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TOME II

sont policés; il n'y en a pas d'autre. Plus le goût des lettres gagnera, plus il y aura de distinction et de fortune à attendre pour ceux qui les cultivent supérieurement; plus l'exemple de ceux-là en animera d'autres. L'Allemagne produit des hommes à recherches laborieuses, des philosophes, des génies et tout ce que l'on peut désirer; il ne faut qu'un Prométhée qui dérobe le feu céleste pour les animer.

Le sol qui a produit le fameux Des Vignes, chancelier du malheureux empereur Frédéric II, celui où sont nés ceux qui écrivirent les Lettres des hommes obscurs (bien supérieurs à leur siècle), qui sont les modèles de Rabelais; le sol qui a produit le fameux Erasme dont l'Eloge de la Folie pétille d'esprit, et qui vaudrait encore mieux si l'on en retranchait quelques platitudes monacales qui se ressentent du mauvais goût du temps; le pays qui a vu naître un Mélanchton aussi sage qu'érudit; le sol, dis-je, qui a produit ces grands hommes n'est point épuisé, et on en ferait éclore bien d'autres. Que de grands hommes n'ajouterais-je pas à ceux-ci? Je compte hardiment au nombre des nôtres Copernic qui, par ses calculs, rectifia le système planétaire et prouva ce que Ptolomée a osé avancer quelques milliers d'années avant lui; tandis qu'un moine d'un autre côté de l'Allemagne découvrit par ses opérations chimiques les étonnans effets de l'explosion de la poudre ; qu'un autre inventa l'imprimerie, art heureux qui perpétue les bons livres et met le public en état d'acquérir des connaissances à peu de frais; un Otto Gué-

rike, esprit inventif, auquel nous devons la pompe pneumatique. Je n'oublierai certainement pas le célèbre Leibnitz, qui a rempli l'Europe de son nom ; si son imagination Ta entraîné dans quelques visions systématiques, il faut toutefois avouer que ses écarts sont ceux d'un grand génie. Je pourrais grossir cette liste des noms de Thomasius, de Bilûnger, de Haller et de bien d'autres ; mais le temps présent m'impose silence; l'éloge des uns humilierait l'araour-propre des autres .

Je prévois qu'on m'objectera peut-être que peudant les guerres d'Italie on a vu fleurir Pic de la Mirandole. J'en conviens; mais il n'était que savant. On ajoutera que, pendant que Cromwell bouleversait sa patrie et faisait décapiter son roi sur un échafaud, Toland publiait son Léviathan ; et peu après lui Milton mit en lumière son Paradis perdu ; que même du temps de la reine Elisabeth, le chancelier Bacon avait déjà éclairé l'Europe et s'était rendu l'oracle de la philosophie, en indiquant les découvertes à faire, et en montrant le chemin qu'il fallait suivre pour y parvenir; que pendant les guerres de Louis XIV les bons auteurs en tout genre illustrèrent la France : pourquoi donc, dira-t-on, nos guerres d'Allemagne auraient-elles été plus funestes aux lettres que celles de nos voisins? Il me sera aisé de vous répondre. En Italie, les lettres n'ont véritablement fleuri que sous la protection de Laurent de Médicis, du pape Léon X et de la maison d'Est. Il y eut dans ces temps quelques guerres passagères,

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mais non destructives ; et l'Italie , jalons© de la gloire que devait lui procurer la renaissance des beaux-arts, les encourageait autant qne ses forces le permettaient. En Angleterre , le politique soutenue du fanatisme de Cromwell n'en voulait qu'au trône : cruel envers son roi, il gouverna sagement sa nation ; aussi le commerce de cette ile ne fut-il jamais plus florissant que sous son protectorat. Ainsi le Béhémoth ne peut se regarder que comme un libelle de parti. Le Paradis de M il ton vaut mieux sans doute : ce poète était un homme d'une imagination forte, qui avait pris le sujet de son poëme dans une de ces farces religieuses qu'on jouait encore de son temps en Italie, et il faut remarquer surtout qu alors TAngleterre était paisible et opulente. Le chancelier Bacon, qui s'illustra sous la reine Elisabeth, vivait dans une cour polie, il avait les yeux pénétrans de l'aigle de Jupiter pour scruter les sciences, et la sagesse de Minerve pour les digérer. Le génie de Bacon est comme ces phénomènes qu'on voit paraître de loin à loin et qui font autant d'honneur à leur siècle qu'à l'esprit humain. En France, le ministère du cardinal de Richelieu avait préparé le beau siècle de Louis XIV. Les lumières commençaient à se répandre ; la guerre de la Fronde n'était qu'un jeu d'enfant. Louis XIV, avide de toute sorte de gloire, voulut que sa nation fût la première pour la lit* térature et le bon goût, comme en puissance, en conquêtes, en politique et en commerce. Il porta ses armes victorieuses dans les pays ennemis. La

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France se glorifiait des succès de son monarque, sans se ressentir des ravages de la guerre* Il «était donc naturel que les Muées, qui se complaise» t dans le repos et dans l'abondance, se fixasaeot dans son royaume. Mais ce que tous devez remarquer aurtout, Monsieur, c'est qu'en Italie, en Angleterre, en France, les premiers hommes de lettres et leurs successeurs écrivirent dans leur propre langue. Le public dévorait ces ouvrages, et les connaissances se répandaient généralement sur toute la nation. Chez nous, c était tout autre chose. JNos querelles de religion nous fournirent quelques ergoteurs qui, discutant obscurément -des matières inintelligibles, soutenaient, combattaient les mêmes argumens, et mêlaient les injures aux sophismes. Nos premiers savans furent, comme partout, des hommes qui entassaient faits sur faits dans leur mémoire; des pédans sans jugement, des Lipsius, des Freinshémius, des tironovius, des Grœvius, pesans restaurateurs de quelques phrases obscures qui se trouvaient dans les anciens manuscrits. Cela pouvait être utile jusqu'à un certain point, mais il ne fallait pas attacher toute son application à des vétilles minutieuses, par conséquent peu importantes. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est que la vanité pédentesque de ces messieurs aspirait aux applaudissemens de toute l'Europe : en partie pour faire parade de leur latinité, en partie pour être admirés des pédans étrangers, ils n'écrivaient qu'en latin ; de sorte que leurs ouvrages étaient perdus pour presque toute l'Aile-

magne. Delà, il résulta deux inconvéniens: l'un que la langue allemande, n'étant point cultivée, demeura chargée de son ancienne rouille; et l'autre, que la masse de la nation, qui ne savait pas le latin, ne pouvant s'instruire, faute d'entendre une langue morte, continua de croupir dans la plus crasse ignorance. Voilà des vérités auxquelles personne ne pourra répondre. Que messieurs les sa vans se souviennent quelquefois que les sciences sont les alimens de Famé; la mémoire les reçoit comme l'estomac , mais elles causent des indigestions, si le jugement ne les digère. Si nos connaissances sont des trésors, il faut, non pas les enfouir, mais les faire profiter en les répandant généralement dans une langue entendue par tous nos concitoyens.

Ce n'est que depuis peu que les gens de lettres ont pris la hardiesse d'écrire dans leur langue maternelle, et qu'ils ne rougissent plus d'être Allemands. Vous savez qu'il n'y a pas long-temps qu'a paru le premier dictionnaire de la langue allemande qu'on ait connu; je rougis de ce qu'un ouvrage aussi utile ne m'a pas devancé d'un siècle ; cependant on commence à s'apercevoir qu'il se prépare un changement dans les esprits ; la gloire nationale se fait entendre, on ambitionne de se mettre de niveau avec ses voisins, et l'on veut se frayer des routes au Parnasse, ainsi qu'au temple de mémoire ; ceux qui ont tact fin le remarquent déjà. Qu'on traduise donc dans notre langue les ouvrages classiques anciens et modernes. Si nous voulons que l'argent circule chez

nous, répandons - le dans le public, en rendant communes les sciences qui étaient si rares autrefois.

Enfin, pour ne rien omettre de ce qui a retardé nos progrès, j'ajouterai le peu d'usage que Ton a fait de l'allemand dans la plupart des cours d'Allemagne. Sous le règne de l'empereur Joseph on ne parlait à Vienne qu'italien; l'espagnol prévalut sous Charles VI ; et durant l'empire de François Ier, né Lorrain, le français se parlait à sa cour plus familièrement que l'allemand : il en était de même dans les cours électorales. Quelle pouvait en être la raison ? Je vous le répète, Monsieur, c'est que l'espagnol, l'italien et le français étaient des langues fixées, et la nôtre ne l'était pas. Mais consolons-nous ; la même chose est arrivée en France. Sous François Ier, Charles IX, Henri III, dans les bonnes compagnies on parlait plus l'espagnol et l'italien que le français ; et la langue nationale ne fut en vogue qu'après qu'elle devint polie, claire, élégante, et qu'une infinité de livres classiques l'eurent embellie de leurs expressions pittoresques, et en eurent aussi fixé la marche grammaticale. Sous le règne de Louis XIV, le français se répandit dans toute l'Europe, et cela en partie pour l'amour des bons auteurs qui florissaient alors, même pour les bonnes traductions des anciens qu'on y trouvait. Et maintenant cette langue est devenue un passe-partout qui vous introduit dans toutes les maisons et dans toutes les villes. Voyagez

de Lisbonne à Pétersbourg, et de Stockholm à Nazies, en parlant le français, vous vous faites entendre partout. Par ce seul idiome vous vous épargnée quantité de langues qu'il vous faudrait savoir qui surchargeraient votre mémoire de mots, à la place desquels vous pouvez la remplir de choses, ce qui est bien préférable.

Voila, Monsieur, les différentes entraves qui nous ont empêchés d'aller aussi vite que nos voisins; toutefois ceux qui viennent les derniers surpassent quelquefois leurs prédécesseurs : cela pourra nous arriver plus promptement qu'on le croit, si les souverains prennent du goût pour les lettres ; s'ils encouragent ceux qui s'y appliquent, en louant et récompensant ceux qui ont le mieux réussi : que nous ayons des Itfédicis, et nous verrons éclore des génies; des Augustes feront des Virgiles. Nous aurons nos auteurs classiques; chacun, pour en profiter, voudra les lire; nos voisins apprendront l'allemand, les cours le parleront avec délice ; et il pourra arriver que notre langue polie et perfectionnée s'étende en faveur de nos bons écrivains d'un bout de l'Europe à l'autre. Ces beaux jours de notre littérature ne sont pas encore venus; mais ilss'approchent. Je vous les annonce, ils vont paraître : je ne les verrai pas, mon âge m'en interdit l'espérance. Je suis comme Moïse ; je vois de loin la terre promise, mais je n'y entrerai pas. Passez-moi cette comparaison. Je laisse Moïse pour ce qu'il est, et ne veux point du tout me mettre en pa-

rallèle avec lui ; et pour les beaux jours de la littérature, que nous attendons, ils valent mieux que les rochers pelés et arides de la stérile Idumée.

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