amis: elle écrivait avec liberté, avec génie; elle épancha son ame et son intelligence abondamment; sans contrainte , sans affecter l'éclat littéraire , sans aspirer aux formes brillantes d'un livre et d'un monument , elle a su prendre place parmi les femmes dont l'inspiration ravit infailliblement l'attention et le cœur des hommes. Nous signalerons dans ses lettres quelques passages. Il faut s'apprêter à lire ici quelque chose de libre, d'ouvert, de familier et d'extraordinaire.
« Unschuld ist schôn.: Tugend ist ein Pflaster , eine Narbe, eine Opération. »
L'innocence est belle : îa vertu est un appareil , une cicatrice, une opération.
« Wir mûssen hoffen aufdie gôttliche Gûte ; und die solite grade nach einem Pistolenschuss ihr ende erreicht haben ? »
Nous devons espérer en la bonté de Dieu, et nous pourrions en être privés par un coup de pistolet?
« Von der Staël sazte Rahel : Die nichts hat , aïs einen mich inkommodirenden Sturmwind; es ist nichts stilles in ihr. »
Rachel disait de madame de Staël : c'est un tourbillon qui m'incommode; chez elle rien de tranquille.
u Die Menschen verstehen einander nicht. Sie lieben sich zu ungleichen Stunden; môchte ich noch hinzusetzen. >»
Les hommes ne se comprennent pas les uns les autres; je pourrais encore ajouter qu'ils ne s'aiment pas aux mêmes heures.
«Warum sollt' ich nicht natûrlich sein? Ich wûsste nichts besseres und mannigfaltigers zu affektiren! »
Pourquoi ne serais-je pas naturelle? Je ne saurais rien affecter de mieux et de plus varié !
te Wir machen keine neuen^ Erfahrungen. Aber es sind inmer neue Menschen, die alte Erfahrungen machen. »
Nous ne faisons pas de nouvelles expériences; mais ce sont toujours de nouveaux hommes qui font les vieilles expériences.
u Es ist nicht allein schwer, die Warhrheit hier in der Welt zu finden; sondern man muss sie auch noch verlâugnen ! »