‹ Au-dessus de la mêléeChapitre 11 sur 28 · PANGERMANISME, PANSLAVISME · texte numérisé non relu

PANGERMANISME, PANSLAVISME

Je ne suis pas de ceux qui, suivant l'avis d'un saint roi, jugent qu'avec un hérétique (et à l'heure présente, est nommé hérétique, qui ne pense pas comme vous) il ne faut pas discuter : casser la tête, suffit. J'ai besoin de comprendre les raisons de mon adversaire. Il me déplaît de croire à la mauvaise foi. Je le crois passionné, comme moi, et sincère, comme moi. Pourquoi ne ferions-nous pas effort pour nous comprendre ? Gela ne supprimera pas le combat entre nous; mais cela supprimera peut-être la haine. Et elle est mon ennemie, plus que mes ennemis.

Quoi que je pense de la valeur inégale des causes qui sont aux prises, la lecture, depuis deux mois, des journaux et des lettres qui nous arrivent à Genève de tous les pays, m'a amené à cette conviction que l'ardeur de la foi patriotique est partout à peu près la même et que chacun des peuples qui prend part à cette Iliade croit combattre pour la liberté du monde contre la barbarie. Mais liberté et barbarie n'ont pas le même sens, ici et là.

Le pire ennemi de la liberté, le despotisme barbare, pour nous, Français, Anglais, hommes

de TOccident, c'est l'impérialisme prussien ; e* j'ose dire que ses états de service sont large ment écrits sur la route dévastée de Liège à Senlis, par Louvain, Malines et Reims. Pour l'Allemagne, « le monstre » Ungeheuer (comme dit le vieux Wundt) qui menace la civilisation, c'est la Russie ; et le grief le plus âpre que les Allemands expriment contre la France est de s'être faite l'alliée de l'empire des tsars. Que de lettres j'ai reçues, qui nous le reprochaient! Je lisais hier encore, dans une revue de Munich, Das Forum, un appel de Wilhelm Herzog, me sommant de m'expliquer au sujet de la Russie. — Ehbien, parlons-en donc ! Rien ne me convient mieux. Car cela nous permettra de peser, une fois, le danger russe et le danger allemand et de montrer qui des deux nous semble le plus menaçant.

Des faits de la guerre présente entre Allemagne et Russie, je ne parlerai pas. Tout ce que nous en savons provient de sources allemandes ou russes également suspectes. Si l'on devait y croire, la férocité serait la même dans un camp et dans l'autre. Les Allemands à Kalisch sont dignes de donner la main aux cosaques de Grodtkenet deZorôthowo. — C'est de l'esprit de la Russie et de l'esprit de l'Allemagne que je parlerai ici, car il est l'essentiel, et nous le connaissons mieux

Mes amis allemands, (car ceux de vous qui furent mes amis le restent, malgré les som-

mations que les fanatiques des deux partis nous adressent de rompre nos liens), vous savez combien j'aime votre vieille Allemagne et tout ce que je lui dois. Je suis fils de Beethoven, de Leibnitz et de Goethe, au moins autant que vous. Mais à votre Allemagne d'aujourd'hui, dites-moi, que dois-je, que devons-nous, en Europe ? Quel art avez-vous bâti, depuis les monuments de Wagner, qui marquent la fin d'une époque et sont déjà du passé ? Quelle pensée neuve et forte, depuis la mort de Nietzsche, dont la géniale folie a par malheur laissé son empreinte sur vous, mais ne nous a pas marqués ? Où avons-nous cherché, depuis plus de quarante ans, notre nourriture d'esprit et notre pain de vie, lorsque notre grasse terre ne suffisait pasà satisfaire notre faim ? Qui ont été nos guides, sinon les écrivains russes ? Qui pouvez-vous opposer, Allemands, à ces colosses de génie poétique et de grandeur morale, Tolstoï, Dostoievsky? Ce sont eux qui m'ont fait mon âme; en défendant la race qui fut leur source, c'est ma dette que j'acquitte envers eux, envers elle. Le mépris que j'éprouve pour l'impérialisme prussien, — si je ne l'avais puisé dans mon cœur de Latin, — je l'eusse puisé en eux : il y a vin. ans que Tolstoï l'exprima contre votre Kaiser. En musique, l'Allemagne, si fière de sa gloire ancienne, n'a que des épigones de Wagner, des virtuoses exaspérés de l'orchestre, comme Richard Strauss, mais pas

une seule œuvre sobre et virile, de la trempe de Boris Godunov ; pas un chemin nouveau n'a été ouvert par les maîtres allemands.il y a plus d'avenir, plus d'originalité vraie dans une page de Moussorgsky ou de Strawinsky que dans toutes les partitions de Mahler,de Reger...Dans nos universités, dans nos hôpitaux, dans nos Instituts Pasteur, nos étudiants, nos savants travaillent fraternellement avec ceux de Russie. Les révolutionnaires russes réfugiés à Paris mêlent leurs aspirations à celles des socialistes.

Vous nous parlez toujours des crimes du tsarisme. Nous les dénonçons aussi. Le tsarisme est notre ennemi. Je l'ai écrit récemment. Je le répète encore. Mais il est également l'ennemi de l'élite intellectuelle de la Russie elle-même. On n'en peut dire autant, Allemands, de la vôtre qui suit servilement les ordres de vos maîtres. — J'ai reçu, ces jours-ci, votre étonnante Adresse aux Nations civilisées, dont l'impérial corps d'armée des intellectuels allemands a bombardé l'Europe, en même temps que le corps d'armée du commerce allemand {Bureau des Deutschen Handelstages) mitraillait le marché du monde de ses circulaires ornées de l'effigie de Mercure, dieu du mensonge. Cette mobilisation des régiments de la plume et du caducée, avec laquelle aucun autre pays ne pourrait certes rivaliser, a, je pense, apporté quelques raisons nouvelles de craindre la puis-

sance d'organisation de l'Empire, aucune de l'estimer plus. Les Nations civilisées ont lu, non sans stupeur, sous l'attestation authentique des ix^xus les plus illustres de la science, de l'art, de la pensée d'Allemagne, — Behring, Ostwald, Rœntgen, Eucken, Haeckel, Wundt, Dehmel, Hauptmann, Sudermann, Hildebrand, Klinger, Liebermann, Humperdinck, Weingartner, etc., — peintres et philosophes, musiciens, théologiens, chimistes, économistes, poètes, professeurs de vingt Universités, — « qu'il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué la guerre, — qu'il n'est pas vrai que l'Allemagne ait violé criminellement la neutralité belge, — qu'il n'est pas vrai que l'Allemagne ait porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge, sans y être forcée, — qu'il n'est pas vrai que l'Allemagne ait détruit Louvain », (détruit ? elle l'a sauvée !...) — « qu'il n'est pas vrai que l'Allemagne »... qu'il n'est pas vrai que le jour soit le jour, ni que la nuit soit la nuit!... — Je l'avoue, je n'ai pu aller jusqu'au bout de ma lecture, sans cette confusion que j'éprouvais, enfant, quand j'entendais un homme âgé que je respectais énoncer certains faits que je savais faux. Je détournais les yeux et rougissais pour lui... Grâce à Dieu, les crimes du tsarisme n'ont jamais, en Russie, trouvé pour les défendre la plume des grands artistes, des penseurs, des savants 1 Qui les a dénoncés au monde, sinon un Kropotkine, un

Tolstoï, un Dostoievsky, un Gorki, tout ce qui a un nom dans la littérature !

La domination russe s'est faite cruellement lourde souvent pour les petites nationalités qu'elle a englouties. Mais comment se fait-il donc, Allemands, que les Polonais la préfèrent encore à la vôtre? Croyez-vous que l'Europe ignore la façon monstrueuse dont vous anéantissez la race polonaise ? Pensez-vous que n'arrivent pas jusqu'à nous les conlidences de ces peuples de la Baltique, qui, ayant à choisir entre deux conquérants, préfèrent encore le russe, parce qu'il est plus humain? Lisez cette lettre, que je viens de recevoir encore, ces jours derniers, d'un Letton (Lithuanien), qui, bien qu'ayant souffert des exactions des Russes, prend parti ardemment avec eux contre vous.

Mes amis d'Allemagne, ou vous êtes étrangement ignorants de l'état d'esprit des peuples qui vmis entourent, ou vous nous croyez bien naïfs et bien mal informés, Votre impérialisme, sous des dehors plus civilisés, ne me paraît pas moins féroce que le tsarisme, pour tout ce qui peut s'opposer à son rêve cupide de domination universelle. Mais tandis que l'immense et mystérieuse Russie, qui regorge de forces jeunes et révolutionnaires, nous laisse l'espérance d'un renouvellement prochain, votre Allemagne étaye sa dureté systématique sur une trop ancienne et savante culture pour qu'il y ait grand espoir qu'un si vieux

homme s'amende. Et si j'en avais eu, — (j'en avais, mes amis), — vous vous êtes bien chargés de me l'enlever, artistes et savants qui avez rédigé cette Adresse, où vous vous enorgueillissez de ne faire qu'un avec le militarisme prussien. Sachez-le, rien ne nous est plus écrasant, à nous Latins, plus impossible à respirer que votre militarisation intellectuelle. Si jamais le malheur voulait qu'un tel esprit pût triompher, avec vous, en Europe, je la quitterais pour toujours. J'aurais le dégoût d'y vivre. Voici quelques extraits de l'intéressante lettre que j'ai reçue d'un représentant de ces petites nationalités qui se trouvent disputées entre Russie et Allemagne et,tout en souhaitant de sauvegarder leur indépendance entre l'une et l'autre, se voient forcées de choisir, et choisissent la Russie. Il est bon de les entendre. Nous prêtons trop uniquement l'oreille aux grandes puissances aux prises. Songeons aux petites barques qu'entraînent dans leur sillage les grands vaisseaux. Partageons, un moment, l'angoisse avec laquelle ces petits peuples, trop oubliés par l'égoïsme de l'Europe, attendent l'issue du combat gigantesque qui décidera de leur sort. Que l'Angleterre et la France voient ces yeux suppliants qui se tournent vers elles, et que la jeune Russie, qui aspire à la liberté, pense généreusement à en faire rayonner les bienfaits !

10 octobre 19» r

Lettre à Romain Rolland

30 septembre 1914,

Monsieur,

Je vous remercie de votre article : Au dessus de la Mêlée... Quoique je sois, par mon éducation,plus près de la culture germanique et de la culture slave que de la culture française, j'ai pourtant plus d'estime pour l'esprit français, car j'ai la conviction, aujourd'hui plus que jamais, que c'est lui qui donnera au monde la solution si nécessaire des problèmes de la liberté des nations et du droit des peuples.

« Vous citez, dans votre article, les mots d'un de vos amis, écrivain et soldat, qui dit que les Français ne combattent pas seulement pour défendre leur territoire, mais pour sauver les libertés du monde... Vous ne pouvez vous imaginer quel retentissement ont des mots comme ceux-ci dans le cœur des nations opprimées , et quels courants de sympathie affluent, en ce moment, de tous les coins de l'Europe, vers la France, que d'espoirs s'attachent à sa victoire !

« Pourtant, bien des doutes ont été exprimés à l'égard de ces affirmations françaises et anglaises, parce que ces deux peuples sont alliés de la Russie, dont la politique est contraire aux idées de droit et de liberté. Et

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l'Allemagne elle-même prétend que ce sont ces idées qu'elle défend contre la Russie.

« Il serait intéressant d'apprendre qu'est-ce que ces écrivains et ces professeurs allemands, qui parlent d'une guerre sainte contre la Russie sauvage, entendent par là, dans la pratique. — Voudraient-ils venir en aide aux partis révolutionnaires pour détrôner le tsar ? Mais tous ces partis refuseraient hautement d'accepter un secours de la Prusse militaire. — Voudraient-ils libérer les nations voisines opprimées par les Russes, les Polonais par exemple, en les incorporant à l'empire allemand ? Mais tout le monde sait que les Polonais, sujets allemands, ont subi de la part du gouvernement allemand un traitement beaucoup plus ignoble que celui dont se plaignent, avec raison, les Polonais russes.

« Restent les provinces baltiques de la Russie, où les Allemands ont depuis des siècles leurs pionniers parmi les grands propriétaires et les commerçants des grandes villes. Ceuxci, étant de nationalité allemande, quoique sujets russes, accepteront sans doute les armées allemandes à bras ouverts. Mais ils ne forment qu'une caste de nobles et de gros bourgeois, qui ne compte que quelques milliers d'hommes, tondis que tout le reste de la population, les nations lettone (ou fette) et esthe, considéreraient iincorporation de ces provinces à l'Allenagne comme la pire calamité. Nons savons

ce que c'est que la domination allemande; et je puis en parler, car je suis un Letton, et je crois connaître à fond les sentiments et les espoirs de mon peuple.

« Les Lettons sont consanguins aux Lithuaniens. Ils habitent la Courlande, la Livonie, et une partie du gouvernement de Vitebsk. Riga est leur centre intellectuel. Des colonies lettones se trouvent dans toutes les villes principales de Russie. L'an passé, les Annales des Nationalités à Paris, ont consacré deux numéros à ces deux nations sœurs. La situation géographique, trop enviable, du pays, a causé aux Lettons la singulière malchance de subir, avant lejoug des Russes, celui des Allemands. Pour caractériser d'un mot ce que ce dernier a été pour nous, il suffît de dire que les Russes nous apparaissent, en comparaison des Allemands, comme des libérateurs. Pendant des siècles, les Allemands nous ont maintenus par la force brutale dans un état pareil à l'esclavage. Il n'y a qu'une cinquantaine d'années que le gouvernement russe a brisé cet asservissement, en nous faisant libres, mais en commettant en même temps la grave injustice de laisser toutes nos terres dans les mains des propriétaires alleimands. En dépit de tout, nous avons réussi en -quelque vingt ou trente ans à racheter des Allemands une partie de nos terres et à atteindre {un certain niveau de culture, grâce auquel nous sommes considérés, à côté des Finlandais et des

Esthes, comme la nation la plus avancée de ; l'empire russe.

« Les journaux allemands nous reprochent souvent d'être ingrats et de ne pas assez leur savoir gré des bienfaits de la culture qu'ils se vantent d'avoir apportée chez nous. C'est avec un sourire amer que nous écoutons cesrevendications, et nous faisons suivre le mot allemand : Kulturtrcigcr (porteurs de civilisation) d'un point d'exclamation, parce que les actes des Allemands ont fait de ce terme une dérision. Nous avons acquis notre culture, malgré eux et contre leur volonté. Même aujourd'hui encore, ce sont les représentants des Allemands dans la Douma russe qui s'opposent aux rares intentions du gouvernement d'apporter quelques réformes dans les Provinces Baltiques. Ces provinces sont administrées d'une manière différente (différente dans le pire sens) des autres gouvernements de Russie : nous subissons encore des lois et règlements qu'on ne retrouve plus nulle part en Europe et qui, établis à l'époque féodale, ont été maintenus rigoureusement chez nous, grâce aux efforts des grands propriétaires allemands, qui ont été toujours trop écoutés à la cour impériale de Pétersbourg.

« Autrefois, quand nous ne savions comment concilier nos sympathies et notre admiration pour la pensée et l'art de l'Allemagne avec l'esprit borné, hautain et cruel de ses représentants 4 chez nous, nous avions inventé l'explication que

les Allemands de chez nous étaient une espèce particulière, ayant peu de traits communs avec les autres Allemands. Mais les forfaits que ceuxci viennent d'accomplir en Belgique et en France nous ont prouvé notre erreur. Les Allemands sont partout les mêmes, quand il s'agit de conquérir et de dominer : aucun scrupule humanitaire. Et l'on voit qu'en Allemagne, de même qu'en Russie, il faut bien distinguer deux courants d'esprit : l'un, surexcité par les idées du Pangermanisme et du Panslavisme, cherche la gloire de la nation sur les champs de bataille et dans l'oppression des autres individualités nationales; l'autre aspire au même but dans le domaine paisible de la pensée et de la création artistique. De même que la culture de Gœthe n'a rien de commun avec le militarisme prussien, Tolstoï peut être considéré comme le représentant de cette autre Russie, bien différente de celle que représente actuellement le gouvernement russe. Certes, l'abîme entre ces deux formes de l'esprit national est moins profond en Allemagne qu'en Russie; cela résulte de l'immensité de la Russie, qui abrite tant de masses humaines, pauvres et ignorantes, sur lesquelles le gouvernement russe s'appuie dans ses actes les plus brutaux. Mais il est tout à fait injuste d'apostropher toujours les Russes du terme de barbares. Surtout les Allemands qui usent toujours de ce mot quand ils parlent des Russes, ont moins de droit à le faire que qui-

conque. Qui connaît le monde intellectuel d'Allemagne et de Russie ne dira pas que le premier est très supérieur au second; ils sont différents, et voilà tout. J 'ajouterai que ce qui rend le monde intellectuel de Russie plus sympathique que celui de V Allemagne d'aujourd'hui, c'est que jamais il ne serait capable de justifier et d'approuver les sauvageries de son gouvernement, comme le font aujourd'hui les intellectuels d'Allemagne. Il a été souvent souvent contraint à se taire, mais jamais il n'a élevé la voix pou excuser un gouvernement coupable.

« Que mon attestation en faveur des Russes ne fasse pas croire que je les idéalise, ou que mon peuple, les Lettons, a été privilégié par le gouvernement russe! Tout au contraire : personnellement, j'ai eu plus à souffrir des Russes que des Allemands ; et quant à ma nation, elle connaît trop le lourd poing du gouvernement russe et l'haleine étouffante du Panslavisme. En 1906, ce sont les paysans et les intellectuels lettons qui ont eu le privilège d'être fouettés le plus; c'est parmi eux que s'est trouvée la plus forte proportion de malheureux fusillés, ou pendus, ou emprisonnés pour la vie. El depuis cette année terrible, on retrouve dans les principales villes de l'Europe occidentale des colonies lettones, formées de réfugiés ayant réussi à fuir les atrocités de l'expédition pénale du gouvernement russe dans notre pays. Maiç voici qui est encore caractéristique : à la tète

de la plupart des détachements militaires chargés de châtier le pays, se trouvaient des officiers de nationalité allemande, qui avaient demandé cet emploi et qui déployaient un tel zèle, en fusillant les hommes et incendiant les maisons, qu'il surpassait même les intentions du gouvernement russe. Ces jours-là, les lieux qui avaient été visités par les dragons conduits par des officiers de nationalité russe pouvaient s'estimer heureux : car pour les mêmes cas où les officiers russes infligeaient des coups de fouet, les officiers allemands ordonnaient la mort.

« Si jamais mon peuple avait le choix entre un gouvernement russe et un gouvernement allemand, il préférerait le premier, comme le moindre des maux. Je lis dans les journaux lettons que les soldats de réserve de mon pays sont partis avec enthousiasme pour la guerre actuelle. Je ne suppose pas que cet enthousiasme vienne de la pensée de combattre pour la gloire de ceux qui, par tous les moyens, entravent notre développement national, en défendant d'enseigner dans notre langue aux écoles primaires, en tâchant de coloniser nos terres avec des paysans russes, en obligeant les nôtres à émigrer en Sibérie et en Amérique, en empêchant que les places dans l'administration soient occupées par les Lettons, etc., etc.. Si pourtant cet entnousiasme existe, c'est parce que la guerre est faite contre l'Allemagne, et darce que les Lettons savent que les Allemands

visent depuis longtemps à la possession des provinces Baltiques : or nous serions capables de n'importe quels sacrifices pour l'empêcher. Nous qui aimons notre culture nationale, nous qui connaissons bien le panslavisme et le pangermanisme, nous estimons que, pour l'indépendance de la culture des petites nations, le panslavisme est moins dangereux que le pangermanisme. Gela résulte surtout du caractère des deux races.

Les Allemands oppriment, d'une manière systématique, et par cela même toujours efficace. De plus, leur hauteur méprisante pour tout ce qui n'est pas eux, la logique, le sang-froid avec les* quels ils exercent leurs persécutions partout où ils dominent, les rendent intolérables .

« Les Russes sont, de nature, moins conséquents; leur esprit n'est pas aussi ordonné; ils suivent plutôt leur cœur, et pour cela, Us sont moins redoutables comme oppresseurs. Ils frappent quel* quefois, d'une façon très cruelle et douloureuse ; mais ils peuvent aussi se reprendre, de temps en temps. Ils sont, dans leurs manières, plus rudes et plus brutaux que les Allemands ; (je parle surtout des administrateurs et des officiers); mais ils sont, au fond, plus humains que ceux-ci, qui cachent souvent sous les dehors d'une parfaite courtoisie des intentions d'une animosité féroce. Dans cette année 1906, où l'on fit en Russie des exécutions en masse, il y eut quelques cas de suicide parmi les officiers russes, qui ne pouvaient

concilier dans leur conscience le métier de soldats avec celui de bourreaux. Au contraire, les officiers de nationalité allemande l'exerçaient avec joie.

« Néanmoins, si une domination russe est préférable encore aune domination allemande, elle est encore bien lourde. C'est avec un sentiment double que j'apprends les nouvelles des victoires russes. Je m'en réjouis, car elles sont en même temps des victoires des Alliés. Mais d'autre part, je crains la Russie victorieuse. C'est après les défaites de la guerre russo-japonaise, quand le gouvernement russe était affaibli, qu'il accordait quelques libertés, — presque entièrement reprises à mesure que ses forces revenaient. Qu'avons-nous à attendre du tsarisme victorieux, surtout nous, les non-Russes, sinon un furieux réveil des idées écrasantes du panslavisme?

« C'est, en ce moment, la question angoissante des nations assujetties à la Russie. J'ai lu dans votre article qu'après le militarisme' prussien le tsarisme aurait son tour. Comment devons-nous comprendre ces mots? Supposezvous qu'une nouvelle guerre éclatera plus tard pour combattre le tsarisme, ou qu'il tombera sous les coups d'une révolution intérieure? Ou, peut-être, avant de s'allier à la Russie, la France et l'Angleterre auraient-elles obtenu d'elle des promesses indiquant une nouvelle ère dans la politique intérieure de la Russie? La proclamation aux Polonais en serait-elle un

indice ?Aura-t-elle une suite réelle après la guerre? Et les autres nations opprimées de la Russie, — les Finlandais, les Lettons, les Lithuaniens, les Esthes, les Arméniens, les Juifs, etc.. — pensera-t-on aussi à leur rendre justice?

« Ces questions sont probablement dénuées de tout sens politique. Mais sans se rendre compte comment la France et l'Angleterre pourraient être pour notis des libératrices, tous nos espoirs montent vers elles; nous voulons croire que, d'une manière ou de l'autre, elles veilleront, à l'avenir, à ce que leur alliée, la Russie, se montre digne d'elles et des idées pour lesquelles elles combattent, afin que le sang de ceux qui meurent pour la liberté ne nourrisse pas la force des oppresseurs.

« Voilà, Monsieur, que sans que vous me l'ayez demandé, je vous ai largement exposé les peines, les espoirs et les craintes d'une nation qui s'est développée sur un étroit passage entre deux abîmes, le pangermanisme et le panslavisme. En souhaitant ardemment l'anéantissement du premier, nous avons tout à craindre de l'autre, quoique nous n'aspirions pas à une autonomie politique; nous ne désirons que la possibilité d'un libre développement de nos forces intellectuelles, artistiques et économiques, sans l'éternelle menace de la russification ou de la germanisation. Par notre culture acquise en dépit de tous les obstacles, nous

croyons être dignes des libertés et des droits de rhomme; et nous sommes persuadés que notre individualité nationale sera capable d'apporter une note précieuse dans l'harmonie des peuples et des civilisations.

Journal de Genève, 10 octobre 1914*

Une fois de plus, je m'adresse aux frères ennemis. Mais je ne tenterai plus, cette fois, **e discuter. La discussion est impossible, avec qui prétend non pas chercher, mais posséder la vérité. Aucune force de l'esprit n'est, pour le moment, capable de percer le mur épais de certitude, dont l'Allemagne se barricade contre la lumière du jour, — l'affreuse certitude, le contentement de pharisien qui s'épanouit dans la lettre monstrueuse de ce prédicateur de cour, glorifiant Dieu de l'avoir fait impeccable, irréprochable et pur, lui, son empereur, ses ministres, son armée et sa race, et se réjouissant d'avance, dans sa « sainte colère », de l'écrasement de tous ceux qui ne pensent pas comme lui *;

Certes, je me garde bien de croire que ce monument d'orgueil antichrétien représente l'esprit de la meilleure Allemagne. Je sais combien de cœurs excellents, modestes, affectueux, incapables de faire le mal et presque d« le concevoir, font encore aujourd'hui sa richesse morale : (j'en connais, pour ma part, 'que je ne

1. Lettre ouverte du D' théol. Ernest Dryancfer, premier pré-j dicateur de la cour, vice-président du Conseil Ëcclés. supéry au pasteur G. E. Babut, de Nîmes, — 15 septembre 1914 (publiée! dans l' Essor du 10 octobre et le Journal de Genève Hu J8 octobre

cesserai d'estimer). Je sais combien d'intelli gences obstinées, intrépides, travaillent sans relâche dans la science allemande à- conquérir la vérité. Mais quand on voit, d'une part, ces braves gens, trop confiants, dociles, les yeux fermés, ne connaître des choses et ne vouloir connaître que ce qu'il plaît à leur État de leur faire savoir, — quand on voit, d'autre part, les esprits les plus lucides de l'Allemagne, historiens et savants, qui sont pourtant rompus à la critique de textes, baser leur certitude sur des documents tous provenant d'une seule des parties, et, pour preuve péremptoire, nous renvoyer aux affirmations intéressées de leur empereur et de leur chancelier, comme de sages écoliers qui n'ont d'autre argument que : Magister dixit, — quel espoir reste-il de les convaincre qu'il existe une vérité en dehors du Maître et qu'à côté du Weissbuch nous avons dans les mains toutes sortes de Livres de toutes les couleurs, dont un juge impartial doit écouter les témoignages? Mais les connaissent-ils seulement, et le Maître laisse-t-il circuler dans sa classe les manuels de ses rivaux? Ce n'est pas seulement dans les faits mis en cause, c'est dans l'intelligence même que réside le désaccord. Entre l'esprit germanique d'aujourd'hui et celui du reste de l'Europe il n'y a plus de point de contact. On leur parle : « Humanité »; ils répondent : « Uebcrmenschr> , « Uebervolk »; (et il va de soi que YVebervolk est le leur!. L'Aile

magne semble atteinte d'une exaltation morbide, d'une folie collective, sur laquelle aucun remède ne peut agir que le temps. Si Ton en croit l'observation médicale pour des cas analogues, ces formes de délire sont à évolution rapide et suivies subitement de profondes dépressions. Il s'agit donc d'attendre, en se garant le mieux possible de la démence d'Ajax. Attendons. D'ici là, Ajax s'est chargé de nous tailler de la besogne. Que de ruines autour de nous! Secourons les victimes. Certes, nous pouvons bien peu. Dans la lutte éternelle entre le mal et le bien, la partie n'est pas égale : il faut un siècle pour construire ce qu'un jour suffit à détruire. Mais aussi, la fureur aveugle n'a qu'un jour, et le patient labeur est le pain de tous les jours. Il ne s'interrompt pas, même aux heures où le monde semble sur le point de finir. Sous l'entrecroisement des bombes des deux armées, les vignerons de Champagne récoltent leur vendange. — Et nous, faisons la nôtre! Elle réclame les bras de tous ceux qui sont en dehors du combat. Il me semble notamment que pour ceux qui continuent d'écrire, il y aurait mieux à faire qu'à brandir une plume sanguinaire et, assis devant leur table, à crier : « Tue! Tue! » .1" trouve la guerre haïssable, mais haïssables

, plus ceux cjui la chantent sans la l Que dirait-on d'officiers qui marchei aient derrière leurs soldats? Le rôle le plu» digne de ceux qui viennent oar derrière est de relever

ceux qui tombent et de rappeler dans la bataille, la belle devise, trop oubliée : Inter arma caritas.

Parmi tant de misères, pour le soulagement desquelles tous les hommes de cœur peuvent s'accorder, je parlerai de celle des prisonniers de guerre. Mais, sachant que l'Allemagne d'aujourd'hui rougit de sa sentimentalité passée, j'éviterai avec soin d'attirer sa pitié par des « pleurnicheries », comme on dit là-bas, à ipropos de nos plaintes sur la dévastation de Louvain et de Reims. « La guerre est la guerre. » Soit! Il est donc naturel qu'elle traîne dans son escorte des milliers de prisonniers, officiers et soldats.

De ceux-ci, pour le moment, je ne dirai que quelques mots. Et ce sera pour rassurer, dans la mesure du possible, les familles qui les recherchent et s'inquiètent de leur sort. Car, d'un côté comme de l'autre, circulent trop facilement des légendes odieuses, propagées par une presse sans scrupule, qui tendent à faire croire que les lois les plus élémentaires de l'humanité sont foulées aux pieds par l'adversaire. Un a m aitrichien ne m'écrivait-il pas dernièremela' lifolé par les mensonges de je ne sais quels journaux, pour m'adjurer de prendre la protection des blessés allemands en

France, laissés dans l'abandon! Et n'ai-je pas entendu ou lu les mêmes craintes indignées de la part des Français, au sujet de leurs blessés maltraités en Allemagne? Or, tout ceci est faux, d'un côté comme de l'autre; et ceux qui, comme nous, sont à même de recevoir des renseignements surs des deux camps, doivent affirmer au contraire que, d'une façon générale (sur des milliers de cas, on ne peut, naturellement, se faire garant qu'il n'y aura pas, ici ou là, quelques exceptions individuelles), cette guerre qui a atteint dans l'action à un degré d'âpreté qu'aucune des guerres précédentes en Occident ne faisait prévoir, est, par contraste, moins dure pour tous ceux qui se trouvent — prisonniers ou blessés — arrachés à l'action.

Les lettres que nous recevons, les documents publiés — notamment un rapport paru dans la Neue Zurcher Zeitung du 18 octobre et dont l'auteur, le docteur Schneeli, vient de visiter en Allemagne les hôpitaux et les camps de prisonniers — montrent qu'on fait effort là-bas pour concilier l'humanité avec les exigences de la guerre, qu'il n'y a aucune différence entre les soins donnés aux blessés du pays et ceux aux blessés ennemis, que des rapports amicaux s'établissent entre les prisonniers et la landwehr qui les garde et que la nourriture est la même pour ceux-ci et ceux-là.

Je souhaite qu'une enquête semblable soit faite et publiée sur les dépôts de prisonniers

allemands en France. En attendant, les rapports personnels qui m'arrivent me montrent une situation analogue1; et les mêmes traits de confraternité entre blessés des deux camps me, sont à la fois signalés d'Allemagne et de France par des témoins très sûrs; ici et là, ce sont des soldats du pays qui refusent d'être pansés ou de recevoir leur ration avant leurs camarades ennemis. Qui ne sait d'ailleurs que c'est peutêtre dans les armées que le sentiment de haine nationale est le moins fort, parce qu'on y apprend à estimer le courage de l'adversaire, parce qu'on supporte les mêmes souffrances, et parce qu'enfin, où toute l'énergie est tournée vers l'action, il n'en reste plus assez pour le ressentiment? C'est chez ceux qui n'agissent pas que la haine prend ces caractères de dureté implacable, dont quelques intellectuels offrent des exemples affreux.

La situation morale du prisonnier militaire n'est donc pas aussi accablante qu'on pourrait croire; et son sort, si triste qu'il soit, est moins

1. Les journaux des deux pays ne publient jamais que des infor mations tendancieuses, défavorables à l'adversaire. On dirait qu'ils s'appliquent à ne collectionner que le pire, afin d'entretenir la haine. Les cas qu'ils signalent sont souvent suspects et toujours exceptionnels. Et jamais ils ne disent rien d'informations contraires, où les prisonniers se louent de leur traitement — comme dans les lettres que nous recevons pour les transmettre aux familles, où tel prisonnier civil allemand raconte une b^lle promenade qu'il a faite, ou les bains de mei qu'il a pris ; tel autre s'absorbe paisiblement dans ses recherches d'entomologiste et profite de son séjour dans le Midi pour compléter sa collection d'insectes.

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pitoyable que celui d'une autre classe de prisonniers dont je vais parler plus loin. Le sentiment du devoir accompli, le souvenir de la lutte relèvent son malheur à ses yeux et même à ceux de l'adversaire ; il n'est pas totalement abandonné à l'ennemi; les règlements internationaux le protègent, les Croix-Rouges veillent sur lui, et l'on n'est pas dénué des moyens de savoir où il est et de lui venir en aide.

En ceci, l'admirable Agence internationale des prisonniers de guerre, qui, vieille d'un mois à peine, a déjà fait pénétrer et aimer le nom de Genève dans les coins les plus reculés de France et d'Allemagne, est une vraie Providence. Elle n'a besoin, comme toutes les Providences, que d'être secondée par ceux sur qui elle veille, je veux dire par les États intéressés, qui lui font quelquefois attendre un peu longuement leurs listes de prisonniers. Sous l'égide du comité international de la Croix-Rouge, que préside M. Gustave Ador, et sous la direction de M. Max Dollfus, elle occupe à présent plus de 300 travailleurs volontaires, venant de toutes les classes apporter leur concours à l'œuvre de charité. Plus de 15.000 lettres par jour lui passent par les mnins. Elle transmet quotidiennement environ 7.000 lettres entre familles et prisonniers, et assure l'envoi de 4.000 francs en moyenne. Les renseignements précis qu'elle peut communiquer, très pauvres à l'origine, s'élèvent à

présent à un millier par jour; et leur nombre ne cesse d'augmenter, avec l'arrivée de listes plus complètes, reçues des gouvernements.

Elle n'est pas seulement bienfaisante, en renouant les liens brisés par la bataille entre le soldat prisonnier et les siens. Par son œuvre de paix, par sa connaissance impartiale des faits dans les pays en lutte, elle peut contribuer à détendre un peu la haine, exaspérée par des récits hallucinés, et à montrer chez l'ennemi le plus acharné ce qui reste d'humain. Elle peut signaler aussi à l'attention des gouvernements, ou tout au moins à l'opinion, des cas sur lesquels une entente rapide s'imposerait, dans l'intérêt des deux parties, — ainsi, à propos d'un échange des blessés grièvement, qui sont dans l'impossibilité constatée de prendre part de nouveau à la guerre, et qu'il est, par suite, inutilement inhumain de laisser languir loin des leurs. Elle peut enfin diriger efficacement la bienfaisance publique, qui est souvent incertaine, en désignant, par exemple, aux paya neutres, si généreusement avides de venir en aide aux souffrances des combattants, ceux qui ont le plus urgent besoin de leurs secours : ces prisonniers blessés, convalescents, qui, sortant de l'hôpital, manquent de linge, de chaussures, et à l'entretien desquels le gouvernement ennemi ne peut être tenu l.

I . Sur ce point, je reprends le vœu exprimé dans l'article, ité plus haut, de la Neue Zurcher Ze'Uung.

Au lieu de combler de dons (qui sans doute ne sont jamais superflus) les armées combattantes, que leurs nations ont le devoir et le pouvoir de secourir, qu'ils en réservent la meilleure part à ceux qui en sont le plus dénués et qui en ont le plus besoin : car ils sont faibles, brisés et isolés.

Mais il est une classe de prisonniers, sur lesquels je voudrais attirer spécialement l'intérêt, car ils sont dans une situation infiniment plus précaire, qu'aucun règlement international ne protège. Ce sont les prisonniers civils. Ils sont une des innovations de cette guerre effrénée, qui semble avoir pris pour tâche de violer tous les droits des gens. Jusque là, il n'avait été question, dans les guerres précédentes, que de quelques otages arrêtés, çà et là, pour garantir l'exécution d'un engagement pris par une ville conquise. Mais jamais on n'avait entendu parler de populations entières razziées, emmenées en captivité, à l'instar des conquêtes antiques, comme l'usage en a été remis en vigueur, depuis le début de cette guerre. Le fait n'étant pas prévu, rien n'a été fait pour régulariser leur situation, dans le droit de la guerre (si Ton ose associer ces deux mots). Et comme il était malaisé d'y procéder, au milieu du combat, il a paru plus simple Je

les ignorer. Ils sont comme s'ils n'existaient pas.

Ils existent pourtant, ils existent par milliers. Leur nombre semble à peu près égal, d'un côté comme de l'autre. Lequel des deux ennemis prit l'initiative de ces captures? On ne peut le dire encore, avec certitude. Il semble bien que l'Allemagne ait lait, dès la seconde quinzaine de juillet,arrêter nombre de civils alsaciens. La France y répondit, au lendemain de Tordre de mobilisation, en déclarant prisonniers les Allemands et Autrichiens se trouvant sur son territoire. Ce vaste coup de filet fut suivi d'autres semblables, en Allemagne et en Autriche. La conquête de la Belgique et l'invasion du nord de la France amenèrent un redoublement de ces mesures, aggravées de violences. Les Allemands, en se retirant, après leur défaite sur la Marne, razzièrent méthodiquement dans les villes et villages de Picardie et de Flandre toute la population en état de porter les armes : 500 hommes à Douai; à Amiens, 1.800, convoqués ^devant la citadelle, sous prétexte de répondre simplement à un appel et emmenés aussitôt, sans avoir même le temps de rentrer quelques minutes chez eux pour prendre un vêtement de rechange.

En beaucoup d'occasions, les captures n'ont même pas l'excuse d'une utilité militaire. Au village de Sompuis (Marne), le 10 septembre, les Saxons s'emparent d'un curé impotent de

soixante-treize ans, pouvant à peine marcher, et de cinq vieux hommes de soixante à soixantedix ans, dont un boiteux, et les emmènent à pied. Ailleurs, ce sont des femmes, des enfants. Heureux ceux qui se trouvent pris ensemble ! Ici un mari, fou de chagrin, cherche sa femme et son fils de trois ans, qui ont disparu depuis le passage des Allemands à Quièvrechain (Nord). Là, c'est une mère et ses enfants qui ont été pris par les Français, près de Guebwiller; les enfants ont été renvoyés, non la mère. Un capitaine français, blessé par un éclat d'obus, a vu sa femme aussi blessée par les balles allemandes à Nomény (Meurthe-et-Moselle); depuis, elle a disparu, emportée, il ne sait où. Une vieille campagnarde de soixante-trois ans est enlevée à son mari, près de Villers-aux-Vents (Meuse), par un détachement allemand. Un enfant de seize ans est pris chez sa mère, à Mulhouse.

Nul sentiment humain dans ces rapts qui paraissent aussi absurdes que cruels. On dirait qu'on s'applique à séparer les uns des autres ceux qui s'aiment. Et de ceux qui disparaissent, aucune trace qui permette de les retrouver. — Je ne parle pas de la Belgique. Là, c'est le silence de la tombe. De ce qui s'y passe, depuis trois mois, rien ne se sait au dehors. Les villages, les villes existent-ils encore? J'ai sous les yeux des lettres de parents (qui, parfois, u appartiennent à aucune des nations en

guerre), implorant des nouvelles de leurs enfants, de douze ans, de huit ans, retenus en Belgique depuis le commencement des hostilités; j'ai même trouvé dans la liste de ces petits disparus, — prisonniers Jde guerre, sans doute? — de jeunes citoyens de quatre ans et de deux ans. (Sont-ils mobilisables?)

Nous voyons les angoisses de ceux qui sont restés. Imaginez la détresse de ceux qui sont partis, dénués d'argent et de tout moyen d'en demander aux leurs! Quelle misère nous révèlent les premières lettres qui nous sont parvenues des familles internées, en Allemagne ou en France, — une mère avec son petit garçon malade, et, quoique riche, ne parvenant pas à se procurer la moindre somme, — ou cette autre, avec deux enfants, qui nous charge de prévenir sa famille que si, après la guerre, on n'entend plus parler d'elle, c'est qu'elle sera morte de faim!

Eh bien, ces cris de misère, il semblait que pendant deux mois, personne ne les entendît au milieu de la bataille. Les Croix-Rouges elles-mêmes, absorbées par leurtâche immense, réservaient leurs secours aux prisonniers militaires ; et les gouvernements paraissaient affecter pour leurs malheureux citoyens un superbe mépris : (ce qui n'est pas bon pour la guerre est-il digne d'intérêt?) Et pourtant, ce sont là les victimes les plus innocentes de la

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mêlée ; elles n'y ont pas pris part, et rien ne les préparait à ces calamités.

Heureusement, s'est trouvé un homme au grand cœur (il ne me pardonnera pas de le nommer), M. le docteur Ferrière, qui s'émut du malheur de ces parias de la guerre. Avec une ténacité patiente et passionnée, il s'obstina à construire, dans le grand rucher de la Croix- Rouge, une ruche spéciale pour l'aide à ces malheureux; et sans se décourager des difficultés sans nombre, du peu de chances de succès, il persévéra, d'abord se limitant à dresser les listes des disparus et tâchant de rendre confiance à ceux qui les cherchaient, puis, par tous les moyens, s'efforçant de connaître les lieux d'internement et de rattacher le fil brisé entre les parents, les amis. Quelle joie lorsqu'on peut annoncer à une famille que le fils, que le père, vient d'être retrouvé ! Chacun de nous, à notre table (car on m'a fait l'honneur de m'y accorder place), se réjouit, comme s'il était aussi de la famille. Et le hasard a fait que la première lettre de ce \ genre que j'aie eue à écrire fût pour prévenir de braves gens de mon petit pays, de ma ville nivernaise.

A présent, un progrès sérieux a été obtenu , Les infortunes les plus pressantes ont fini pai être écoutées; les gouvernements se sont entendus pour libérer les femmes, les enfants au-dessous de dix-sept ans et les hommes au-

dessus de soixante; les rapatriements ont commencé, le 23 octobre, par l'entremise du bureau de Berne, créé par le Conseil fédéral. Reste, sinon à délivrer les autres (il n'y faut pas compter avant la fin de la guerre), du moins à les mettre en communication avec leurs familles, et, pour cela, d'abord, découvrir où ils sont. En pareil cas, comme en bien d'autres, il y a plus à attendre du zèle charitable des particuliers que de celui des gouvernements. Les amis auxquels nous nous sommes adressés en Allemagne, en Autriche, comme en France, nous ont répondu avec empressement, tous montrant le désir généreux de concourir à notre œuvre. C'est dans de telles questions qui dépassent l'amour-propre national que se révèlent la fraternité profonde des nations qui se déchirent et la folie sacrilège delà guerre. Ah! comme on se sent tout proches, amis, ennemis, — tous unis, — devant la souffrance commune que tous les bras humains ne seraient pas trop pour écarter!

Quand on vient de goûter, après trois mois de luttes fratricides, ce sentiment reposant de large humanité et qu'on se retrouve ensuite au milieu de la mêlée, les cris de haine des journaux aboyants font horreur et pitié. Quelle besogne croient-ils faire? Ils veulent punir des crimes et sont eux-mêmes des crimes : car les mots meurtriers sont les semences de meurtres. Dans l'organisme malade de l'Eurooe rongée

de fièvre, tout vibre et se répercute. Chaque parole, chaque acte amène des représailles. A qui souffle la haine, la haine lui rejaillit à la face et le brûle. Héros de cabinet, matamores de la presse, les coups que vous portez atteignent bien souvent, sans que vous vous en doutiez, les vôtres, vos soldats, vos prisonniers livrés aux mains de l'ennemi : car ils répondent pour vous du mal que vous avez fait; et vous vous dérobez.

Il ne dépend pas de nous que la guerre s'arrête; mais il dépend de nous qu'elle devienne moins âpre. Il y a des médecins du corps. Il en faudrait de l'âme pour panser les blessures de rancune, de vengeance, dont nos peuples sont empoisonnés. Que ce soit notre office, à nous qui écrivons! Et tandis que le rucher de la Croix-Rouge fait son miel au milieu du combat, comme les abeilles de la Bible dans la gueule du lion mort, — tâchons de le seconder, et que notre pensée aille, à la suite des ambulances, relever les blessés sur les champs de bataille! Que Notre-Dame la Misère pose sur le front de l'Europe démente sa main sévère et secourableî Qu'elle ouvre les yeux à ces peuples aveuglés par l'orgueil, et qu'elle leur montre qu'ils ne sont, les uns et les autres, que de pauvres troupeaux d'êtres, égaux devant la douleur, et qui ont assez à faire de la combattre ensemble pour ne pas y ajouter!

Journal de GenHe, 30 octobre 1§14£

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