‹ Au-dela du RhinChapitre 58 sur 65 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Il n'est pas seulement difficile de prouver la vérité dans ce monde; mais on doit encore la cacher et la démentir.

u Stellt sich die Menge gleich feinlich gegen

neue Beweise , und der Beweiser mus ein Krieger werden , und sehr verschiedene Talente in sich vereinigen, Z. B. die tiefste Ruhe des Denkens, und dann wieder die immer rege Laune des Angreifens, di Geduld und Wachsamkeit des Vertheidigens, die Standhaftigkeit gegen Uberdruss, Langeweile, und Ekel vor List, Stupiditât, Dùnkel, und Fliegen- Beharrlichkeit. Wieder Mirabeau's Gabe. »

La foule est hostile aux démonstrations des idées nouvelles; le démonstrateur doit être un soldat, il doit posséder les talens les plus divers, le plus profond repos dans la pensée, la conception toujours alerte, toujours éveillée , la patience et la vigilance de la défensive, une inébranlable fermeté contre le chagrin , l'ennui et le dégoût qu'inspirent la ruse , la stupidité, la suffisance , et une persévérance mobile sachant se porter sur tous les points. Il faut les dons de Mirabeau.

« Fast môtchte ich sagen , der Deutsche versteht seine Gedanken , der Franzose seine Worte besser. Dévouement y sacrifice, les sentimens de fa nature, das sind Sturmglocken fur ein franzôsisches Ohr , darauf kommt sein Herz zu Hûlfe. Aile Franzosen

verstehen aile ihre worte , wie oft hatte ich dies in der Revolutionsgeschichte zu bemerken, und zu bewundern! Wie konnte nian wohl eine deutsche Volksmasse anreden , um sich verstàndlich zu machen , wie ihr einen Begriff, von nur stâdtischen verhaltnissen zune Beispiel, geben, wie ihr eine zu zerstôrende Intrigue klar machen? »

Je dirais volontiers que l'Allemand comprend mieux ses pensées et que le Français comprend mieux ses mots : Dévouement, sacrifiée, les sentitnem de la nature; tous ces mots sont autant de coups de cloche pour une oreille française; alors le cœur vient au secours. Tous les Français comprennent tous leurs mots, comme j'ai eu souvent occasion de le remarquer et de l'admirer dans l'histoire de la révolution. Commentpourrait on haranguer unemasse allemande de manière à s'en faire entendre? Comment lui donner par exemple une idée des rapports civils? Comment lui rendre claire une intrigue à déjouer?

« Wir sind eigentlich, wie wir sein môchten . und nicht so , wie wir sind. »

Nous sommes proprement ce que nous pouvons être, et non pas ce que nous sommes au fond.

« Àls Frau von Arnim bei uns war, und ûber vieles viel und schôn sprach, sagte sie auch, Beim Einsch- Uifen kônne man dera Geist eine art von Weg vor-

schreiben, und gleischsamRegionenanweisen; batte sie lange versucht , und auch in Plato bestâtigt ge- . funden; da erinnerte ich Varnhagen, was ich immer sagte : Ira vahren festen Sehlaf ginge die Seele zu Hause ; sich stàrken ; sonst hielte sie's nicht aus; das sei ihr versprochen. Sie badete sich im Gottes See. »

Quand madame d'Arnim vint nous voir, elle nous dit, dans une foule de choses remarquables, sur beaucoup de sujets, qu'on pourrait imprimer à l'esprit dans le sommeil une espèce de méthode , et lui indiquer certaines régions; qu'elle l'avait long-temps essayé, et qu'elle avait trouvé cela confirmé par Platon. Alors je me mis à rappeler ce que j'ai toujours dit : que dans le véritable sommeil l'ame retourne à la maison pour s'y fortifier, autrement elle n'y tiendrait pas ; ce repos lui a été promis; elle se baigne dans l'océan divin.

« Paris und Rom sind die grôssten Stàdte wegen ihrer Fremden, und des allgemeinen Intéressé wegen, welches sie ihnen zufûhrt. Sie sind nicht vollkommen; fast in nichts : aber bis jetz noch Vorbild. Eine fur Kunst, gewesene Macht, und Politik; die andere fur neueuropaïsches Leben. >»

Paris et Rome sont les deux plus grandes villes du monde à cause de leurs étrangers et de l'intérêt général qui vous y conduit. Elles ne sont point parfaites , parfaites en rien ; mais jusqu'ici elles sont

encore le type de la cité : Tune pour l'art , la puissance passée et la politique; l'autre pour la nouvelle vie européenne.

Madame de Varnhagen écrivait à Gentz, le familier du prince de Metternich, en février 1831 :

« Erinnern Sie sich noch, wie sie mir in Prag erzâhlten, Siehâtten solchen gôttlichen Plan erfunden, solchen herrlichen Gedanken, und wie sie ihn dem

Fûrsten Metternich initgetheilt ; sie wolten

nie sagen, was est war. Es war der deutscbe Bund, dachte ich nachher. Damais var der gut. Enfinden Sie wieder etwas. Ich zweifle nicht. Verzweifeln sie nicht : und ailes ist noch gut. >»

Rappelez-vous ce que vous me contiez à Prague, que vous aviez trouvé un plan divin, une magnifique pensée, que vous l'aviez communiquée au prince

de Metternich ; vous ne voulûtes pas me dire

ce que c'était. C'était l'alliance allemande, pensai-je dans la suite : alors elle était bonne. Maintenant trouvez quelque chose de nouveau. Je ne doute pas, ne désespérez point, et tout encore sera bien..

Deux sujets reviennent souvent dans la correspondance de madame de Varnhagen, le talent de M,ncde Staël, et la conditiondes femmes. Mrae de Varnhagen jugeait sévèrement madame de Staël; elle a

été rigoureuse jusqu'à l'injustice, non par envie,

mais par une conviction sincère; elle ne lui trouvait pas assez de profondeur; elle lui reproche à la fois de l'indécision et de l'emphase. Nous citerons quelques traits de ses jugemens divers sur Fauteur de Corinne : les agressions éclatantes ne contribuent pas peu à propager une renommée.

u Frau von Staël radotirt in ihrem Bûche de Y Allemagne Wenn jemand, der Deutschand nicht

kennt, ihr, Buch liest, so muss ers fur ein finstres, k al tes Rauchlochhalten, wo traurige Fantasmagoren umhergehen, die Gott zur Ehrlichkeit verdammt hat; und wo dann und wann Einer sitzt und verzaubert meditirt; auch hat sie noch im Grossen solche Zaubernester als unsere Universitàten beschrieben : so traurig sie selbst ist : die Frau ohne Sinne und

ohne Musik Die Arme! Nichts hat sie gesehn,

und gehôrt, und vernommen. »

Madame de Staël radote dans son livre de F Allemagne. Quelqu'un qui ne connaît pas notre pays doit en lisant ce livre prendre l'Allemagne pour un trou à fumée, froid, ténébreux, où errent tristement des fantômes que Dieu a condamnés à l'honnêteté, et dont un de temps en temps s'assied et se met à méditer comme vaincu par un enchantement : elle a dépeint nos universités comme des nids de sorciers : cette femme est triste; elle n'a dans Famé ni sens

intime ni musique La pauvrette! elle n'a rien vu>

rien entendu et rien compris.

SUDATION LITTÉRAIRE* 203

Madame de Varnhagen dit en parlant des Lettres de madame de Staël sur Rousseau :

« Sie horchte nicht auf sieh selbst; und dies, weil sie, nach jedem Einfall und Gedanken, gleich hinhôrte, wie ihn das geehrte, geistvolle Paris, ihr Publikum, ihre Welt beurtheilen wûrde, oder vielrâehr missversteben kônnte. »

Elle ne s'écoutait pas elle-même, et cela parce que, à chaque idée, à chaque pensée, elle songeait sur-le-champ, comment le spirituel Paris qu'elle respectait si fort, comment son public, comment son monde pourraient la juger ou plutôt pourraient la comprendre mal,

A l'occasion du livre sur la Révolution, madame de Varnhagen écrivait encore :

« Frau von Staël ûber dre franzôsische Révolution! Dièses Europaïsche Buch, weil ganz Europa es liest,

ist nicht so gut, als seine Wirkung sein wird Es

istkeine Ruhe in der Frau, und sie wâre nie reif geworden, hâtte sie auch so lang gelebt, als ich es ihr wûnschte. Verstand hat sie genug, aber keine horchende Seele, nie ist es still in ihr; nie als ob sie allein nachdàchte, immer als obsie's schon Vielen sagte : ihr taten die frûhen Gesellschafts Sàle Scha-

den Sehr schlecht schribt die Staël; oft gar

nicht vvieeine Franzôsin; ichmeine nicht die Stellen

wo sic neue Wendungen gebraucht oder neue Worte; aber est kliugt nie, ihr Ohr lockt die Worte nicht, sie stellen sich ihr nicht willig, wie bei den guten Schriftstellern, wie jedes gern dem Meister

sich fùgt Es ist genug von ihr! und hier nur

noch so viel, weil dies letzte Buch mir im ersten Bande Illusion machen wollt. Aber sie kann kein Buch bezwiugen; es geht immer mit ihr durch, und was sie schreit, ist kein Gesang. Schade, eben vvegen der vielen Gaben! denen eine fehlt, die sie harmonischraachte.Eine stille unschuldige Seelensphâre.»

Madame de Staël sur la révolution française ! Ce livre européen, parce que toute l'Europe le lit, ne

vaut pas l'influence qu'il exercera Il n'y a pas

de repos dans cette femme, et elle ne fût jamais devenu mûre , lors même qu'elle eût vécu aussi longtemps que je le lui sauhaitais. Elle a assez d'intelligence; mais elle n'a pas une aine qui s'écoute (elle-même; rien n'est tranquille en elle; elle n'est jamais comme si elle réfléchissait seule, mais toujours comme si elle parlait à plusieurs: de bonne

heure les salons lui ont fait tort Madame de Staël

écrit fort mal ; souvent elle n'écrit pas comme une Française; je ne parle pas des passages où elle emploie de nouvelles tournures et de nouveaux mots : mais son style n'a pas de mélodie , son oreille n'appelle jamais les mots avec plaisir ; ils n'arrivent pas avec cette promptitude volontaire qui se fait voir chez les bons écrivains, et qui redouble chez les

grands maîtres Mais c'est assez parler d'elle ; je

n'en aurais même pas tant dit , sans son dernier ouvrage dont le premier volume voulait me faire illusion. Mais elle ne peut venir à bout d'un livre ; cela s'en va toujours , et ce qu'elle commence ne forme jamais un chant. C'est dommage; elle avait reçu de la nature beaucoup de dons, mais il lui manquait l'harmonie , il lui manquait le calme et l'innocence de l'ame.

Consultons maintenant madame de Varnhagen sur la condition des femmes; elle écrivait les lignes suivantes en 1820 :

« Naturliche Kinder werden die genannt, welche keine Staatskinder sind ; wie Natûrrecht, und Staetsrecht. Kinder sollten nur Mûtter haben; und deren Namen haben; und die Mûtter das Vermogen und die Machtder Familien; so bestelltes die natur ; man muss dièse nur sittlicher machen; ihr zuwider zu handeln gelingt bis zur Losung der Aufgabe doch nie; fûrchterlieh ist die Natur darin, dass einefrau gemissebraucht werden kann, und wider Lust und Willen einen Menschen erzeugen kann. Dièse grosse krânkung muss durch mensliche Anstalten und Einrichtungen wiedcr gut gemacht werden : und zeigt an, wie sehr das Kind der Frau gehôrt. Jésus hat nur eine Mutter. Allen Kindern sollte ein ideeller Vater constituit werden und aile Mûtter so unschuldigund in Ehren gehalten werden, wie Marie. »

On appelle enfans naturels ceux qui ne sont point des enfans civils; comme le droit naturel et le droit civil. Les enfans devraient seulement avoir des mères, porter leurs noms, et les mères devraient avoir le bien et la puissance de la famille ; ainsi le veut la nature; seulement il faut la rendre plus morale : eu ne saurait la contrarier dans ses lois éternellement, La nature est véritablement horrible quand on pense qu'une femme peut être violentée , et engendrer un homme contre son plaisir et sa volonté. Cette grande affliction de la femme doit être corrigée par des établissemens humainset de nouvelles institutions; elle témoigne hautement que l'enfant appartient à la femme. Jésusa seulement une mère :1a société devrait constituer à tous les enfans un père idéal; et toutes les mères devraient être tenues dans un état d'innocence et d'honneur comme Marie.

Ailleurs, madame de Varnhagen parle d'un législateur à venir qui doit changer les lois du mariage. Quand plus tard , en 1832, l'école saint-simonienne répandit ses théories, madame de Varnhagen s'écria qu'elle reconnaissait ses propres pensées.

En lisant la correspondance de madame de Varnhagen, nous nous sommes parfois rappelé la manière et les allures de Diderot; même liberté, même franchise, même abondance de saillies imprévues et do profondeurs soudaines. Dans l'histoire intellectuelle de l'Allemagne, madame de Varnhagen est plus qu'un livre; elle est une apparition extraordinaire entre les temps anciens et les temps nouveaux. Cette

femme était juive; elle s'en désolait durant sa vie; elle s'en réjouit à sa mort; à sa dernière heure elle appelait Jésus son frère; elle se sentait plus chrétienne, parce qu'elle s'appelait Rachel; elle avait.... Mais pour mieux comprendre cette femme, il faut la rapprocher de ses deux sœurs de génie, madame de Staël et madame Sand.

Notre siècle possède trois femmes qui, semblables aux femmes inspirées des anciens jours, ont prophétisé un âge nouveau. Venue la première, madane de Staël a réfléchi le monde, l'Italie comme l'Angleterre, l'Allemagne comme la France; elle a aimé le peuple et la noblesse ; le christianisme et la philosophie; elle a tout compris dans une certaine mesure; mais il y a des élévations dans la métaphysique et dans l'art qu'il ne lui 'fut pas donné d'atteindre, et c'est seulement à un degré inférieur qu'elle jouit d'une incontestable supériorité. Elle crie , elle s'agite, elle se pâme sur les idées, comme dans les crises les plus mordantes de l'amour, suscitant dans les esprits et les ames des troubles qui sans avoir la profondeur des révolutions, les annoncent et les préparent.

Cependant en Allemagne une juive chrétienne, au fond de sa retraite, vivait pour la pensée, pour ses amis , pour l'amour divin , pour le culte du génie et de Dieu. Rachel de Varnhagen, dans une abondante correspondance, verse son ame, épanche son esprit ; elle est audacieuse à huis clos; elle méprise la superficie vulgaire des choses; elle innove en silence; elle se laisse déchirer avec une douleur calme par le

désir et la faim de la vérité. Qu'est-elle au fond du cœur? tantôt elle adore Goethe, son Dieu littéraire ; tantôt elle se prosterne devant Saint-Martin, qu'elle appelle son grand révélateur : elle est partagée entre le mysticisme chrétien et l'idéalisme infini ; elle n'a pas résolu les problèmes , mais au moins elle les a posés; elle maudit intérieurement la loi sans cœur et sans intelligence; elle a dans son ame le feu révolutionnaire des novateurs ; et elle meurt, sansavoir permis aux tempêtes du monde de déchirer le voile qui la cachait à la foule.

Patience, voici venir la vraie prêtresse, la véritable proie de Dieu. Le sol a tremblé sous le pied impétueux de Lélia; elle paraît, et d'un bond elle s'est mise à la tête, non pas des femmes, mais des hommes ; bacchante inspirée, elle mène dans notre siècle le chœur des intelligences qui la suivent ardemment. Poursuis, Lélia, poursuis ta marche triomphalement douloureuse ; tu t'es dévouée, ne fléchis pas; obéis à ton Dieu ; il t'a envoyée après la protestante et la juive pour être, à la clarté du jour, le poète des idées et de l'infini ; les voiles ne te conviennent pas, les timidités te vont mal ; n'abdique pas fa sublime effronterie de ton génie ; renouvelle les lois de l'amour et de Fhyménée; chante, ne pleure pas, et loin de te laisser consumer par le feu divin que recèlent tes flancs, verse-le sur le monde.

Les femmes ont raison de réclamer pour elles un nouveau droit dans la cité. Elles ne sont pas déraisonnablesde demander plus de liberté. L'instinct est

juste; mais le temps de cette révolution n'est pas encore venu.

L'émancipation des femmes doit être précédée par leur éducation nouvelle.

Que fait aujourd'hui un homme quand il converse avec une femme, si ce n'est de descendre de sa propre pensée pour se trouver de niveau avec l'intelligence féminine? Nous cherchons des frivolités gracieuses pour les offrir aux femmes; nous leur tenons les discours les plus futiles; nous insultons la dignitéde leurespritet deleurame par une dissimulation insolente de notre force et de notre profondeur ; nous les traitons comme desenfans. Qu'arrive-t-il? la plupart sont incapables de comprendre ce qui occupe l'homme; elles lui sont un instrument de plaisir, et non pasunevéritablecompagnede sa vie et desa destinée : elles demeurent reléguées dans les riens aimables et les amusemens de la parure. Veuillez les emporter avec vous dans les grandes émotions et les hautes pensées, ces débiles créatures s'évanouiront dans vos bras , et vous serez obligé de les rejeter mortes sur la terre. Puisque les femmes veulent s'élever à la condition et au droit des hommes , elles doivent s'élever aussi à la virilité des sentimenset des pensées. Pour elles la loi , qui tire le droit de l'intelligence, ne fléchira pas, et la beauté ne peut agrandir son autorité que par son mariage avec le génie de l'humanité.

Mais cette destinée des femmes ne saurait être séparée du système même du monde moral , et nous nous

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